Ma femme avait été autorisée à me voir deux fois par semaine, pendant
une heure chaque fois, en deux jours consécutifs. Je la vis pour la
première fois, le 13 février, sans avoir été prévenu de son arrivée. Je
fus conduit au greffe, situé à quelques pas de la porte de sortie du
préau. Le greffe est une petite salle étroite et longue, blanchie à la
chaux et presque nue. Ma femme était assise au fond; le directeur du
dépôt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester près
de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens.
Le directeur nous prévint qu'il nous était interdit de parler de toute
chose se rapportant à mon procès.
Si cruellement blessés que nous fussions par les conditions atroces dans
lesquelles on permit de nous revoir, si angoissés que nous fussions de
voir les minutes s'écouler avec une rapidité vertigineuse, nous
éprouvâmes un grand bonheur intérieur de nous retrouver. Mais la
situation était trop poignante pour qu'elle pût être exprimée par des
paroles. Ce qui fut pour nous un puissant réconfort, c'est que nous
sentîmes fortement que nos deux âmes n'en faisaient plus qu'une, que
l'intelligence, la volonté de tous ne seraient plus tendues que vers un
seul but: la découverte de la vérité, du coupable.
Ma femme revint me voir le lendemain 14 février, puis repartit pour
Paris.
Le 20 février, elle était de retour à l'île de Ré; nos deux dernières
entrevues eurent lieu les 20 et 21 février.
De l'île de Ré, après l'entrevue avec ma femme:
Ile de Ré, 14 février 1895.
Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux,
quoiqu'il m'ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le
coeur.
Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me
demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi...
De ma femme, à son retour à Paris:
Paris, 16 février 1895.
Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous
deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari; tu
as dû être terriblement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon
arrivée!...
Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient
vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est séparé aussi cruellement
depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est
atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les
mains, pouvoir aussi te réchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel
déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de
toi...