ALFRED.

Le 19 décembre 1894 commencèrent les débats du procès qui eut lieu à

huis clos, malgré les énergiques protestations de mon avocat; je

désirais ardemment la publicité des audiences afin que mon innocence

éclatât au grand jour.

Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagné par un

lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien.

J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit

complètement absorbé par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis

de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont

j'allais démontrer l'inanité, le néant.

Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de

guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais

enfin pouvoir faire éclater mon innocence. Quand je fus assis devant mon

défenseur, Me Demange, je regardai mes juges. Ils étaient impassibles.

Derrière eux, les juges suppléants, le commandant Picquart, délégué du

Ministre de la Guerre, M. Lépine, Préfet de police. En face de moi, le

commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier

Valecalle.

Les premiers incidents, la bataille que Demange livra pour obtenir du

Conseil la publicité des débats, les violentes interruptions du

Président du Conseil de guerre, l'évacuation de la salle, tout cela ne

détourna pas mon esprit du but vers lequel il était tendu. J'avais hâte

d'être face à face avec mes accusateurs. J'avais hâte de détruire les

misérables arguments d'une infâme accusation, de défendre mon honneur.

J'entendis la déposition erronée et haineuse du commandant du Paty de

Clam, la déposition mensongère du commandant Henry, au sujet de la

conversation que nous échangeâmes dans le trajet du Ministère de la

Guerre à la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les

réfutai l'une et l'autre, énergiquement, avec calme. Mais quand ce

dernier revint une seconde fois à la barre, lorsqu'il dit tenir d'une

personne honorable qu'un officier du 2e bureau trahissait, je me levai

indigné et je demandai avec violence la comparution de la personne dont

il invoquait les propos. Alors, avec une attitude théâtrale, et en se

frappant la poitrine, il ajouta: «Quand un officier a un secret dans sa

tête, il ne le confie pas même à son képi.» Puis se tournant vers moi:

«Et le traître, le voilà!» Malgré mes violentes protestations, je ne pus

obtenir que ces paroles fussent éclaircies; je ne pus donc en montrer

la fausseté.

J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux déposèrent en

ma faveur, deux déposèrent contre moi, tout en constatant de nombreuses

dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. Je n'attachai

aucune importance à la déposition de Bertillon, car elle me parut

l'oeuvre d'un fou.

Toutes les allégations accessoires furent réfutées dans ces audiences.

Aucun mobile ne put être invoqué pour expliquer un crime aussi

abominable.

Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement

abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à

charge que le bordereau; il s'empara de cette pièce et la brandit en

s'écriant:

«Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges

prennent leurs loupes.»

Me Demange, dans son éloquente plaidoirie, réfuta les rapports des

experts, en démontra toutes les contradictions et termina en demandant

comment on avait pu échafauder une pareille accusation sans produire

aucun mobile.

L'acquittement me parut certain.

Je fus condamné.

J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la bonne foi des juges

avait été surprise autant par la déposition d'Henry que par la

communication en chambre du Conseil de pièces secrètes et inconnues de

la défense, pièces dont les unes m'étaient inapplicables, les autres

fausses.

La communication en chambre du Conseil de ces pièces fut ordonnée par le

général Mercier.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 11 / 171 题