ALFRED.

Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les

mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi,

m'embrasser; le directeur refusa brutalement.

Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue

qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été

informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter

pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets.

Avant le départ, je fus encore déshabillé et fouillé, puis conduit

entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur

qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé

directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un

mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur

le lieu où j'allais être déporté.

A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de

condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant.

La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était

découverte. Le froid était terrible--près de 14 degrés au-dessous de

zéro--la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans

nourriture.

Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures

auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu

embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces

chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le

désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation

qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne

pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à

chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.

Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 52 / 171 题