Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le
parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux
grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des
grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille.
C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme,
après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la
serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie
fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir
quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur.
Après son départ, je lui écrivis:
Mercredi, 5 heures.
Ma chérie.
Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves
demain matin à ton réveil.
Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait
du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis
raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma
main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment
secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps,
c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher
pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins
vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois
mois de prison...
Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et
si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère
femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre
courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je
veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera.
Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce
qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai
pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que je
compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.