PIÈCES JUSTIFICATIVES

I

_Mademoiselle Rachel_

Tiré des _Esquisses et Portraits_, par M. de La Rochefoucauld, duc

de Doudeauville, tome II, p. 307 et suivantes, édition de 1844.

Vous m'avez demandé votre portrait, Rachel; voulez-vous franchement vous

connaître, ou n'avez-vous cédé qu'au désir de Mme Récamier? C'est un défi

toutefois, et je suis trop Français pour ne pas l'accepter, mais n'allez

pas m'accuser d'une sotte présomption ou d'une franchise sauvage. Il y a

tristesse et mélancolie au fond de votre âme, mais vous aimez à vous

étourdir sur ses besoins. Vous pouvez être la personne la plus accomplie

comme la plus remarquable de notre époque, ou laisser à vos véritables

amis de profonds regrets; c'est à vous de choisir. La plus exquise

politesse est aussi bien votre essence que le talent. Le talent et vous,

c'est tout un; mais en retour de ce talent supérieur, avez-vous assez de

pensées, assez d'élan et de gratitude pour l'Éternel qui vous en a fait

don? Il était impossible à moi, pauvre observateur, de vous rencontrer

sans vous étudier avec un intérêt extrême; j'aurais retenu ma plume; vous

commandez, elle obéit, mais elle dira le bien comme le mal, le sublime

comme l'incomplet. On vous désirerait parfaite en tous points, Rachel, et

foulant de vos jolis pieds tout ce qui serait une tache à votre nature si

élevée. Vous êtes votre œuvre, et nul ne peut se glorifier de vos

succès; le vrai et le beau ont été vos seuls maîtres. Personne ne vous

connaît bien, enfant jeté dans la vie sans expérience, et qui éprouvez

tout avec une violence difficile à vaincre. Nature d'élite qui redescend

quelquefois sur la terre par une transition subite; être instinctif qui

sait tout sans avoir rien appris et qui comprend tout sans étude. Vous

étudiez peu, Rachel, mais vous réfléchissez beaucoup et sentez encore

davantage. Il y a en vous une énergie extrême et parfois un entraînement

qui vous effraie; à une grande élévation de l'âme vous joignez un abandon

plein de charme, mais que vous ne songez pas assez à réprimer. Vous

pouvez vous dominer, vous ne savez pas encore vous vaincre. Vous n'avez

rien à apprendre, Rachel, car vous avez deviné le monde comme le théâtre,

et vous êtes aussi parfaite sur l'une que sur l'autre scène; mais

fatiguée de vous contraindre, vous oubliez quelquefois les spectateurs

qui vous observent, et ce n'est pas sans anxiété que ceux qui vous

admirent voient votre cœur et votre âme se répandre trop au dehors. La

carrière dramatique est pour vous une passion, et la gloire votre but

unique. Il y a dans votre esprit une excessive finesse, une grande

distinction dans votre caractère, et dans votre être un goût exquis. On

n'a pas plus de noblesse et de dignité que vous au théâtre; vous êtes

plus qu'un admirable acteur, vous devenez le personnage lui-même, tel

qu'on le sent et qu'on se le représente; vous grandissez alors de toute

la hauteur de votre beau talent, et vos gestes simples et expressifs ne

sont jamais exagérés. Ceux qui vous critiquent injustement devraient

s'étonner du degré de perfection et de vérité que vous avez su atteindre

dès votre début, et laisser à votre admirable instinct le soin de

corriger les légères imperfections qui échappent à votre inexpérience des

passions. Votre âme est un abîme où vous craignez de descendre; votre

tête un volcan; votre cœur une pierre de touche qui interroge tous les

sentiments; vous redoutez le danger, Rachel, sans songer assez à

l'éviter; l'agitation vous use, mais elle vous plaît. Vous croyez à peu

de choses, et ne prenez les hommes que pour ce qu'ils valent; vous êtes

confiante sans être aveugle, et vous pourriez être entraînée sans être

convaincue. Vous savez plaire, savez-vous aimer? A force de sentir pour

les autres, il est à craindre qu'on ne gagne la passion qu'on exprime si

parfaitement, et qui, dans le monde comme au théâtre, a bien peu de

durée. Femme privilégiée, vous pouvez être sublime! Ne vous contentez

pas, Rachel, de rester l'acteur le plus parfait que la scène et le monde

aient jamais produit. La contrariété vous émeut, l'obstacle vous révolte,

et toute contrainte vous fatigue, mais l'habitude de vous contrefaire est

devenue si naturelle chez vous qu'on devine vos impressions bien plus

qu'on ne les voit. Il y a, dans votre physionomie, comme dans tout votre

être, une finesse d'expression et une délicatesse pleines de charme. On

n'a pas plus d'élégance dans la tournure, plus de distinction dans les

manières, plus de tact dans la conversation, plus de justesse dans

l'esprit. Vous joignez à une persévérance invincible une volonté de fer,

et c'est avec autant de naturel que d'originalité que vous savez aborder

les grandes difficultés. Chaque rôle nouveau est pour vous la source d'un

triomphe, dont vous êtes heureuse sans en être fière, et votre modestie

justifie vos succès. Lorsque vous ne pouvez trancher les questions, vous

les tournez avec une incroyable adresse; vous êtes tout improvisation,

Rachel; et sans jamais savoir ce que vous direz, vous dites toujours ce

qu'il faut dire. Si, dans le monde, on vous jugeait au premier aspect, on

pourrait vous citer pour modèle à toutes les femmes. O Rachel! Ne vous

contentez pas d'être une admirable actrice, devenez en tout, et dans

tout, un modèle accompli. Réhabiliter le théâtre, en prouvant qu'on peut

exprimer les passions sans les sentir, serait une gloire véritable, et

vous êtes digne d'y prétendre. Insensible à un sentiment banal, vous

savez apprécier un éloge mérité; vous jugez parfaitement ceux qui vous

parlent, et savez suivre un bon conseil. Vous lisez dans l'âme des autres

avec un tact exquis; la flatterie vous laisserait insensible, mais la

passion vous émeut. Les louanges sincères font naître en vous l'ambition

de les mériter; la critique injuste vous choque, et vous préférez

l'ignorer. Vive, impressionnable, et même impérieuse, vous êtes nerveuse,

mobile, irascible, avec une apparence calme, et plus passionnée que

profondément sensible. Vous avez autant de génie que d'instinct, et savez

rester toujours _vous_, sans chercher à imiter personne. Sublime est un

grand mot, Rachel, car pour le mériter, il faut atteindre la perfection.

On a pu vous l'appliquer avec justice, lorsque vous jouez certains rôles

où vous êtes inimitable; aimez-le dans votre vie, et si quelque obstacle

vous arrêtait sur cette route du sublime, reprenez haleine, Rachel, puis

remettez-vous en chemin pour atteindre au pinacle de la gloire. Ne

négligez aucun fleuron de votre couronne de femme, et si vous vous

plaisez à recueillir des lauriers, ne dédaignez pas la branche de lis qui

leur prête un si doux éclat. Je ne suis pas un prophète, encore moins un

flatteur; mais de tous ceux qui vous ont rencontrée, je suis, peut-être,

celui qui ai le mieux compris votre position, et ma franchise est la

preuve irrécusable de mon estime. Vous serez étonnée de ce langage, et

piquée peut-être, sans m'en vouloir, car vous avez l'âme trop grande pour

ne pas aimer la vérité; mais vous penserez que je ne suis pas tout le

monde, et c'est quelque chose vis-à-vis de celle qui ne ressemble à

personne. Votre génie se peint sur votre physionomie expressive, et vous

voir c'est vous connaître, pour qui sait vous étudier. Une franchise

entière est difficile à qui doit toujours s'observer. Votre regard est

scrutateur, il cherche à lire et veut connaître le fond des cœurs. Mais

si vos paroles sont douces, vos pensées sont souvent amères. Que ne

seriez-vous point, Rachel, si vous aviez le courage de renoncer à toutes

ces illusions pour chercher des réalités. Toujours mise à la scène avec

un goût exquis, vous êtes également bien dans le monde; on n'y paraît pas

avec plus de grâce, de charme, de distinction et de simplicité. Chacun

vous accueille et vous remarque; tous vous recherchent; mais vous avez

trop de fierté, trop de vraie dignité, pour courir après des succès

éphémères. Vous savez attendre, et chacun vient vers vous avec

empressement. Il y a parfois dans votre regard folie, passion,

extravagance et délire; vous le sentez, aussi vos paupières abaissées

avec grâce rendent-elles promptement à votre physionomie l'expression la

plus suave et la plus tranquille. Vous êtes, Rachel, une personne tout

exceptionnelle, difficile à connaître, et plus encore à expliquer. Trop

de sévérité à votre égard serait une injustice; on peut être effrayé des

dangers qui vous entourent, mais c'est votre destinée seule qu'il faut

accuser. Quelle autre à votre place eût été ce que vous êtes? et que

d'obstacles n'avez-vous pas eu à vaincre pour atteindre un si beau

résultat. Partout autour de vous des flatteurs, des admirateurs, des

courtisans, des adorateurs; et pas un appui, pas un véritable ami.

Comment résister à tant d'écueils sans se heurter contre un seul?

Toutefois, si vous comprenez, Rachel, la haute et noble mission à

laquelle vous appellent le monde et vos prodigieux succès, vous ne

resterez pas au-dessous de votre tâche, quelque difficile qu'elle

paraisse. On ne demande ordinairement à un artiste que du talent; on

attend plus de vous, Rachel; on vous veut digne de votre renommée, digne

de vous-même, et telle enfin que vous devez être pour justifier l'estime

que vous inspirez. Une pareille exigence n'a rien que d'honorable, car

elle prouve que vous êtes appréciée. Songez que si vous faites beaucoup

pour le monde, il a fait beaucoup pour vous soutenir contre l'envie au

début de votre carrière. Ne restez pas au-dessous de ses espérances, et

votre destinée sera vraiment grande, votre existence digne d'envie, et

votre place belle entre toutes dans l'histoire dramatique, car on pourra

dire: Rachel a prouvé que la pureté de l'âme et du cœur alimentent le

génie, et sont la meilleure source du vrai talent. Oui, Rachel, j'aime à

le croire, vous offrirez à ce monde qui vous a adoptée une noble et

généreuse conduite, en retour des avances qu'il vous a faites. Douée de

tant d'énergie, en manquerez-vous pour le bien? Non, vous exprimez trop

éloquemment la vertu pour ne pas l'aimer. A vingt ans, on commence la vie

et la vôtre peut être sans pareille. Agissez toujours de manière à

pouvoir affronter les yeux les plus sévères, et ne ressemblez pas à ces

débiteurs qui ne paient point leurs dettes! Continuez enfin à être une

des brillantes illustrations dont notre pays est fier, mais qu'il a droit

d'interroger.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 10 / 17 题