Et toujours ce silence de tombe autour de moi

Samedi 20 juillet 1895.

Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse

d'un meilleur lendemain.

Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.

C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur.

Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et

accablante. Fièvre pour moi.

Dimanche 21 juillet 1895.

Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les

surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat.

Mardi 23 juillet 1895.

Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se

déplaçait constamment, tantôt intercostale, tantôt se fixant entre les

deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre,

voir la fin.

Mercredi 24 juillet 1895.

Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir

la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur!

Dimanche 28 juillet 1895.

Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont

d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées

en France.

Lundi 29 juillet 1895.

Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à

lutter avec moi-même, à éteindre les bouillonnements de mon cerveau, à

étouffer les impatiences de mon coeur, à surmonter enfin les horreurs de

la vie.

Soir.

Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont

tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et

cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini.

Mardi 30 juillet 1895.

Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est

le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le

regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui

lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure.

Mercredi 31 juillet 1895.

Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos

enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de

Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles

seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet

horrible forfait?

Jeudi 1er août, midi.

Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7h. 1/4.

M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je

n'ai encore rien reçu.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 58 / 171 题