Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de
cette époque les lettres originales reprennent.
Pour moi, les journées s'écoulaient dans une impatience extrême, ne
comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes
que j'adressais au chef de l'État, il m'était invariablement répondu:
«Vos demandes ont été transmises suivant la forme constitutionnelle aux
membres du Gouvernement.» Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle
était la suite définitive donnée à mes demandes de revision. J'ignorais
totalement la loi, à plus forte raison la loi nouvelle sur la revision
qui date de 1895, c'est-à-dire d'une époque où j'étais déjà en
captivité. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut
repoussée.
Au mois d'août 1898, j'écrivis à ma femme:
Iles du Salut, 7 août 1898.
Quoique je t'aie écrit deux longues lettres par le précédent courrier,
je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'écho de mon
immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours
les mêmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage.
La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoïques envers
le reste. Si atroce que soit le destin, il faut avoir l'âme assez
haute pour le dominer jusqu'à ce qu'il s'incline devant toi.
Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent
invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos
enfants et doit leur être rendu; cet honneur, je l'ai réclamé à la
patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait
enfin un terme.
Dans mes précédentes lettres, je t'ai parlé longuement de nos enfants,
de leur sensibilité dont tu te plaignais, quoique je sois assuré que
tu élèves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que
dans le bonheur ils étaient le but unique de nos pensées; dans le
malheur immérité qui nous a frappés, ils sont notre raison de vivre.
La sensibilité donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de
l'esprit et du coeur, est le grand ressort de l'éducation. Quelle
prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible?
C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour
l'éducation que pour le développement de l'intelligence, et celle-ci
ne peut s'exercer que sur un être sensible. Je ne suis pas partisan
des châtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois nécessaires pour
les enfants d'un naturel indocile. Une âme menée par la crainte en
reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude sévère
suffisent à un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute.
Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler
de nos enfants, d'un sujet qui après avoir été, dans le bonheur, celui
de nos conversations familières, est aujourd'hui celui de notre
raison de vivre.
Et si je n'écoutais que mon coeur, je t'écrirais plus souvent, car il
me semble ainsi--pure illusion, je le sais, mais qui soulage
néanmoins--qu'au même instant, à la même minute, tu sentiras à travers
la distance qui nous sépare, battre un coeur qui ne vit que pour toi,
pour nos enfants, un coeur qui t'aime...
Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du
mot. Il faut se dégager tout aussi bien des passions intérieures que
la douleur soulève, que de l'oppression produite par les choses
extérieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine
de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement,
infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse.