3 février 1895.

Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi

depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me suis

imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants l'était... J'ai

fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...

J'ai bâti toutes sortes de chimères.

Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que

je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation

tragique dans laquelle des événements aussi bizarres

qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique

consolation, c'est de sentir près de moi ton coeur battre à l'unisson

du mien, partager toutes mes tortures....

Ile de Ré, 7 février 1895.

Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures

est impossible.

Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton

énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car

il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a

été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves

et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce

qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité

épouvantable.

Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que

j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère

et rien ne vient rompre mon horrible martyre.

Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en

faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous

laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi

qu'il advienne de moi.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 48 / 171 题