Les premiers jours de la traversée furent atroces; le froid était
terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible.
Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles
boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la
nuit par deux surveillants, revolver au côté, avec défense absolue de
m'adresser la parole.
A partir du cinquième jour, je fus autorisé à monter une heure par jour
sur le pont, gardé par deux surveillants.
Après le huitième jour, la température devint plus douce, puis torride.
Je me rendis compte que nous approchions de l'équateur, mais j'ignorais
toujours où l'on me transportait.
Après quinze jours de cette horrible traversée, nous arrivâmes le 12
mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par
quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants,
parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont
les noms se rapportaient à des localités de la Guyane.
J'espérais que j'allais être débarqué aussitôt. Mais je dus attendre
près de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride,
enfermé dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait été préparé pour me
recevoir et on dut tout organiser à la hâte.
[Illustration: Ile du Diable, à l'arrivée.--Plan.]
[Illustration: Plan de la première case, avant les palissades.]
Le 15 mars, je fus débarqué et enfermé dans une chambre du bagne de
l'île Royale. Cette réclusion absolue dura environ un mois. Le 13
avril je fus transporté à l'île du Diable, rocher inculte qui avait
servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux.
Les îles du Salut se composent d'un groupe de trois petites îles: l'île
Royale, où séjourne le commandant supérieur des pénitenciers des trois
îles, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable.
A mon arrivée à l'île du Diable, les dispositions prises à mon égard et
qui durèrent jusqu'en 1895, furent les suivantes:
La case qui me fut affectée était en pierres et mesurait 4 mètres sur 4
mètres. Les fenêtres étaient grillées. La porte était à claire-voie,
munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un
tambour de 2 mètres sur 3 mètres accolé à la façade de la case, tambour
fermé par une porte pleine en bois. Dans ce tambour séjournait le
surveillant de garde. Les surveillants étaient relevés de deux heures en
deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit.
Pour l'exécution de cette dernière partie du service, la case était
éclairée de nuit.
Durant la nuit, la porte du tambour était fermée extérieurement et
intérieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la
relève du surveillant de garde, il se faisait un bruit infernal de
clefs et de ferraille.
Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargés de l'exécution
du service et de ma garde.
Je n'avais la faculté de circuler, durant le jour, que dans la partie de
l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait
l'ancien campement des lépreux, soit sur un espace de 200 mètres
environ, complètement découvert, et défense absolue m'était faite de
franchir cette limite sous peine d'être renfermé dans ma case. Dès que
je sortais, j'étais accompagné par le surveillant de garde qui ne devait
pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde était
armé du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie
de cartouches. Il m'était formellement interdit d'adresser la parole à
qui que ce fût.
La ration au début fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je
devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même.
_Les pages qui suivent sont la reproduction intégrale du journal que
j'écrivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu'à l'automne 1896, et qui
était destiné à ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en
1896. Je ne pus l'obtenir qu'à l'époque du procès de Rennes, en 1899._