LUCIE.

De la prison de la Santé:

Vendredi 11 janvier 1895.

Pardonne-moi, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il m'arrive,

sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'épancher dans ton

coeur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien

compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse

palpite d'indignation avec la mienne.

Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu

quand je te disais que nous n'avions rien à envier à personne?

Situation, fortune, amour réciproque de l'un pour l'autre, des enfants

adorables... nous avions tout enfin.

Pas un nuage à l'horizon... puis un coup de foudre épouvantable,

inattendu, si incroyable même, qu'aujourd'hui encore il me semble

parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.

Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que

celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une

accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela

non! Et c'est pourquoi j'ai supporté toutes les tortures, tous les

affronts, car je suis convaincu que tôt ou tard la vérité se

découvrira et qu'on me rendra justice.

J'excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple

auquel on apprend qu'il y a un traître... mais je veux vivre, pour

qu'il sache que ce traître ce n'est pas moi.

Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les nôtres,

je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n'aurai pas encore

parfois des moments d'abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne

pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une

grandeur d'âme à laquelle je ne prétends pas, mais mon coeur restera

fort et vaillant...

Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à

porter mon nom comme tu l'as fait jusqu'à présent, avec honneur, avec

joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact à nos

enfants.

Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversité ni les uns ni les

autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 38 / 171 题