LUCIE.

Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le

parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux

grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des

grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille.

C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme,

après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la

serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie

fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir

quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur.

Après son départ, je lui écrivis:

Mercredi, 5 heures.

Ma chérie.

Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves

demain matin à ton réveil.

Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait

du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis

raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma

main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment

secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps,

c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher

pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins

vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois

mois de prison...

Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et

si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère

femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre

courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je

veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera.

Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce

qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai

pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que je

compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 26 / 171 题