Samedi 22 juin, 11 heures soir

Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir,

éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis

faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent

sont bien vite lues.

Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde,

un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées.

D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en

outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de

garde. Ces allées et venues continuelles, ces grincements de serrures

deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars.

Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité?

Mardi 25 juin 1895.

Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà

enfermé dans mon cabanon.

Vendredi 28 juin 1895.

Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici!

J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler

l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma

pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois

que le coeur, que le cerveau vont éclater.

Samedi 29 juin 1895.

Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait

tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré

toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin!

Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines.

Jeudi 4 juillet 1895.

Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé,

en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement

récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues

datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient

passer par la voie du Ministère.

Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les

tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même pas

des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon

coeur ulcéré.

Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma

femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.

*

* *

Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette

date:

Paris, 25 mars 1895.

J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de

mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée,

elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es

en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables

tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité...

Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as

toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère...

Paris, 27 mars 1895.

J'ai le coeur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu

dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi

qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais

tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma

présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut

qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île

perdue, à me représenter ta vie...

Paris, 6 avril 1895.

J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du

Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée.

Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai

encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je

souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée

totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible

martyre...

Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si

énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous

incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre...

Paris, 12 avril 1895.

Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois

que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton

écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...

Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux;

mon coeur, tout mon être est torturé à cette pensée...

Paris, 21 avril 1895.

21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a

aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre

ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne

connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un

effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à

désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux

ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière

que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour

que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu

retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé...

Paris, 24 avril 1895.

Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin

j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception.

Ah! mon pauvre coeur, comme il est torturé...

Paris, 26 avril 1895.

... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence.

Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que

j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade

là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire

du bien, c'était atroce. Mon coeur, tout mon être, me faisait

horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus

qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce

bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête.

Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle

était fausse...

Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience

enfantine...

Paris, 5 mai 1895.

La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande

impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le

courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements

de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même

désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te

rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux

demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que

penser?

Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander

ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie

dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas été exaucés;

il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...

Paris 9 mai 1895.

Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai

éprouvée et combien mon coeur a battu en revoyant ton écriture chérie,

en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me

parviennent depuis ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux mois.

Tes souffrances, tes tortures, je les partage.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 56 / 171 题