remercier de son discours académique: «Vous avez, mon cher Duc, obtenu un
brillant succès sur le grand et fiévreux théâtre; il en est un moins
brillant et plus singulier, que je vous offre de ma solitude glacée.
J'étais en pleine lecture d'_Outre-tombe_, quand le _Journal des Débats_
m'a apporté vos magnifiques paroles. Eh bien! Je les ai admirées,
quoiqu'elles continssent l'éloge constant d'un homme contre lequel mes
instincts s'étaient toujours révoltés, et que l'acharnement jaloux de ses
venimeuses confessions a rendu l'objet de ma profonde aversion. Mais en
_vous_ lisant, je n'ai eu que _vous_ en regard; j'ai compris qu'il ne
vous était plus permis d'être juge, que vous étiez condamné à être
panégyriste. Je le répète, mon applaudissement était le triomphe le plus
éclatant de votre parole et peut-être aussi celui de mon amitié. J'ai
d'ailleurs la conviction qu'il vous en aura coûté, _précisément en
songeant à moi_, de peindre _sans ombres_, et d'avoir ainsi ôté à la
vérité du portrait ce que vous y ajoutiez en éclat. En sachant me
détacher de la ressemblance, j'ai joui vivement de ce langage si pur, si
simple, si élégant, si rare, hélas! et qui m'a replongée dans _l'exquis_.
L'élévation de la pensée égale la délicatesse des sentiments, la prudence
politique ne l'emporte nulle part sur la dignité de l'écrivain, et
cependant elle l'accompagne avec une convenance aussi habile
qu'heureuse.»
_Sagan, 21 décembre 1849._--J'ai reçu hier une lettre de Paris, qui
contient le passage suivant: «Notre état politique est calme pour le
moment, mais des divisions de plus d'un genre existent dans la majorité
de l'Assemblée, où il semble qu'on ne puisse être uni que contre les
dangers de la rue. Cela n'offre pas une grande sécurité, et donne une
empreinte d'aigreur et de tristesse à toutes les conversations. Les
meilleurs amis sont d'avis opposés et se disputent avec irritation, cela
rend les relations sociales difficiles et désagréables. Il n'y a que Mme
de Lieven qui paraît n'avoir rien à désirer, et qui est en complète
jouissance de son séjour à Paris. Elle continue à faire le plus de
nouvelles connaissances qu'elle peut; elle recherche particulièrement les
gens au pouvoir et regrette de ne pouvoir aller à l'Élysée.»
_Sagan, 26 décembre 1849._--Il y a une chose qui m'a frappée et que je
regarde comme très fâcheuse; c'est le débat qui s'élève dans la presse
périodique sur les avantages, les inconvénients, la forme, les conditions
de la fusion désirée depuis longtemps par tous les vrais amis de la
France. Il n'y a rien, ce me semble, de plus fatal au bon résultat, que
d'en jeter ainsi la discussion dans le domaine d'un public passionné,
prévenu, mal renseigné, et, le plus souvent, aussi méchant que stupide.
J'avais, je le crains, bien raison de dire à Eisenach que ma seule
crainte était que déjà il ne fût bien tard pour une décision qui aurait
dû fondre sur le public à l'improviste et comme un fait accompli. Alors,
elle aurait eu tout son effet, elle aurait décidé les faibles, rallié les
gens sensés, réuni les récalcitrants, et on aurait vu se grouper, outre
le petit nombre des courageux, l'immense légion des peureux, autour de
cet unique drapeau. Maintenant, il n'apparaîtra, si vraiment il se
déploie, que tout troué et déchiré par les balles des journalistes et les
invectives des mauvais petits intrigants subalternes dont je remarquais
avec effroi la présence autour de Mme la Duchesse d'Orléans.
Il paraît que Vienne, pour plaire au jeune Empereur, reprendra quelque
essor social. L'Empereur était, l'année dernière, à Olmütz, extrêmement
épris de sa cousine, l'Archiduchesse Élisabeth, qui vient de perdre son
mari. Quoiqu'il se soit consolé, on dit qu'il lui reste quelque étincelle
de sa première flamme, et qu'il se pourrait bien que la jeune et fort
consolable Archiduchesse devînt Impératrice au bout de son deuil. Elle
est jolie, elle a dix-neuf ans, et a un enfant[213].
[213] L'Archiduchesse Élisabeth avait perdu son mari l'Archiduc
Ferdinand-Charles-Victor d'Este, le 15 décembre 1849; elle se
remaria, en 1854, avec l'Archiduc Charles-Ferdinand. Elle est la
mère de la Reine Marie-Christine d'Espagne et des Archiducs
Frédéric, Charles-Étienne et Eugène.
_Sagan, 30 décembre 1849._--En France, la confusion des esprits est
évidente. Ceux-ci sont sûrs de l'Empire, ils l'auront dans un mois;
ceux-là assurent que le principe de la légitimité est immuable et reconnu
par tout le monde et que son triomphe est assuré; les marchands disent
qu'ils préféreraient la maison d'Orléans; et les socialistes se moquent
de tous ces rêves en tenant leur avènement pour certain. Comme on ne
s'unit que le jour où il faut combattre ces derniers, ils pourraient bien
finir par trouver le moment favorable pour eux.
Nous allons donc, dans deux jours, commencer une nouvelle année, qui
commencera aussi la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Quelle moitié
de siècle va se terminer! Et par combien de catastrophes la fin de cette
époque de désordres et de folies n'a-t-elle pas été marquée! Les
premières années de ce demi-siècle nous sortaient du chaos, les dernières
nous y replongent; et Dieu sait maintenant jusqu'à quelle profondeur nous
tomberons dans le gouffre. Puisse-t-on mourir en paix dans son lit! Les
désirs et les espérances ne sauraient aller au delà, et cela même
pourrait passer pour une excessive exigence.
1850
_Sagan, 3 janvier 1850._--On ne saurait croire quelle est la faiblesse du
Ministère prussien, et le désarroi complet que les nouvelles lois,
proposées ou concédées, jettent dans toute l'administration. C'est bien
le cas de dire:
Les lois étaient sans force et les droits confondus;
Ou plutôt, en effet, Valois ne régnait plus[214].
[214] _La Henriade_, chant premier.
Il y a une ancienne prédiction en Prusse, qui date du règne du père de
Frédéric II, et qui indique que son quatrième successeur sera le dernier
Hohenzollern qui régnera sur la Prusse. En vérité, on est tenté d'y
ajouter foi. On veut donner des lois uniformes, des bords du Rhin
jusqu'aux Carpathes; c'est folie: les mœurs, la civilisation, les
intérêts, tout est différent. La landwehr, bonne encore aujourd'hui,
rentre l'année prochaine dans ses foyers, pour être remplacée par une
nouvelle levée fort gangrenée; bref, partout où se portent les regards,
on n'aperçoit que décomposition, et l'inquiétude gagne de plus en plus
tous les esprits. Cependant les négociations danoises ont repris toute
leur vivacité à Berlin; on les dit bien placées entre les mains de M.
Usedom.
On me mande de Paris un fait assez curieux. Toutes les fabriques y sont
en pleine activité, mais les affaires ne se font qu'au comptant; du
papier à trois mois ne trouve absolument pas à s'escompter. La Banque a
exactement autant d'écus et de lingots dans ses caves que de billets en
circulation. Ce fait, inouï peut-être jusqu'à présent, est une
démonstration mathématique qu'il n'existe pas la moindre confiance dans
le plus prochain avenir, et qu'on vit au jour le jour.
_Sagan, 9 janvier 1850._--On m'écrit de Paris que M. de Persigny arrive à
Berlin[215] tout plein de projets, et avec l'idée fixe d'y former une
triple alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse. Cette idée,
au reste, n'origine pas de lui, mais de l'infernal Palmerston. On a été
tout d'abord prévenu à Vienne de ce projet, et c'est le prince Félix
Schwarzenberg qui lui a donné de la publicité par la voie des journaux.
On dit que, malgré cette publicité, le projet n'est pas abandonné. A la
Prusse on offrirait la Saxe et la Thuringe, on lui montrerait en
perspective le Hanovre, après la mort, probablement peu éloignée, du Roi
Ernest-Auguste; en échange, on demanderait à la Prusse les provinces
rhénanes. La Prusse dit que la France devrait se contenter des parties
bavaroises rhénanes, ce qui est suffisant, au gré de l'Élysée. Voilà où
en est cette intrigue, qu'on ne peut élever au rang d'une négociation.
M. de Persigny se dit que, s'il réussit, il s'ouvrira les deux battants
de la porte du Ministère des Affaires étrangères, objet de son ambition,
et, à son maître, celle de l'Empire, à laquelle il aspire. Une autre
lettre de Paris me dit: «Les amnistiés, que le Président a remis au sein
de leur famille, font plus de mal à eux seuls, dans une seule journée,
que tous les mauvais sujets de Paris réunis. Ils sont tellement pleins de
gratitude qu'ils menacent de tuer le Président. Beaucoup de ces hommes
sont convaincus que ce sont leurs femmes qui les ont fait arrêter; aussi
sont-ils à la recherche des preuves afin de se défaire de leurs moitiés.»
[215] M. de Persigny, aide de camp du Prince-Président, et élu
représentant à l'Assemblée législative en 1849, remplit à Berlin,
pendant la durée de son mandat, une mission temporaire dont le
succès fut médiocre.
_Berlin, 12 janvier 1850._--On est ici en pleine crise parlementaire. Le
Roi n'a pas voulu prêter, sans réserves, un serment qu'il veut tenir et
qui répugne à sa conscience politique[216]. Le Ministère, qui, pour
gouverner, avait absolument besoin d'obtenir des Chambres une loi sur la
presse et une sur les clubs, pressait le Roi de prêter le serment à la
Constitution, sans lequel il ne pouvait rien espérer des Chambres. Tel
était le dilemme. Il y a eu les scènes les plus vives entre le Roi et son
Cabinet; celui-ci, déterminé à donner sa démission et à forcer le Roi à
céder. Les choses placées ainsi, deux personnages très influents, le
général de Rauch et le baron de Meyendorff[217], se sont jetés à la
traverse. On a fait sentir au Ministère qu'il n'avait pas fait d'assez
glorieuses campagnes pour oser se mettre à si haut prix, et que c'était
une indignité de vouloir ainsi violenter le Roi, pour gratifier le pays
d'une détestable Constitution. On a dit net aux Ministres qu'ils avaient
choqué par leur faiblesse, qu'ils n'avaient nullement compris leur
mission, et, que le jour passé du danger des rues, ils n'avaient plus
marqué que par leur incapacité. Ils ont été obligés d'entendre de fort
dures vérités. D'un autre côté, on a cherché à calmer le Roi, tout en lui
donnant une fermeté que l'on attribue à l'influence de la Reine. C'est de
toutes ces allées et venues qu'est sorti le Message Royal, qui, sans
réformer tout ce qui est mauvais, jette cependant dans le pays quelques
bons jalons auxquels on pourrait se raccrocher. Le Ministère s'est
rattaché franchement au Roi, m'assure-t-on, et celui-ci sort enfin de son
effacement. Maintenant, les Chambres accepteront-elles? C'est là la
question. On le croit, parce que le Cabinet dit qu'il se retirera s'il y
a refus, et les Chambres savent qu'aussitôt après, paraîtrait un
Ministère réactionnaire pur. La seconde Chambre, qui ne veut pas être
dissoute, est effrayée de cette combinaison, et on espère que devant ce
fantôme qui pourrait prendre corps, elle cédera.
[216] Un Message Royal, attendu depuis plusieurs jours, avait été
présenté aux Chambres prussiennes dans la séance du 9 janvier. On
y annonçait la formation d'une Pairie héréditaire, l'initiative
des lois de finances laissée à la seconde Chambre, et la
prestation du serment à la Constitution par le Roi. Les
modifications y étaient nombreuses, et conçues dans un sens
restrictif, mais le Roi n'en faisait pas une condition _sine qua
non_ de son serment, il croyait remplir un devoir de conscience
en soumettant ainsi ses scrupules aux Chambres.
[217] Ministre de Russie à Berlin.
_Berlin, 17 janvier 1850._--Votre jugement[218] sur les femmes qui se
mêlent de politique et sur les dangers qui peuvent en résulter pour elles
est parfaitement juste. Je crois qu'on peut me rendre cette justice qu'à
aucune époque je ne me suis fait de fête à cet égard, que ce n'est que
forcément que j'y ai pris part; que, bien loin d'y chercher des
satisfactions d'amour-propre, j'ai toujours eu effroi de ma
responsabilité, et que si, par ma position exceptionnelle, j'ai dû être
bien informée, si j'ai même été appelée à donner mon avis et à avoir
quelque influence sur des décisions sérieuses, je n'ai, du moins, prêté
ni mon nom, ni mon action à une _intrigue_; je n'ai, non plus, jamais
ambitionné le rôle de femme politique, et, sous ce rapport, j'ai toujours
cédé sans contestation le premier pas à d'autres plus avides, si ce n'est
plus propres à ce genre de renommée.
[218] Extrait de lettre.
On est toujours absorbé ici par la crise parlementaire, qui n'est point
encore dénoncée, et sur l'issue et les conséquences desquelles on est en
doute et en grande divergence. On a tellement traqué et tourmenté le Roi
qu'après une lutte de plusieurs heures, il était si épuisé, avant-hier, à
neuf heures du soir, qu'il a demandé sa pelisse et s'est promené dans le
parc de Charlottenburg, seul et à pied, par la neige, pour se rafraîchir
et se remonter par le grand air. Il voulait renvoyer le Cabinet,
dissoudre les Chambres, et appeler à lui ce que l'on nomme ici les
réactionnaires. Le général Rauch l'en a empêché, et, sans doute, il a eu
raison parce que les mesures énergiques ne réussissent qu'entre les mains
de ceux qui ne reculent devant aucune des conséquences d'un parti résolu.
J'ai passé une heure hier chez la comtesse de Brandebourg, où M. de
Meyendorff nous a montré une lettre qu'il venait de recevoir de Mme de
Lieven. Elle est toujours bonne à écouter dans ses lettres, qui sont
écrites avec verve, naturel, et qu'elle sait remplir de faits. Elle y dit
que lord Normanby règne sans partage à l'Élysée, où il pousse à l'Empire;
que le Président a rompu avec tous les gros bonnets pour se livrer
uniquement à son mauvais entourage; que l'Assemblée est plus divisée que
jamais; que les sommités se défient les unes des autres et ne s'épargnent
pas les injures, Molé appelant Broglie un _respectable nigaud_, Thiers
appelant Molé une _vieille femme_, celui-ci ripostant par _gamin_; le
gâchis complet en France. Hélas! ne l'est-il pas partout? On a bien de la
peine, dans une confusion aussi générale, à conserver quelque clarté,
quelque fixité dans le jugement. L'esprit s'amoindrit en s'obscurcissant,
et il n'y a que le cœur qui puisse rester un guide assuré, à une époque
où tous les calculs sont trompeurs et où les instincts seuls peuvent
fournir le fil du labyrinthe.
_Berlin, 19 janvier 1850._--Le moment, ici, est curieux car il est
critique, et si j'avais encore le même intérêt que jadis aux choses
d'ici-bas, je serais tout oreilles à ce qui se passe. Hier, tout à coup,
les bruits de concession ont cessé; une grande partie des députés
conservateurs et plusieurs personnes graves de la ville, étrangères aux
Chambres, ont signé une pétition au Roi pour le supplier de ne pas céder.
Bethmann-Holweg, qui n'est pas député, a porté hier au soir cette
pétition à Charlottenburg.
_Berlin, 24 janvier 1850._--Il paraît que Radowitz est arrivé ici,
prêchant moins au Roi les concessions qu'on pouvait le craindre, et qu'il
a apporté beaucoup de lettres de Gagern aux membres influents des
Chambres pour les engager à obéir au Roi, vu que leur refus mettrait
probablement en question tout l'édifice constitutionnel de l'Allemagne.
La semaine prochaine nous apportera la solution définitive.
_Berlin, 25 janvier 1850._--J'ai été hier soir à un concert à
Charlottenburg, où la musique n'était guère écoutée, chacun étant
préoccupé de ce qui doit se passer aujourd'hui. La bataille parlementaire
s'engage ce matin.
Il m'est revenu, de bonne source, que M. de Persigny voit, en secret, un
assez mauvais monde politique, et que, ne pénétrant dans l'intimité
d'aucun salon, il se livre, soit par humeur, soit par ennui, soit par
instinct, à un entourage qui n'est pas convenable pour sa position
officielle. Il intrigaille aussi, dans le sens que j'indiquais il y a
quelque temps. On l'écoute, on le berce de l'espoir de réussir, mais on
n'engage rien de sérieux avec un agent et un gouvernement qu'on ne
regarde, ni l'un ni l'autre, comme sérieux.
_Berlin, 26 janvier 1850._--Hier au soir, à un bal chez le comte
d'Arnim-Boitzenburg, les Meyendorff m'ont raconté que M. de Persigny leur
avait fait la veille une longue visite, pendant laquelle il leur avait
développé sa thèse bonapartiste, impérialiste, soutenant que c'était la
seule corde populaire en France, et, pour preuve, il a fini par dire que
_dans les hameaux de France, on trouvait des familles entières
agenouillées devant les images de l'Empereur Napoléon, demandant le
retour de l'Empire_! Quel conte effronté! Il s'est, à ce bal, approché de
moi et m'a demandé des nouvelles de ma fille, en me disant qu'il avait eu
l'honneur de faire sa connaissance chez M. de Falloux, dont il prétend
être depuis dix-huit ans _l'ami intime_[219].
[219] C'était vrai.
_Berlin, 27 janvier 1850._--Hier, à onze heures du soir, les débats sur
le Message Royal n'étaient point encore terminés; il y avait grande
chance pour qu'on adoptât l'amendement Arnim, qui propose d'ajourner à
deux ans la loi d'organisation de la Chambre des Pairs, et, qu'en tout
cas, cette Chambre fût tout entière à vie, et non héréditaire; double
concession qui rendrait la mesure illusoire, et ne ferait que confirmer
_l'incertain_ dans _le provisoire_. C'est triste, c'est grave, c'est
fatal!
Le Ministre d'Autriche, Prokesch, après être resté enterré pendant six
jours dans les neiges, et le Prince de Leiningen, frère de la Reine
Victoria, sont arrivés de Vienne, le premier restant à Berlin, le second
se rendant à Francfort-sur-le-Mein. Tous deux sont enchantés du jeune
Empereur. Ils disent que, si la Prusse n'est pas aimée à Vienne,
l'Angleterre y est tout particulièrement haïe, et la France nullement
comptée.
L'armée autrichienne a pour chef _réel_ le jeune Empereur, dont le chef
d'État-major, général de Hess, est sous ce rapport l'habile instructeur.
Tous les ordres aux troupes, toutes les mesures militaires émanent
directement de l'Empereur, sans intervention, ni contre-seing
ministériel. Ceci n'est pas sans importance. Leiningen a aussi été très
frappé de la tenue du prince Félix Schwarzenberg; il dit que c'est le
ministre le plus décidé et même le plus audacieux qu'on puisse
rencontrer.
_Berlin, 28 janvier 1850._--L'amendement Arnim a passé à une petite
majorité, qui n'aurait pas même existé si quinze Polonais ne s'étaient
abstenus de voter. Le paragraphe du Message Royal, relatif aux
fidéi-commis, a été rejeté, parce que plusieurs députés de la droite,
ayant faim et sommeil, s'étaient retirés! On voit, par là, où on en est
ici, en fait de mœurs parlementaires. Le Ministère, qui ne voulait qu'un
replâtrage, a été satisfait sans l'être. Le Roi se dit mécontent, et
cependant, j'ai la crainte qu'il ne finisse par jurer cette déplorable
Constitution, aussitôt que la Première Chambre aura sanctionné l'œuvre
de la Seconde.
Quelqu'un me mande de Paris avoir vu M. Guizot, et ne l'avoir trouvé ni
abattu, ni irrité, mais calme et ferme. Il dit, en parlant de l'état des
esprits dans l'Assemblée et dans ce qu'on appelle encore la société,
_qu'on n'est pas assez inquiet, mais qu'on est trop découragé_.
_Berlin, 29 janvier 1850._--Une personne qui arrive de Vienne m'a dit que
le prince Schwarzenberg poursuivait sans relâche un projet de traité
commercial avec les États italiens, à la grande fureur de lord
Palmerston; le Cabinet de Vienne déclare qu'aussi longtemps que
l'Angleterre confiera sa diplomatie à ce Ministre, il la tiendra pour non
avenue dans les questions continentales et ne s'en inquiétera en aucune
façon. Ce dont on est mécontent à Vienne, c'est du Pape, de sa faiblesse,
de ses tergiversations; aussi Rome est-elle devenue le point le plus
malade de l'Italie. Ici, on est triste, inquiet, préoccupé des intrigues
multipliées de ces derniers jours, qui ont amené le vote d'avant-hier.
Une chose curieuse, c'est que le comte d'Arnim-Boitzenburg dit maintenant
à qui veut l'entendre que le fameux amendement n'est pas de lui, mais de
Radowitz; qu'il n'a fait que lui prêter son nom. Les quinze députés
polonais disent que, s'ils se sont abstenus de voter, c'est que le
Gouvernement leur a fait promettre des concessions inespérées pour le
Grand-Duché de Posen, s'ils s'abstenaient de voter sur ce même amendement
que le Cabinet déclarait la veille ne pouvoir jamais admettre. Vis-à-vis
d'autres députés, on a fait agir la séduisante volonté, les prières du
Roi. Celui-ci déclare qu'on l'a fait parler contre sa pensée. Bref, c'est
un gâchis abominable, honteux. La gauche bat des mains. Cette déplorable
comédie est, à mes yeux, le dernier coup qui sape le chancelant édifice,
car, lorsque personne n'a confiance en son voisin, que personne ne sait
sur quelle pensée s'appuyer, ni où en trouver une sincère et ferme, on
perd bientôt le courage de son opinion, on reste comme paralysé, on perd
jusqu'à l'instinct de la défense personnelle, et on se laisse tout
doucement glisser vers l'abîme qui est tout prêt à recevoir sa proie.
_Berlin, 31 janvier 1850._--On disait hier que le Roi viendrait dimanche
prochain en ville, prêter serment à la Constitution de 1850, dans la
grande Salle Blanche du Château, où a siégé la Diète de 1847. Il y aura
des tribunes pour les spectateurs. Je n'augmenterai assurément pas le
nombre des curieux!
_Berlin, 2 février 1850._--Si mon oncle vivait, il atteindrait
aujourd'hui sa quatre-vingt-seizième année. Dieu lui a fait une grande
grâce en le retirant avant la phase nouvelle, profonde, destructive,
définitive, de cette Révolution, qui, à sa mort, durait d'après lui,
_depuis cinquante années_. Il me semble que nous pourrons en voir la fin,
tant nous touchons de près à l'abîme, mais je doute que nous ayons le
temps de remonter à l'orifice du cratère. Hier, la gazette indiquait le 6
février comme le jour fixé pour la prestation de serment du Roi.
_Berlin, 4 février 1850._--Une personne sûre qui arrive de Frohsdorf
mande ce qui suit: «Il existe à Frohsdorf un désir sincère de
réconciliation et de rapprochement, mais en France! Les anciens
conservateurs, M. Guizot en tête, travaillent à l'accord et y
arriveraient, sans l'entêtement des orléanistes purs, représentés par les
membres de l'ancienne opposition. Ils comptent dans leurs rangs des
hommes fort influents, entre autres le duc de Broglie. Dernièrement, dans
une réunion de journalistes, M. de Rémusat s'est exprimé très fortement
contre la fusion, non pas dans le sens des répugnances dynastiques, mais
en se fondant sur l'impopularité des _nobles_ et des _prêtres_, qui
rendaient, disait-il, la légitimité odieuse et funeste. Quelle fatale
direction de l'esprit! Les divisions qui en surgissent ôtent toute force
au parti orléaniste, et chacun semble jouer la partie de Louis Bonaparte,
ou, ce qui pis est, celle des socialistes rouges.» Une autre lettre, de
fort bonne source aussi, reçue hier, de Paris, en date du 31 janvier, me
dit ce qui suit: «Le Gouvernement français est dans des dispositions plus
sages que je ne pensais au sujet de la communication qui lui a été faite
dernièrement sur l'affaire suisse[220]. Il va prendre cette affaire _ad
referendum_. Probablement, on évitera de prendre une allure décisive dans
cette question, mais on ne soutiendra en aucune façon la Suisse, du sein
de laquelle le vent du socialisme souffle sur la France, aussi bien que
sur l'Allemagne et l'Italie. Enfin, on ne prendra plus d'engagement avec
l'Angleterre, c'est le point capital. Dans l'Assemblée, le côté de la
Montagne va faire explosion. Peut-être à Lyon y aura-t-il une
démonstration armée, tentée par les socialistes qui sont nombreux. On
n'en est pas effrayé ici; peut-être même n'en serait-on pas fâché. A
Londres, on sera furieux. Ellice, en partant hier d'ici, a dit que lord
Palmerston allait faire _the most mischief he can_[221]. Ellice, tout
whig qu'il est, se montrait fort inquiet de la mauvaise humeur de son ami
de Downing Street.»
[220] Lors de la violente réaction qui, à partir de 1849, suivit
dans plusieurs États de l'Europe le mouvement révolutionnaire
comprimé, des milliers de proscrits allemands, italiens et
français allèrent chercher un refuge sur le territoire suisse.
Leur présence fournit à quelques-uns des gouvernements un
prétexte pour élever auprès du gouvernement fédéral de vives
réclamations, qui amenèrent des difficultés diplomatiques.
[221] Le plus de sottises qu'il pourrait.
Puisque je suis en train de faire du commérage politique, je dirai encore
qu'on s'attend à une prompte reprise des hostilités dans l'affaire
danoise. Comme d'ici on laisse les Schleswiçois s'armer et se préparer,
ils vont faire au premier jour une levée de boucliers dont les
conséquences peuvent être graves. Les négociations n'avancent pas d'une
ligne. Le langage hautain de Radowitz, dans les questions allemandes,
jette chaque jour une goutte d'huile de plus dans le feu et aigrit à un
tel point les relations des Cours de Vienne et de Berlin, qu'il est
beaucoup plus raisonnable de croire à une guerre prochaine qu'à la
continuation de la paix, tout insensé que soit, aux yeux des plus
prévenus, un conflit entre les deux grandes puissances allemandes.
L'Empereur Nicolas a dit dernièrement qu'il prévoyait inévitablement une
guerre à peu près générale en Europe au printemps prochain. On dit que
l'Autriche vient de promulguer une nouvelle loi douanière, sur des bases
si larges, qu'il en ressortirait pour elle de grands avantages
politiques, un coup de massue pour Erfurt, et des attaques d'épilepsie
pour Palmerston.
_Berlin, 7 février 1850._--C'était hier une journée remarquable dans les
fastes de la Prusse. Le Roi a prêté serment à la nouvelle Constitution.
Il n'y avait ni tribunes, ni spectateurs, ni grandes charges de Cour,
point de Princes, point de Princesses. On dit que le Roi était ému, qu'il
a prononcé un discours fort touchant qu'il n'avait pas communiqué à ses
Ministres. Il ne s'est cru Roi constitutionnel qu'après le serment; le
discours a été le dernier écho de l'ancien régime. Le Roi et quelques-uns
des Princes ont dîné avec les Messieurs de la Chambre; il y a eu des
toasts assez ternes. Tous les députés polonais ont donné leur démission
pour ne pas prêter le serment; le comte Hochberg-Fürstentein-Pless, grand
et riche seigneur silésien, en a fait autant; vingt-six autres députés se
sont abstenus sous prétexte de maladie; et voilà la journée et l'acte qui
devaient poser la pierre angulaire du nouvel édifice!
_Berlin, 12 février 1850._--M. de Meyendorff a reçu hier une lettre de
Mme de Lieven, qui lui mande que la scène du 4, à Paris, pour
l'enlèvement des arbres de la liberté[222], a été un acte de provocation
malhabile de la police, pour amener une émeute, une intervention armée,
puis cet Empire, rêve de tous les moments à l'Élysée, contre lequel
Changarnier paraît se prononcer.
[222] Le 4 février, des rassemblements nombreux s'étaient formés,
pour empêcher d'abattre l'arbre de la liberté planté rue du
Carré-Saint-Martin, à Paris. Il fallut y envoyer des troupes pour
accomplir l'ordre donné par le Préfet de police; il y eut des
morts et des blessés. Le général de Lamoricière, que le hasard
avait amené sur les lieux, courut les plus grands dangers et ne
fut sauvé que grâce à une lucarne donnant sur les toits d'une
maison où quelques citoyens l'avaient entraîné pour le soustraire
à la fureur populaire.
J'ai appris que M. de Bernstorff, fort gonflé d'outrecuidance prussienne,
il y a deux mois encore, a changé de ton; que les dépêches qu'il a
écrites de Vienne sont toutes inspirées par une grande terreur de la
guerre, et demandant ici qu'on l'évite à tout prix. M. de Schleinitz est
dégoûté, il attend avec impatience le moment de pouvoir demander la
mission de Vienne, en échange du Ministère auquel il paraît que
Bernstorff serait appelé. Radowitz, après avoir promis à Schœnhals et à
Kübeck, les plénipotentiaires autrichiens à Francfort, de signer avec eux
les arrêtés relatifs au Mecklembourg, a quitté Francfort sans le faire et
cherchant sous différents prétextes à s'en dispenser; sur quoi Schœnhals
a fini par lui mander que s'il ne signait pas, dans le délai de trois
jours, lui et Kübeck quitteraient Francfort, et que le dernier lien
serait rompu. Là-dessus, Radowitz a quitté Erfurt à tire-d'aile, pour
apposer, dit-on, la signature demandée. Du moins, voilà ce qu'on m'a
assuré hier.
_Berlin, 13 février 1850._--Hier, le gouvernement a présenté à la seconde
Chambre une loi qui l'autorise à emprunter dix-huit millions de thalers
pour _préparatifs de_ _guerre_. La Chambre a pris la chose en
considération et a nommé une Commission. On ne doute pas que cette
autorisation ne soit obtenue. La première Chambre a fait, hier aussi, ses
nominations pour Erfurt; les choix ont porté sur les démocrates. M. de
Meyendorff ne doute pas que son Souverain ne regarde comme une nouvelle
impertinence de lord Palmerston, d'avoir accepté, dans l'affaire
grecque[223], la médiation de la France, en passant celle de la Russie
sous silence. L'Angleterre travaille à un nouvel armistice entre le
Danemark et la Prusse; mais comme celui qui dure encore en ce moment a
été si peu tenu du côté de la Prusse (d'où on a tacitement encouragé et
soutenu l'insurrection), les Danois ne sont pas d'humeur à donner dans un
nouveau piège. Non seulement la Prusse n'a pas rappelé le général de
Bonin, mais elle l'a prêté au gouvernement insurrectionnel de
Holstein-Schleswig, où il y porte publiquement l'uniforme prussien. Ici,
les envoyés danois ne reçoivent pas de réponses du Gouvernement. M. de
Usedom les évite, ne voit et ne négocie qu'avec leurs adversaires.
[223] L'incident Pacifico était alors arrivé à son moment le plus
critique. Ce juif portugais, placé sous le protectorat
britannique, réclamait au gouvernement hellénique une somme
considérable, pour prix d'une maison pillée, le 4 avril 1847,
lors d'une manifestation dans les rues d'Athènes à propos d'une
procession, et comme compensation des injures dont il avait été
victime. Lord Palmerston, pour obtenir cette indemnité, fit
bloquer, en 1850, les ports et les côtes de la Grèce, que
l'intervention française et le paiement de la somme en question
purent dégager. L'Ambassadeur de France à Londres, M. Drouyn de
Lhuys, quitta l'Angleterre, et une guerre générale faillit être
le résultat de ce minime incident.
_Berlin, 14 février 1850._--Je conviens que chaque gouvernement a ses
difficultés; que la quantité, que la diversité des complications,
devraient être des garanties contre les moyens violents de les résoudre,
en un mot, que si la guerre éclate, elle sera le symptôme le plus
irrécusable de la folie des uns, de la faiblesse des autres, du vertige
du temps. Mais, hélas! ce vertige est si contagieux, il fait sous mes
yeux de tels progrès, que si on assiste, comme moi, à tout ce que la
mauvaise foi, l'outrecuidance inventent, on est bientôt soucieux de
l'avenir. Si nous traversons avril et mai sans coup de canon, je croirai
que la paix sera conservée entre les grandes Puissances, du moins,
pendant une année ou deux, ce qui permettrait à chacun de respirer, de se
retourner, et de mettre ordre à ses affaires. Mais j'ai une terrible peur
que d'ici au 15 mai au plus tard nous ne soyons en plein incendie. Mon
opinion personnelle est que ce sera le mois d'avril qui vers la fin
fixera définitivement les probabilités de guerre ou de paix; à l'heure
qu'il est, elles sont toutes pour une conflagration générale et
prochaine. Lord Palmerston y pousse le mieux qu'il peut, et M. de
Persigny, qui a toujours les yeux fixés sur la rive droite du Rhin, ne
s'y épargne pas. Ici, on donne, avec une merveilleuse niaiserie, dans
tous ces pièges; on s'aliène à plaisir les alliés naturels.
_Berlin, 23 février 1850._--J'ai passé la soirée chez les Meyendorff.
C'est la maison où l'on sait le plus et le mieux les nouvelles. Celles
d'hier étaient plus pacifiques. Deux circonstances servent à calmer
quelque peu les allures guerroyantes qu'on prenait ici. Le retour d'un
individu qu'on avait envoyé s'assurer des préparatifs militaires faits en
Bohême, auxquels on ne voulait pas croire, et qui se sont pleinement
confirmés; puis, une inconcevable incartade de M. de Persigny. Celui-ci,
blessé qu'on ait fait faire, sur l'affaire suisse, des ouvertures
directes à Paris, par l'entremise de Hatzfeldt, a pris la mouche, et est
venu, il y a quelques jours, faire une scène au comte de Brandebourg; il
a dit que la France ne souffrirait pas qu'on exerçât des mesures
coercitives contre la Suisse, et que, du reste, une occasion de faire
passer le Rhin à deux cent mille Français et de guerroyer en Allemagne,
serait tout gain et profit pour le Président; bref, il a si bien montré
les dents que les réflexions subséquentes, et que l'on aurait pu faire
avant, n'ont pas manqué. Auront-elles une force suffisante pour faire
prendre une allure plus sage? Je n'en voudrais pas répondre. Persigny
s'est complètement coulé; il est arrivé ici avec des propositions
d'alliance, il s'en ira probablement sur la menace dont je viens de
parler; il n'y a là ni suite, ni entente, ni plan. Les journaux
représentent l'état intérieur de la France comme empirant de jour en
jour, ce qui rend l'attitude de son représentant ici encore plus
inexplicable.
_Berlin, 24 février 1850._--C'est une date bien sérieuse, bien tragique
que celle d'aujourd'hui. Elle marque l'écroulement de ce qu'on appelait
_la société moderne_, et, très faussement, comme l'expérience l'a prouvé,
_la société civilisée_.
Une lettre de Mme de Lieven, reçue hier ici, prédit de nouvelles et
prochaines catastrophes en France, qui, dans son opinion, tourneront au
profit d'une dictature militaire momentanée dans les mains de
Changarnier.
Le Roi de Hanovre a écrit une lettre que j'ai vue; il y dit qu'il a passé
quelques jours fort désagréables, ayant eu maille à partir avec ses
Ministres, et grand'peine à les convertir à son opinion; qu'enfin, il y
est parvenu, et qu'en conséquence, il rompait le dernier fil avec Berlin
pour nouer plus serré avec Vienne.
_Sagan, 26 février 1850._--Je suis arrivée ici hier après-midi. J'ai
rencontré en chemin de fer M. de Benningsen, le Ministre des Affaires
étrangères hanovrien, se rendant à Vienne pour y prendre langue pendant
quarante-huit heures, puis revenir à tire-d'aile auprès de son
Souverain[224]. Cette mission déplaira sans doute beaucoup à Berlin.
[224] Benningsen était envoyé à Vienne avec la mission de
concilier les intérêts fédéraux avec les intérêts respectifs par
un projet de Constitution que les quatre Royaumes de Bavière, de
Saxe, de Würtemberg et de Hanovre étaient censés avoir concerté
avec l'Autriche. Il échoua dans cette démarche.
_Sagan, 28 février 1850._--Le comte Stirum, qui venait de Berlin, a passé
hier par ici, et a dit que la Hesse électorale s'était décidément et
officiellement détachée de la Prusse. On m'écrit que le Roi de Hanovre a
annoncé officiellement au gouvernement prussien sa séparation du _bund_
prussien, mais qu'il a dû céder à ses Ministres, qui ne veulent
absolument pas de l'alliance avec l'Autriche, parce que l'Autriche ne
voudrait qu'une seule Chambre, et que les Ministres hanovriens en
voudraient deux. Je suppose que c'est pour donner toutes ces explications
à Vienne que M. de Benningsen s'y est rendu. Voilà donc le pauvre Roi de
Hanovre complètement isolé.
_Sagan, 1er mars 1850._--Nous entrons dans un mois fameux et funeste dans
les Annales de l'histoire ancienne et moderne. Dieu sait quelles _Ides_
il nous prépare à cette date du demi-siècle. Les dates, les
anniversaires, tout inspire terreur, on sent que les pieds posent sur un
terrain miné.
_Sagan, 6 mars 1850._--J'ai eu hier des lettres de Paris. On y était, à
la date du 2 de ce mois, dans une grande perplexité sur les élections
prochaines, les nouvelles des provinces donnaient de l'inquiétude; les
rouges relèvent la tête. Cela n'empêchait pas les plaisirs et les folies
de toilette; celles-ci sont poussées à un degré effrayant. La
Grande-Duchesse Stéphanie a été reçue avec les plus grands honneurs par
le Président; il lui a monté une maison à part de la sienne pour qu'elle
fût plus libre; il a fait mander le Corps diplomatique en uniforme pour
lui être présenté. C'est assise sur un fauteuil d'apparat qu'elle a reçu
les présentations, ce qui a paru étrange chez le Président de la
République, et lui a valu quelques lardons. Elle doit passer un mois à
l'Élysée, puis elle demeurera chez sa fille lady Douglas qui arrive à
Paris dans quelques semaines. La Grande-Duchesse ayant été fort
accueillante à Bade pour des gens de toutes les opinions, plusieurs
personnes, qui ne vont pas chez le Président, ont demandé à lui offrir
leurs hommages.
_Sagan, 7 mars 1850._--Il m'est arrivé des lettres de Paris vraiment
alarmantes. Ceux qui voient encore en couleur de rose se flattent d'un
changement dans le Cabinet anglais, qui retentirait tout d'abord à
l'Élysée, où lord Normanby est plus puissant que jamais, non seulement
sur la politique extérieure, mais même sur celle du dedans. Ses conseils
ne sont pas des meilleurs; il les donne le soir chez la maîtresse du
Président, au milieu des petits jeux qui y amusent les loisirs
présidentiels. Dans la question suisse, c'est encore lord Palmerston qui
tracera la route du Président; ses instincts sont guerroyants; ceux de
ses Ministres sont pacifiques, mais les Ministres n'ont autorité ni
auprès du prince Louis, ni auprès de l'Assemblée, qui est en défiance
d'eux et encore plus du Président, dont les tendances dans la question
grecque sont aussi palmerstoniennes que dans celle de Suisse; en un mot,
dans toutes celles qui surgissent en Europe, où les conflits, les
rivalités, le décousu et le gâchis ne manquent assurément pas. La France
n'est pas la moins déchirée. Le Président, m'écrit-on, est parfaitement
décidé à saisir à bras-le-corps la première occasion de rompre avec
l'Assemblée, de la briser; bref, son 18 brumaire et son manteau impérial
sont prêts. Il attend, en rongeant son frein, cette occasion; elle lui
viendra probablement d'une bataille contre les rouges; le danger général
lui donnerait, à ce qu'il croit, l'acclamation publique. C'est toujours
vers Changarnier que se tournent tous les yeux; il est la grande énigme
du moment: rien ne perce de ses intentions; il se maintient dans une
réserve telle qu'on pourrait croire qu'il se tient pour le maître assuré
de la position. En effet, on ne doute pas qu'il n'arrête le coup d'État,
mais dans l'émotion d'une guerre civile, ne se développerait-il pas un
mouvement populaire qui emporterait jusqu'à Changarnier lui-même! Tout
dépendrait donc de la proportion de cette bataille, de cette
effervescence des masses. Les rouges livreront-ils combat? Il me semble
qu'on est disposé à le croire, qu'on s'y attend même pour ce mois-ci, et
que les renseignements qui arrivent des provinces sont des plus graves.
Elles menacent de détrôner Paris et de lui enlever sa longue initiative
politique et révolutionnaire. Il est certain que, pour cette crise
décisive, le Président est bien insuffisant; il s'est fait, depuis six
mois, bien du tort parmi les gens raisonnables; il est détestablement
entouré, dans un ordre d'idées absurdes et dangereuses; mais, après avoir
dit tout cela et plus encore, on n'en revient pas moins à la conclusion
qu'il n'y en a pas d'autre pour le moment, et qu'il faudra bien le
prendre tel qu'il est. Pour sauver la France, il faudrait évidemment un
Dictateur militaire, qui fît main basse sur le suffrage universel, la
presse, le jury, la garde nationale, enfin sur tout ce qui empoisonne la
France, et qui, par miasmes contagieux, gangrène l'Europe entière. Si le
Comte de Chambord, si le Comte de Paris revenaient demain en France,
pourraient-ils faire ce qui est nécessaire? C'est douteux. Il semble que
ce ne puisse être que l'œuvre d'un pouvoir exceptionnel et non régulier.
De là, le souhait d'une Dictature militaire toute-puissante, qui
remettrait, cette phase passée, le pouvoir régulier aux mains d'un
principe sanctionné par la tradition. Mais Dieu, dans ses desseins, en
a-t-il jugé ainsi? Ou bien le vieux monde tombera-t-il en décomposition
sanglante? Des hordes féroces se partageront-elles nos lambeaux? Qui le
sait?
_Sagan, 11 mars 1850._--On me mande de Berlin que M. de Persigny a cru
faire merveille en allant déblatérer contre la Prusse chez le ministre
d'Autriche, et y dire que deux cent mille Français sauraient bien faire
justice des velléités neuchâteloises. Sur ce, Prokesch, qui est assez
hargneux et violent, est devenu blanc de colère et, avec des lèvres
tremblantes de rage, a dit au petit favori qu'il ne souffrirait pas de
semblable propos chez lui, et que, malgré la froideur qui régnait entre
les Cours de Vienne et de Berlin, il pouvait assurer M. de Persigny qu'au
premier soldat français qui passerait le Rhin hostilement contre la
Prusse, toutes les forces autrichiennes viendraient au secours d'un
ancien allié contre les inondations révolutionnaires. Sur cette vive
sortie, le petit homme a plié bagage. On dit qu'il se met à intriguer
avec le parti démagogique prussien, sentant qu'il ne peut pas diriger
comme il voudrait le Cabinet Brandebourg. Celui-ci, hélas! tourne à tous
vents; il noue et dénoue, commence et recule, avance et se retire; c'est
ce que l'on peut imaginer de plus déplorable.
_Sagan, 12 mars 1850._--Les Schleswiçois disent que si on ne leur envoie
pas un million et demi d'écus, ils attaqueront seuls les Danois au 1er
avril. Les Danois disent que, s'ils sont attaqués, ils captureront tous
les vaisseaux allemands sur-le-champ, et que cette fois ce ne sera pas
pour les restituer. C'est sur cela que Rauch a été envoyé en Schleswig
avec les instructions les plus énergiques pour destituer Bonin, et
rappeler tous les officiers prussiens; mais trois heures plus tard, on
s'est effrayé de cette énergie inaccoutumée, et on lui a envoyé par
exprès des instructions nouvelles, et si fort mitigées qu'on n'en attend
rien d'effectif.
_Sagan, 14 mars 1850._--Le général de Rauch a envoyé son fils en courrier
à Berlin pour demander des instructions plus énergiques; on ne veut pas
obéir à celles dont il était porteur; cependant le Ministre de la
Guerre[225] craint d'envoyer l'ordre de rappel aux officiers prussiens
qui servent en Holstein-Schleswig, vu qu'un ramassis de Polonais sont sur
les lieux tout prêts à les remplacer; ce qui fait craindre un pendant aux
scènes badoises de l'année dernière[226], contre lesquelles il faudrait
que les Prussiens marchassent.
[225] M. de Stockhausen.
[226] De graves désordres avaient éclaté dans le Grand-Duché de
Bade, où le gouvernement du Grand-Duc Léopold Ier était fortement
combattu par les libéraux et luttait depuis des années contre
l'impopularité. A la tête de cette insurrection de mai 1849 se
trouvait Mieroslawski. Léopold dut quitter Carlsruhe et ses
États, où il ne reparut qu'un mois après, grâce à une
intervention des Prussiens qui occupèrent le pays jusqu'en 1850.
_Sagan, 21 mars 1850._--Le général de Rauch est revenu de Holstein sans
avoir rien obtenu. Les Holsteinois n'ont plus le sou, mais ils comptent
autoriser le pillage et faire vivre ainsi leur armée, qui est composée de
bandits. La jolie perspective!
La Duchesse d'Orléans est chez son neveu Schwerin, à Ludwigslust[227];
visite d'adieu. On commence à croire que ce seront des adieux longs, si
ce n'est définitifs, car la Princesse a fait venir de Paris une cargaison
de bijoux, boîtes, épingles, bagues, bracelets, etc., qu'elle doit
répandre dans sa tournée de famille avant de passer en Angleterre.
[227] En Mecklembourg.
Il semble que M. de Persigny se croit moins près de la jolie petite
bataille dont il se flattait à Paris, car on remarque que depuis quelques
jours, il est moins glorieux et moins goguenard.
_Sagan, 9 avril 1850._--M. de Meyendorff m'écrit de Berlin: «La politique
Radowitz-Bodelschwing, repoussée par la majorité dans le Conseil des
Ministres, est entrée dans une nouvelle incarnation. Il s'agit maintenant
de mettre à la taille d'un nain l'habit qui, le 29 mai 1849, avait été
taillé pour un géant[228]. On renonce à une _Constitution de l'Empire_,
il n'y aura plus qu'un _lien d'États_, réduit à sa plus simple
expression, c'est-à-dire maintenu dans les limites de l'influence
naturelle de la Prusse et de la communauté des intérêts matériels. Le Roi
a été le premier à donner cette nouvelle impulsion. Le général
Stockhausen l'a surtout bien secondé. Prokesch trouve qu'il y a
amélioration dans la marche du gouvernement; il faut donc qu'elle soit
bien évidente; mais Bernstorff, toujours raide et borné, ne sait pas
faire marcher l'entente si nécessaire. Et comme, à Vienne, on n'est pas
très prévenu pour la Prusse, Dieu sait combien de temps on perdra
encore.»
[228] Allusion à la réunion de la Prusse, du Hanovre et de la
Saxe, qui, en mai 1849, avaient voulu signer une Constitution;
mais cette tentative ne put aboutir, le Hanovre ayant refusé son
adhésion au dernier moment, sous l'influence de l'Autriche.
_Sagan, 23 avril 1850._--Lady Westmorland m'est arrivée hier avec sa
fille. Elle ne m'a rien apporté de bien serein sur la politique. Elle
s'attend à une intervention armée et prochaine de la Russie dans la
question danoise. Une flotte russe, avec des troupes de débarquement, se
prépare à faire la police dans les Duchés. Lord Palmerston en
laissera-t-il la gloire ou l'embarras à la Russie, ou se décidera-t-il à
y prendre part? C'est ce que l'on saura dans peu de jours.
Lady Westmorland a reçu de la Reine des Belges une lettre qui lui dit que
son père, après une grippe violente, est resté fatigué, changé, vieilli;
elle voulait aller en Angleterre pour le voir.
_Sagan, 1er mai 1850._--La réponse attendue de Londres, dans la question
danoise, est arrivée samedi soir à Berlin. On y approuve entièrement les
propositions simultanées et identiques de Meyendorff et de Westmorland,
et on autorise ce dernier à les exprimer fortement; c'est ce qu'il a
fait; mais il paraît que les paroles les plus fermes restent sans effet
et qu'il faudra des _actes_ pour faire changer les allures du Cabinet de
Berlin. Reedtz et Pechlin, les deux plénipotentiaires danois, sont à bout
de patience et se plaignent des pièges qu'on leur tend; tout s'aigrit,
s'envenime, et je vois les plus sages croire à quelque embrasement
violent.
_Sagan, 3 mai 1850._--Le Congrès des Princes[229], qui devait s'assembler
à Gotha, doit maintenant se réunir à Berlin le 8 de ce mois. Par ce
motif, le mariage de la Princesse Charlotte de Prusse avec le Prince de
Meiningen est remis au 18, ce qui ne lui plaira guère; quoique jeune,
elle est éprise et pressée[230]. C'est une charmante personne que j'aime
particulièrement, et qui a pour moi un goût très marqué, mais je crains
que Meiningen ne soit un trop petit théâtre pour son extrême activité, et
son futur, un peu trop carafe d'orgeat pour une vivacité électrique,
héritée de sa mère, contenue cependant par une excellente éducation.
[229] Ce Congrès avait été convoqué par la Prusse à la suite de
la dissolution de l'alliance des trois Rois, dont le Hanovre,
puis la Saxe s'étaient retirés. Le Roi de Prusse, déclarant
vouloir travailler de tout son pouvoir à l'unité de la nation
allemande, convoquait ce Congrès pour s'opposer aux menées
ambitieuses de l'Autriche. Les Princes se rendirent à cet appel,
et le Congrès s'ouvrit à Berlin le 12 mai.
[230] Ce mariage fut, en effet, célébré à Berlin le 18 mai 1850.
_Sagan, 7 mai 1850._--Humboldt me mande que l'Angleterre ayant délégué
tous ses pouvoirs à la Russie dans la question danoise, et le langage de
Meyendorff étant menaçant et des plus fermes, on se décide à Berlin à des
mesures pacifiques. Dieu le veuille! Il dit aussi qu'il ne croit pas que
le Congrès princier de Berlin soit au complet, qu'en tout cas, il n'en
sortira pas grand'chose, et que la convocation, par l'Autriche, d'une
réunion de l'ancienne Diète à Francfort, devient de jour en jour un
danger plus formidable.
Mme de Chabannes m'écrit qu'elle est très mécontente du parti orléaniste,
plus encore que de celui qui lui est opposé. Elle dit qu'on fait, de la
part du Comte de Chambord, les propositions les plus acceptables; que les
jeunes Princes d'Orléans sont tous pour un pacte de famille; que
Louis-Philippe, fort affaibli, vacille; que la Reine des Belges, se
trouvant sous l'influence anglaise, est hostile; que Mme la Duchesse
d'Orléans, mal renseignée de Paris, reste dans des réponses dilatoires.
_Sagan, 8 mai 1850._--Lady Westmorland m'écrit de Berlin, d'hier: «On
prépare le château de Berlin pour la demeure des Princes invités au
Congrès. On a pu y arranger dix-sept appartements séparés; si cela ne
suffit pas, on logera les Princes de surplus dans des maisons
particulières, toujours aux frais du Roi, mais on doute que le nombre de
dix-sept soit atteint. Il n'y a, jusqu'ici, de certain que le Duc de
Cobourg, le Duc de Brunswick, le Grand-Duc de Saxe-Weimar, le Grand-Duc
de Bade, les deux Grands-Ducs de Mecklembourg. Quant à l'Électeur de
Hesse-Cassel, il a fait dire qu'il viendrait pour expliquer lui-même au
Roi pourquoi il ne pouvait entrer dans l'union restreinte. Le général de
Bülow part aujourd'hui pour Copenhague, chargé de traiter une paix
_séparée_ entre la Prusse et le Danemark, sans s'occuper ni des Duchés,
ni de l'Allemagne, et sans médiation. Quand je dis _traiter_, je veux
dire _proposer de traiter_, car les négociations devront avoir lieu ici.
On a décidé d'envoyer un plénipotentiaire à Francfort, et on suppose que
ce sera M. de Manteuffel, le Ministre de l'Intérieur. La grande question
est de savoir s'il se présentera comme plénipotentiaire de la Prusse, ou
bien comme représentant à lui seul l'Union restreinte. Au premier cas,
grande reculade prussienne, au second, non-admission de la part de
l'Autriche.»
_Sagan, 12 mai 1850._--J'ai reçu hier une lettre de Berlin dont voici
l'extrait: «Vous verrez la liste des Princes arrivés, elle est dans la
gazette. Ils y sont tous, excepté Nassau et Hesse-Darmstadt, mais il ne
faut pas croire qu'ils sont d'accord. Le Duc de Cobourg a voulu avoir une
conférence préalable chez lui, entre eux, avant la séance d'aujourd'hui
au Château, où le Roi les a réunis pour leur faire un discours, puis leur
donner à dîner. Le Duc de Cobourg a été étonné et fâché de trouver que
chacun a sa façon particulière de juger la question, et qu'ils ne
veulent pas se laisser diriger par lui. Mecklembourg-Strelitz, Hesse,
Oldenburg, se sont déclarés tout à fait opposés à la tactique prussienne,
et le Duc de Brunswick, quoique favorable au _Bund_[231], l'est à sa
manière, qui n'est pas celle des Cobourg. Manteuffel ne va pas à
Francfort, cette question reste en suspens.
[231] On appelait _Bund_ l'alliance de tous les Souverains
allemands contre l'ennemi extérieur. Il a existé jusqu'après la
guerre de 1866.
«M. de Persigny, qui est revenu de Paris, déclare que tous les partis se
sont réunis au Président; que l'on va prendre les mesures les plus
énergiques, que tout danger est passé. Prokesch est nommé à
Constantinople; on dit que c'est le général Thun qui le remplace ici.»
_Berlin, 13 mai 1850._--Voici deux lettres que j'ai reçues de Berlin,
l'une en allemand, dont voici la traduction: «Le Congrès des Princes est
dans le meilleur train du monde. On s'occupe peu des affaires, mais en
revanche on fait de grands exercices; il n'y a pas de fin aux spectacles
militaires; après cela, des dîners monstres, et, le soir, l'opéra du
_Prophète_, des soirées ou des bals. Aujourd'hui c'est chez Meyendorff,
demain chez Redern, lundi chez le Prince et la Princesse de Prusse, mardi
chez les Westmorland, mercredi chez Leurs Majestés, et puis, plaise à
Dieu, la clôture! La Régente de Waldeck est arrivée ici depuis jeudi pour
le grand dîner dans la salle Blanche. Nouvelle jubilation pour les
spectateurs. On lui a donné, comme Régente, le premier rang, avant tous
les Princes.
Le Roi exagère la politesse envers ses hôtes: au lieu de donner le bras
à la Reine et de se faire suivre par les autres Princes, il a offert son
bras à la Princesse de Waldeck, et la Reine au Grand-Duc de Bade. La
Princesse a très bonne mine, s'habille bien, tout en noir, à cause de son
veuvage, mais elle a le malheur de ne le céder en rien pour la taille
élevée au général de Neumann; elle lui a même emprunté son impertinente
affabilité. Je crains que ce soir elle ne s'amuse pas trop chez Mme de
Meyendorff, où le soutien de la Cour lui manquera; les dames oublieront
certainement la Régente, et ne verront en elle que la Princesse de
Waldeck. Le Duc de Brunswick n'a pas assisté au dîner du Château, à cause
d'une prétention de préséance sur le Duc de Cobourg. Hier, il y a eu des
dîners chez les Princes Charles et Albert de Prusse, afin que le Roi et
la Reine puissent reprendre haleine. Le soir, la salle de l'Opéra était
magnifique, et le grand salon qui touche la loge Royale féeriquement
décoré et illuminé. On avait joint les loges des étrangers à la grande
loge, et cependant, les Princes, avec leur suite, y ont à peine trouvé
place. Le public était tellement absorbé par leur aspect qu'il ne
montrait guère que son dos au _Prophète_, et portait toute son attention
sur l'_Union allemande_, attention qui s'accrut, naturellement, à
l'apparition du Roi dans la grande loge, où il prit la troisième place à
côté de la Régente de Waldeck. La Reine resta seule dans sa petite loge,
où elle n'était pas même en toilette. Après le premier acte, le Roi
conduisit pour quelques moments la Régente chez la Reine.
«Le discours adressé par le Roi aux Princes a été, dit-on, plein de
dignité. Il les a invités à examiner s'ils voulaient loyalement et
fidèlement suivre le même chemin que lui, ajoutant que, s'il leur était
venu un autre avis, ils n'avaient qu'à suivre une autre route, en se
séparant de lui, dont le cœur resterait sans rancune, mais qu'en le
suivant, il fallait marcher fidèlement partout où il porterait la
bannière. Hier soir, dans la séance des Ministres, des différends, des
disputes, des querelles, se sont déjà hautement manifestés. Le _Conseil
administratif_ s'y était présenté comme auditeur; Hassenpflug a tout de
suite protesté contre sa présence, et, finalement, on a été obligé de
clore cette séance à peine commencée. Il s'en est suivi aujourd'hui un
échange de lettres, rien moins que polies, entre Brandebourg et
Hassenpflug, mais _point de séance_; bref, l'_Union_ a déjà disparu, dès
l'essai de cette première séance.»
L'autre lettre est de lady Westmorland: «Les Princes ont eu d'abord une
réunion entre eux chez le Duc de Cobourg, qui se donne beaucoup de
mouvement, et qui voudrait être le chef des autres, ce qui offense déjà,
et surtout, le Duc de Brunswick. Le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz,
représenté par son fils aîné, et l'Électeur de Hesse-Cassel, parlant pour
lui-même et pour le Grand-Duc de Hesse-Darmstadt, ont déclaré ne pouvoir
consentir à aucun acte tendant à former l'_Union prussienne_, avant que
l'Assemblée réunie à Francfort n'eût décidé sur la grande question qui
doit se traiter là. Tous les autres Princes se sont déclarés voués à
l'_Union_ et à la politique prussienne, mais, même parmi ceux-ci, il n'y
a rien moins qu'unité, chacun, en faisant la même profession de foi,
voulant l'interpréter d'une façon différente. Les uns voulaient d'abord
aborder la question politique dans la réponse qu'on devait faire au
discours du Roi le lendemain matin, mais il a été décidé qu'on n'y
répondrait que par des phrases de politesse. Hier, les Ministres des
Princes ont eu leur première réunion pour discuter la marche à suivre. A
leur grand étonnement, ils virent arriver M. de Radowitz et tous les
membres du _Verwaltungsrat_[232]. Là-dessus, le Ministre de Hesse, qui
est, comme vous savez, violemment opposé à toute tactique prussienne,
s'est levé et a déclaré que ces Messieurs n'avaient aucun droit de se
mêler aux discussions des Ministres des Princes, et qu'il serait
impossible pour eux de discuter franchement en présence de ceux dont ils
auraient probablement à blâmer les actes, et surtout de M. de Radowitz.
Celui-ci doit alors avoir déclaré que c'était pour soutenir les amis de
l'_Union_ qu'il se trouvait là, et que, sans lui, il serait très possible
que le Gouvernement prussien fléchit sous les attaques des Princes
hostiles (beau compliment, comme vous voyez, pour M. de Brandebourg et
son Cabinet). Là-dessus, grande confusion et interruption de la séance
sans rien décider. Voilà le commencement du Congrès. Il y a quelques
épisodes piquants. Le Duc d'Oldenbourg, et surtout son fils, sont d'une
violence si exagérée dans le sens Radowitz, Gagern, etc., que le père a
fait une sortie à la réunion des Princes, que tous les autres ont
trouvée par trop forte, et, le lendemain, le fils, se trouvant chez M. de
Meyendorff, a débordé contre l'Autriche d'une manière si inconvenante que
Meyendorff a dû lui faire une scène. Le Roi a été seul chez chacun des
Princes à leur arrivée; il a écouté très patiemment tout ce que le
Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz lui a dit, et, au grand étonnement de
ce dernier, a répondu qu'il partageait complètement sa manière de voir,
surtout en ce qu'on ne devait rien faire ici avant de connaître le
résultat de l'Assemblée de Francfort. J'ai bien peur qu'il n'ait dit à
chacun des autres Princes qu'il partageait leurs opinions. Au fond, ce
n'est pas son opinion, quelle qu'elle puisse être, qui décidera de rien.»
[232] Conseil d'administration de l'État fédératif.
_Sagan, 15 mai 1850._--Des détails qu'on m'écrit sur Claremont coïncident
identiquement avec ce que je savais déjà. Il n'y a rien de bon, ni
d'_à-propos_ à attendre d'une famille qui ne pardonnera jamais à la
branche aînée d'avoir été sa victime, lorsque la cadette a usurpé les
droits de l'orphelin légitime. La branche aînée, n'ayant rien à se
reprocher à l'égard des d'Orléans, est bien plus conciliante, et plutôt
prête à lui tendre la main que l'autre à lui présenter le petit doigt. Il
n'y a que les grandes âmes ou les esprits d'une trempe vraiment
supérieure, qui savent pardonner à ceux qu'ils ont offensés.
La fête de l'Opéra, à Berlin, paraît avoir été magnifique, mais, par un
oubli inconcevable, au souper, on ne s'était pas souvenu de M. de
Persigny. Il a quitté, en fureur, la salle de spectacle où les
invitations avaient circulé. Le lendemain, on lui a envoyé un aide de
camp avec des excuses.
Le Prince de Prusse sera, avec le duc de Wellington, parrain du dernier
fils de la Reine Victoria[233], il s'appellera Arthur-William-Patrick; ce
dernier nom est une coquetterie irlandaise.
[233] Le duc de Connaught, né à Windsor le 1er mai 1850.
Il paraît que les deux Mecklembourg, les deux Hesse, le Grand-Duché de
Bade et les trois Villes libres se retirent de l'Union. Il n'y avait rien
de positivement déclaré, puisque la Conférence durait encore, mais ce
bruit avait grande vraisemblance. Le Duc de Cobourg est, à ce sujet, dans
une telle rage, qu'il disait tout haut qu'il voudrait _étrangler_ de ses
propres mains les récalcitrants. La question de la présence de Radowitz
aux réunions a été terminée par le désir formel exprimé par le Roi de le
voir assister aux Conférences, _afin qu'il pût prêter à tous les Princes
réunis l'avantage de ses talents_.
_Sagan, 16 mai 1850._--Voici ce qu'on m'écrit de Berlin à la date d'hier:
«A une longue conférence, hier, les Princes ont _plâtré_ une espèce de
réconciliation, et les récalcitrants ont consenti à retirer leur sortie
de l'_Union_, vu que tous ont résolu d'envoyer leurs Plénipotentiaires à
Francfort sous certaines conditions. Ils ont aussi décidé de former un
Gouvernement provisoire pour deux mois. Le parti de la majorité paraît
très content d'avoir, de cette manière, évité une rupture qui lui aurait
enlevé tant de membres de l'Union. De l'autre côté, Prokesch est dans un
état violent et déclare que l'Autriche ne consentira jamais aux
conditions des Princes. Des esprits plus calmes croient, au contraire,
que l'Autriche ferait bien de les laisser tous venir à Francfort, et de
ne pas forcer une dissolution que la nature des choses doit amener
d'elle-même. Les Princes, ayant donc à peu près terminé leur mission,
partiront demain et après-demain, excepté le Duc de Meiningen qui reste
pour les noces de son fils. Sir Henry Wym, le Ministre d'Angleterre à
Copenhague, est arrivé ici pour se consulter avec lord Westmorland et
Meyendorff sur les affaires de Danemark. Je ne doute pas qu'elles vont se
terminer.»
_Sagan, 23 mai 1850._--M. de Meyendorff m'écrit de Berlin, à la date
d'avant-hier: «J'apprends à l'instant l'attentat commis sur le Roi, hier,
et dont vous verrez les détails dans tous les journaux[234], mais voici
un fait curieux, qui, comme de raison, ne sera dans aucun: le Roi a dit à
quelqu'un de présent qui me le mande textuellement: «J'ai été prévenu de
cette tentative; c'est une trame qui menace encore d'autres Souverains.»
[234] Le 22 mai 1850, Sefeloge, ancien sergent d'artillerie, tira
sur le Roi au moment où celui-ci se disposait à se rendre à
Potsdam pour y passer l'été. Le Roi, s'étant embarrassé dans un
de ses éperons, fit un faux pas qui empêcha la balle de
l'atteindre à la tête; elle ne fit que labourer la chair du bras
droit entre le poignet et le coude.
_Sagan, 25 mai 1850._--D'après les lettres que je reçois en masse de
Berlin, je n'ai aucun doute (malgré le soin inexplicable que met le
Gouvernement, jusqu'ici, à représenter l'assassin comme un fou isolé),
qu'il n'est, ni plus ni moins, qu'un émissaire de cette affreuse
association de régicides, qui a son siège à Londres, et qui cherche des
cerveaux brûlés qu'on arme en aveugles, et qu'on appelle _the
Blinds_[235]. Le Gouvernement était prévenu. On dit qu'il y avait cinq de
ces émissaires à Berlin. Meyendorff et Prokesch se sont précipités chez
M. de Brandebourg et chez Manteuffel, les suppliant de profiter du
miracle opéré par la Providence et de l'avertissement donné par elle,
pour faire fermer les clubs, prendre des mesures d'urgence et jeter
l'effroi dans les conciliabules; mais la faiblesse, la lâcheté sont à
leur comble, et on ne songe qu'à sauver le criminel. On est justement
alarmé pour Vienne et Varsovie[236].
[235] Les aveugles.
[236] Le Tsar venait de s'y rendre.
_Sagan, 29 mai 1850._--Le Roi va mieux, quoique son bras le fasse
souffrir, mais on dit qu'il faut cela pour la guérison. La Reine est pâle
comme une morte, douce comme un ange, et courageuse comme un lion. Il
paraît que les indices sur les affiliations de l'assassin avec les
sociétés démocratiques sont si nombreux et si évidents qu'on renonce, peu
à peu, à le déclarer fou, et qu'on cherche à pénétrer plus sérieusement
dans ces sanglantes ténèbres. La trame se manifeste de plus en plus. On
croit en tenir plus d'un fil, mais nous ne sommes pas énergiques, et
nous n'avons pas le bonheur de l'à-propos. C'est bien Dieu, à lui seul,
qui nous sauve, car assurément, nous ne l'aidons pas.
Les deux correspondants s'étant rencontrés ensuite à Baden-Baden,
leurs lettres se trouvèrent interrompues jusqu'au mois d'août, où
ils se séparèrent de nouveau. La Duchesse avait auprès d'elle, en
revenant de ce voyage, sa dame de compagnie, Mlle de Bodelschwing,
une Courlandaise qui lui était très dévouée et resta auprès d'elle
jusqu'à sa mort.
_Stuttgart, 4 août 1850._--Après avoir quitté le débarcadère de Carlsruhe
ce matin, j'ai dormi dans ma voiture jusqu'à Pforzheim, entr'ouvrant
quelquefois le coin de l'œil pour admirer ce gracieux pays, mais les
refermant aussitôt. Je suis arrivée ici, à cinq heures, par de fraîches
et riantes vallées. Je suis allée, en voiture découverte, visiter le
monument de Schiller, qui m'a plu, et, par le superbe parc attenant au
Château, nous sommes montées au petit palais de Rosenstein dont la
situation, la vue sont charmantes, mais le Palais est bien peu de chose,
les tableaux, les statues sont médiocres, les proportions mesquines. Nous
sommes revenues par Canstadt, où nous avons été à la fontaine minérale
goûter une eau qui m'a semblé détestable. Tous ces environs sont très
jolis, et bien au-dessus, ce me semble, du modeste Carlsruhe. On ne nous
a pas permis de voir la _Wilhelma_, jardin et palais mauresque, créés par
le Roi actuel. En longeant le mur de clôture, j'ai pu saisir des
_glimpses_[237] qui m'ont consolée de n'en point franchir le seuil.
[237] Des petits aperçus.
_Ulm, 5 août 1850._--Ce matin, avant de quitter la capitale de
Würtemberg, j'ai visité l'église chapitrale, intéressante par les
tombeaux des premiers comtes de Würtemberg, puis le château, dont on ne
montre que la partie destinée aux réceptions. Nous avons visité les
écuries, le manège royal, où on dressait des chevaux arabes charmants,
arrivés dernièrement de leur brûlante patrie; ils pouvaient s'y croire
encore, tant il fait chaud. Je suis arrivée toute rôtie à la villa du
Prince Royal; c'est inachevé, mais cela sera charmant, dans le plus beau
style de la Renaissance, situé à merveille, des vues admirables, mais
aucun ombrage, un jardin mal planté, et, tout autour, une aridité
désolante. Nous avons vu arriver un piqueur du Roi nous apportant une
permission écrite, non sollicitée, pour voir la _Wilhelma_. Nous nous y
sommes rendues. Il y a un bain mauresque et des serres pour les plantes
des Tropiques qui m'ont plu. Le jardin laisse à désirer. En tout, les
jardiniers de Stuttgart ne me paraissent pas très habiles. Le chemin de
fer nous a ensuite conduites ici par un pays fécond, accidenté, arrosé,
boisé, charmant, plein de ruines, d'églises et de villages. Nous sommes
tombées ici dans le _Sänger-Verein_[238], composé de treize cents
chanteurs qui encombraient le chemin de fer, ainsi que les petites rues
tortueuses de la vieille cité d'Ulm. Nous avons visité ici la Cathédrale,
qui est très imposante, l'Hôtel de ville et une fontaine gothique, qui
ont de l'intérêt.
[238] Les _Sänger-Vereine_ sont deux associations de chant
fondées depuis bien des siècles en Allemagne.
_Augsbourg, 7 août 1850._--En arrivant ici, hier, je n'ai vu de la ville
que ce qu'on en traverse; elle m'a semblé assez curieuse, par son ancien
cachet de vieille ville impériale: des fontaines en bronze fort belles,
des vestiges romains, la prison, la chapelle, le lieu du supplice de
saint Affre. Dans l'auberge où je suis, _les trois Maures_, la plus
ancienne de toute l'Allemagne, on est sur terrain historique. La chapelle
dans laquelle Charles-Quint a entendu la messe, la cheminée dans laquelle
le riche tisserand Fugger a brûlé les quittances impériales, enfin, tout
ce que ma tête, abîmée par la chaleur, a pu saisir, je l'ai vu.
_Münich, 8 août 1850._--Je suis arrivée hier après-midi. J'ai visité
l'église Saint-Louis, qui m'a rappelé une des chapelles latérales de
Saint-Pierre de Rome. La place avec les statues de Tilly et de Wrède, la
rue Saint-Louis avec tous ses édifices, le jardin du Château entouré
d'arcades peintes à fresques, ont employé le reste de la journée.
Aujourd'hui, dès neuf heures du matin, nous nous sommes mises en
campagne, et pour début, nous avons été à la _Frauenkirche_ où nous avons
entendu la messe, dont le son était venu dans ma chambre, et que l'orgue,
avec ses beaux accords, rendait irrésistible. De là, vite à la galerie
Leuchtenberg, qui ne s'ouvre qu'à de certaines heures et à de certains
jours. Je n'y ai été séduite que par un portrait plein d'expression de la
Laure de Pétrarque peint par le Bronzino. Elle est représentée sur le
retour, en costume austère de veuve, avec les traits nobles, un peu
pointus, des yeux intelligents, ouverts, limpides. Puis, m'est apparu un
admirable tableau de Murillo, représentant un moine à genoux devant un
ange, qui lui ordonne de recevoir la mitre d'Evêque. C'est d'une
composition, d'une couleur, d'un dessin merveilleux, et pour moi, qui ai
toujours eu une grande préférence pour Murillo, j'ai joui de cette
nouvelle confirmation de mon goût. Du palais Leuchtenberg, j'ai été
ensuite à la Basilique; j'ai été frappée de la beauté des fresques, de la
richesse des marbres, de la perfection des matériaux et du travail. Cette
Basilique n'est point encore consacrée; le couvent destiné aux
Bénédictins, que le Roi Louis a fait construire, et qui se joint par la
crypte à la Basilique, est tout prêt à recevoir les religieux, mais n'est
point encore habité. Les fonds ont tous été emportés par l'indigne Lola
Montès. En revenant, j'ai voulu revoir l'église de Saint-Louis, le
charmant Chemin de la Croix avec ses quatorze stations, marquées chacune
par une fresque pleine de sentiments religieux. Ce Chemin de la Croix en
plein air me plaît; je le préfère beaucoup à ceux qu'on applique dans
l'intérieur des églises, et par lesquels on rompt désagréablement
pilastres et colonnes. J'ai été charmée de retrouver ici des églises (les
nouvelles du moins) sans chaises comme en France, sans bancs comme en
Prusse. Les églises d'Italie voient les fidèles prosternés sur les dalles
nues, ce qui est plus humble, plus pittoresque, et infiniment plus
favorable à l'effet architectural. Avant de rentrer, j'ai vu l'Église des
Théatins, paroisse de la Cour, dont le rococo est si riche qu'il atteint
une certaine beauté; puis l'église de Saint-Michel, très laide et ornée,
on déshonorée par d'horribles friperies, mais où le monument funèbre du
Prince Eugène de Leuchtenberg[239] par Thorwaldsen m'a intéressée. Voilà
ce qui s'appelle avoir bien rempli sa journée.
[239] Ce monument fut élevé à Eugène de Beauharnais, créé duc de
Leuchtenberg, par le Roi Louis de Bavière, son beau-père.
_Münich, 10 août 1850._--J'ai continué hier à explorer les curiosités de
Münich. J'ai été visiter le Trésor, les grands appartements du Château,
la _Salle des Beautés_ qui ne sont guère belles et qui ont surtout l'air
d'être tirées du _Journal des Modes_. Les belles statues de Schwanthaler
dans la _Salle du Trône_ m'ont fait grand plaisir. J'ai été, du Château,
visiter la _Taverne des Artistes_; ils s'y réunissent tous les soirs,
pour y trinquer et y deviser ensemble sur l'art et les inspirations de
leur génie; cette taverne, ils se la sont arrangée dans un style à part,
qui rappelle les corporations du quinzième siècle; chaque artiste a
contribué, par son talent, à la décoration de ce local, qui est dans de
petites proportions, mais dont l'aspect est fort original; les gobelets,
avec les noms et les signes de chacun, y sont rangés en bon ordre avec
des ornements moulés et modelés sur leurs dessins; les noms de Cornélius,
Kaulbach, Schwanthaler, etc., se lisent sur plus d'un objet. C'est
vraiment fort intéressant. J'ai été aussi visiter le potier et le
ferblantier qui fabriquent les cruches et gobelets à bière fameux en
Bavière; les formes les plus originales s'y rencontrent, il y en a de
gracieuses, il y en a de burlesques. La Chapelle dédiée à tous les
Saints, attenante au Château, n'a pas passé inaperçue; elle est belle,
riche, noble, un peu orientale, et semble avoir été construite et ornée
sous l'inspiration de Saint-Marc de Venise. Nous nous sommes ensuite fait
conduire en calèche hors la ville, sur la _October-Wiese_, au milieu de
laquelle s'élève le grand monument de la _Bavaria_, statue colossale en
bronze par Schwanthaler, entourée de trois côtés par une magnifique
colonnade en marbre, que la statue domine de trente pieds. Les
échafaudages ne sont pas encore enlevés, mais ce qu'on en voit est
gigantesque. Le temps étant beau, nous avons poussé deux lieues plus
loin, du côté où l'Isar s'échappe des montagnes pour arroser la plaine de
Münich. Un joli bois nous a conduites au pied d'un castel gothique, que
Schwanthaler venait d'achever quand la mort est venue l'abriter mieux
encore.
Aujourd'hui la Glyptothèque, la Bibliothèque et le charmant palais des
Wittelsbach[240] (résidence d'hiver du Roi Louis et de la Reine Thérèse,
qui n'a été étrennée que l'hiver dernier) ont eu notre visite. Nous
voulons encore aller à la Pynacothèque, à l'atelier de Schwanthaler que
son cousin conserve avec scrupule, et qu'on dit intéressant. Ce soir,
j'irai entendre un bout de _la Norma_, puis Münich sera clos pour moi.
Mon attente a été surpassée, ma curiosité satisfaite, et ma personne
fatiguée.
[240] Nom de la Famille Royale de Bavière.
_Salzburg, 16 août 1850._--Je suis arrivée avant-hier ici, en traversant
le plus beau pays, le plus fertile, le plus pittoresque, par un temps
charmant. Je vais m'enfoncer davantage dans les montagnes qui renferment
Ischl. J'ai vu la Cathédrale, le Nonnenberg, avec sa vieille église et
son noble couvent, la forteresse sur son inaccessible rocher, les salles
qu'on y restaure. J'ai été visiter Aigen, où le cardinal Schwarzenberg
aimait à se reposer, et dont il ne s'est séparé qu'il y a dix jours, non
sans d'amers regrets. J'ai vu le château de Mirabelle, celui de
Heilbrunn, l'élégant et curieux Anif, et enfin le cimetière de
Saint-Pierre, qui a un caractère si original.
_Ischl, 17 août 1850._--La station que je fais ici ne me plaît pas trop.
Ce n'est pas que le lieu ne m'ait paru joli en arrivant, que l'air de ses
montagnes élevées et abritées si bien du nord ne doit être excellent,
mais Ischl est plein de monde, et malheureusement du monde de
connaissance, de ce genre de monde _qui oblige_.
On me mande de Paris qu'il y a un flot de légitimistes qui se rendent à
Wiesbaden pour y voir le Comte de Chambord, et entre autres M. de La
Ferté, gendre de M. Molé, qui y aurait été spécialement mandé par le
Prince.
J'ai vu Louise Schœnbourg, beaucoup plus calme sur la politique, plus
équitable pour son frère Félix Schwarzenberg, mais craignant que le
Ministre Bach ne soit un traître qui creuse un précipice sous les pieds
de son frère. Ce Ministre Bach est du reste l'objet de l'exécration,
d'abord des grands seigneurs autrichiens, mais aussi de tous les
propriétaires, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. La comtesse
Schœnbourg, grande-maîtresse de l'Archiduchesse Sophie, est venue
m'apporter l'invitation de dîner demain chez Son Altesse Impériale. Comme
c'est le jour de naissance de l'Empereur, il y aura dîner de famille, et
je les verrai tous, ou à peu près tous réunis.
_Ischl, 19 août 1850._--On m'écrit de Berlin qu'on a eu à Potsdam les
attentions les plus flatteuses, les égards les plus marqués pour M. le
Duc de Bordeaux, dont chacun aussi est resté très enchanté[241]. Le
général Haynau a partagé avec Mlle Rachel la curiosité du public[242]; le
général enviait les applaudissements de l'actrice; on dit que cette
concurrence a offert des scènes assez comiques. On s'est, du reste, lassé
bien plus vite de la vanité militaire que de celle des coulisses.
[241] En se rendant à Wiesbaden, où la question de la fusion
entre les deux branches de la maison de Bourbon devait se
traiter, M. le Duc de Bordeaux passa par Berlin, où sa présence
fit grande sensation. Le Roi de Prusse, alors à Potsdam, le reçut
avec beaucoup d'honneurs. Le Prince y arriva le 6 août et y
habita le Nouveau Palais. Monseigneur était accompagné du duc de
Levis, du marquis de La Ferté, de M. Berryer, et de plusieurs
autres Français de distinction. Pendant ce séjour, on donna la
représentation de _Polyeucte_, jouée par Mlle Rachel alors à
Berlin.
[242] Le général autrichien Haynau s'était rendu célèbre par ses
répressions sévères en Italie pendant le bombardement de
Peschiera, comme par ses représailles exercées sur les habitants
de Bergame et de Ferrare, le sac de Brescia, le massacre des
insurgés. Plus tard, pendant la guerre de Hongrie, il avait
montré les mêmes rigueurs aux exécutions dont Pesth et Arad
furent le théâtre en octobre 1849. On disait même qu'il y avait
fait fouetter des femmes. Le général était alors de passage à
Berlin.
Au dîner, hier, chez l'Archiduchesse, excepté la Famille Impériale et le
service obligé, il n'y avait que moi. Le jeune Empereur a une tournure
très élégante; son frère Max, mon voisin à table, est très causant,
spirituel et agréable; tous les vieux Archiducs très polis;
l'Archiduchesse Sophie, comme toujours, extrêmement attrayante et
agréable. On a bu à la santé de l'Empereur, on a tiré le canon, la
musique militaire a joué l'air national, qui a été aussitôt entonné par
la population assemblée sous le balcon. A la nuit, la cime des montagnes
et la ville se sont illuminées des feux de réjouissance; c'était d'un
effet charmant.
_Ischl, 21 août 1850._--Je reviens d'Aussée où l'établissement de la
famille de Binzer et de Zedlitz est une véritable idylle; beau site,
fraîches prairies, lac pittoresque, ombrages touffus, maison élégante,
simple, commode sous forme rustique. La mère, les filles conduisent un
petit domaine rural que le père cultive lui-même, tandis que Zedlitz fait
des vers, que l'armée d'Italie et celle de Hongrie lui envoient des
adresses et des vases d'or. Un fils dessine à ravir, deux de ses amis
sculptent et peignent, le tout pour embellir cette agreste demeure, sur
les murs de laquelle des fresques fort gracieuses rappellent les scènes
principales des poèmes de Zedlitz. Le soir, jeunes et vieux naviguent sur
le lac en chantant des tyroliennes, des ballades allemandes, des romances
françaises, des boléros espagnols. Tout cela est enfermé dans une vallée
d'un accès difficile où les échos du monde arrivent fort affaiblis. C'est
un rêve, ou pour mieux dire, une fiction dans le domaine de la réalité.
_Vienne, 23 août 1850._--Je suis arrivée il y a deux heures ici, à la
lettre rôtie et accablée par douze heures de bateau à vapeur, par une
chaleur africaine. Il y avait foule sur le petit navire; c'était à ne pas
y tenir, et quoique par moments les bords du Danube soient pittoresques
et bien meublés, je ne leur trouve pas l'intérêt des bords du Rhin entre
Mayence et Cologne.
_Vienne, 25 août 1850._--Le chapitre des folies humaines est
interminable. Voici le Roi de Danemark qui y ajoute un drôle d'alinéa par
son ignoble mariage morganatique; hier, le télégraphe a apporté ici la
nouvelle de son abdication[243].
[243] Frédéric VII, Roi de Danemark, avait épousé, le 7 août, une
marchande de modes, Lola Bosmussen, surnommée _la Lola danoise_,
qui fut créée Comtesse à cette occasion. Une correspondance de
Hambourg avait alors répandu le bruit de l'abdication du Roi en
faveur de son héritier naturel, le Duc d'Oldenbourg, afin de
simplifier la question de succession, mais cette nouvelle était
dénuée de fondement.
J'ai reçu force lettres aujourd'hui de tous les côtés: de Mme de La
Redorte, des Pyrénées, où elle me semble prendre l'ennui pour de la
tristesse; c'est cependant bien différent. Mme Mollien m'écrit de
Claremont qu'elle va bientôt retourner en France; elle me paraît croire à
une assez prompte fin de Louis-Philippe; il est à bout de lui-même. On
voulait le faire aller à Richmond; la Duchesse d'Aumale a fait une fausse
couche, ce qui a retardé le déplacement. Il paraît que déjà chaque membre
de la famille se demande ce qu'il aura à faire; quelle route on aura à
suivre, quel parti à prendre lors de la disparition de ce vieux chef,
devenu, dit-on, d'une irritabilité que sa faiblesse physique seule égale.
Triste fin d'une carrière pleine de contrastes, sur l'ensemble de
laquelle l'histoire prononcera probablement un arrêt sévère. Quand on
prend la place d'un orphelin, encore faut-il savoir s'y maintenir, ou
périr en la défendant. La Reine Marie-Amélie est, dit-on, plus sainte,
plus forte, plus résignée, plus admirable que jamais.
Ici, on parle peu politique. La révolution même n'y a pas tué un certain
commérage frivole, qui ne manque pas d'une certaine grâce quand on n'en
use pas trop longtemps. Cependant, on est assez satisfait de la vigueur
inusitée que le Cabinet de Dresde déploie depuis quelques semaines, et
qu'on reporte au Ministre comte de Beust, qui procède fort énergiquement,
et qui vient d'un coup d'expulser vingt professeurs gangrenés de
l'université de Leipzig[244].
[244] M. de Beust avait repris en 1849, dans le Cabinet de
Dresde, le portefeuille des Affaires étrangères qu'il avait déjà
eu en 1841, et y ajouta celui des Cultes. Il avait pris une part
active à l'alliance des trois Rois, puis, avec le concours de
l'Autriche, il rechercha l'alliance des quatre Souverains.
J'ai visité hier le palais Lichtenstein, si fabuleux pour sa
magnificence. Je trouve cependant que, quels que soient les revenus,
mettre 80 000 florins à un seul lustre est impardonnable. Il y a
cependant bien plus à admirer qu'à blâmer dans cette belle création du
luxe moderne.
_Vienne, 31 août 1850._--Il se répand ici que le Roi Louis-Philippe est
mort. Je n'ai point appris encore si cette nouvelle est fondée ou
non[245]. Vienne, malgré les catastrophes des dernières années, est
singulièrement peu entrée dans la vie politique, et le _Prater_, et le
spectacle et le commérage y dominent, à peu près comme par le passé. J'ai
été revoir Saint-Étienne, qui me fait toujours une grande impression;
j'ai été aussi faire une petite station à la gracieuse et singulière
église de Maria-Steig, attenante au couvent des Ligoriens, dont la
Révolution de 1848 les a chassés.
[245] Louis-Philippe était mort le 26 août.
_Sagan, 5 septembre 1850._--J'ai fait une tournée par Dornbach, qui
appartient à la princesse Lory Schwarzenberg, Felsberg et Eisgrub aux
Lichtenstein. La princesse Lory Schwarzenberg fait fort agréablement les
honneurs de son élégante villa, dont la situation et la vue sont
charmantes. Felsberg est un établissement d'hiver, clos, chaud, abrité,
un peu triste; il y a beaucoup de place, mais les proportions des pièces
ne sont pas bonnes, le jardin insignifiant; il y a une belle chapelle,
une jolie salle de spectacle, beaucoup de portraits de famille, quelques
vieux meubles de formes et de dates curieuses. L'appartement surtout du
Prince Eugène de Savoie, qu'il habitait lorsqu'il venait chasser chez son
ami, le prince Lichtenstein, voilà ce qui m'a le plus frappée. Eisgrub
est élégant, soigné, gai, avec un grand parc qui se perd dans les bois,
dans une contrée couverte d'étangs, peuplée de gibier de toute espèce.
Les haras, les écuries, le manège, tout est soigné à l'anglaise.
Il a failli nous arriver un gros accident sur le chemin de fer. Il
faisait obscur; un cheval de paysan s'était échappé, et couché en travers
des rails; le train lancé a passé par-dessus, écrasé l'animal; il en est
résulté un tel choc que dans notre wagon, nous avons été jetés d'un côté
à l'autre de notre cage. Il a fallu s'arrêter, chercher des secours, mais
enfin nous nous en sommes tirés sans autre catastrophe, sauf la peur qui
a été grande.
_Sagan, 12 septembre 1850._--Je suis bien aise pour Mme la Duchesse
d'Orléans que les gazettes aient menti une fois de plus, en disant
qu'elle avait mandé Thiers auprès d'elle.
Les journaux racontent une scène hideuse, qui serait arrivée à Londres
contre le général Haynau, et qui ne cadre guère avec l'hospitalité tant
vantée de la grande Albion[246].
[246] Le sentiment populaire était très excité contre le général
Haynau et les moyens de répression dont il avait usé dans les
guerres d'Italie et de Hongrie, en 1848 et 1849. Dans un voyage
qu'il fit à Londres, en septembre 1850, comme il voulait visiter
la brasserie de Barclay et Perkins, les ouvriers le huèrent, le
maltraitèrent, lui arrachèrent les moustaches et menacèrent de le
jeter dans leurs cuves.
_Sagan, 16 septembre 1850._--Je viens de recevoir une lettre de M. de
Salvandy, du 10, datée de la Haye. Il m'annonce qu'il se rend en mission
de Londres à Frohsdorff. D'après sa lettre, je dois croire qu'il est
assez avancé dans la négociation, dont il paraît s'être officieusement ou
officiellement chargé, je ne puis trop, dans une rédaction entortillée,
déchiffrer lequel des deux.
La Reine des Belges se meurt[247]. Pauvre Reine Marie-Amélie, vraie mère
de douleur!
[247] La Reine Louise mourut à Ostende le 11 octobre, et fut
inhumée le 16 dans l'église de Læken.
_Berlin, 15 octobre 1850._--Politiquement, l'horizon berlinois n'est pas
éclairci, seulement les choses en sont venues à un point si critique que,
nécessairement, il faut que d'ici à bien peu de semaines les nuages se
dissipent, soit par un rayon de soleil partant de Varsovie[248], soit par
la détonation des bouches à feu. Tout se décidera au pied de l'Autocrate.
M. de Brandebourg s'y rend demain; il y conduit sa femme, amie d'enfance
de l'Impératrice, avec laquelle elle est restée liée. On compte ici
beaucoup sur les effusions et émotions féminines, auxquelles le cœur
marital de l'Empereur n'est pas insensible. Le prince Schwarzenberg
arrive le 20 à Varsovie, l'Empereur d'Autriche y sera deux jours après.
Ici, le Corps diplomatique est satisfait de voir Radowitz au Ministère,
parce que son rôle derrière les coulisses lui paraissait plus fatal
encore. On croit qu'il reculera devant la responsabilité officielle de
ses actes; on espère qu'il sera effrayé du compte rendu qu'il devra aux
Chambres. En tout cas, on saura plus tôt et plus nettement à quoi s'en
tenir, et tout semble valoir mieux que l'état de suspension dans lequel
l'Allemagne s'use en tous sens.
[248] Les démêlés de l'Autriche et de la Prusse, étant arrivés à
un point aigu, fournirent à l'Empereur Nicolas, sous le prétexte
d'empêcher la guerre, l'occasion de devenir l'arbitre entre ces
deux Puissances. Il s'était rendu à Varsovie et y convoqua des
conférences auxquelles assistèrent le jeune Empereur d'Autriche,
le prince Schwarzenberg, président du Conseil autrichien, et le
comte de Brandebourg, représentant de la Prusse. Tous les regards
se portèrent de ce côté, où on assurait que toutes les questions
qui agitaient alors l'Allemagne, question hessoise, question du
Schleswig, question de la suprématie de l'Autriche et de la
Prusse, devaient se décider. Le chagrin que devait ressentir le
comte de Brandebourg des concessions que fit alors la Prusse fut,
croyait-on, la cause de sa mort, qui survint au commencement de
novembre.
_Sagan, 22 octobre 1850._--Mme Mollien me mande que la sainte Reine
Marie-Amélie, après la mort de sa fille, a dit: «Je ne suis plus en ce
monde que pour envoyer des âmes à Dieu.» Elle ne s'occupe plus du tout
d'elle-même, le plus ou moins de malheurs ne lui fait rien; elle ne songe
uniquement qu'à consoler, à encourager et à fortifier ceux qui
l'entourent. C'est vraiment une sainte.
Humboldt me mande qu'il a vu Salvandy un moment, ravi de Frohsdorff et
irrité contre Claremont.
_Sagan, 26 octobre 1850._--Tant que durera la réunion de Varsovie, on ne
pourra pas se faire une idée bien nette de ce qui s'y résoudra. On y a
extrêmement fêté Brandebourg et Paskéwitch.
Le général Changarnier est, je crois, depuis longtemps tout voué à Mme la
Duchesse d'Orléans. Elle a mis, dès les premiers jours de son exil, un
soin particulier à le gagner par une correspondance adressée à une tierce
personne, mais dédiée au général, qui la lisait régulièrement. La
Princesse a réussi ainsi à le captiver, et on peut tenir pour certain
qu'il est orléaniste pur. Les succès de Salvandy à Claremont et à
Frohsdorff ne signifient rien, tant que Mme la Duchesse d'Orléans ne se
soumet pas sincèrement à la fusion; tant qu'elle pourra s'appuyer sur
Thiers et qu'elle croira pouvoir compter sur Changarnier, elle se tiendra
à part, malgré la mort de la Reine des Belges qui lui enlève son
principal appui dans sa famille. J'ai eu l'honneur de lui adresser par
écrit mon compliment de condoléance sur cette perte. Elle l'affecte bien
plus que celle de son beau-père, qui, au fait, ne lui a rien fait du
tout. Dans le fond, je suis presque tentée de croire que la Reine
Marie-Amélie elle-même est bien plus navrée encore de la perte de sa
fille que de celle de son époux, dont elle devait être bien souvent
embarrassée depuis le 24 février 1848.
_Sagan, 4 novembre 1850._--Les gazettes d'hier nous donnent une nouvelle
importante: la démission, offerte et acceptée, de Radowitz, après un long
Conseil tenu à la suite des échos de Varsovie. Cette retraite met le vent
à la paix; Dieu veuille qu'il y reste! Si Radowitz, Bunsen et Arnim le
boiteux, étaient restés hors du Conseil du Roi, on aurait évité bien des
fautes et des calamités. Je crains toujours Bunsen, qui, réuni à lord
Palmerston, ne peut être que _mischievous_[249].
[249] De l'anglais: malfaisant.
_Sagan, 6 novembre 1850._--Nous sommes ici battus par une tempête qui,
depuis plusieurs jours, menace de nous jeter à bas. A Berlin, ce sont
d'autres orages qui mettent chacun en émoi: la retraite de Radowitz, que
je ne regarde point encore, hélas! comme positive; la maladie grave,
peut-être mortelle de Brandebourg, la retraite de Ladenberg, l'appel de
Bernstorff, l'humeur du Prince de Prusse, l'agitation du Roi, le manque
d'équilibre dans toutes les directions, les Chambres s'assemblant le 21,
tout cela, avec les armements qui continuent, ici et en Autriche, en
voilà beaucoup à la fois; tous les esprits en sont atterrés ou en fièvre.
_Sagan, 8 novembre 1850._--On passe ici de fort mauvais jours. Au moment
où le comte de Brandebourg faisait prévaloir les voies pacifiques, il
tombe malade et meurt. Radowitz va, à la vérité, à Erfurt, mais Ladenberg
rentre au Conseil, et l'ordre de mettre tout sur le pied de guerre se
publie. Le chemin de fer prussien de Kosel a ordre de ne plus servir à
conduire les troupes autrichiennes de Cracovie à Troppau. Bernstorff,
qu'on avait appelé à Berlin pour y remplacer Radowitz, reçoit l'ordre de
ne pas venir, et Erfurt est bien près de Sans-Souci! A Dresde, il y a
joie de la probabilité de guerre, car on y espère reconquérir les parties
saxonnes démembrées en 1814 au profit de la Prusse. La Silésie sera la
première province envahie par les Autrichiens ou occupée par les
Cosaques. Le comte de Brandebourg est mort des suites des agitations des
deux dernières années, des _scènes très vives_ qu'il a eu à subir à
Varsovie, de la _discussion très orageuse_ qui s'est passée au Conseil
lors de son retour, et enfin d'un refroidissement qui a suivi cette
bourrasque, vu, qu'ayant été réveillé la nuit par une dépêche importante,
il s'est levé pour y répondre; le frisson l'a pris aussitôt; une fièvre
gastrique, nerveuse, mêlée de goutte, l'a emporté; l'émétique a été donné
et une saignée a été faite mal à propos, dit-on; c'est possible, mais les
médecins ne me paraissent être que les agents de la Providence; ils
guérissent ou ils tuent, selon que la tâche du malade est plus ou moins
remplie. Cette mort enlève au Roi un de ses serviteurs les plus honnêtes,
les plus désintéressés. Il y a une fatalité visible dans tout ce qui se
passe ici, qui jette l'effroi et la consternation dans tous les esprits.
_Sagan, 11 novembre 1850._--Chaque heure nous rapproche d'une solution
sanglante. On croyait toucher à la paix, et voilà que, tout à coup,
l'armée est mise sur pied de guerre; toute la landwehr est appelée sous
les drapeaux, ce qui jette la plus grande perturbation dans
l'administration civile, dans l'agriculture, dans l'industrie, et frappe
chacun dans sa vie privée. Plusieurs de mes employés, de mes domestiques,
de mes gardes forestiers sont obligés de marcher. Les chevaux sont
requis, mon écurie est, à cette heure même, décimée. On écrit de Berlin
que la guerre n'est pas encore inévitable, mais chaque heure la rend plus
probable. Et pourquoi, grand Dieu? Parce qu'à force de bravades, de
gasconnades et de mauvaises ruses, on s'est enfin pris dans ses propres
filets. La semaine ne se terminera pas sans une solution définitive. Dieu
veuille faire souffler un vent pacifique sur ces parages!
_Sagan, 13 novembre 1850._--Voilà que le premier choc entre les Prussiens
et les Austro-Bavarois a eu lieu, auprès de Fulda[250]. La gazette
officielle ou ministérielle, _Die Deutsche Reform_, qui paraît deux fois
par jour à Berlin, m'a apporté hier cette nouvelle, ajoutant que ce sont
les Prussiens qui avaient tiré les premiers, que les Autrichiens
n'avaient pas même leurs armes chargées, aussi que plusieurs avaient été
blessés sans se défendre; que le tout reposait sur un _malentendu_,
qu'après cette escarmouche, le général prussien de Grœben s'était replié
en deçà de Fulda. Le tout est précédé d'un _leading article_ plutôt
pacifique. En attendant, il paraît que Bernstorff s'est, à la vérité,
rendu à Berlin, mais uniquement pour refuser la tâche ministérielle qu'on
lui destinait. Le tohu-bohu est complet. Depuis que les fanfares
guerrières sonnent, chacun est absorbé par les pensées, les prévisions,
les arrangements qu'une pareille préoccupation fait naître. Je suis
cependant décidée à ne point bouger d'ici; je crois qu'abandonner ses
foyers au jour du danger est une mauvaise mesure, dont on a presque
toujours motif de se repentir.
[250] Une collision avait, en effet, eu lieu entre les troupes
prussiennes et austro-bavaroises, sur la route de Fulda, près du
village de Brounzell, et cinq soldats autrichiens avaient été
blessés dans cet engagement d'avant-poste.
_Sagan, 15 novembre 1850._--Mon beau-frère est revenu hier de Berlin, où
il avait laissé tout le monde à la paix. Le Roi avait fait chercher le
Ministre d'Autriche. L'explication a été longue, vive d'abord, douce
ensuite; on s'est quitté réciproquement satisfait. Dieu veuille que de
cet éclaircissement il ne résulte que du bien, et que de nouveaux nuages
ne viennent pas troubler l'horizon. Radowitz a tellement monté le Prince
de Prusse que celui-ci, dans le Conseil tenu au retour du comte de
Brandebourg, de Varsovie, dans lequel il avait prêché la paix, l'a
accusé, en termes violents, de perfidie envers sa patrie. Le pauvre Comte
a été tellement sensible à ce reproche qu'on croit généralement qu'il en
est mort. Tant il y a que, dans son délire, cette scène lui revenait sans
cesse et lui causait la plus grande agitation. Cela fait souvenir de la
scène que le Dauphin fit au maréchal Marmont à Saint-Cloud au mois de
juillet 1830.
L'Autriche consent à ne regarder l'échauffourée près de Fulda que comme
un simple hasard, à n'y attacher aucune idée de préméditation. De part et
d'autre, il semble qu'on veuille entrer dans une voie pacifique et que
l'Autriche a le bon sens de se prêter à tout ce qui mettra l'amour-propre
prussien à l'abri, dans cette reculade obligée. Les Autrichiens sont
décidés à envoyer vingt-cinq mille hommes en Holstein-Schleswig pour en
finir. Le point le plus ardu entre Vienne et Berlin, c'est le Hanovre,
c'est-à-dire que l'Autriche veut que le Hanovre donne passage à ses
troupes, et qu'à Berlin on ne veut pas que le Hanovre l'accorde. Je crois
qu'il ne reste plus que ce point-là qui pourrait rejeter dans les
angoisses de la guerre.
Je suis bien curieuse de l'impression que vous aura faite Mme
Swetchine[251]. Elle est vieille, laide, spirituelle, instruite, aimable,
insinuante, fort propre au métier qu'elle fait depuis trente ans. Je suis
toujours étonnée que les vrais dévots, qui devraient, ce me semble, n'en
avoir jamais fini avec leur propre conscience, trouvent tant de loisirs
pour s'évertuer sur celle des autres.
[251] Extrait de lettre.
_Sagan, 18 novembre 1850._--Les chances sont pour la paix depuis
plusieurs jours; il paraît que les Conférences qui doivent régler le sort
de l'Allemagne s'ouvriront au 1er décembre à Dresde, et que c'est la
Russie qui se charge de la garantie que réclament simultanément
l'Autriche et la Prusse, que le désarmement effectué par l'une de ces
puissances se fera en même temps que celui de l'autre[252]. Néanmoins, il
ne faut pas renier absolument toute possibilité de guerre. Ainsi,
l'élément démocratique, assez vivace dans les Chambres qui s'ouvrent le
21, les ambitions personnelles de gens qui n'appartiennent pas à ce
parti, mais qui ont la niaiserie de croire qu'en hurlant la guerre avec
lui, ils sauront après le museler; les haines personnelles, les vanités
ridicules, les patriotes niaisement amoureux de la gloire et de ce qu'on
appelle, fort mal à propos, l'honneur national, tout cela est en jeu, et
Manteuffel est _tout seul_ pour soutenir la lutte. On l'accuse déjà
d'être vendu à la Russie, à l'Autriche! Peut-être les forces militaires
que la France, _d'après les gazettes_, envoie sur les bords du Rhin
donneront à réfléchir.
[252] Les Conférences eurent lieu, en effet, à Dresde; elles y
furent tenues dans le plus grand secret et traînèrent en longueur
tout l'hiver, pour aboutir enfin au second Olmütz, au mois de mai
1851.
_Sagan, 29 novembre 1850._--Le Ministre Manteuffel a quitté Berlin hier,
pour avoir à la frontière (à Oderberg) un rendez-vous avec le prince
Schwarzenberg[253]. Il est à supposer que cette entrevue aura une issue
pacifique. On disait aussi que les Chambres seraient prorogées. Quelque
solution qui puisse arriver, il faut que chacun s'y prépare.
[253] Cette entrevue eut lieu à Olmütz, non loin d'Oderberg.
_Sagan, 1er décembre 1850._--Tous les chemins de fer sont envahis par des
transports de troupes; et cependant, malgré ce bousculis militaire qui va
en augmentant, on parie encore pour la paix. Le baron de Manteuffel a
passé, il y a peu d'heures près d'ici, par un train extraordinaire,
retournant à Berlin. C'est dans ce wagon que roulent nos destinées[254].
M. de Meyendorff était présent à l'entrevue; sa présence aura sans doute
été d'un grand poids, et d'un poids utile dans la balance. On vient aussi
de me dire que l'Électeur de Hesse aide à la simplification, en déclarant
ne vouloir plus de secours autrichiens, ni prussiens, se croyant capable
de soumettre, avec ses propres forces, ses sujets.
[254] Chargé par intérim du Ministère des Affaires étrangères,
laissé vacant par la mort du comte de Brandebourg, M. de
Manteuffel opéra à Olmütz un rapprochement entre la Prusse et
l'Autriche, en consentant au rétablissement de la Diète
germanique, en prêtant son aide à l'anéantissement des droits
constitutionnels de la Hesse électorale et en livrant le
Holstein-Schleswig au Danemark, par une politique de paix à tout
prix, qui découragea d'ailleurs profondément les Prussiens.
La cour du château est toute pleine de caissons, de chariots, de chevaux;
le château est rempli d'officiers supérieurs, les communs de soldats;
c'est un tohu-bohu incessant; les tambours battent, les trompettes
sonnent, et cependant, tout cela n'est peut-être qu'une parade militaire,
en définitive ridicule et onéreuse!
_Sagan, 3 décembre 1850._--Les lettres et les journaux de France nous
manquent depuis plusieurs jours, ce qui est dû, sans doute, aux
mouvements des troupes, qui envahissent, retardent, désorganisent toute
régularité et sûreté dans les chemins de fer. Ce dérangement dans les
communications écrites est une des disgrâces les plus sensibles pour moi,
dans ce moment, qui, à tous égards, est bien sérieux, car ma maison vient
d'être le théâtre d'une tragédie. Un des officiers supérieurs, homme de
mérite, estimé dans l'armée, riche, considéré, après un dégoût dans le
service, s'est brûlé la cervelle. Quelques heures avant, il avait dîné
chez moi et rien n'annonçait une aussi fatale résolution. Il a laissé un
écrit dans lequel il explique les motifs de cette action, et prend les
différents arrangements qu'il désire. Il m'y offre l'hommage de sa
reconnaissance pour mon bienveillant accueil et demande pardon de l'acte
qu'il va commettre sous mon toit hospitalier. Cet événement nous a tous
saisis. On vient d'enterrer ce pauvre homme. Toute la troupe le regrette.
Les obsèques, quoique sans honneurs militaires à cause du suicide, ont
été honorées par les larmes de tous ceux qui avaient servi avec et sous
le défunt.
Nous saurons aujourd'hui comment les Chambres auront accueilli
l'arrangement combiné entre Manteuffel et Schwarzenberg; elles ont dû
s'en occuper hier. Les dispositions étaient orageuses, hostiles, et, en
tout cas, le combat aura été vif. M. de Ladenberg avait offert sa
démission, ne voulant de la paix à aucun prix. Si les Chambres se
montrent trop ingouvernables, aura-t-on le courage de les dissoudre et
d'user librement du droit de paix et de guerre que la Constitution assure
au Roi? Ou bien fléchira-t-on devant les hurlements de la démocratie et
de ses dupes, qui remplissent les Chambres prussiennes? _That is the
question._ On peut parier avec autant de vraisemblance _pour_ ou
_contre_, tant il y a peu à compter sur une marche suivie, franche,
conséquente, là où les résolutions définitives se prennent.
J'ai reçu une lettre de Potsdam, en date du 30 novembre, dont voici
l'extrait: «Notre excellent Souverain a porté l'empreinte de la
tristesse, pendant les jours de la maladie et de la mort du comte de
Brandebourg, pendant la chute de Radowitz, pendant les vives discussions
avec le Prince de Prusse, pendant la résolution de mobiliser l'armée. Il
a montré un éloignement violent contre le parti Gerlach[255] et contre M.
de Manteuffel, et une irritation des menaces insultantes de la Russie
d'occuper les provinces de l'Est, comme on occupe la Hesse. Puis, après
de fort cruels débats intérieurs, la sérénité du Roi est revenue en
regard des idées d'arrangements pacifiques, retour presque affectueux
vers M. de Manteuffel; résolution prise de l'envoyer s'aboucher avec le
prince de Schwarzenberg. Le Roi _espère_ conserver la paix.»
[255] M. de Gerlach était un des rédacteurs de la _Nouvelle
Gazette de Prusse_, et le chef avoué du parti dit _de la Croix_,
souvent appelé parti Gerlach.
Je reçois, en outre, une autre lettre qui me dit ceci: «La Cour de Russie
a notifié officiellement aux autres Cours sa stricte neutralité dans les
affaires purement allemandes, ce qui ne s'applique pas à l'affaire du
Holstein. A ce sujet, elle a fait cette réserve que, si une Puissance
prétendait empêcher le passage des troupes fédérales, elle s'opposerait,
à main armée, à une telle prétention. Les Cabinets de Londres et de Paris
ont reconnu les mêmes droits au Danemark, et se sont engagés à laisser
faire la Russie. Le Roi de Danemark a demandé à l'Empereur Nicolas douze
mille hommes; l'Empereur a répondu qu'il lui en enverrait cent vingt
mille.»
_Sagan, 5 décembre 1850._--Voici quelques détails qui me sont mandés de
bonne source: le baron de Manteuffel est arrivé le jeudi 28 novembre, à
cinq heures du soir, à Olmütz. La conférence entre lui et le prince
Schwarzenberg commença aussitôt; elle dura jusqu'à minuit et demi. Cette
première conversation n'avait conduit à aucun résultat et Manteuffel
avait déclaré son intention de partir une heure après, par le train de
nuit. Le prince Schwarzenberg ne fit pas le plus léger essai pour le
retenir; au contraire, il sonna et donna ordre qu'on préparât les
voitures pour reconduire le Baron au débarcadère. Ce fut alors que M. de
Meyendorff s'interposa, en sollicitant des deux champions diplomatiques
la tentative d'une nouvelle entrevue pour le lendemain. Schwarzenberg et
Manteuffel y consentirent, et le lendemain la conférence s'ouvrit à 9
heures du matin et se prolongea jusqu'à 5 heures du soir. Le premier,
qui, la veille au soir, avait parlé sans ménagement aucun de la politique
équivoque de la Prusse, à tel point que M. de Manteuffel se vit obligé de
lui déclarer qu'il ne pouvait continuer à entendre un tel langage, se
montra infiniment plus mesuré et plus accessible le lendemain matin, et
enfin la conférence conduisit au résultat suivant: la Prusse occupera en
Hesse sa route d'étapes militaires, tout en permettant aux troupes
autrichiennes de l'employer pour la pacification du pays; Cassel aura une
garnison mi-partie autrichienne, mi-partie prussienne; les affaires
intérieures de la Hesse seront réglées par deux commissaires, l'un nommé
par la Prusse, l'autre par l'Autriche. La question du Schleswig sera
également traitée par deux commissaires de chacune des grandes
Puissances; le Danemark et le Holstein seront requis de diminuer leurs
forces militaires des deux tiers. Si, pour obtenir ce résultat, il était
nécessaire de mettre en mouvement une force armée, l'Autriche déclare se
désintéresser de la question de savoir quelle sera la Puissance chargée
de cette opération; elle laisserait la Prusse s'en occuper seule, ou en
charger une des autres Puissances de la Confédération germanique. Quant
aux intérêts généraux de l'Allemagne, ils devront se traiter dans des
conférences libres tenues à Dresde. Le prince Schwarzenberg ne s'est pas
expliqué clairement sur les bases d'après lesquelles il entendrait que
ces intérêts fussent fixés, mais il a consenti à ce que, pendant les
conférences de Dresde, l'activité de la Diète de Francfort restât
suspendue. De plus, il a été stipulé que la Prusse donnerait l'exemple du
désarmement, mais que le moment où ce désarmement commencerait dépendrait
de la volonté du Roi de Prusse. Ce dernier article est, je crois, tenu
particulièrement secret. Le Roi s'est montré très satisfait de ces
résultats. Cependant, il n'a pas pu s'empêcher de dire tout haut, à sa
table, que Manteuffel n'avait obtenu que ce que Radowitz, le plus
allemand de ses Ministres, avait demandé.
L'ardeur, la violence des discussions ont été grandes dans les Chambres
prussiennes. Elles ont eu pour résultat _l'ajournement_ jusqu'au 3
janvier. L'embarras parlementaire sera sur la question d'argent. Les
Chambres voudront-elles voter l'argent qu'on a dépensé en préparatifs
devenus inutiles? On est disposé à croire que non. On parle d'un appel
direct du Roi à la bourse et à la bonne volonté de ses sujets. Nous
allons voir ce que la rentrée des Députés dans leurs provinces produira
dans le pays pendant ce mois d'ajournement. Il se passera probablement à
intriguer en tout sens, à exciter les esprits, à les monter, ce qui, se
compliquant de sacrifices d'argent qu'on représentera comme faits _en
pure perte_, pourra provoquer de fort mauvaises scènes. C'est donc une
nouvelle phase dans laquelle on entre.
_Sagan, 9 décembre 1850._--Les regards se tournent pour l'instant vers
Dresde. Dans cinq jours, les Conférences doivent s'y ouvrir, et il est
bien urgent pour ces pauvres provinces, rongées par la concentration des
troupes, que le désarmement s'opère vite; on ne peut soutenir plus
longtemps le pied de guerre, qui, en ne se déversant pas sur le pays
ennemi, les ruine littéralement.
_Sagan, 11 décembre 1850._--Le comte Stolberg, fils de l'ancien Ministre,
stationné dans un hameau du voisinage et arrivant de Berlin, est venu
hier dîner et passer la soirée ici. Il est fort au courant de ce qui se
passe à Sans-Souci. Il m'a assuré qu'on y était décidé à pousser les
choses à bout avec les Chambres, si elles ne se montraient pas sages à
leur rentrée. Il y aurait alors dissolution, et comme, avec la détestable
loi électorale qui nous régit, une meilleure Chambre ne serait pas
probable, on pense à modifier cette loi par un coup d'État ou à se passer
entièrement des Chambres, par une dictature momentanée, ou bien un appel
au peuple. J'avoue que je doute fort que l'on possède l'énergie
suffisante pour mener les choses d'un tel train, et cependant, je
conviens qu'elles sont arrivées au point où il faut passer sous le joug
impitoyable de la démocratie ou l'attaquer par les cornes.
_Sagan, 18 décembre 1850._--Les Conférences de Dresde ont été ajournées
au 23 et on ne songe au désarmement sérieux que selon leur résultat. Le
pied de guerre continue, ce qui est une ruine dévorante. On dit aux gens
qui se plaignent que pour négocier efficacement il faut le faire _en
armes._ Cependant, pour _assoupir_ l'Autriche, on fait dire dans les
gazettes que le désarmement s'effectue, ce qui n'est vrai que dans une
extrême petite proportion.
_Sagan, 22 décembre 1850._--De Berlin, j'apprends que le Cabinet s'est
complété et fortifié d'éléments conservateurs, ce qui est un bon signe;
mais il m'en faudra douze, comme ceux du zodiaque, pour me donner
confiance dans ce _consistency_[256].
[256] De l'anglais: dans cette continuité.
_Berlin, 28 décembre 1850._--Les nouvelles de Berlin sont tout à la paix.
Schwarzenberg y est reçu avec beaucoup de distinction, et cependant les
troupes restent sur le pied de guerre. Les officiers disent maintenant
que c'est pour réduire, d'accord avec la Russie et l'Autriche, les petits
États récalcitrants qui voudraient s'appuyer sur la France. Nous
verrons.