LUCIE.

Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable,

après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu

la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations

avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus

rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait

été porté à treize surveillants et un surveillant-chef; des sentinelles

avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur régnait

autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des

surveillants.

Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la

caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le

canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île.

Aussi renouvelai-je auprès du Président de la République, auprès des

membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.

Dans les premiers jours du mois de février 1898, je reçus deux lettres

de ma femme, datées du 4 décembre 1897 et du 26 décembre 1897; ces deux

lettres étaient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait

écrites.

J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connaître, en termes discrets,

dans les lettres qu'elle m'écrivit en août ou septembre 1897, qu'une

haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en main; le passage,

bien entendu, fut supprimé et je n'appris l'admirable initiative de M.

Scheurer-Kestner qu'à mon retour en France, en 1899, comme je n'appris

qu'à cette époque les événements qui se déroulaient alors en France.

Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 décembre 1897 de ma

femme était particulièrement triste.

J'ai reçu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes

souffrances et que ces lettres, comme les précédentes, soient

empreintes d'une belle dignité, d'un courage admirable, j'ai senti

percer ta douleur avec une telle acuité que j'éprouve le besoin de

t'apporter du réconfort, de te faire entendre quelques paroles

d'affection, venant d'un coeur aimant et dont la tendresse,

l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltérables.

Mais que de jours se sont passés depuis que tu m'as écrit ces lettres

et que de temps s'écoulera encore jusqu'à ce que ces quelques lignes

viennent te rappeler que ma pensée est avec toi jour et nuit et qu'à

toutes les heures, à toutes les minutes de ta longue torture, mon âme,

mon coeur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que

je suis l'écho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie

pour abréger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'éprouve de ne

pas être là-bas auprès de toi, et avec quelle joie j'aurais accepté la

vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et être à tes

côtés à toute heure, à tout moment, pour te soutenir dans les moments

de défaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu

que ce soit, tes blessures.

Mais il était dit que nous n'aurions même pas la consolation de

souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu'à la dernière

goutte...

Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouvelées.

En réponse à ce courrier, j'écrivis à ma femme:

Iles du Salut, 7 février 1898.

Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre, et mon coeur se

brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l'ai

dit: ta pensée, celle des enfants me relèvent toujours, vibrant de

douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux

au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri

d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la

justice pour lui et les siens et qui y a droit.

Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre

nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels

au chef de l'État, au Gouvernement, à ceux qui m'ont fait condamner,

pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre,

sans obtenir de solution.

Je réitère aujourd'hui mes demandes précédentes au chef de l'État, au

Gouvernement, avec plus d'énergie encore s'il se peut, car tu n'as pas

à subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas à grandir déshonorés,

je n'ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je

n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de

la justice a enfin lui pour nous...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 145 / 171 题