De ma femme:
Paris, 3 février 1895.
Tous les matins une nouvelle déception, car le courrier ne m'apporte
rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu
deviens. Je me représente toutes les choses les plus épouvantables et
dans ces longues nuits je suis en proie à des cauchemars terribles. Je
voudrais être là près de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour
te faire reprendre des forces...
Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long,
mon Dieu, voilà bientôt trois semaines que tu es parti pour l'île de
Ré sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser...
Paris, 4 février 1895.
J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu
comme j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient
bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une
longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent...
Paris, 6 février 1895.
..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers
enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de
toi, de les voir grandir, se développer, d'assister à l'ouverture de
leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux.
Voilà près de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et
ils ont bien changé...
Paris, 7 février 1895.
Ta dernière lettre est datée du 28 janvier, elle a mis huit jours pour
me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur.
J'espérais de tout coeur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement,
du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, déjà si longues à
venir, s'espacent de plus en plus.
Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte
l'avoir bientôt; j'ai le plus grand désir de te voir, de t'embrasser,
de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable
abnégation et ton dévouement à nos enfants...
Paris, 9 février 1895.
J'ai reçu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me
navrent. J'ai pleuré, pleuré bien longuement, la tête entre mes deux
mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre
pour ramener un sourire sur mes lèvres et encore mes souffrances ne
sont rien comparées aux tiennes...
Ne te chagrine pas, quand tu ne reçois pas de lettres de moi; je
t'écris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en
priver...
Paris, 10 février 1895.
J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation
de te voir deux fois par semaine.
Enfin le moment va venir où j'aurai le bonheur extrême de te serrer
sur mon coeur et de te rendre par ma présence de nouvelles forces.
Je suis navrée que tu ne reçoives pas mes lettres; je n'ai pas manqué
un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la
raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des
sentiments parfaitement honnêtes, le chagrin amer d'une situation
aussi injustement épouvantable et l'espoir d'une réhabilitation
prochaine...