ALFRED.

Le mois de novembre s'écoula, puis le mois de décembre 1897, sans

m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, après une longue et

anxieuse attente, je reçus tout à la fois les lettres de ma femme des

mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants:

Paris, 6 octobre 1897.

Je n'ai pas réussi à t'exprimer dans ma dernière lettre et surtout, je

crois, à te communiquer d'une façon absolue la confiance si grande que

j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de

notre bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en voyant

l'horizon s'éclaircir ainsi, en apercevant le terme de nos

souffrances, et je me sens bien inhabile à te faire partager mes

sentiments, car pour toi, pauvre exilé, c'est toujours l'attente,

l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les

phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce

n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent

renouvelée que nous arriverons à te réhabiliter. Si tu pouvais comme

moi te rendre compte des progrès accomplis, du chemin que nous avons

fait à travers les ténèbres pour gagner enfin la pleine lumière, comme

tu te sentirais allégé, soulagé! Cela me crève le coeur de ne pouvoir

te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que j'ai tant

d'espoir. Je souffre à l'idée que tu subis un martyre, qui, s'il doit

se prolonger physiquement jusqu'à ce que l'erreur soit officiellement

reconnue, est au moins inutile moralement, et que, tandis que je me

sens plus rassurée, plus tranquille, tu passes par des alternatives

d'angoisses et d'inquiétudes qui pourraient t'être épargnées...

Paris, 17 novembre 1897.

Je suis inquiète de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernière lettre

datée du 4 septembre m'est arrivée dans les premiers jours d'octobre,

et depuis je suis absolument sans nouvelles. Je n'ai jamais exhalé de

plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je commencerai, et

cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant pendant des semaines

et des semaines dans cette angoisse affolante que me causait l'absence

totale de lettres. De jour en jour, je pense que mes tourments vont

cesser, que je vais être rassurée, autant que je le puis, étant

données tes horribles souffrances. Mais espère de toutes tes forces!

Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans les limites

qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te donner

l'assurance formelle que dans un temps très, très rapproché tu seras

réhabilité. Ah! si je pouvais te parler à coeur ouvert, te dire toutes

les péripéties de ce drame épouvantable...

Quand cette lettre arrivera à la Guyane, j'espère que tu auras reçu la

bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues années.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 144 / 171 题