Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi
depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me suis
imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants l'était... J'ai
fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...
J'ai bâti toutes sortes de chimères.
Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que
je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation
tragique dans laquelle des événements aussi bizarres
qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique
consolation, c'est de sentir près de moi ton coeur battre à l'unisson
du mien, partager toutes mes tortures....
Ile de Ré, 7 février 1895.
Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures
est impossible.
Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton
énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car
il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a
été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves
et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce
qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité
épouvantable.
Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que
j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère
et rien ne vient rompre mon horrible martyre.
Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en
faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous
laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi
qu'il advienne de moi.