ALFRED.

Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant

que s'accentuer encore, et ne recevant aucune réponse à mes précédents

appels au chef de l'État et aux membres du Gouvernement, j'adressai la

lettre suivante au Président de la Chambre des Députés et aux députés.

Iles du Salut, 28 février 1898.

«Monsieur le Président de la Chambre

des Députés,

«Messieurs les Députés,

«Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de

trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au

nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut

fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si

j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais

innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante

lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens

d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par

tout autre dont dispose un gouvernement.

«Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause

de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l'origine

de la lettre incriminée, empêchaient les moyens d'investigation

habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.

«J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable

qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces

recherches n'aboutissent pas.

«Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent

toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent

mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains,

qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette

lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger

qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir

autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre

histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.

«J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et

imméritée de cette situation à la haute équité des membres du

Gouvernement; je viens également la soumettre à la haute équité de

messieurs les Députés, pour leur demander de la justice pour les miens,

la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres

humains.»

La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la

même date au Président et aux membres du Sénat. Ces appels furent

renouvelés peu de temps après.

M. Méline, qui présidait alors le Gouvernement, étouffa mes cris et

garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.

Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié,

pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France,

j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics,

multipliant les appels à ceux qui étaient chargés de faire la lumière,

d'assurer la justice!

En mars, je reçus les lettres de ma femme du commencement de janvier,

conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans

qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.

Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma

femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de

février 1898 ne me parvinrent jamais.

Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme,

elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des

extraits copiés et tronqués. D'ailleurs, durant toute cette période,

les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent également qu'en

copie.

Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en copie

durant cette période:

Paris, 6 mars 1898.

Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie

désespérante, je ne puis pas résister au désir de me rapprocher de

toi, de venir causer un peu.

Vois-tu, il y a des moments où mon coeur est tellement gonflé, où

l'écho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une

telle acuité que je ne peux plus me dominer, ma volonté m'abandonne,

j'étouffe de chagrin, la séparation me pèse trop, elle est trop

cruelle; dans un élan de tout mon être je tends les bras vers toi,

dans un effort suprême je cherche à t'atteindre, à te consoler, à te

ranimer. Je crois alors être près de toi, je te parle doucement, je te

redonne courage, je te fais espérer. Trop vite je suis tirée de mon

rêve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramène

brusquement à la réalité. Je me retrouve alors bien isolée, bien

triste en face de mes pensées et surtout de tes souffrances. Combien

tu as dû être malheureux d'être privé de nouvelles, ainsi que tu me le

dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne reçois pas

mes lettres, que je suis en pensée avec toi, que je ne t'abandonne ni

nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression de

mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos

coeurs, de nos pensées.

Paris, 7 avril 1898.

Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles

relativement récentes pour nous qui sommes habitués à tant souffrir de

l'irrégularité des courriers, et j'ai eu une agréable surprise en

voyant une date aussi rapprochée. Comme les malheurs vous changent!

Avec quelle résignation on est obligé d'accepter des choses qui vous

semblent impossible à supporter... Quand je dis que j'accepte avec

résignation, c'est inexact. Je ne récrimine pas, parce que, jusqu'à ce

que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir

ainsi, mais au fond mon être se révolte, s'indigne et, comprimé par

ces longues années d'attente, il déborde d'impatience à peine

contenue...

Paris, 5 juin 1898.

Me voici encore accoudée à ma table, songeant tristement et perdue

dans mes pensées; je venais t'écrire et comme il m'arrive vingt fois

par jour, je me suis laissée aller à une longue rêverie. C'est vers

toi que je me sauve ainsi à tout instant, je donne à mes nerfs une

détente en m'échappant, et ma pensée va rejoindre mon coeur qui est

toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre visite

souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore été permis de

venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-même, toute ma

personne morale, toute ma pensée, ma volonté, mon énergie et surtout

mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force humaine ne

pourrait enchaîner...

Paris, 25 juillet 1898.

Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble

trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent,

j'évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la

lutte...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 146 / 171 题