MON JOURNAL

(Pour être remis à ma femme).

Dimanche 14 avril 1895.

Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie.

C'est, en effet, à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à

ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne

puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je

d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je?

Qu'ai-je de secret à confier au papier? Autant de questions, autant

d'énigmes!

J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique

des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine!

Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à entrer dans

ma cervelle. Hélas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute

ma saine raison.

Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois

m'attendent encore?

J'étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Etre condamné

pour le crime le plus infâme qu'un homme puisse commettre, sur la foi

d'un papier suspect dont l'écriture était imitée ou ressemblait à la

mienne, il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place

l'honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse,

m'a fait comprendre, dans cette déroute de tout mon être, qu'innocent je

n'avais pas le droit de l'abandonner, de déserter volontairement mon

poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que là était mon devoir;

mais, d'autre part, j'avais peur--oui, peur--des horribles souffrances

morales que j'allais avoir à endurer. Physiquement je me sentais fort,

ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes

tortures physiques et morales ont été pires que ce que j'attendais même,

et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.

J'ai cependant cédé aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage

de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse

infliger à un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai

suivi pas à pas cet horrible chemin qui m'a mené jusqu'ici en passant

par la prison de la Santé et le dépôt de l'île de Ré, supportant sans

fléchir insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon coeur à

chaque détour du chemin.

Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la

vérité va éclater triomphante; dans un siècle comme le nôtre, la lumière

ne peut tarder à se faire; mais hélas! chaque jour apportait une

nouvelle déception. Non seulement la lumière ne jaillissait pas, mais on

faisait tout pour l'empêcher de se produire.

J'étais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance

lue partout, contrôlée au ministère, souvent non transmise. On

m'interdisait même de parler à ma femme des recherches que je lui

conseillais de faire. Il m'était impossible de me défendre.

Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,--je ne

saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,--du moins une

certaine tranquillité d'esprit et de vie me permettant d'attendre le

jour de la réhabilitation. Quelle nouvelle et amère déception!

Après une traversée de quinze jours dans une cage, je suis resté d'abord

en rade des îles du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont,

par une chaleur torride. Mon cerveau se liquéfiait, tout mon être se

fondait dans une désespérance terrible.

A mon débarquement, j'ai été enfermé dans une chambre de la maison de

détention, les volets clos, avec défense de parler à qui que ce soit, en

tête à tête avec mon cerveau, au régime des forçats. Ma correspondance

devait être d'abord envoyée à Cayenne; je ne sais pas encore si elle y

est parvenue.

Je suis resté ainsi pendant un mois enfermé dans ma chambre, sans

sortir, après toutes les fatigues physiques de mon horrible traversée. A

plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions

du cerveau, et mon horreur de la vie était telle, que j'eus la pensée de

ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'eût été

la délivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la

mort étant naturelle.

Le souvenir de ma femme, mon devoir vis-à-vis de mes enfants, m'ont

donné la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu démentir ses efforts,

l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vérité, du

coupable. Aussi fis-je demander le médecin, quelle que fût ma répugnance

farouche pour toute figure nouvelle.

Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter

à l'île du Diable, où je jouirai d'un semblant de liberté. Le jour, en

effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques centaines de

mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant; à la nuit tombante

(entre six heures et six heures et demie), je serai enfermé dans un

cabanon de 4 mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux de fer

à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront toute la

nuit.

Un surveillant-chef, cinq surveillants sont préposés à ce service et à

ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de

viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du

lard conservé. Comme boisson, de l'eau.

Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance

ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut placé que

celui de qui que ce soit au monde!

Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais

cependant que depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois

semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne. J'ai fait télégraphier

à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des

miens,--pas de réponse!

Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la réhabilitation pour hurler

mes souffrances, pour dégonfler mon coeur ulcéré. Irai-je jusque-là?

J'ai souvent des doutes, tant mon coeur est brisé, tant ma santé est

chancelante.

Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895.

Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le

surveillant comme un fantôme qui m'apparaît dans mes rêves, le prurit de

toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon

coeur, d'en être là quand on a toujours et partout fait son devoir, tout

cela surexcite mes nerfs déjà si ébranlés et chasse le sommeil. Quand

passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-être pas avant

d'être dans la tombe, quand je jouirai du sommeil éternel! Que ce sera

bon, de ne plus penser à la vilenie, à la lâcheté humaines.

La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi

sa fascination étrange. Elle berce mes pensées comme jadis, mais

aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle évoque en moi de

chers souvenirs, des moments heureux passés auprès de ma femme, de mes

enfants adorés.

Je retrouve la sensation violente, déjà éprouvée sur le bateau, d'une

attirance profonde, presque irrésistible vers la mer, dont les eaux

mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette

tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait

fermer les yeux, évoquer l'image de ma femme pour ne pas y céder.

Où sont mes beaux rêves de jeunesse, mes aspirations de l'âge mûr. Rien

ne vit plus en moi, mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée. Quel

est le mystère de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à

ce qui s'est passé. Être condamné sans preuves tangibles, sur la foi

d'une écriture! Quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme,

n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser?

La sensibilité de mes nerfs, après toutes ces tortures, est devenue

tellement aiguë, que toute impression nouvelle, même extérieure, produit

sur moi l'effet d'une profonde blessure.

Même nuit.

Je viens d'essayer de dormir, mais après un assoupissement de quelques

minutes, je me réveille avec une fièvre ardente: et il en est ainsi

toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu résister à

une telle coïncidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je

pense qu'une conscience nette, sûre d'elle-même, donne des forces

invincibles.

J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer.

Le ciel est chargé de gros nuages, mais la lumière de la lune qui filtre

au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une

teinte argentée. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches

qui forment le contour de l'île; c'est un bruissement continu d'eau qui

déferle, c'est un rythme brutal et saccadé qui plaît à mon âme ulcérée.

Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit

les images chéries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie

doit souffrir d'un sort aussi immérité, après avoir eu tout pour être

heureuse! Et heureuse, elle méritait tant de l'être, par sa profonde

droiture, son caractère élevé, son coeur tendre et dévoué. Pauvre,

pauvre chère femme; je ne puis penser à elle, aux enfants, sans que tout

s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon

devoir.

Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-être arriverai-je à

m'oublier un peu dans le travail.

Lundi 15 avril 1895.

Pluie torrentielle ce matin. Comme premier déjeuner, rien. Les

surveillants ont pitié de moi; ils me donnent un peu de café noir et de

pain.

Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette

petite île qui m'est réservée. Triste île! Quelques bananiers, quelques

cocotiers, un sol aride, d'où émergent partout des roches basaltiques.

A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journée: un morceau de

lard conservé, quelques grains de riz, quelques grains de café vert et

un peu de cassonade. Je jette tout cela à la mer,[1] puis je m'évertue à

faire du feu. Après quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je

fais chauffer de l'eau pour le thé. Mon déjeuner comprend du pain et du

thé.

Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en

acceptant de vivre! Rien ne m'aura été épargné, ni tortures morales, ni

souffrances physiques.

Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds! Quel

écho à mon âme! L'écume de la vague qui se brise sur les rochers est

d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre.

[1] Je jetai tout cela à la mer, car le lard conservé n'était

pas mangeable; je n'avais rien pour brûler le café, qui m'était remis

vert.

Lundi 15 avril, soir.

J'allais encore être réduit à dîner avec un morceau de pain, je

défaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent

un bol de leur bouillon.

Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de

mon estomac. Je renouvelle auprès du gouverneur de la Guyane la demande

que j'avais déjà formulée, il y a quinze jours, de vivre à mes frais en

faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise.

Et toi, chère femme, à ce moment même, ta pensée répond-elle comme un

écho à ma pensée? As-tu la perception de l'horrible martyre que

j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation

morale pareille.

Quelle idée lancinante, atroce, d'être condamné pour un crime aussi

abominable sans y rien comprendre!

S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'être rendu, et le

coupable, le monstre doit recevoir le châtiment que mérite un pareil

crime.

Mardi 16 avril 1895.

Enfin j'ai pu dormir, grâce à un immense épuisement.

Ma première pensée, en m'éveillant, a été pour toi, ma chère et adorée

femme. Je me suis demandé ce que tu faisais au même moment. Probablement

tu es occupée avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une

consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin.

Puis, je vais couper du bois. Après deux heures d'efforts, suant sang

et eau, je parviens à constituer une provision de bois suffisante. A

huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. J'allume

le feu, il finit par prendre. Mais la fumée est rabattue sur moi par la

brise de mer, mes yeux en pleurent. Dès que j'ai des braises en quantité

suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer ramassés de

droite et de gauche et je la grille. Je déjeune un peu mieux qu'hier,

mais que cette viande est dure et sèche! Quant au menu du dîner, il a

été plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont brisé.

Vendredi 19 avril 1895.

Je n'ai pas écrit ces jours-ci. Tout mon temps a été employé à la lutte

pour la vie, car je veux résister jusqu'à la dernière goutte de sang,

quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le régime n'a pas varié,

on attend toujours des ordres.

Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment

que j'ai trouvé dans l'île. Cela a duré trois heures durant lesquelles

mes yeux ont horriblement souffert; quelle misère!

Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont

donc interceptées?

Énervé, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain,

je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette à la cuisine. «On

n'entre pas à la cuisine», interpelle un surveillant. Et je m'en vais,

sans rien dire, mais sans baisser la tête. Ah! si je pouvais seulement

vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre

quelque nourriture.

J'essaye de temps à autre de faire de l'anglais, des traductions, de

m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau complètement ébranlé s'y

refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis obligé d'y renoncer.

Et puis, ce que je trouve d'inouï, d'inhumain, c'est qu'on intercepte

toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les précautions possibles

et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois: c'est le

droit, je dirai même le devoir strict de l'administration. Mais qu'on

m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empêche toute communication,

même à lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire à toute justice.

On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière; voilà

six mois que je suis au secret, sans pouvoir aider à me faire rendre

mon honneur.

Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin.

J'ai terminé ma cuisine pour la journée. J'ai coupé ce matin mon morceau

de viande en deux; l'un des morceaux a constitué un bouilli, l'autre un

bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqué un gril avec un vieux

morceau de tôle ramassé dans l'île. Comme boisson, de l'eau. Et tout

cela fait dans des casseroles de vieille tôle rouillée, sans rien pour

les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage

pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter

toutes mes tortures morales.

Totalement épuisé, je vais m'étendre un peu sur mon lit.

Même jour, 2 heures soir.

Dire que dans notre siècle, dans un pays comme la France, imbu des idées

de justice et de vérité, il puisse se passer des faits semblables,

aussi profondément immérités. J'ai écrit à M. le Président de la

République, j'ai écrit aux ministres, demandant toujours la recherche de

la vérité. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un

officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'écriture,

quand un gouvernement possède les moyens d'investigation nécessaires

pour faire la lumière. C'est de la justice que je demande, à cor et à

cri, au nom de mon honneur.

J'ai eu tellement faim cet après-midi que, pour apaiser les

tiraillements de mon estomac, j'ai dévoré crues une dizaine de tomates

trouvées dans l'île[2].

[2] Les lépreux avaient fait dans l'île quelques plantations, dont il

restait des vestiges. Les tomates, à l'état sauvage maintenant,

poussaient nombreuses.

Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895.

Nuit fiévreuse. J'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos chers enfants,

comme toutes les nuits d'ailleurs.

Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie!

Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement,

quel apprentissage de la vie! Quant à moi, quel que soit mon martyre,

mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir.

J'irai.

Je viens d'écrire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux

promesses qu'il m'avait faites, après ma condamnation: 1º au nom du

ministre, de faire poursuivre les recherches; 2º en son nom personnel,

de me prévenir dès que la fuite reprendrait au ministère.

Le misérable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut

plus s'arrêter.

Dimanche 21 avril 1895.

Le commandant supérieur des îles a eu la bonté de m'envoyer ce matin

avec la viande deux boîtes de lait concentré. Chaque boîte peut produire

environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par

jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours.

Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas à faire mangeable. J'ai

coupé ce matin la viande en deux tranches; chacune sera grillée pour le

matin et le soir.

Et toujours dans les intervalles que me laisse la nécessité de m'occuper

de ma vie, je pense à ma chère femme, à tous les miens, à tout ce qu'ils

doivent souffrir. Pauvre, pauvre chérie!

Viendra-t-il bientôt le jour de la justice!

Les journées sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable

d'aucun travail physique sérieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin

jusqu'à trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient

impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journée,

mon cerveau s'y refuse. Et rien à lire. Enfin le tête-à-tête perpétuel

avec mon cerveau!

J'étais en train d'allumer du feu pour faire mon thé. Le canot arrive de

l'île Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint

donc que je communique avec les forçats?

Lundi 22 avril 1895.

Je me suis levé au petit jour pour laver mon linge et faire sécher

ensuite au soleil mes vêtements de drap. Tout moisit ici par suite de

ce mélange d'humidité et de chaleur. Ce ne sont que pluies torrentielles

et courtes, suivies d'une chaleur torride.

J'ai demandé hier au commandant des îles une ou deux assiettes de

n'importe quoi; il m'a répondu qu'il n'en possédait pas. Je suis obligé

de m'ingénier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles

plaques de tôle ramassées dans l'île. Ce que je mange ainsi de

malpropretés est inimaginable. Et je résiste toujours envers et contre

tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant replié

sur moi-même, avec mes pensées. Quel martyre pour un innocent, plus

grand certes que celui d'aucun martyr de la chrétienté.

Toujours aucune nouvelle des miens, malgré mes demandes réitérées; voilà

deux mois que je suis sans lettres.

J'ai reçu tout à l'heure des légumes secs dans de vieilles boîtes de

conserve. En me servant de ces boîtes et en les lavant pour tenter de

les transformer en assiettes, je me suis coupé les doigts.

Je viens d'être prévenu également que je devrai laver mon linge

moi-même. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets à la besogne deux

heures durant, le résultat est médiocre. Le linge aura toujours trempé

dans l'eau.

Je suis exténué. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel

mélange de faiblesse physique et de nervosité extrême que, dès que je

suis au lit, les nerfs me dominent, ma pensée se tourne anxieuse vers

les miens.

Mardi 23 avril 1895.

Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpiré que ce

matin, en allant couper du bois.

J'ai simplifié encore mes repas. J'ai fait ce matin une espèce de rata

avec le boeuf et les haricots blancs; j'en ai mangé la moitié ce matin,

l'autre moitié sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par jour.

Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tôle rouillée me

donne de violents maux de ventre.

Mercredi 24 avril 1895.

Aujourd'hui, lard conservé. Je le jette. Je vais me faire une potée de

pois secs; ce sera ma nourriture de la journée.

Tranchées froides presque continuelles.

Jeudi 25 avril 1895.

On me remet les boîtes d'allumettes une à une--je n'ai pas encore

compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes--et je dois

toujours présenter la boîte vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la

boîte vide, d'où scène et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une

poche.

Nuit de jeudi à vendredi.

Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journées passent encore à peu

près, à cause des mille occupations de ma vie matérielle. Je suis, en

effet, obligé de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher et

de couper du bois, de laver mon linge.

Mais dès que je me couche, si épuisé que je sois, les nerfs reprennent

le dessus, le cerveau se met à travailler. Je pense à ma femme, aux

souffrances qu'elle doit endurer; je pense à mes chers petits, à leur

gai et insouciant babillement.

Vendredi 26 avril 1895.

Aujourd'hui, lard conservé, je le jette. Le commandant des îles vient

ensuite et m'apporte du tabac et du thé. Au lieu de thé, j'eusse préféré

du lait condensé que j'ai également fait demander à Cayenne, car les

coliques ne me quittent pas. On me remet à titre de prêt: quatre

assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre

dedans.

On me remet également les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours

pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain.

J'écris à ma femme; c'est un de mes rares moments d'accalmie. Je

l'exhorte toujours au courage, à l'énergie, car il faut que notre

honneur apparaisse à tous sans exception, ce qu'il a toujours été, pur

et sans tache.

La chaleur, terrible, vous enlève toute force et toute énergie physique.

Samedi 27 avril 1895.

A cause de la chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, je change mon

emploi du temps. Je me lève au jour (5h. 1/2), j'allume le feu pour

faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu,

ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.

A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des

légumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute

ma cuisine est ainsi terminée vers dix heures, car je mange froid le

soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer

encore trois heures devant le feu dans l'après-midi.

A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre

surtout, jusqu'à trois heures. Je fais alors ma toilette à fond. Puis,

dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je vais

couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A six

heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m'enferme. C'est

le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une lampe dans

mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la

lumière est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. J'en

suis donc réduit à me coucher, et c'est alors que mon cerveau se met à

travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l'affreux drame dont

je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à mes

enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous également

souffrir!

Dimanche 28 avril 1895.

Le vent souffle en tempête. Les rafales qui se succèdent ébranlent tout

et produisent une sonorité violente, un heurt de choses qui

s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'état de mon âme en ses

emportements violents! Je voudrais être fort et puissant comme le vent

qui secoue les arbres à les déraciner pour écarter tous les obstacles

qui barrent le chemin à la vérité.

Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les révoltes de mon

coeur contre l'ignominie qu'on a déversée sur un innocent, sur les

siens. Ah! quel châtiment ne méritera pas celui qui a commis ce crime!

Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille

livrée au désespoir, cet homme doit être quelque chose de hors nature.

J'ai appris aujourd'hui à nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici

je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes

mouchoirs en guise de torchons. Malgré tout, ils restaient sales et

gras. J'ai pensé à la cendre, qui contient une forte proportion de

potasse. Cela m'a admirablement réussi; mais dans quel état sont mes

mains et mes mouchoirs!

Je viens d'être prévenu que jusqu'à nouvel ordre mon linge serait lavé à

l'hôpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles

sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux. Espérons

que ce provisoire deviendra définitif.

Même journée, 7 heures du soir.

J'ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. La journée de

dimanche, nous la passions en effet, tout entière ensemble. Aussi le

temps a-t-il coulé lentement, bien lentement, mes pensées

s'assombrissant au fur et à mesure que la journée s'avançait.

Lundi 29 avril, 10 heures matin.

Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce matin, j'ai dû faire plusieurs

corvées d'eau et de bois. Avec cela, le déjeuner qui m'attend se compose

de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures déjà, et qui ne

veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau.

Malgré toute mon énergie morale, les forces me manqueront si ce régime

dure longtemps, surtout sous un climat aussi débilitant.

Midi.

Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis épuisé de fatigue;

mais, dès que je suis couché, toutes mes tristesses me reviennent à la

mémoire, tant l'amertume d'un sort aussi immérité me monte du coeur aux

lèvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un sommeil

réparateur.

Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur

lourde et étouffante.

On voudrait voir tomber des nuées pour rafraîchir cette atmosphère

éternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames

semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand

bouleversement. Comme la mort serait préférable à cette agonie lente, à

ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour

Lucie, pour mes enfants, je suis obligé de lutter jusqu'à la limite de

mes forces.

Mercredi 1er mai 1895.

Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant levé hier comme d'habitude

à cinq heures et demie, j'ai peiné tout le jour, je n'ai pas fait de

sieste, vers le soir j'ai scié du bois pendant près d'une heure, à tel

point que jambes et bras tremblaient, et, malgré tout cela, je n'ai pas

pu m'endormir avant minuit.

Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans

lumière dès six heures ou six heures et demie; mon cabanon est

simplement et insuffisamment éclairé par le fanal du poste, il l'est par

contre beaucoup trop, quand je suis au lit.

Jeudi 2 mai, 11 heures.

Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier au soir. M'apporte-t-il

enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me

pose à chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai éprouvé tant de

déceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si décevantes

pour la conscience humaine que je doute de tout et de tous, sauf des

miens. J'espère bien, je suis sûr qu'ils feront la lumière, tant ils

portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trêve ni repos,

tant que ce but ne sera pas atteint.

Je me demande aussi si mes lettres parviennent à ma femme. Quel

douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous!

Mais il faut être fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants.

Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent être tout vivant

couché dans la tombe.

Même jour, 5 heures soir.

Le canot est en vue, venant de l'île Royale. Mon coeur bat à se rompre.

M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont à Cayenne depuis

plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chères pensées, recevrai-je l'écho de

son affection?

J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres

pour moi, suivie aussitôt d'une déception cruelle, horrible, en voyant

que c'étaient des lettres adressées encore à l'île de Ré et antérieures

à mon départ de France. On supprime donc les lettres qui me sont

adressées ici? Ou peut-être les renvoie-t-on en France pour qu'elles y

soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prévenir ma famille

d'avoir à déposer les lettres au ministère?

Malgré cela, j'ai sangloté longuement sur ces lettres datées de plus de

deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la

nuit je vais rêver de Lucie, de mes enfants adorés pour lesquels je dois

vivre.

Rien non plus de ce que j'ai demandé à Cayenne comme batterie de cuisine

ou comme vivres ne me parvient.

Samedi 4 mai 1895.

Quelles longues journées en tête à tête avec moi-même, sans nouvelles

des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils

deviennent, quel est l'état de leur santé, où en sont les recherches? La

dernière lettre reçue date du 18 février.

Les matinées passent encore, tant je suis occupé à cette lutte pour la

vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Mais la

nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui:

lard conservé. J'ai déjeuné avec des pois secs et du pain. Menu du

dîner: idem.

Je note parfois les menus faits de ma vie journalière, mais ils

disparaissent bien vite devant un souci bien supérieur: celui de mon

honneur.

Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma

famille. Reçoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquiétudes ils

doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres

préoccupations!

Même jour, soir.

Dans le silence qui règne autour de moi, interrompu seulement par le

choc des vagues qui déferlent contre les roches, je me suis rappelé les

lettres que j'ai écrites à Lucie, au début de mon séjour ici, et dans

lesquelles je lui décrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit

assez souffrir de cette épouvantable situation, sans que je vienne

encore lui arracher le coeur par mes lamentations. Il faut donc qu'à

force de volonté, je me surmonte; il faut que je donne à ma femme par

mon exemple les forces nécessaires à l'accomplissement de sa mission.

Lundi 6 mai 1895.

Toujours le tête-à-tête avec mon cerveau, sans nouvelles des miens.

Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte

dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage à ma femme, à

toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de

faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'éclatante lumière,

il le faut pour tes enfants.

J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le

climat, ni mes forces ne me le permettent.

Mardi 7 mai 1895.

Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidité

chaude et accablante.

Mercredi 8 mai 1895.

J'étais tellement énervé aujourd'hui par ce silence de tombe, sans

nouvelles depuis bientôt trois mois des miens, que j'ai cherché à

abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant près de deux

heures.

J'arrive aussi à force de volonté à travailler de nouveau l'anglais;

j'en fais pendant deux à trois heures par jour.

Jeudi 9 mai 1895.

Ce matin, après m'être levé comme d'habitude au petit jour et avoir fait

mon café, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration.

J'ai dû m'étendre sur mon lit.

Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cède

avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit

d'avoir des faiblesses.

Malgré toute ma volonté, j'ai eu une violente crise de larmes en

pensant à ma femme, à mes enfants. Ah! il faut que la lumière se fasse,

que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes

enfants morts tous deux.

Journée épouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqué.

Mais il faut que l'âme domine le corps.

Vendredi 10 mai 1895.

Fièvre violente la nuit dernière. La pharmacie portative que ma femme

m'avait donnée ne m'a pas été remise.

Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai.

Mauvaises journées. Fièvre, embarras gastrique, dégoût de tout. Et que

se passe-t-il en France pendant ce temps? 0ù en sont les recherches?

Coup de soleil aussi sur un pied pour être sorti quelques secondes pieds

nus.

Jeudi 16 mai 1895.

Fièvre continuelle. Accès plus fort hier au soir, suivi de congestion

cérébrale. J'ai fait cependant demander le médecin, car je ne veux pas

lâcher pied ainsi.

Vendredi 17 mai 1895.

Le médecin est venu hier au soir. Il m'a ordonné 40 centigrammes de

quinine chaque jour et m'enverra douze boîtes de lait condensé ainsi que

du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au régime du lait et

ne plus manger cette cuisine qui me répugne d'ailleurs tellement que je

n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps

humain eût une pareille force de résistance.

Samedi 18 mai 1895.

Pas très fraîches les boîtes de lait condensé de l'hôpital. Enfin, cela

vaut mieux que rien. J'ai absorbé il y a quelques minutes 40

centigrammes de quinine.

Dimanche 19 mai 1895.

Journée lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fièvre est tombée

grâce à la quinine.

J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les

images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon

énergie, toute ma volonté.

Lundi 27 mai 1895.

Les journées se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'écrire à

ma femme pour lui dire que mon énergie morale est plus grande que

jamais.

Il faut, je veux la lumière entière, absolue sur cette ténébreuse

affaire.

Ah! mes enfants! Je suis comme la bête qui veut d'abord qu'on passe sur

son corps avant qu'on atteigne ses petits.

Mercredi 29 mai 1895.

Pluies continuelles; temps lourd, étouffant, énervant. Ah! mes nerfs, ce

qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux même pas dépenser mon

immense énergie, ma volonté, sinon à vivre, à végéter plutôt!

Mais enfin chacun aura son heure! Le misérable qui a commis ce crime

infâme sera démasqué. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui

ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui

arracherais sans pitié le coeur et les entrailles.

Samedi 1er juin 1895.

Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je

enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon

départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des

miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.

Dimanche 2 juin 1895.

Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe

toujours.

Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit.

Lundi 3 juin 1895.

Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon

coeur a tressailli et battu à se rompre.

Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je

te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière

apprenne que je suis une victime et non un coupable.

Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi

tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des

gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes

souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement

reconnue.

Mercredi 5 juin 1895.

Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler,

malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien

pour échapper à mes pensées.

Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.

Vendredi 7 juin 1895.

Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.

Pluie torrentielle aujourd'hui.

Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir.

Dimanche 9 juin 1895.

Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une

délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.

Toujours sans lettres des miens.

Mercredi 12 juin 1895.

J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles

qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en

France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.

Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre

chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de

mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma femme. Je devrais savoir

souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà assez

par eux-mêmes, mes cruelles tortures.

Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait

saigner plus encore mon pauvre coeur déjà si ulcéré.

En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:

«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots

conventionnels.»

--Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?

--Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence.

--Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les

calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine

et la passion.»

Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non

seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit,

commis depuis.

J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves

de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai

soutenir ainsi mes forces.

Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. Aussi

m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec

eux! Oh! laideur humaine!

*

* *

J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres

de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien

effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en

France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi

qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à

déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui

m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des

événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées,

passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne

pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la

surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des

efforts faits pour arriver à la découverte de la vérité, de peur que

ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière n'en

fissent leur profit.

Paris, 23 février 1895.

Mon cher Alfred,

J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que

tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai,

et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues

étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces

souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je

n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à

la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre

avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière

étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant

cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la

pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...

Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne

soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses

continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de

toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!...

Paris, 26 février 1895.

Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des

angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer

peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un

malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi

cruellement éprouvés?...

J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon

affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre

des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux

femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il

puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec

une impatience fébrile...

Paris, 28 février 1895.

Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner

m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes

nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles

manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand

devoir à remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me

ressaisis alors et je tiens à coeur de les élever comme tu as toujours

désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles

coeurs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes telles que

tu les rêvais.

Paris, 5 mars 1895.

Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes

sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible

à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu

reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon

Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne

manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les

rigueurs qui te seront imposées...

Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne

peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille

fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment

tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes

de ce côté seraient au moins calmées...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 54 / 171 题