Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les
mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi,
m'embrasser; le directeur refusa brutalement.
Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue
qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été
informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter
pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets.
Avant le départ, je fus encore déshabillé et fouillé, puis conduit
entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur
qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé
directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un
mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur
le lieu où j'allais être déporté.
A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de
condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant.
La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était
découverte. Le froid était terrible--près de 14 degrés au-dessous de
zéro--la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans
nourriture.
Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures
auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu
embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces
chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le
désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation
qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne
pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à
chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.
Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre.