_Note de M. de Bacourt sur les entretiens du comte d'Artois et du prince
de Talleyrand._
(_Mémoires_ du prince de Talleyrand, vol. Ier. Appendice de la
première partie.)
Nous voulons ajouter à ce passage[257] quelques détails que M. de
Talleyrand avait négligés ou peut-être oubliés. Il est positif qu'à
l'époque à laquelle ce passage se rapporte[258], M. de Talleyrand eut
avec M. le comte d'Artois plusieurs entrevues, dans lesquelles il chercha
à convaincre le Prince de la nécessité de prendre des mesures de force,
et, tout en maintenant les concessions que le Roi avait déjà faites, de
réprimer avec vigueur les agitations populaires qui se manifestaient
chaque jour, et qui avaient déjà ensanglanté les rues de la capitale. La
plus importante et la dernière de ces entrevues eut lieu à Marly, dans la
nuit du 16 au 17 juillet 1789, c'est-à-dire quelques heures avant que le
Prince quittât la France. Lorsque M. de Talleyrand se présenta chez M. le
comte d'Artois, le Prince, qui était déjà couché, le fit néanmoins
entrer, et, là dans un entretien de plus de deux heures, M. de Talleyrand
exposa de nouveau tous les dangers de la situation, et supplia le Prince
de les faire connaître au Roi. M. le comte d'Artois, ému, se leva, se
rendit chez le Roi, et après une absence assez prolongée, revint déclarer
à M. de Talleyrand qu'il n'y avait rien à faire avec le Roi, qui était
résolu à céder plutôt que de faire verser une goutte de sang en résistant
aux mouvements populaires. «Quant à moi, ajouta M. le comte d'Artois, mon
parti est pris, je pars demain matin et je quitte la France.» M. de
Talleyrand conjura vainement le Prince de renoncer à cette résolution, en
lui représentant les embarras et les périls qu'elle pourrait avoir pour
lui dans le présent, et pour ses droits et ceux de ses enfants dans
l'avenir. M. le comte d'Artois persista, et M. de Talleyrand finit par
lui dire: «Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus à chacun de nous
qu'à songer à ses propres intérêts, puisque le Roi et les Princes
désertent les leurs, et ceux de la Monarchie.--En effet, répliqua le
Prince, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoi qu'il arrive, je ne
pourrai vous blâmer, et comptez toujours sur mon amitié.» M. le comte
d'Artois émigra le lendemain.
[257] Allusions aux pages 123 et 124 de ce premier volume des
_Mémoires_ du prince DE TALLEYRAND, dans lequel il touchait, sans
s'y arrêter, à ses entrevues avec M. le comte d'Artois.
[258] Juin 1789, après la fameuse séance du 17, où le Tiers-État
s'était proclamé Assemblée nationale. M. de Talleyrand était
alors membre de la députation de l'ordre du clergé.
Au mois d'avril 1814, M. de Talleyrand, devenu Président du gouvernement
provisoire, se trouva dans le cas d'annoncer à M. le comte d'Artois, qui
était alors à Nancy, attendant les événements, que Louis XVIII était
appelé au trône, et que le Prince était invité à se rendre à Paris, pour
y prendre le gouvernement en qualité de Lieutenant général du royaume. Il
chargea M. le baron de Vitrolles de cette mission, et au moment du départ
de celui-ci, pendant qu'on cachetait la dépêche pour le Prince, il lui
fit, en se promenant dans l'entresol de son hôtel de la rue
Saint-Florentin, le récit de l'entrevue du 16 juillet 1789, puis il lui
dit: «Faites-moi le plaisir de demander à M. le comte d'Artois s'il se
rappelle ce petit incident.»
M. de Vitrolles, après s'être acquitté de son important message, ne
manqua pas de poser au Prince la question de M. de Talleyrand, à quoi le
comte d'Artois répondit: «Je me rappelle parfaitement cette circonstance,
et le récit de M. de Talleyrand est de tout point exact.»
Averti que M. de Vitrolles avait raconté cette anecdote à plusieurs
personnes, nous crûmes devoir faire appel à sa mémoire et à sa loyauté.
Pour justifier cette expression de loyauté il faut dire que M. de
Vitrolles, à la suite de la révolution de juillet 1830, avait cessé toute
relation avec M. de Talleyrand, et s'exprimait très sévèrement sur son
compte. C'est ce qui explique le ton d'hostilité et d'aigreur qui perce
au travers de la lettre de M. de Vitrolles que nous allons insérer ici.
Nous pensons que, pour le lecteur comme pour nous, cette hostilité ne
fera que confirmer davantage la sincérité de M. de Vitrolles dans sa
déclaration, et l'authenticité du passage des _Mémoires_ de M. de
Talleyrand. Les légères divergences qu'on remarquera entre le récit qui
nous a été fait par M. de Talleyrand et celui de la lettre de M. de
Vitrolles, s'expliquent naturellement par l'effet du temps qui s'était
écoulé, et qui a pu modifier les souvenirs des deux narrateurs. Le fait
qui reste acquis, c'est que M. de Talleyrand, au mois de juillet 1789,
croyait qu'on pourrait arrêter la marche révolutionnaire des événements,
qu'il a eu le mérite de le dire, et le courage de proposer de s'en
charger. Il n'est peut-être pas le seul qui s'en soit vanté plus tard;
nous pensons avoir constaté que lui, au moins, ne s'en vantait pas à
tort.
Voici la lettre de M. de Vitrolles:
«_Monsieur le baron de Vitrolles à M. de Bacourt._
«Paris, 6 avril 1852.
«Monsieur, vous avez attaché quelque prix au témoignage que je
pourrais rendre sur une circonstance particulière de la vie de M.
le prince de Talleyrand, je ne crois pas pouvoir mieux satisfaire
à vos désirs qu'en transcrivant ici ce que j'en ai écrit, il y a
bien des années, dans une relation des événements de 1814.
«Lorsque S. M. l'empereur de Russie et M. le prince de Talleyrand
eurent compris que la présence du frère du Roi revêtu des pouvoirs
de Lieutenant général du Royaume, devenait nécessaire, et que je
partais pour décider Monsieur à se rendre à Paris, j'avais eu
plusieurs conférences à ce sujet avec le Président du gouvernement
provisoire[259]. Dans un dernier entretien, au moment du départ,
nous avions traité les conditions et les formes de la réception de
Monseigneur. Après un moment de silence, le prince de Talleyrand
reprit avec son sourire caressant et d'un ton qui voulait être
léger et presque indifférent:
«Je vous prie de demander à M. le comte d'Artois s'il se rappelle
la dernière occasion que j'ai eue de le voir. C'était au mois de
juillet 1789. La Cour était à Marly. Avec trois ou quatre de mes
amis, frappés comme moi de la rapidité et de la violence du
mouvement qui entraînait les esprits, nous résolûmes de faire
connaître au Roi Louis XVI la véritable situation des choses, que
la Cour et les ministres semblaient ignorer. Nous fîmes demander à
Sa Majesté de vouloir bien nous recevoir. Nous désirions, pour le
bien de son service comme pour nous, que cette audience fût tenue
secrète. La réponse fut que le Roi avait chargé son frère, M. le
comte d'Artois, de nous recevoir; le rendez-vous fut donné à Marly
dans le pavillon que M. le comte d'Artois occupait seul. Nous y
arrivâmes à minuit.»
[259] Prince de Talleyrand.
«M. de Talleyrand me rapporta la date précise du jour, et le nom
des amis qui l'accompagnaient. C'était des membres de l'Assemblée
nationale, et de cette minorité de la noblesse qui s'était réunie
au tiers état; la date et les noms me sont également échappés.
«Lorsque nous fûmes en présence de M. le comte d'Artois, continua M. de
Talleyrand, nous lui exposâmes en toute franchise la situation des
affaires et de l'État, telle que nous l'envisagions. Nous lui dîmes que
l'on se trompait, si l'on croyait que le mouvement imprimé aux esprits
pût facilement se calmer. Ce n'est point avec des atermoiements, des
ménagements et quelques condescendances, qu'on peut conjurer les dangers
qui menacent la France, le Trône et le Roi. C'est par un puissant
développement de l'autorité royale, sage et habilement ménagé. Nous en
connaissons les voies et les moyens, la position qui nous permet de
l'entreprendre et donne les gages d'y réussir, si la confiance du Roi
nous y appelait. M. le comte d'Artois nous écoutait très bien, et nous
comprenait à merveille, peut-être avec la pensée que nous exagérions le
danger de la situation, et notre importance pour y remédier. Mais, comme
il nous le dit, il n'avait été chargé par le Roi que de nous entendre, et
de lui rapporter ce que nous voulions lui faire connaître; il n'avait
aucune réponse à nous donner, et aucun pouvoir d'engager la volonté ou la
parole du Roi. Lorsque nous en fûmes là, nous demandâmes à M. le comte
d'Artois la permission de lui dire, que si la démarche que nous faisions
de conscience et de bonne foi n'était pas appréciée, si elle n'avait
aucune suite et n'amenait aucun résultat, Monseigneur ne devait pas
s'étonner que, ne pouvant résister au torrent qui menaçait de tout
entraîner, nous nous jetions dans le courant des choses nouvelles...
Demandez, je vous prie, à _Monsieur_, répéta M. de Talleyrand, si cet
entretien nocturne est resté dans sa mémoire. C'était bien près du moment
où il quittait la France.»
«J'admirai la subtilité de cet esprit, qui trouvait dans un de ses
souvenirs une explication, une excuse et presque une justification de
toute sa vie révolutionnaire; il en aurait trouvé bien d'autres pour des
circonstances différentes et même contraires. En écoutant ce récit, qui
tombait avec une sorte d'indifférence et de naïve simplicité, je me
permettais de douter que ce qui pouvait rester dans la mémoire de
Monsieur fût entièrement conforme aux paroles que je venais d'entendre.
Cependant, lorsqu'à Nancy je vins à me rappeler la recommandation de M.
de Talleyrand, Monseigneur me dit, sans entrer dans aucun détail, qu'il
n'avait point oublié cette circonstance, et que tout ce que je lui
rappelais était entièrement conforme à la vérité.
«Je désire, Monsieur, que ce témoignage suffise à ce que vous attendiez
de moi. Je vous remercie de m'avoir donné cette occasion de vous offrir
l'assurance de ma considération la plus distinguée.
«Le baron DE VITROLLES.»