[5] La lettre du 1er septembre et celle du 25 furent les seules
du mois qui me parvinrent.
Je répondais à ces lettres:
Iles du Salut, 4 novembre 1897.
Je viens à l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne
chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de la chère
écriture réveille d'émotions poignantes dans mon coeur, et cependant ce
sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en
moi qui me donnent la force d'attendre le jour suprême où la vérité sera
enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.
Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont
rasséréné mon coeur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.
Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à
penser, de ne plus chercher à comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela
m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis
faire, c'est de chercher à attendre, comme je te l'ai dit, le jour
suprême de la vérité.
Dans ces derniers mois, je t'ai écrit de longues lettres où mon coeur
trop gonflé s'est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le
jouet de tant d'événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas
de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma
conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m'a imposée d'une
façon inéluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte du
coeur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris
de douleur s'échappent. Je m'étais bien juré jadis de ne jamais parler
de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme
tous, qu'une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine
lumière.
Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat
qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais fait
oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un
état d'éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible...
Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien à te dire, mais cela me
fait du bien, repose mon coeur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le
coeur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos
enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur
cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je
donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil
martyre.
Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c'est dans ta chère
pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout
mon être, qui l'exaltent à sa plus haute puissance, que je puise
encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de
l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps
que de la justice, de la vérité, rien que la vérité.
Je t'ai d'ailleurs formulé nettement ma volonté, que je sais être la
tienne, la vôtre et que rien n'a jamais pu abattre.
C'est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m'a fait
vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour
tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous
dans une simple oeuvre de justice et de réparation, en s'élevant
au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes
les passions.
Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce
pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que
l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes
de ces minutes trop longues auprès d'un coeur aimant, et un immense
sentiment d'admiration s'élevait en moi pour ta dignité et ton
courage. Si l'épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des
belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des
plus nobles qu'il soit possible de rêver.