LUCIE.

_Suite de mon journal._

Samedi 6 juillet 1895.

Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de

mille piqûres journalières. Mon coeur bout de colère et d'indignation et

je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser

paraître.

Dimanche 7 juillet 1895.

Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui,

ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé

mon linge qui est dans un piteux état.

Mercredi 10 juillet 1895.

Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus

me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma

case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre.

Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus

de cassonade; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et

deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage

ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi

la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.

Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela

durera tant que cela pourra.

Vendredi 12 juin 1895.

Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée,

mais une ration spéciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la

suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne.

Mais peu importe tout cela.

Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent!

Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu

d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure

faisait écho aux vibrations de mon âme.

Même jour, soir.

Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe

la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable.

On doit me garder, m'empêcher de partir--si tant est que j'en aie jamais

manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux,

c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais

est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que

j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors

que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le

jour de la lumière finira bien par arriver, par venir.

Dimanche 14 juillet 1895.

J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi

avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe

des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être

exprimées.

Mardi 16 juillet 1895.

Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée

est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans

l'autre partie.

Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à

lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.

Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 57 / 171 题