De ma femme:
Vendredi 11 janvier 1895.
Comme j'ai été contente de passer quelques moments avec toi et combien
ils m'ont semblé courts. J'avais tant d'émotion que je ne pouvais te
parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire
ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je t'aime et
toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait
pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez
parlé de l'espoir que nous avions de découvrir la vérité; nous avons
la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est
une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas
désespérer. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons qu'une
préoccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons
l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire
trouver le misérable, l'infâme personnage qui nous a détruit notre
honneur.
Nous réunissons toutes nos intelligences, toutes nos volontés; eh
bien! avec tous ces éléments et la persévérance que nous y mettons, il
est impossible que nous n'arrivions pas à te réhabiliter.
Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves
petits coeurs...
Samedi 12 janvier 1895.
Je suis encore toute émue de notre entrevue d'hier; j'ai été
terriblement impressionnée en te voyant, en te causant; j'en ai
éprouvé un tel plaisir que j'ai été incapable de fermer l'oeil cette
nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme
aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il
faut bien l'espérer, un jour viendra où la lumière sera faite, où ton
innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et verra
en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras
encore du bonheur, nous passerons d'heureuses années ensemble; toi,
qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un homme,
tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa
soeur est très gentille également. J'étais sévère pour eux, tu le
sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux
l'obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu'ils
profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la
vie...
Dimanche 13 janvier 1895.
Quelle patience, quelle abnégation, quel courage il te faut avoir pour
supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle
profonde admiration j'ai pour toi; la dignité, la volonté avec
lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont
surhumaines; je suis fière de porter ton nom et lorsque les enfants
auront l'âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des
souffrances que tu as endurées pour eux...
Lundi 14 janvier 1895.
Quel dommage que ces instants si courts et si désirés de notre
entrevue soient déjà passés! Que les minutes d'ennui sont longues,
mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est
de nouveau passée comme un rêve; je suis arrivée à la prison avec joie
et je suis rentrée saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait
du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'écouter; mais je
souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette
sombre prison en proie à ton chagrin, à cette horrible torture morale,
à cette souffrance imméritée...