_Sagan, 24 mars 1848._--De graves événements se sont passés à Berlin. On

a perdu un temps précieux, on a hésité, pris de mauvaise grâce des

demi-mesures; tout ensuite est arrivé par peur, après deux journées (18

et 19 mars) dont je n'oublierai jamais l'horreur. Des symptômes de grande

effervescence, provenant de Breslau, ont gagné la Silésie. Ici, on s'est

rué contre l'Hôtel de ville et la garnison; jusqu'à présent, le Château a

été épargné, mes employés ont cru que ma présence pourrait être un

calmant utile et je suis accourue. Je n'ai pas jusqu'ici à le regretter;

cependant, comme le voisinage toujours plus rapproché des Russes jette

une aigreur extrême dans les esprits, mon beau-frère ne croit pas que je

puisse me prolonger ici; il me renvoie à Berlin, où tout cependant n'est

pas encore en équilibre. Il veut rester à Sagan, tenir tête à l'orage et

sauver ce que l'on pourra. En attendant, la crise financière est à son

comble; on n'a plus le sou, personne ne paye, les banqueroutes éclatent

de toutes parts; agitation, terreur, tout est là. C'est la boîte à

Pandore qui s'est ouverte sur l'Europe. J'apprends à l'instant que le

Grand-Duché de Posen est en feu, et comme mes terres y touchent, j'en

reçois des nouvelles alarmantes. A la grâce de Dieu! Je suis parfaitement

calme, parfaitement résignée, parfaitement résolue à baisser la tête sans

murmurer, devant les décrets de la Providence. Je ne demande au Ciel que

la vie et la santé de ceux que j'aime. Les secousses de Vienne m'ont

abasourdie. On marche d'abîme en abîme[141].

[141] Le 13 mars, une insurrection formidable avait éclaté à

Vienne, la population s'était soulevée en masse. Les chemins de

fer furent brisés et l'air retentissait des cris: «La

Constitution et la liberté de la presse!»

_Berlin, 30 mars 1848._--Me voici revenue ici, où l'agitation est loin

d'être calmée. Le prince Adam Czartoryski y est arrivé hier de Paris; je

n'ai pas besoin de signaler ce que c'est que cette nouvelle

complication[142]. Les complications, au reste, se succèdent, se pressent

avec une effrayante rapidité. La situation des particuliers qui ont

quelque chose à perdre n'est guère meilleure que celle des Rois

chancelants qui ne tient plus qu'à un fil. Nous sommes tous, pour le

moment du moins, sans le sou, et ce n'est pas la guerre à l'Est et le

communisme à l'Ouest qui nous ouvriront de meilleures chances d'avenir, à

nous qui sommes pressés entre ces deux colosses!

[142] Le Prince Adam Czartoryski, conservant toujours ses

illusions, avait vu ses espérances se relever par les troubles

qui régnaient partout et dont les Polonais tâchaient de profiter

pour leur cause. Le Prince arriva à Berlin, où régnait le plus

complet désarroi, et il crut imposer en déclarant, avec une

certaine hardiesse, que lord Palmerston et M. de Lamartine

avaient promis de l'appuyer sur terre et sur mer, dans le cas où

la Prusse se prononcerait pour le rétablissement de la Pologne.

La présence à Berlin du Prince Czartoryski fut si mal vue par

l'Empereur de Russie, qu'il fit signifier à son Ministre, M. le

baron de Meyendorff, qu'il devait quitter Berlin si le Prince y

prolongeait son séjour.

On dit que la Diète prussienne s'ouvrira le 2 avril; c'est dans deux

jours, et _on n'en est point encore certain_!... En tout cas, elle sera

fort courte, car elle ne s'occupera que de la loi électorale.

_Berlin, 1er avril 1848._--La Diète qui s'ouvre demain sera un nouvel

acte du drame[143]. Il est impossible d'en apprécier les effets, et je

suis d'ailleurs fort dégoûtée des prévisions, ainsi que je le suis,

depuis assez longtemps, des projets. Paul Medem, qui est encore ici,

reste fort incertain au sujet de son avenir; les nouvelles de Vienne ne

lui paraissent pas plus rassurantes qu'il ne faut. En tout, il n'est

guère possible de reposer ses yeux sur un point tranquille du globe: il

faut les porter sur les affections sûres et éprouvées qui bravent les

révolutions, l'absence, et tout ce qui se promène ostensiblement dans

cette vallée de larmes.

[143] Le 2 avril 1840, à midi, eut lieu à Berlin l'ouverture de

la deuxième Diète générale, Diète réunie en une seule Chambre, et

sans distinction d'ordres ni de curies. Le commissaire de cette

Diète, Président du Conseil, M. de Camphausen, accompagné de tous

les Ministres, fit, au nom du Roi, cette ouverture. Il prononça

un discours, à la suite duquel il présenta un projet de loi sur

les élections, afin de réaliser, sur une large base, la

Constitution que le Roi avait donnée à son peuple, à la suite des

événements du 18 mars.

_Berlin, 8 avril 1848._--On a subi ici le contre-coup de Paris; il a été

violent, profond, irrémédiable; on en est encore tout palpitant; le char

n'est point encore arrêté, il roule, ce n'est point dans une direction

ascendante. La Jacquerie des provinces est une condition lamentable; elle

me retient en ville, où cependant il y a en permanence une émotion

populaire qui fait désagréablement diversion au morne profond de cette

capitale. Les Metternich sont en Hollande, se préparant à passer en

Angleterre[144].

[144] A la suite d'une collision entre la troupe et le peuple à

Vienne, le 13 mars 1848, et débordé par l'insurrection de la

Vénétie, M. de Metternich, qui s'était trop imaginé représenter à

lui seul le génie de la résistance, fut contraint, par une foule

en fureur, de donner sa démission et de fuir l'Autriche, avec sa

femme. Ils gagnèrent d'abord Dresde, mais l'impopularité du

Prince était telle, qu'ils durent gagner la Hollande et

l'Angleterre. En 1849, ils vinrent s'établir à Bruxelles.

_Berlin, 12 avril 1848._--La vie est fort triste, et tout à la fois très

agitée. Les membres de la Diète ont tous quitté Berlin hier, pour

s'occuper de leur réélection. Le sort du pays dépend de la façon dont

l'assemblée constituante sera composée; c'est donc un devoir pour les

honnêtes gens de chercher à y entrer, et chacun le tient pour tel; mais

il peut se passer bien des choses encore, entre aujourd'hui et le 22 mai;

et quand on songe au réseau de clubs qui, chaque jour, couvre plus

étroitement la capitale et les provinces, quand on songe au désordre qui

se manifeste partout, à l'esprit douteux de la landwehr, à l'audace des

émissaires, aux complications extérieures, aux exemples contagieux qui

viennent de l'occident et du midi et des points véreux au nord et au

levant, on se sent pris d'un vertige, que les hésitations du gouvernement

et l'absence complète de mesures répressives sont loin de dissiper. Les

cinquante petits tyrans établis à Francfort ne laissent pas que de peser

lourdement dans la balance. Personne ne leur a donné de mandat, et

cependant chacun leur obéit[145]. Que tout est inexplicable dans le

monde, tel qu'il se déploie à nos yeux! Il n'y a plus de prophétie

possible, il faut vivre au jour la journée, et se tenir satisfait quand

on a atteint le bout des vingt-quatre heures sans de trop grandes

secousses. Nous voyons force bande de Polonais traverser la ville, soit

pour Posen, soit pour Cracovie. Les gentilshommes polonais donnent toute

liberté à leurs paysans, afin de ne pas être massacrés par eux. L'élément

polonais est en bataille contre l'élément allemand. Lequel des deux

triomphera si on ne parvient pas à les concilier? Nul ne le sait[146].

[145] L'assemblée qui s'était convoquée spontanément à Francfort

pour donner à la patrie un centre d'action dans le cas où les

Princes n'auraient pas voulu s'associer au mouvement de fusion

qui s'opérait alors entre les races germaniques, s'était dissoute

le 2 avril, après avoir obtenu des Princes, à la Diète, la

réunion d'un Parlement allemand. Toutefois, pour veiller à

l'exécution de cette promesse, elle avait nommé une commission de

cinquante membres, chargée de convoquer, dans le délai d'un mois,

un Parlement national dans le cas où il ne serait pas déjà élu

par les divers États.

[146] La nouvelle de la révolution de Paris avait produit une

immense sensation dans le Grand-Duché de Posen. Une émeute éclata

à Posen même où Mieroslawski, sorti de prison le 19 mars, forma

une armée et organisa la guerre.--A Cracovie, à la nouvelle des

troubles de Vienne, soixante-dix mille Polonais se rendirent chez

le comte Deyne, commissaire civil, demandant la liberté de quatre

cents de leurs compatriotes.

_Sagan, 20 avril 1848._--L'état des esprits est toujours inquiétant. Si

les émeutiers n'en voulaient qu'à l'argent, en vérité, ce qu'il y aurait

de mieux à faire serait de le leur laisser prendre; il y en a si peu dans

les caisses qu'ils ne feraient pas une grosse récolte; mais, dans leur

frénésie, ils en veulent aussi aux archives, aux titres, aux contrats,

enfin à tout ce qui détermine et fixe la propriété; puis, ils sont fort

disposés à maltraiter les individus et à mettre le feu aux greniers et

aux bâtiments, pour peu qu'on leur résiste. Ici, on est un peu plus

calme, quoique des émissaires du club jacobin de Breslau se montrent

depuis deux jours, et cherchent à s'affilier les mauvais petits avocats

sans cause et ce qu'on nomme, en allemand, _die obskure Litteratur_. Nous

avons su que ces émissaires, sous le prétexte d'une réunion électorale

préparatoire, veulent provoquer une assemblée du bas peuple et chercher

à leur enseigner la manière la plus prompte et la plus habile de désarmer

la garde civique. Heureusement, celle-ci est prévenue, et je ne doute pas

que si la démonstration s'effectue, elle sera dissipée sans coup férir.

Les meneurs des clubs s'agitent à Berlin contre l'élection à deux degrés

et provoquent aussi une grande démonstration populaire, pour aller porter

au Château et au Ministère une pétition en faveur de l'élection directe.

Je ne sais s'ils parviendront à réunir beaucoup d'ouvriers sur cette

question politique; on peut le craindre, parce qu'ils sont déjà fort

agités par la question du salaire; on ne voit, à ce qui m'est mandé, que

leurs promenades dans les rues. Il y a eu, l'autre jour, de graves

désordres, chez les boulangers, qui fraudaient sur le poids du pain et

qui, pour cela, méritaient bien une leçon, mais était-ce au peuple à la

leur donner?... En attendant, on donne à celui-ci cette habitude de ne

pas travailler et d'être sur la place publique; les ateliers, où les

ouvriers veulent travailler, sont fermés par les meneurs; ainsi, les

tailleurs, par exemple, sont en chômage forcé. Je ne crois pas encore à

des dangers imminents de violence, mais on est en mauvaise direction, et

en marche pour en venir là. Les Polonais ont envoyé leur _ultimatum_ à

Berlin[147]. Ils ne veulent ni déposer les armes, ni se séparer, avant

que leurs demandes soient accordées. On s'occupe à en délibérer, et on

doit être fort embarrassé entre les deux populations, car les Polonais ne

veulent pas tenir compte des demandes des Allemands, qui insistent pour

rester Allemands et pour qu'on tire une ligne de démarcation qui

donnerait Posen comme capitale aux Allemands et Gnesen aux Polonais.

[147] Il n'y eut pas d'ultimatum proprement dit; ce n'était qu'un

bruit de journaux. Le Comité national polonais publia seulement

un manifeste proclamant qu'aussi longtemps que toute la Pologne

ne serait pas rétablie, les Polonais considéreraient toute

séparation arbitraire _des parties de leur pays_ comme un nouveau

partage de la Pologne, et menaçaient de protester devant les

peuples de l'Europe de cette violation. Cette protestation devait

se faire le 26 avril par deux lettres du Prince A. Czartoryski

adressées, l'une à M. de Lamartine, alors ministre des Affaires

étrangères à Paris, l'autre au baron d'Arnim, qui occupait les

mêmes fonctions à Berlin.

On ne sait que croire de l'Italie, dont les nouvelles sont si

contradictoires. Les lettres de Vienne sont tristes et décourageantes.

L'Angleterre offre un autre spectacle, bien différent et bien glorieux

pour elle; mais j'avoue que je m'indigne de voir lord Palmerston, qui a

eu sa large part dans l'ébranlement de l'Europe, se pavaner dans le

confort, la gloire et la richesse des Anglais, qui augmente en raison de

la misère du Continent.

_Sagan, 24 avril 1848._--Voici une lettre de Vienne, à moi adressée par

le Ministre de Russie, mon cousin Medem: «Vienne est tout à fait morne;

les grandes réunions n'existent plus; le Prater est désert, l'Opéra est

fermé, le public n'ayant pas permis aux Italiens de jouer. Wallmoden nous

est arrivé d'Italie. On dit que c'est pour s'entendre avec le

gouvernement, sur les moyens de reprendre, sinon l'offensive en

Italie[148] sur une grande échelle, du moins, possession de Venise et de

la partie insurgée du Frioul. Les communications avec l'armée active sont

toujours réduites aux passages par le Tyrol. On est justement indigné de

la conduite de F. Zichy, du comte Palfy à Venise et du comte Ludolf à

Trévise, qui ont honteusement capitulé sans raisons valables[149]. En

somme, il y a mécontentement et incertitude sur l'avenir. On reconnaît

tous les jours davantage l'impardonnable inertie de l'ancienne

administration, tant civile que militaire. C'est à ne pas y croire

lorsqu'on n'en connaît que quelques détails seulement. La tranquillité de

Vienne n'a pas été sérieusement troublée dans ces derniers temps, mais

des manifestations inquiétantes ont eu lieu. Elles sont provoquées par

des gens sans aveu, la plupart venus de l'étranger, lesquels adressent

des harangues au public rassemblé dans des salles comme celle de l'Odéon

et autres. Des publications, des placards incendiaires paraissent

partout et entretiennent l'inquiétude dans la partie sage de la nation,

surtout dans les classes supérieures. Il serait temps que cela finît, car

si cela devait se prolonger, la situation se compliquerait. Pour le

moment, cependant, l'état des choses est bien meilleur ici que dans la

capitale et la Monarchie prussienne, mais comment répondre de l'avenir?»

[148] Le noble et chevaleresque Charles-Albert, qui avait, pour

soustraire son pays à l'influence de l'Autriche, formé une armée

fortement organisée et promulgué une Constitution, était devenu

l'espoir de l'indépendance italienne. Profitant de l'insurrection

qui avait éclaté le 18 mars à Milan, suivie de la défaite de

l'armée autrichienne et de la fuite de l'Archiduc Reynier, le Roi

avait déclaré la guerre à l'Autriche le 20 mars. Il enleva

d'abord rapidement les positions de l'ennemi jusqu'à l'Adige,

mais attaqué par des forces supérieures, il devait plus tard (en

août) perdre la sanglante bataille de Custozza et être obligé

d'évacuer Milan.

[149] Après Milan, Venise s'ébranla à son tour. Le 20 mars,

l'Arsenal fut pris par les insurgés. Le gouverneur civil comte

Palfy remit tous ses pouvoirs au comte Zichy, gouverneur

militaire, qui, hésitant devant une effusion de sang, abdiqua

lui-même entre les mains de la Municipalité en capitulant le 22

mars avec le Gouvernement provisoire. Venise fut ainsi délivrée

des Autrichiens. Le 21 mars, Trévise avait également dû capituler

et la garnison autrichienne avait quitté la ville.

_Sagan, 30 avril 1848._--Nous finissons aujourd'hui le second mois d'un

tremblement de terre, dont les frémissements sont loin encore, je le

crains, d'être terminés. Pour le quart d'heure, l'Europe est partagée

entre les fièvres électorales et les flammes de la guerre civile. Les

passions humaines se dévoilent dans toute leur laideur au milieu de la

concurrence des élections; les fureurs aveugles dans les combats de

citoyens, armés les uns contre les autres, l'anarchie, le désordre,

l'impunité, la misère, le découragement, le désespoir, voilà le tableau

qui, à quelques nuances près, se retrouve partout. Trop heureux ceux qui

ne reçoivent qu'un contre-coup amorti, et qui traversent les vingt-quatre

heures, si ce n'est sans anxiété, du moins sans danger matériel. Nous

verrons ici ce que les élections, qui commencent demain, produiront comme

résultat, et quelle sera la figure du pays pendant les votes et les

scrutins. En attendant, la presse et les clubs s'exercent à l'envi;

chaque petite ville a son journal, chaque hameau son orateur; la plupart

des auditeurs ne comprennent pas ce qu'on leur prêche, mais ils

obéissent, comme des moutons de Panurge. Les ouvriers industriels

veulent faire la loi aux chefs d'ateliers, qui, ne vendant plus rien, ne

peuvent ni augmenter, ni même maintenir leur fabrication, ni améliorer la

condition des ouvriers. Quant aux pauvres gens qui travaillent à la

terre, et à la classe plus gâtée qui a travaillé aux chemins de fer et

qui les a terminés, on n'en sait réellement que faire; on partage avec

eux le dernier sou et le blé des granges, car on les plaint, et on les

_craint_.

_Sagan, 5 mai 1848._--Le Grand-Duché de Posen est en ce moment le théâtre

des plus grandes atrocités; c'est la guerre civile avec des raffinements

de cruauté inouïs. Les journaux français les ignorent ou veulent les

ignorer, mais les détails que je reçois de première main font dresser les

cheveux sur la tête. Le 1er mai, les Prussiens ont été terriblement

battus par les insurgés, qui, armés de faux, éventrent les chevaux[150].

Plusieurs seigneurs polonais ont été massacrés par leurs paysans. Ils ne

peuvent se garantir personnellement qu'en les excitant contre l'armée

prussienne.

[150] Les troupes prussiennes, commandées par le général Blum,

s'étaient dirigées sur Miloslaw, qu'elles prirent après un combat

opiniâtre; mais une avant-garde, qui poursuivait les Polonais,

fut reçue, en approchant d'un bois, par un feu bien nourri qui la

repoussa si vigoureusement que les Prussiens tournèrent le dos,

se jetèrent, dans leur fuite précipitée, sur leur propre

infanterie qui les suivait, rompirent ses rangs et l'entraînèrent

dans la déroute. Les Polonais, poursuivant à leur tour les

Prussiens, les chassèrent de Miloslaw et leur prirent deux

canons.

_Sagan, 8 mai 1848._--C'est aujourd'hui que les électeurs élus, il y a

huit jours, doivent nommer les électeurs prussiens. Je crois qu'on fonde

trop d'espoir sur les assemblées constitutionnelles; je crains qu'elles

ne nous préparent de grandes déceptions. A Vienne, la déchéance du comte

de Ficquelmont est une scène des plus déplaisantes du drame

universel[151]. Des étudiants sont entrés chez lui, lui déclarant qu'ils

ne voulaient plus de lui pour Ministre. Il a obéi, et il aurait couru de

grands dangers si, en se rendant à pied chez son gendre, le prince Clary

et deux étudiants ne lui avaient servi de défenseurs.

[151] Le 4 mai, le comte de Ficquelmont, Ministre des Affaires

étrangères à Vienne, dut donner sa démission, à la suite d'un

charivari des étudiants, qui le considéraient comme un disciple

de Metternich.

_Sagan, 21 mai 1848._--Les scènes du 15, à Paris, ont été hideuses[152].

Dieu fasse que le parti modéré sache user énergiquement de son triomphe,

et que surtout il ne soit pas trop souvent appelé à fêter de pareilles

victoires.

[152] Depuis plusieurs jours, les manifestations en faveur de la

Pologne se multipliaient à Paris. Le 15 mai, une bande d'insurgés

se porta sur l'Assemblée nationale et l'envahit, mais l'ordre fut

assez vite rétabli.

C'est demain que s'ouvre l'Assemblée constituante à Berlin. Elle est si

étrangement composée que ce sera miracle si elle fait de la bonne

besogne.

[153] Le 1er mai, un mouvement révolutionnaire avait éclaté à

Rome, par suite du refus du Pape de déclarer la guerre à

l'Autriche. Le Ministère donna sa démission. Le Pape, menacé d'un

gouvernement provisoire, affirma, dans une allocution, ne pouvoir

déclarer la guerre comme Souverain Pontife, mais laissant le

pouvoir de le faire, comme Prince temporel, à son Ministère. Pie

IX dut accepter, le 5 mai, un Ministère exclusivement laïque, qui

fut en opposition constante avec lui.

_Sagan, 25 mai 1848._--Je suis préoccupée de Rome et du Pape[153]. J'y

pense sans cesse. Je crois que si j'avais été le Saint-Père, j'aurais

été avec quelques Cardinaux fidèles, avec ces pauvres religieux et

religieuses persécutés, et le plus d'argent et de vases sacrés possible,

m'embarquer pour l'Amérique. J'y aurais fait un établissement à l'instar

de celui du Paraguay, et, de là, j'aurais en pleine indépendance gouverné

la catholicité européenne, comme, de Rome, il gouverne depuis si

longtemps les catholiques d'Amérique. Je crois que les Romains n'auraient

pas tardé à le rappeler à grands cris, et en cas contraire, il aurait été

du moins à l'abri des indignités actuelles et ne serait pas obligé de

sacrifier les innocents et les biens de l'Église. Ce que je dis là n'a

peut-être pas le sens commun, mais du moins, cela n'aurait pas été sans

une certaine grandeur, au lieu que je ne vois partout qu'humiliation et

abrutissement.

J'ai lu avec intérêt et horreur les récits des scènes de Paris le 15 mai,

et mon opinion est que la besogne des assemblées délibérantes est

mauvaise. Je crains fort que celle de Berlin ne fasse rien qui vaille, et

à Francfort, c'est la tour de Babel. Les gazettes prussiennes contiennent

déjà des cris jacobins contre la nouvelle Constitution, et je doute que

le Roi puisse faire prévaloir le système de deux Chambres, surtout avec

le petit bout d'hérédité qu'il cherche à sauver. Breslau est un

abominable foyer de communisme.

On me mande d'Angleterre qu'à Claremont les amertumes intérieures

ajoutent aux douleurs de la situation. Les fils, qui s'ennuient de leur

inaction forcée, reprochent au père la perte de la partie; celui-ci

s'inquiète du jugement de la postérité; tout cela est fort amer pour

cette pauvre Reine Amélie, dont l'orgueil et la joie ont été si longtemps

puisés dans l'union touchante de toute sa famille. Elle est, en outre, en

mauvais état de santé. Leur état financier approche de la misère[154].

[154] La petite Cour exilée vivait très retirée au château de

Claremont, en Angleterre, que le Roi Léopold, à qui il

appartenait alors, avait obligeamment mis à sa disposition.

_Sagan, 28 mai 1848._--Mme la Duchesse d'Orléans est établie au château

d'Eisenach même. Elle y vit fort simplement, avec sa belle-mère et le

précepteur[155] de ses enfants pour tout entourage. Sa position

pécuniaire est des plus gênées. Le château d'Eisenach appartient à

l'oncle de la Duchesse d'Orléans, le Duc de Saxe-Weimar; il l'a mis à la

disposition de sa nièce.

[155] M. de Boismilon.

On m'écrit, de Vienne, que tous les Hongrois y rompent leurs

établissements, pour se retirer soit à la campagne, soit à Bude, soit à

Presbourg. Les Bohêmes vont à Prague. Bref, ce joli Vienne, si gai, si

animé, si aristocratique, devient un désert, et triste comme un grand

village. La princesse Sapieha et Mme de Colloredo sont fort compromises

dans les derniers troubles; elles ont été obligées de s'enfuir et de se

cacher. L'Archiduc François-Charles a écrit d'Insprück à lord Ponsonby,

doyen du Corps diplomatique à Vienne, pour l'engager, au nom de

l'Empereur, à venir avec tous ses collègues rejoindre la Cour en Tyrol.

Voilà M. Bulwer renvoyé d'Espagne. Il avait fomenté à Séville une révolte

contre les Montpensier qui ont dû fuir à Cadix. Il faut convenir qu'on

peut dire de Palmerston et de Bulwer: _Tel maître, tel valet._

Il y a toujours beaucoup d'émotion dans les rues de Berlin, et le

prochain retour du Prince de Prusse, qui est attendu ces jours-ci à

Potsdam, amènera probablement une explosion[156]. En attendant, Berlin

est à peu près cerné par un corps de seize mille hommes qu'on compte

employer à l'occasion.

[156] On avait cru que le libéralisme de M. de Camphausen avait

assez apaisé les esprits pour permettre au Prince de Prusse, que

la colère du peuple avait, dès le commencement des troubles,

forcé à se réfugier en Angleterre, de revenir à Berlin.

Cependant, le Prince y était à peine arrivé que le ministère

Camphausen fut renversé le 20 juin, après la prise et le pillage

de l'arsenal, et remplacé par le ministère Auerswald.

On m'écrit de Paris que Mme Dosne se meurt de colère qu'une révolution

ait pu avoir lieu, sans qu'elle eût son gendre pour objet, et ceci peut

se prendre à la lettre, puisqu'elle en était à son troisième accès de

fièvre pernicieuse; que M. Molé et M. Thiers se présentent tous deux pour

la députation et que M. de Lamartine paraît beaucoup redouter le succès

de ce dernier.

Les atroces scènes de Naples[157] ont eu un mauvais retentissement à

Berlin, où l'émotion des rues a repris, dit-on, un mauvais caractère. Les

bourgeois s'y sont emparés du poste de l'Arsenal.

[157] Une insurrection avait éclaté à Naples. Après six heures

d'un combat acharné, les troupes royales étaient restées

maîtresses de la ville, tout en perdant trois ou quatre cents

hommes tués. La Chambre et la Garde nationale furent dissoutes et

un nouveau Ministère fut formé sous la présidence de M. Cariati.

_Sagan, 7 juin 1848._--L'équilibre moral dépend de mille petites

circonstances accessoires pour chacun, car il faut être bien jeune et

d'une grande ignorance des peines de l'esprit, pour ne pas subir les

mille et une influences des choses, des lieux, du temps, et même de

détails encore plus puérils en apparence. C'est Saint-Évremond, je crois,

qui dit que moins on reste vif pour ce qui plaît, et plus on est sensible

à ce qui dérange.

Il paraît que Paris est tranquille, mais à quel prix? Il s'y est commis

des atrocités raffinées, terribles.

_Sagan, 12 juin 1848._--L'état de Berlin et de Breslau empire toujours;

celui des provinces s'en ressent, et je m'attends à voir la guerre civile

éclater au premier jour; car les campagnes, tout en subissant l'action

révolutionnaire contre leurs seigneurs et leurs curés, détestent les

villes; les paysans n'aiment pas les bourgeois et sont royalistes et

militaires, tout en étant anti-nobles et anti-prêtres. Cela fait une

étrange confusion que Dieu seul pourra éclaircir. L'Assemblée

constituante réunie, à Berlin, n'a jusqu'à présent aucun cachet marqué,

que celui de l'ignorance et de la confusion.

_Sagan, 18 juin 1848._--Les journaux et mes lettres me disent que

l'Allemagne reprend ses velléités républicaines. Voilà Hecker élu pour

Francfort. Tout cela est d'une confusion inimaginable, surtout quand on

voit le dégoût, de plus en plus marqué, que la France témoigne pour le

déplorable gouvernement qu'elle s'est donné il y a quatre mois. Il faut

bien qu'elle soit aux abois pour se tourner vers le drapeau bonapartiste,

si piteusement représenté par Louis-Napoléon que chacun connaît être un

bien triste sire. Que dire des affreuses scènes de Prague et de

l'assassinat de la pauvre princesse Windisch-Graetz[158]? J'ai été aussi

fort agitée pour Berlin, où le pillage de l'Arsenal et les échecs du

Ministère à la Chambre ont fait encore diminuer les bonnes chances. Trois

ministres, Arnim, Schwerin et Kanitz, ont donné leur démission.

[158] Après un bombardement et des combats de rues qui avaient

duré du 12 au 17 juin, le prince Windisch-Graetz était parvenu à

terrasser l'insurrection de Prague. Pendant ces combats, la

Princesse sa femme fut tuée traitreusement près de la fenêtre de

son salon, entre ses deux sœurs, par un coup de feu tiré de

l'autre côté de la rue.

_Potsdam, 23 juin 1848._--Je suis arrivée ici hier, après m'être arrêtée

une demi-journée à Berlin. Medem écrit de Vienne à son collègue, M. de

Meyendorff, des doléances sur les directions faibles et incertaines qui

se manifestent à Insprück depuis que le baron de Wessenberg y gouverne.

Je ne m'en étonne pas: Wessenberg est aimable, bon, spirituel, instruit,

laborieux, mais dès Londres, je l'ai jugé _brouillon_, et pour conduire

les affaires, c'est un inconvénient immense.

J'ai des nouvelles de M. de Metternich. Il met ses fils dans un collège

catholique, en Angleterre, ne trouvant personne qui veuille s'associer à

son sort comme précepteur. Il est aussi tourmenté par le manque d'argent.

Le Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Schwerin a augmenté le douaire de sa

belle-mère, afin que Mme la Duchesse d'Orléans et ses enfants puissent

ainsi avoir, indirectement, un peu plus de confort; c'est noble et

délicat.

La crise ministérielle dure encore ici; elle fait succéder, au tumulte

des rues, celui, plus politique et non moins dangereux, d'une Chambre

aussi mal composée que celle de Berlin. On disait, hier au soir, qu'une

dépêche télégraphique avait apporté de Francfort la nouvelle que

l'Assemblée, réunie dans cette ville, avait élu un Dictateur pour

l'Allemagne dans la personne de l'Archiduc Jean[159]. Ici, on voulait un

_Triumvirat_. On disait, en conséquence, qu'on avait répondu à cette

nouvelle par une protestation de la Prusse.

[159] A l'Assemblée nationale de Francfort, le Comité des

Cinquante avait plusieurs fois tenté de créer un _triumvirat_ ou

pouvoir central. Dans ce but, une Commission de onze députés fut

élue au mois de juin. Elle désigna l'Archiduc Jean pour

l'Autriche, le vieux Prince Guillaume pour la Prusse, le Prince

Charles pour la Bavière. On les appelait, ironiquement, _le

Directoire des trois oncles_, ces Princes étant les oncles des

monarques de ces pays. Ce projet fut vivement combattu, et on

finit, dans la séance du 23 juin, par élire un seul Dictateur,

l'Archiduc Jean. Une députation porta l'offre de cette dignité à

l'Archiduc, qui l'accepta, et le 12 juillet suivant, se présenta

à l'Assemblée nationale.

_Sagan, 28 juin 1848._--Je suis rentrée dans mes foyers. Quoique je

n'aie pas trop, jusqu'ici, à me plaindre de mon coin de céans, je sens,

cependant, le terrain miné et mouvant sous mes pieds. Celui que je viens

de quitter l'est, à mon sens, d'une manière effrayante. A Paris, le sang

coule[160]; depuis quelques jours, on ne sait que fort mal ce qui s'y

passe par des dépêches télégraphiques venant de Bruxelles; j'ai seulement

la certitude que mes enfants ne s'y trouvent pas.

[160] A la suite du licenciement de cent sept mille ouvriers des

ateliers nationaux, une émeute avait de nouveau ensanglanté Paris

pendant quatre jours. C'est alors que fut tué l'Archevêque, Mgr

Affre, sur les barricades où il était allé porter au peuple des

paroles de paix.

_Sagan, 6 juillet 1848._--Les combats de Paris m'ont tenue dans une

grande alarme; heureusement que personne me touchant un peu

particulièrement n'a été atteint autrement que par la terreur et le

saisissement. A présent, ce sont les campagnes qui deviennent

dangereuses; aussi ma fille Pauline est-elle rentrée en ville avec son

fils.

Nous ne sommes guère moins malades ici qu'en France, et quand je regarde

tous les foyers de communisme dont cette partie de l'Europe abonde, je ne

puis fermer les yeux aux dangers qui nous menacent, d'autant plus que je

suis fort loin de croire qu'on saurait les combattre, comme le prince

Windisch-Graetz à Prague et le général Cavaignac à Paris.

Je pense me rendre dans quelques jours à Téplitz; j'attends d'abord

d'être assurée que cette partie de la Bohême est pacifiée.

_Téplitz, 16 juillet 1848._--Mon voyage, de Sagan ici, s'est passé sans

accident; mais partout on trouve misère et inquiétude. Le petit royaume

de Saxe est cependant moins malade que la Prusse et que les duchés saxons

de la Thuringe, où l'esprit républicain domine. A Dresde, le Ministère

est tellement radical qu'il ne laisse presque rien à désirer aux

révolutionnaires. Aussi a-t-on l'air de croire que les duchés saxons

pourraient être réunis sous le sceptre unique, et peu monarchique, du bon

Roi de Saxe, qui n'est guère qu'une ombre royale. Ce qui l'a sauvé

jusqu'à présent, c'est que son Ministre de l'Intérieur actuel[161] n'use

ni de chapeau, ni de gants. C'est tout simplement un manant, mais on le

dit assez honnête homme pour ne pas trahir son maître. Téplitz est à peu

près vide, personne ne songe à voyager. Excepté les Clary et les

Ficquelmont, il n'y a que quelques paralytiques inconnus. M. de

Ficquelmont voit très en noir les destinées de l'Empire autrichien, et ne

paraît pas croire que l'Archiduc Jean soit destiné à le sauver, pas plus

qu'à éclaircir les destinées de l'Allemagne. Ses coquetteries pour les

étudiants de Vienne sont, ou une fausseté, ou une spéculation ambitieuse

sans dignité. A Francfort, il aura bientôt à lutter contre les tendances

séparatistes qui se font jour, de plus en plus, en Prusse, non seulement

en haut lieu où elles pourraient bien avorter, mais encore dans les

masses, blessées dans leurs intérêts et dans leur vanité.

[161] M. de Pfœrdten.

_Téplitz, 22 juillet 1848._--Il nous revient qu'il y a toujours un peu de

fermentation à Prague, contenue par la main de fer du prince de

Windisch-Graetz; l'anarchie à Vienne est toujours complète. M. de

Ficquelmont me disait hier que la population berlinoise était plus

démoralisée et plus méchante que celle de Vienne, mais que les rouages du

gouvernement et de l'administration valaient infiniment mieux à Berlin

qu'à Vienne. A tout prendre, ce sont deux mauvais centres.

_Eisenach, 8 août 1848._--Mme la Duchesse d'Orléans, que je suis venue

voir, est changée et se plaint d'un affaiblissement progressif. Du reste,

elle est calme, raisonnable, et moins éloignée qu'elle ne l'était au

premier moment de se rapprocher de la branche aînée; seulement, les

moyens d'exécution paraissent difficiles; on sent qu'il faut abriter la

dignité, autant qu'il faut ne rien laisser échapper de ce qui peut

faciliter les chances d'avenir. Elle est sans préventions, sans préjugés;

son regard est lucide, et son jugement me paraît simplifié, assuré par

les grandes leçons des derniers temps. Elle est parfaitement confiante et

aimable pour moi. Le reflet de Mgr le Duc d'Orléans nous donne,

réciproquement, un intérêt réel l'une pour l'autre. Elle me l'a exprimé

gracieusement, en me disant que j'étais pour elle _hors ligne_. Elle a

appelé ses fils et leur a dit: «Embrassez la plus fidèle amie de votre

père.»

_Berlin, 13 août 1848._--Il y a ici, chaque soir, un peu d'émotion dans

les rues, entretenue par la déplorable marche de l'Assemblée. De plus, le

Ministre des Finances, M. Hanseman, propose des lois destinées à achever

notre ruine. Aussi s'élève-t-il des anciennes provinces des réclamations

qui pourraient dégénérer en révoltes et conduire à la guerre civile. Déjà

les _Unitaires allemands_ et les _Prussiens séparatistes_, qui se

partagent le pays, sont partout en présence et dans un état d'hostilité

qui rend les conflits imminents. L'avenir est incalculable...

_Sagan, 9 septembre 1848._--La crise ministérielle de Berlin semble

rendre une catastrophe imminente[162]. On peut s'attendre à la guerre

civile, à la guerre étrangère, à la rupture entre les deux Assemblées

constituantes de Francfort et de Berlin; bref, les éventualités se

pressent en foule, et, en attendant, les existences privées se détruisent

de plus en plus.

[162] Les discussions sur la proposition d'un député, M. Stein,

concernant l'armée et relative au contrôle que le Ministère

devrait exercer sur les opinions politiques des officiers,

s'étant terminées dans la Chambre au désavantage du Cabinet, le

Ministère Auerswald démissionna le 11 septembre. Le 22 du même

mois, le Roi nommait un nouveau Cabinet dont le général de Pfuel

était le Président.

_Sagan, 16 septembre 1848._--Point de Ministres à Francfort[163], point

de Ministres à Berlin; un manque complet d'énergie à Sans-Souci, et,

malheureusement, des symptômes graves d'insurrection parmi les troupes.

On n'a pas su s'en servir à temps, et on a laissé aux méchants le loisir

de les ébranler. L'absence de toute autorité légale, l'impatience qui

résulte, pour les populations rurales, de ce que les Chambres ne fixent

pas les rapports avec les Seigneurs réveillent leurs avidités

arbitraires; aussi, voilà qu'en Haute-Silésie ils se remettent à brûler

et à piller. Rothschild, de Vienne, qui y avait un bel établissement,

vient de le voir détruit de fond en comble. Le fait est que nous sommes

en mauvaise recrudescence et que je suis plus inquiète encore que je ne

l'ai été, depuis que je vois la fidélité des troupes devenue douteuse.

[163] On sait que les populations du Schleswig et du Holstein,

qui désiraient leur union avec l'Allemagne, s'étaient soulevées

contre le Danemark, et que les Prussiens étaient venus à leur

secours. Après plusieurs combats sanglants, un armistice entre le

Danemark et la Prusse avait été conclu à Malmœ, le 26 août. Or,

l'Assemblée nationale de Francfort, ayant refusé de donner son

assentiment à cet armistice, sous le prétexte que la Prusse

n'avait pas demandé son autorisation, le Conseil des Ministres et

tous les ministres de l'Empire avaient donné leur démission.

_Sagan, 1er octobre 1848._--Les choses se gâtent, ici, de plus en plus.

On a fait, l'autre nuit, sauter méchamment des pétards près du château.

Nos précautions sont prises, ma défense armée organisée, et, s'il faut

périr, ce ne sera pas sans lutte. Je ne m'enfuirai pas, je n'ai aucune

peur personnelle, parce que j'ai une grande indifférence pour moi-même;

et puis, le courage et la détermination en imposent toujours.

_Sagan, 5 octobre 1848._--Le château du prince de Hatzfeldt a été attaqué

par des paysans[164]; quatre de ses fermes ont été brûlées, lui-même

obligé de fuir. Ici, tout est _comparativement_ encore assez tranquille,

mais le lendemain n'appartient à personne.

[164] Le château de Trachenberg, non loin de Breslau.

_Sagan, 9 octobre 1848._--Depuis avant-hier la poste et les journaux de

Vienne manquent. La tradition orale donne à cette absence de nouvelles

directes des causes sanglantes qui, dans le temps actuel, ne sont que

trop probables. Chaque jour amène une nouvelle horreur[165]. Le massacre

du comte Lamberg, à Bude[166]; la pendaison de ce pauvre Eugène

Zichy[167], si gai, si fêté à Paris il y a dix ans, pendu par des

barbares dans l'île où les voleurs subissent leurs supplices, voilà ce

que la semaine dernière nous a apporté. Hier, on nous dit le comte de la

Tour, Ministre de la Guerre à Vienne, massacré, et le général Brédy

assommé[168]; les _noirs et jaunes_ se battent dans les rues de Vienne

contre le parti hongrois. Si le parti anarchique triomphe à Vienne[169],

c'en est fait de Berlin et de Breslau, où tout est sur de la poudre

fulminante.

[165] Dans la matinée du 6 octobre, une partie du peuple de

Vienne s'étant opposée au départ des troupes dirigées sur la

Hongrie pour renforcer le baron Jellachich, une lutte sanglante

éclata. L'hôtel du Ministère de la guerre fut pris d'assaut, le

Ministre, comte de la Tour, fut égorgé, pendu à une lanterne et

percé de balles. La troupe recula, et, repoussée sur tous les

points, dut évacuer la ville. L'Empereur et la Famille Impériale,

de retour à Vienne depuis le mois d'août, furent contraints de

s'en éloigner de nouveau, et se dirigèrent vers Olmütz où

l'Empereur devait abdiquer, le 2 décembre, en faveur de son neveu

François-Joseph Ier.

[166] Le général comte Lamberg avait été nommé le 25 septembre

commandant en chef des troupes hongroises. L'Assemblée nationale

de Pest refusa de reconnaître cette nomination, déclara coupables

de haute trahison tous ceux qui lui obéiraient, et, à son arrivée

à Pest, le peuple irrité le mit à mort sur le pont qui réunit

Bude et Pest.

[167] La Hongrie étant en pleine insurrection, les insurgés se

saisirent du comte Eugène Zichy, l'accusant de communiquer avec

l'armée autrichienne et d'avoir distribué une proclamation de

l'Empereur; ils le firent passer devant un tribunal présidé par

Georgei. Il fut condamné à mort, passé par les armes dans l'île

de Csepel, et non pas pendu comme le premier bruit s'en était

répandu.

[168] Le général Brédy avait trouvé la mort à Vienne le 6 octobre

1848 dans les combats que se livrèrent la populace et la garde

nationale dans le faubourg de Leopoldstadt, peu d'heures avant

que les insurgés ne se soient emparés de l'hôtel du Ministère de

la Guerre.

[169] Par _noirs et jaunes_, on désignait le parti des Impériaux,

dont les membres portaient les couleurs.

_Sagan, 25 octobre 1848._--Tout est en suspens ici; c'est à Vienne que

tout se résout; jusqu'à présent, il semble que l'armée fidèle y dictera

des lois, mais on n'ose pas trop se fier à ces lueurs d'espérance. En

Autriche, du moins, on lutte avec honneur, et si on succombe, ce ne sera

pas sans dignité; on ne peut, hélas! en dire autant de Berlin. Et puis,

si le bon droit triomphe à Vienne, sera-ce une victoire définitive? J'en

doute, et je crois que nous resterons longtemps encore sur un volcan.

_Sagan, 4 novembre 1848._--Il vient d'y avoir une explosion

révolutionnaire à Liegnitz, assez près de chez moi; il a fallu des forces

militaires pour la comprimer. A Berlin, il y a à peu près chaque jour une

émeute; l'audace croît journellement, la faiblesse aussi. Hier, on a

enfin changé le Ministère; cela semblerait indiquer qu'on veut se

réveiller; je crains que ce ne soit bien tard, car, après que l'Assemblée

a été assiégée, les députés enfermés, menacés d'être pendus, le Corps

diplomatique prisonnier aussi, la garde nationale trahie par son chef,

et, en regard de tout cela, paralysie complète à Sans-Souci, on se

demande s'il y a encore quelque chose à espérer[170]. Les heureux

résultats de Vienne ne parviennent même pas à inspirer de la vigueur à

Potsdam, et ils ont fort exaspéré les anarchistes, qui veulent frapper un

coup d'éclat pour se relever, et former à Berlin un centre d'où ils

rayonneraient sur toute l'Allemagne. Le rôle de M. Arago, le Ministre de

la République française, a été, dans ces derniers jours, à Berlin, des

plus douteux[171], au point qu'un véritable gouvernement lui aurait

envoyé ses passeports, en se plaignant officiellement de lui à Paris. Mes

vœux pour Vienne se sont enfin réalisés. Windisch-Graetz y a mis,

longtemps, une patience, une douceur infinies et ce n'est que lorsque la

capitulation du 30 a été traîtreusement violée, qu'il a sévi comme il

devait le faire, et comme le méritait l'infamie des autorités locales de

Vienne. Nous manquons encore de détails, mais le fait principal est

officiel, et nous devons le regarder comme un bienfait de la Providence.

Dieu veuille que ce soit le point de départ d'une ère nouvelle. En

attendant, l'anarchie, les désordres, le manque de répression, la misère

déchirent les provinces, les orateurs des rassemblements populaires

prêchent impunément le meurtre et le pillage, et les résultats de leurs

prédications incendiaires ne se feront pas longtemps attendre. C'est un

état réellement affreux.

[170] Le 16 octobre, une nouvelle collision sanglante avait eu

lieu à Berlin, entre la garde bourgeoise et les ouvriers, et elle

ranima l'agitation dont cette ville était, avec de courtes

intermittences, le foyer depuis le mois de mars.

[171] M. Arago, ministre de France, s'était montré à la foule

qui, devant son hôtel, poussait des vivats en son honneur. Il

prononça quelques paroles en français, et tendit la main aux

personnes les plus proches de lui.

_Sagan, 19 novembre 1848._--Je suis d'avis qu'il y aurait nécessité pour

l'Autriche de joindre aux hommes de guerre déterminés tels que

Jellachich, Radetzky, Windisch-Graetz, un homme politique plus jeune,

plus ferme que Wessenberg. On dit que cet homme va se rencontrer dans le

prince Félix de Schwarzenberg. Il a de bons amis, il a eu plus d'une

grande admiration dans sa vie. Je l'ai vu assez souvent à Naples, il y a

deux ans; il a été obligeant pour moi. Je l'ai trouvé grand seigneur,

homme d'esprit, de tenue, de sang-froid, et de mesure dans ses jugements

et ses discours, mais je ne le connais pas assez pour savoir s'il sera à

la hauteur de la lourde tâche qui paraît lui être dévolue. Stadion, qui

doit la partager avec lui, est son ami d'enfance; ce bon accord peut

produire d'heureux résultats. Je n'en prévois pas encore pour la Prusse,

où les hommes d'épée et de plume, d'éloquence et d'action me semblent,

dans la crise actuelle, manquer absolument. Il y a une certaine

maladresse, dans tout ce qui se tente maintenant, qui est loin de

m'inspirer de la confiance[172]. On se place derrière Francfort, on y

cherche refuge, soutien, protection; cela n'est guère digne, cela

n'impose pas aux ennemis, et, en définitive, je crois que ce rempart sera

de coton. L'armée est, il faut l'espérer, fidèle, mais, il faut le

savoir, sans enthousiasme; on la laisse se refroidir et s'entamer; les

soldats qui bivouaquent dans les rues de Berlin souffrent de la mauvaise

saison, et leur apparence est triste, à ce que m'écrivent des personnes

qui s'épuisent en distributions de soupe et de bière pour les soutenir et

les encourager.

[172] Un nouveau Ministère, dont le comte Brandebourg était

Président, et M. de Manteuffel ministre de l'Intérieur, avait été

nommé à Berlin le 8 novembre. Dès le premier acte de son

administration, il subit un échec. Une ordonnance du Roi,

contresignée par le comte de Brandebourg, transférait l'Assemblée

nationale dans la ville de Brandebourg; l'Assemblée se prononça à

une immense majorité contre cette translation, et le

gouvernement, ne pouvant plus marcher au milieu de cette anarchie

toujours croissante, se décida à agir avec vigueur. Le 10

novembre, il fit entrer dans la capitale un nombre considérable

de troupes qui occupèrent les abords de la salle de l'Assemblée,

laquelle se sépara en protestant contre cette violence. Une

ordonnance du Roi déclara alors la garde civique dissoute, puis,

le 12, une autre ordonnance déclara Berlin en état de siège. Le

général Wrangel eut le commandement des forces militaires, et

toutes les mesures furent prises pour éviter une collision.

_Sagan, 26 novembre 1848._--La dernière semaine a été très difficile à

passer; depuis l'état de siège proclamé à Berlin tout ce qui était

mauvais a été refoulé vers la Silésie. On a tiré sur mes employés, on

s'est promené ici avec le drapeau rouge, tout cela était fort laid; mais

maintenant que trente mille hommes de troupes parcourent la province pour

la balayer, nous commençons à respirer, et, si j'en crois mes dernières

lettres de Berlin, nous allons entrer dans une ère nouvelle. J'avoue mon

incrédulité, et je crains d'y persévérer encore longtemps. Ce qui est

certain, c'est qu'il y a relâche momentanée aux désordres; c'est déjà un

bien dont il faut se montrer reconnaissant, car la tension fiévreuse

devient insoutenable.

La mort de Mme de Montjoye est le complément de l'infortune pour la

sainte Reine Marie-Amélie, dont elle était la seule et la plus intime

confidente. A la suite de l'eau empoisonnée bue à Claremont[173], le tour

des dents du Roi est devenu tout noir, à ce qu'on m'a écrit. Tout n'est

pas toujours facile entre le Roi et ses enfants, et même pour les enfants

entre eux. La Providence épuise ses rigueurs de tout genre sur ces

émigrés; serait-ce une grande expiation morale pour le vote du père et

pour l'usurpation du fils?

[173] Au mois de novembre 1848, toute la Famille Royale était

tombée malade d'un empoisonnement, causé par les conduites de

plomb des eaux.

_Sagan, 1er décembre 1848._--Les journaux nous apportent aujourd'hui le

programme du nouveau Cabinet autrichien[174], qui a été très bien reçu à

Kremsier et a fait monter les fonds autrichiens. Dieu veuille qu'il y

ait, là au moins, un Cabinet ferme et habile. Celui qui devait gouverner

en Prusse, et qui semblait vouloir prendre un gantelet de fer, me semble,

sous un gantelet rouillé, ne montrer que faiblesse. Le monde catholique

ne saurait être trop ému du sort de Pie IX. Il a beau avoir, avec un zèle

plus ardent que prudent, fait du libéralisme impétueux, il reste le chef

de notre Église, un saint prêtre, un aimable homme et ses dangers

doivent nous attendrir et nous alarmer[175]. On m'écrit, de Berlin, que

M. de Gagern a manqué le but qu'il s'était promis, et que le Roi a été

plus ferme qu'on le supposait, en écartant la _fantasmagorie impériale_

qui lui était offerte par celui-ci, dans le cas où, pour cette fois-ci du

moins, il se soumettrait aux lois du gouvernement de Francfort[176].

[174] La Diète autrichienne se tenait depuis le 15 novembre à

Kremsier, en Moravie, dans le beau château des Archevêques

d'Olmütz. Le nouveau Ministère était ainsi composé: Prince Félix

de Schwarzenberg, Président du Conseil et ministre des Affaires

étrangères; Stadion, à l'Intérieur; Krauss, aux Finances; Bach, à

la Justice; Gordon, à la Guerre; Bruck, au Commerce; Thinnfeld, à

l'Agriculture; Kulmer, sans portefeuille.

[175] Le Pape, qui avait, dès le 14 mars, donné une Constitution

à ses sujets, et, depuis, changé plusieurs lois de Ministère,

s'était enfin décidé à nommer, le 15 septembre, comme son premier

Ministre, Pellegrino Rossi, ancien Ambassadeur de France auprès

de Sa Sainteté, et ami personnel de M. Guizot. Rossi entreprit

d'établir un régime parlementaire régulier dans les États

pontificaux, s'appuyant sur la bourgeoisie et se plaçant entre

les partis en lutte. Il n'eut pas le temps de réaliser ses

projets: le 15 novembre, au moment où il se rendait au Conseil

des Ministres, il fut frappé d'un coup de poignard à la gorge par

un soldat de la milice et tomba mort. Ce fut le signal du

soulèvement des républicains; le Pape s'étant borné à nommer un

nouveau Ministère, qui n'avait pas leur sympathie, la foule et

les troupes se rendirent au Quirinal, demandant au Pape de

changer ses Ministres. Pie IX, entouré du Corps diplomatique, se

montra intraitable; cette attitude mit le comble à l'irritation

populaire. Une lutte sanglante s'engagea entre le peuple et les

Suisses, et les balles pénétrèrent jusque dans l'intérieur du

Palais. Tout en protestant, le Pape finit par céder et consentit

à prendre pour Ministres Sterbini, Galletti, Mamiani et l'abbé

Rosmini; mais, le 25 novembre, sous les habits d'un simple abbé,

il quittait Rome et se rendait à Gaëte, sous la protection du Roi

de Naples, d'où il adressa aux Romains une protestation contre ce

qui venait de se passer.

[176] M. de Gagern, qui s'était chargé d'achever à Francfort une

Constitution de l'Empire et l'installation du pouvoir central

définitif, était venu à Berlin pour tâter le terrain et savoir

si, en cas de rupture de l'Autriche avec l'Allemagne, le Roi de

Prusse serait disposé à se mettre à la tête de l'Empire allemand.

Le Roi déclina très catégoriquement cette offre, qui devait lui

être proposée de nouveau, plus officiellement, en mars 1849.

_Sagan, 6 décembre 1848._--On dit beaucoup, ici, que le gros de l'orage

est passé. Je n'en suis pas persuadée; on va rentrer dans la fièvre

électorale, dans l'essai d'une Constitution octroyée; tout cela est bien

chanceux. A la vérité, tout vaut mieux que l'état de pourriture et de

confusion dans lequel on périt ici, mais les dangers, pour changer de

forme, ne se dissipent pas si vite. Le pays commence, il est vrai, à

s'éclaircir quelque peu, à se fatiguer d'un état de choses qui réduit

chacun à une misère profonde; il se réveille quelques bons instincts; à

l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du mariage du Roi, l'élan a

été bon, mais trop de mauvais éléments fermentent encore; le gouvernement

n'impose guère. Dans le Midi de l'Allemagne, en Bavière surtout, on

paraît tenir encore au projet d'un pouvoir trinitaire, particulièrement

depuis que l'Autriche se concentre grandement en elle-même pour former

une grande monarchie. Quant au vieux Prince Guillaume de Prusse, désigné

pour faire partie du _Triumvirat_, il est tombé dans un état de faiblesse

morale qui le rendrait bien peu capable de cette besogne. D'ailleurs, son

fils, le Prince Waldemar, se meurt à Münster d'une maladie de l'épine

dorsale, c'est dommage, car c'est un Prince distingué; sa mort sera le

dernier coup qui achèvera son pauvre père. Je ne donne pas longue vie au

pouvoir central, le Roi de Prusse persistant, Dieu merci, à n'en pas

accepter le fardeau. On dit que Mme la Princesse de Prusse aurait voulu

que M. de Gagern fût à la tête d'un nouveau Cabinet prussien. Je doute

que ce hautain personnage eût voulu se placer dans une position aussi

incertaine, vis-à-vis d'une Chambre aussi peu sensible à l'éloquence

parlementaire. Tant il y a que le Roi a repoussé toutes les insinuations

directes ou indirectes. En effet, il y aurait eu stupidité et noire

ingratitude à renvoyer le seul Ministère qui a eu le courage et la

capacité de relever quelque peu la Couronne, et de donner un certain élan

conservateur au pays.

L'état de l'Italie fait pitié! M. de Broglie sera, sans doute, fort

affligé de la mort de M. Rossi, lui qui l'avait attiré en France, l'y

avait fait entrer dans les affaires, à la Pairie, et poussé ensuite à

l'Ambassade de Rome. Je l'avais vu beaucoup dans le salon de Mme de

Broglie, plus tard à Rome. Il me paraissait astucieux et prétentieux,

moins noble de caractère, mais plus spirituel que Capo d'Istria[177].

Leur assassinat a eu les mêmes causes; ils ont voulu, tous deux, faire à

l'improviste du Richelieu.

[177] Comme Pellegrino Rossi, Capo d'Istria avait eu une mort

violente. Accusé par les Grecs de n'être chez eux que

l'instrument de la Russie et de s'appuyer, pour gouverner, sur

des moyens arbitraires, il avait été assassiné, en 1831, par les

frères Georges et Constantin Mavromichali, qui voulaient venger

sur lui leur père et leur frère, injustement emprisonnés.

_Sagan, 30 décembre 1848._--La manière calme dont Napoléon a pris

possession de la Présidence en France tendrait à prouver que les idées

d'ordre et de tranquillité vont renaître dans ce pays. On parle de

l'abdication du Roi de Sardaigne et d'un nouveau Ministère sarde tout

guerroyant[178]; j'espère que Radetzky mettra le reste de l'Italie à la

raison, comme il y a mis la Lombardie. Windisch-Graetz est devant Raab,

où on espère qu'il entrera sans de trop grandes difficultés. Les grands

froids retardent sa marche, et la nécessité de réorganiser civilement les

contrées qu'il occupe ralentit aussi ses progrès[179]. Jellachich,

emporté par son ardeur, a été un instant prisonnier des Hongrois[180];

ses soldats l'ont délivré. Windisch-Graetz lui a fait les plus vifs

reproches sur son aveugle témérité, qui pouvait compromettre le sort de

l'armée, et la question vitale du gouvernement. L'Archiduchesse Sophie a

donné à son fils, le jeune Empereur, pour ses étrennes un cadre contenant

les trois miniatures de Radetzky, Windisch-Graetz et Jellachich. Il n'y a

pas de mal à rappeler aux souverains, par des signes visibles, la

reconnaissance, qui leur est, en général, assez lourde. Voilà donc cette

désastreuse année 1848 qui finit! Dieu fasse que 1849 nous apporte de

meilleures conditions d'existence!

[178] Le Roi Charles-Albert ne devait abdiquer qu'après la

bataille de Novare, le 23 mars 1849.

[179] Vers le 15 décembre, le prince Windisch-Graetz, à la tête

des troupes autrichiennes, délogea, de position en position, les

Hongrois, qui, sous le commandement de Georgei, se retirèrent

derrière les bastions de Raab. Les grands froids n'ayant pas

permis à leurs renforts de les joindre, les Hongrois durent

abandonner cette position, où les Autrichiens entrèrent, sans

combat, le 27 décembre.

[180] Ce fut le 29 septembre 1848, auprès de Veneleze, à trois

heures d'Ofen, que Jellachich fut défait totalement par le

général Moga. Son armée se mit à fuir, Jellachich, un instant

prisonnier, parvint à s'échapper et, à travers les forêts, gagna

Mor, puis Risber et enfin Raab.

1849

_Sagan, 11 janvier 1849._--M. Arago quitte enfin Berlin où il est

détesté. Il paraît qu'on y doute encore de l'arrivée du prince de la

Moskowa comme Ministre de France; on ne croit pas, en tout cas, qu'il y

fasse un long séjour. En allant à Paris, la Grande-Duchesse Stéphanie se

bornera, probablement, à faire une visite agitée et fiévreuse à son

cousin le Président de la République, et à se parfumer, auprès de lui,

d'un peu d'encens impérial; mais la Princesse Mathilde ne lui laissera

certainement pas le plaisir de faire les honneurs de la Présidence,

qu'elle paraît s'être réservée. Tout cela a bien de la peine à avoir

l'air sérieux[181].

[181] Le Prince Louis Bonaparte avait été élevé à la Présidence

le 10 décembre 1848. M. Molé racontait lui-même que le matin de

ce jour le général Changarnier, commandant les troupes qui, après

la séance du serment, devaient escorter le Président à l'Élysée,

se rendit chez lui pour conférer, et au moment de partir s'écria:

«Eh bien! si au lieu de le conduire à l'Élysée, je le conduisais

aux Tuileries?» Et M. Molé de lui répondre: «Gardez-vous-en

bien!... Il s'y rendra assez tôt à lui seul!»

_Sagan, 18 janvier 1849._--Les réunions préparatoires pour les élections

en Prusse ne donnent pas grand espoir pour le résultat définitif. Le

ministère Brandebourg, de peur d'être accusé de réaction, fait du

libéralisme inutile. La Grande-Duchesse Stéphanie, qui se réveille à mon

égard d'un long sommeil, m'écrit tristement et en grande anxiété sur le

sort de l'Allemagne rhénane. Il paraît que le Grand-Duc de Bade l'a

menacée de lui supprimer son douaire, si elle allait le dépenser en

France. J'ai aussi une lettre, pleine de dignité et d'affectueuse

confiance, de Mme la Duchesse d'Orléans. Je compte aller la semaine

prochaine à Dresde, pour y passer quelques jours près de ma sœur.

_Dresde, 28 janvier 1849._--Depuis qu'à Francfort on a refusé au chef

futur de l'Allemagne l'hérédité et même le pouvoir à vie, il paraît

impossible que le Roi de Prusse s'arrange d'une pareille dignité[182].

C'était la meilleure intrigue autrichienne pour mettre le Roi hors de

cause et pour faire tomber en poussière toute cette invention ridicule et

infernale, qui n'a produit que ruines et désordres. Les élections

prussiennes sont fort médiocres, moins mauvaises que celles de l'année

dernière, mais bien loin d'être assez bonnes pour faire concevoir de

solides espérances. Aussi quelle loi électorale que celle qui a été

octroyée! Ici, on a des Chambres folles qu'on ne sait comment diriger et

qu'on n'ose point encore dissoudre. J'ai trouvé la Cour de Saxe fort

triste. Dresde est plein comme un œuf, mais on ne se voit guère.

[182] La plus grande confusion régnait à Francfort depuis qu'il

s'agissait de donner un chef définitif à l'Empire allemand, et de

réaliser les belles promesses unitaires par une conclusion

pratique. L'Autriche faisait semblant de se placer dans une

expectative qui la laissait étrangère à tous les détails, et

comme ne devant songer à se rapprocher de l'Allemagne que lorsque

l'Allemagne existerait comme État constitué; son intention était,

en somme, de ne prendre de résolution, à l'égard de son union

avec l'Allemagne, que lorsque le choix du chef de l'Empire et la

prééminence se seraient décidés en sa faveur ou contre elle.

_Sagan, 12 février 1849._--Berlin, que j'ai traversé en revenant,

fourmillait de petits Princes allemands qui demandaient, comme seul moyen

de salut, leur médiatisation. Ils s'offrent à la Prusse, qui, par

scrupules de tous genres, les refuse. Elle trouve dangereux de donner cet

exemple, puis viennent les souvenirs et les respects historiques et

traditionnels du Roi. Bref, tous ces pauvres Princes s'en iront comme ils

sont venus, et, probablement, malgré les promesses assez vagues de

protection qu'ils ont reçues comme fiche de consolation, ils seront

chassés de chez eux, un jour ou l'autre, comme des va-nu-pieds. Le comte

de Bülow, Ministre de Prusse à Francfort, penche pour l'Assemblée de

Francfort; à Charlottenburg, on est le contraire; cela jette une saccade

malhabile dans la marche qu'on suit, et a produit, au grand déplaisir du

Roi, une froideur marquée entre Kremsier et Berlin. Je ne sais qui est ce

M. de Lurde, qui remplace M. Arago comme ministre de France à Berlin,

mais il n'aura pas de peine à paraître à son avantage en comparaison de

son prédécesseur, qui ne parlait que du grand cœur et de l'âme noble de

Barbès!

_Sagan, 1er mars 1849._--Si j'en crois les lettres de Paris, tout y

refleurit, tout y est en réaction vive vers l'ordre et le bien-être. Ce

sont de tous côtés des éloges du Président. M. Thiers dit de lui: «Ce

n'est pas César, mais c'est Auguste.» Les légitimistes remplissent ses

salons, et, au sortir du bal, on n'entendait que des domestiques crier:

«Les gens de Mme la Duchesse, de M. le Prince, etc...» On dit

_Monseigneur_ au Président; rien n'est moins républicain; et on assure

qu'il en est ainsi dans les provinces. J'avoue que je me défie un peu de

ces trop brusques transitions, mais enfin le quart d'heure semble bon.

_Sagan, 31 mars 1849._--Je suis fort préoccupée de l'horizon politique,

qui, au lieu de s'éclaircir, semble se couvrir de nouveaux nuages. Cette

malheureuse Couronne impériale, sans tenter le Roi, plaît à ses entours,

aux jeunes officiers, aux employés bureaucrates, dont la petite vanité y

trouve pâture. La gauche y pousse avec perfidie, sentant bien que la

soi-disant dignité impériale mettrait le Roi aux ordres des professeurs

démagogues de Francfort. La mauvaise saison et l'état abominable des

routes retardent la soumission de la Hongrie[183]. Il n'y a que les

succès de Radetzky qui donnent quelque consolation, et encore à quel

prix? Nous ne connaissons point encore de détails de ses deux dernières

victoires, nous savons seulement l'abdication de Charles-Albert, mais les

noms propres des victimes sont inconnus[184].

[183] Cette guerre, commencée à l'avènement de François-Joseph

sur le trône d'Autriche, dura trois années; la Hongrie ne céda

que devant les forces écrasantes de l'Autriche et de la Russie

alliées.

[184] La France et l'Angleterre ayant offert leur médiation entre

l'Autriche et la Sardaigne, l'armistice, signé le 9 août 1848,

entre ces deux puissances, fut tacitement prorogé jusqu'à la fin

des négociations; mais celles-ci n'ayant pu aboutir, la Sardaigne

dénonça enfin cet armistice le 12 mars 1849. Le 20 du même mois,

les hostilités recommencèrent. Le 23 mars, la bataille décisive

de Novare vit l'armée sarde accomplir des prodiges de valeur,

mais son chef, le général polonais Chrzanowski, commit des fautes

déplorables, et la fortune de l'Autriche l'emporta encore une

fois. Le roi Charles-Albert demanda au maréchal Radetzky un

nouvel armistice dont les conditions étaient si dures, que le Roi

déclara qu'il ne les souscrirait point; alors Charles-Albert

abdiqua en faveur de Victor-Emmanuel et prit lui-même la route de

l'exil. Le 27, le nouveau Roi se rendit au quartier général du

maréchal Radetzky, et après un long entretien il signa un

armistice qui devait se prolonger jusqu'à la conclusion

définitive de la paix.

_Sagan, 13 avril 1849._--L'aimable lady Westmorland m'a fait la gracieuse

surprise d'une visite de quarante-huit heures. Elle est arrivée hier, à

ma grande joie. Elle est spirituelle, animée, affectueuse, vraiment

charmante pour moi, conservant le plus tendre souvenir à feu M. de

Talleyrand, causant du passé et du présent avec intérêt et la plus fine

intelligence. Nous nous sommes rejetées vers les beaux temps de

l'Angleterre. Éprouvés, comme nous le sommes tous, par les tristesses du

présent, on préfère, au lieu de s'appesantir sur un sujet si lamentable,

rejeter ses regards en arrière, pour y retrouver de ces précieux

souvenirs que, pour ma part, je serais tentée de nommer les économies de

mon cœur, et je me réfugie dans le passé, faute d'oser interroger

l'avenir.

_Sagan, 21 avril 1849._--J'ai eu, hier, des lettres de Paris qui disent

que, malgré les efforts de l'Union de la rue de Poitiers[185], le

communisme fait en France de grands progrès.

[185] L'Union électorale ou le fameux Comité de la rue de

Poitiers fut formé au commencement de 1849, par la droite

conservatrice, pour diriger les élections et lutter contre le

Comité démocratique socialiste.

On croit, à Berlin, que le Parlement de Francfort va se jeter entièrement

dans les voies révolutionnaires, se former en Commission exécutive, en

Comité de sûreté publique; il s'entourerait des troupes de Bade et de

Nassau, sachant bien qu'on ne voudra pas faire marcher la garnison de

Mayence contre Francfort, et profitant ainsi des éternelles irrésolutions

de la Prusse[186]. La prétendue adhésion des vingt-huit petits

gouvernements allemands n'est qu'une impertinence, puisqu'elle est

conditionnelle; on ne veut se ranger sous la bannière prussienne que si,

à l'imitation de ces petits gouvernements, la Prusse se soumet à la

Constitution inventée à Francfort. Les quatre Rois de Saxe, de Bavière,

de Hanovre et de Würtemberg restent dissidents.

[186] Le Roi de Prusse avait été élu le 28 mars, à l'assemblée de

Francfort, _Empereur des Allemands_, et une députation était

allée aussitôt lui porter ce titre. Cette députation avait été

reçue le 3 avril par Frédéric-Guillaume IV, qui répondit qu'il

n'accepterait cette dignité que lorsque les Rois, les Princes et

les Villes libres de l'Allemagne lui auraient donné leur

assentiment volontaire. Après de nombreux pourparlers, cette

mission des Députés de Francfort devait échouer.

Sans les affaires de Danemark, la Prusse pourrait se fortifier chez elle

(ce qu'elle ne fait pas trop) et se mettre en panne pendant l'orage de

Francfort, mais le général de Pritwitz est soumis au prétendu

gouvernement de Francfort[187]. Il faudrait un gouvernement plus régulier

que celui-là pour traiter avec le Danemark. Comment sortir de cette

impasse? Le Roi, au fond affectueusement disposé pour le Roi de Danemark,

et craignant la Russie[188], s'oppose encore à l'occupation du Jutland.

[187] Le général de Pritwitz avait pris le commandement de

l'armée fédérale en Schleswig-Holstein, après que le général

Wrangel eut été nommé au commandement des troupes de Berlin.

[188] Nicolas Ier avait menacé de déclarer la guerre à la

Confédération germanique si les troupes allemandes n'évacuaient

pas les Duchés et ne repassaient pas l'Elbe.

_Sagan, 30 avril 1849._--L'état de l'Allemagne ne s'améliore pas. Voilà

le Roi de Würtemberg qui a cédé, parce que ses troupes ont déclaré ne pas

vouloir tirer contre le peuple[189]. Voilà le Parlement de Francfort qui

recourt aux moyens les plus révolutionnaires pour forcer les souverains à

se soumettre à ses lois[190]. Il exige que les gouvernements ne

dissolvent pas leurs Chambres sans la permission du prétendu gouvernement

central. Ce bel arrêté est arrivé à Hanovre et à Berlin six heures après

les dissolutions officiellement annoncées. Le général de Pritwitz demande

à quitter son commandement contre les Danois, parce qu'il ne veut pas

obéir à Francfort, et ne peut pas commander à tous les petits Princes

allemands, qui veulent chacun trancher du maître. Le Danemark a déjà

enlevé un grand nombre de bâtiments marchands prussiens; cependant, à

Copenhague, on est décidé à la paix; on la désire en Russie, en

Angleterre et _en Prusse_, sans avoir, à Berlin, le courage de rappeler

les vingt mille hommes qui se trouvent en Holstein et Schleswig.

Francfort s'oppose, par tous les moyens, à la paix, afin de dégarnir les

Princes allemands de leurs troupes, et de les laisser ainsi, sans

défense, livrés aux hordes révolutionnaires. Bref, la confusion est à son

comble, et je trouve l'Allemagne plus malade de beaucoup qu'il y a quatre

mois. Cependant, la dissolution de la Chambre prussienne, qui était

devenue urgente depuis que, du haut de la tribune, on proclamait la

République rouge, fera peut-être quelque bien[191]. Il est surtout très

nécessaire que l'Autriche termine en Hongrie. C'est là que notre sort se

décidera. La Russie est entrée en Transylvanie avec cent vingt mille

hommes. A Olmütz, on trouve ce chiffre un peu élevé, mais l'Empereur

Nicolas a déclaré qu'il ne voulait plus d'un second échec comme celui

d'Hermannstadt[192], et qu'il s'abstiendrait tout à fait, ou bien qu'il

fallait trouver bon qu'il parût avec des forces imposantes. Il sent,

d'ailleurs, qu'il combat ses ennemis personnels, les Polonais, sur le

terrain hongrois. On dit qu'il y a vingt mille Polonais sous les drapeaux

de Bem et de Kossuth.

[189] Sous la force de l'opinion, et pour éviter une catastrophe,

le Roi de Würtemberg finit par adopter la Constitution votée par

l'Assemblée de Francfort, y compris le chapitre relatif au Chef

de l'Empire, qu'il avait, jusque-là, obstinément rejeté.

[190] Dans sa séance du 26 avril, l'Assemblée de Francfort avait

déclaré que l'acceptation de la dignité de Chef de l'Empire

conférée au Roi de Prusse ne saurait être séparée de

l'acceptation de la Constitution.

[191] Le 26 avril, une vive agitation s'était produite à la

Chambre prussienne, dans les rangs de la gauche, à la suite d'une

lettre, trouvée sur les sièges des Députés, où un grand nombre de

signataires de la fraction rouge proclamaient la souveraineté du

peuple et annonçaient que tous leurs efforts tendaient à la

formation d'une grande République polonaise. Le soir même

paraissait l'Ordonnance du Roi qui dissolvait la Chambre.

[192] Le général Bem, Polonais d'origine, qui s'était illustré

dans la défense de Varsovie en 1831, s'était joint, en 1848, aux

Hongrois soulevés contre l'Autriche, et avait remporté de grands

succès en Transylvanie, notamment à Hermannstadt.

_Sagan, 10 mai 1849._--Les orages éclatent de toutes parts. L'Allemagne

est en feu sur tous les points. On s'est battu à Dresde; on s'est battu à

Breslau[193]. Les Russes se sont servis des chemins de fer prussiens pour

envahir la Moravie. On les reçoit bien, car tout ce qui tendra à étouffer

et à terminer la lutte hongroise sera un bienfait, non seulement pour

l'Autriche, mais pour l'Europe entière, car les échos hongrois

encouragent les méchants et fomentent l'insurrection partout.

[193] Le 3 mai, le Roi de Saxe ayant refusé positivement de

reconnaître la Constitution de l'Empire, son Palais fut

immédiatement entouré par la foule, un Comité de défense fut

formé et l'Arsenal assailli. Le peuple s'empara de l'Hôtel de

ville et fit flotter sur le balcon le drapeau tricolore allemand.

La Famille Royale et les Ministres s'enfuirent à Kœnigstein.

Sans l'intervention de la Prusse et l'arrivée du général Wrangel,

la République était proclamée.--Le contre-coup de cette émeute se

fit sentir à Breslau, où, le 7 mai, des bandes insurgées

parcoururent les rues, précédées du drapeau rouge, qu'elles

portèrent devant l'Hôtel de ville, en proclamant la République.

Les autorités militaires enlevèrent les barricades à la

baïonnette après une vive fusillade.

_Sagan, 17 mai 1849._--C'est aujourd'hui une date solennelle, que je

célèbre chaque fois avec une douloureuse émotion au fond de mon

cœur[194]. Plus les années me rapprochent de la réunion suprême, et plus

je sens tout ce que cette journée, il y a onze ans, a eu de grave et de

décisif. Puisse Dieu bénir chacun de ceux qui y ont pris une part

chrétienne; je le lui demande, du fond de mes misères, avec une ferveur

qui atténuera, je l'espère, leur peu de valeur!

[194] Jour anniversaire de la mort de M. de Talleyrand.

_Sagan, 25 mai 1849._--Un des vrais malheurs du gouvernement prussien,

c'est d'avoir à Londres Bunsen, qui y joue un rôle inconcevable;

Radowitz, avec des intentions plus pures, mais des idées fausses,

complique aussi, à Berlin même, la situation, et empêche qu'on ne tranche

aussi nettement qu'il le faudrait certaines questions. Le Roi de Prusse a

envoyé le général de Rauch à Varsovie, près de l'Empereur Nicolas, pour

tâcher de calmer ce souverain, qui est outré que les Prussiens soient

entrés en Jutland, malgré la parole donnée[195].

[195] Les troupes allemandes étaient entrées en Jutland après un

combat entre Wisdrup et Gudsor; mais les Danois se retirèrent

derrière les remparts de Frédéricia, que vinrent bombarder les

troupes prussiennes, en même temps que des négociations de paix

entre le Danemark et la Prusse se poursuivaient à Londres sous

les auspices de lord Palmerston. Quelques jours plus tard, une

flotte russe quitta Cronstadt pour porter son appui au Danemark

contre la Prusse, qui, selon l'Empereur Nicolas, maintenait chez

ses voisins un esprit de révolte contre leur souverain légitime,

et faisait tout ce qui dépendait d'elle pour se rendre maîtresse

des mouvements de l'Allemagne.--La note dont était porteur le

général de Rauch faisait observer au Czar que la Prusse ne

faisait la guerre au Danemark que par ordre du pouvoir central,

et que personne, plus que le Cabinet prussien, ne désirait la fin

des complications.

_Sagan, 31 mai 1849._--Des négociations ouvertes à Berlin[196], je puis

dire, de bonne source, ce qui suit. Il y a quatre jours qu'un protocole a

été signé à Berlin, entre la Prusse, la Saxe et le Hanovre. Il relate:

1º tout ce qui s'est fait pour accorder à l'Allemagne une Constitution

raisonnable et efficace; 2º que le Hanovre et la Saxe, dans leur désir de

maintenir l'ordre dans leurs États, reconnaissent et acceptent la

direction _militaire_ de la Prusse pour les mesures qui pourraient

devenir nécessaires, dans le but de maintenir la tranquillité de leurs

États. M. de Beust a néanmoins fait les réserves suivantes, au nom du

Gouvernement saxon: 1º que la Saxe ne prétend pas par cet arrangement

porter atteinte aux droits de l'Autriche, comme membre de la

Confédération germanique; 2º que si les grands États du Sud de

l'Allemagne ne veulent pas adhérer à la Constitution, jointe au

protocole, la Saxe aura le droit de s'en détacher; 3º que cette

Constitution recevra la sanction des Chambres saxonnes. Le Hanovre a

remis une note contenant identiquement les mêmes réserves. La nouvelle

Constitution va paraître incessamment dans une note circulaire adressée

par la Prusse à tous les gouvernements de l'Allemagne, et les invitant à

s'y rattacher. Le Ministre de Bavière, M. de Lerchenfeld, a aussi signé

le protocole, mais uniquement comme un des témoins des Conférences et

dans l'espérance que son Gouvernement adhérera _d'une façon ou d'une

autre_ à cet arrangement. M. de Prokesch n'a assisté qu'à la première

Conférence, Radowitz y ayant déclaré, dès l'abord, qu'il n'avait pas à

traiter avec les Gouvernements qui ne reconnaîtraient pas, comme base des

négociations, la direction générale accordée à la Prusse. La conduite

hautaine de Radowitz est incontestablement la cause de cette déplorable

désunion parmi les têtes couronnées, à une époque où il serait si

nécessaire de les voir indissolublement unies. Avec un peu d'adresse, et

en ne mettant pas en avant, pour début, la question de _suprématie_, il

aurait rendu à son Roi, à sa Patrie, un grand service, car alors les

autres États auraient unanimement demandé à la Prusse de prendre cette

direction en mains, au lieu que maintenant, ils veulent voir dans les

prétentions dictatoriales des vues plus ambitieuses qu'elles ne sont en

réalité, et de là naissent des jalousies inquiètes, qui étouffent la voix

de la raison et des vraies nécessités. Malgré la présence d'un nouvel

envoyé danois à Berlin, on est fort éloigné encore, même d'un armistice.

Les dernières concessions danoises, appuyées par lord Palmerston, ont été

repoussées avec hauteur par la Prusse, qui en réclame d'inadmissibles,

disant que celles-ci seules peuvent satisfaire l'honneur engagé.

[196] Le Cabinet prussien avait invité les autres Cabinets

allemands à prendre part à un Congrès à Berlin, qui aurait pour

but d'aplanir les difficultés soulevées par le refus de

l'Assemblée de Francfort de rien changer à la Constitution

qu'elle avait votée.

_Sagan, 12 juin 1849._--Le choléra a repris partout dans cette partie de

l'Allemagne; à Breslau, à Berlin, à Halle, il décime les populations;

bref, c'est une horreur que l'état du genre humain. On m'écrit que lord

Palmerston a déclaré à Bunsen que, las des exigences prussiennes, qui

augmentent en raison des concessions danoises, il allait changer son rôle

de médiateur en celui d'allié actif, conjointement avec la Russie, pour

protéger le Danemark. Bunsen, en rendant compte de cette conversation à

sa Cour, ajoute que cette menace n'a rien de sérieux, en quoi il se

trompe, et trompe sa Cour.

_Sagan, 9 juillet 1849._--J'ai eu la visite du baron de Meyendorff,

Ministre de Russie à Berlin, se rendant par Varsovie à Gastein, ce qui

n'est pas le plus court. Il était assez sombre dans ses prévisions, et

encore plus sur le Nord que sur le Midi de l'Allemagne; je m'explique:

plus soucieux des destinées prussiennes que de celles de l'Autriche.

_Sagan, 3 septembre 1849._--Le général comte Haugwitz s'est arrêté ici

quelques jours. Il venait de Vienne où on attendait Radetzky. Le jeune

Empereur, pour recevoir le vieil Ajax, avait retardé son départ pour

Varsovie, où il se rend pour remercier son puissant allié. Celui-ci se

conduit de la manière la plus noble et la plus loyale envers son jeune

ami et pupille; c'est ainsi qu'il considère l'Empereur François-Joseph.

Paskéwitch a demandé la grâce de Georgei, qui lui a été accordée

immédiatement[197]. L'Autriche désire que pour le moment quelques

régiments russes se prolongent encore en Galicie.

[197] Georgei avait capitulé avec vingt-deux mille combattants, à

Vilagos, où il rendit son épée aux Russes. Il fut livré aux

Autrichiens, mais relâché, en effet, après une courte détention,

sur la demande de Paskéwitch.

_Hanovre, 5 novembre 1849._--Ma matinée d'hier s'est passée à faire des

visites à plusieurs dames de la ville que je connais, et à faire ma cour

à la Princesse Royale, qui est douce, bienveillante, et chez laquelle

j'ai vu ses deux enfants; le troisième est en train de se produire, on

attend ce mois-ci son entrée dans le monde. La Princesse Royale m'a

montré plusieurs portraits de famille fort intéressants; les deux qui

m'ont frappée davantage sont celui de l'Électrice Sophie, protectrice de

Leibnitz et souche de la maison Royale d'Angleterre; elle devait être

bien jolie, avec ce beau type un peu allongé, mais si noble, des Stuarts;

le second est un charmant portrait de la sœur de la Princesse Royale, la

Grande-Duchesse de Russie, femme du Grand-Duc Constantin: c'est une

figure spirituelle, animée, piquante. On dit qu'elle justifie cette

expression, ce qui la rend bien plus propre à la Cour de Pétersbourg

qu'elle ne l'eût été ici, où sa sœur aînée semble créée et faite exprès

pour sa touchante mission[198]. Il y avait grand dîner chez le Roi;

j'étais assise entre lui et le Prince Royal. Je n'ai jamais vu un aveugle

manger plus adroitement, et sans autre secours que celui de son instinct

et de l'habitude. A neuf heures, je suis retournée au thé du Roi, pris

dans l'intimité, entre lui et ce qu'on appelle ici la Comtesse Royale

(Mme de Grote), puis mon beau-frère, et le général Walmoden. Le Roi vit

d'huîtres et de glaces, singulier régime qui réussit merveilleusement à

ses quatre-vingts ans. Pendant que nous étions chez lui, est arrivée une

dépêche de Vienne, qu'il a fait lire tout haut par la Comtesse[199]. Il y

était dit que l'Autriche avait fait passer une note des plus graves à la

Prusse contre la convocation de la Diète dite de l'Empire, et qu'en même

temps, le mouvement de l'armée vers la frontière de Bohême et de Silésie

augmentait. On dit que les corps d'armée qui s'y sont concentrés

s'élèvent à soixante mille hommes. Le prince Schwarzenberg a répondu aux

questions du comte Bernstorff, ministre de Prusse à Vienne, à ce sujet,

que la convocation d'une Diète à Erfurt remuant et réveillant l'agitation

démocratique, et menaçant par conséquent le royaume et les duchés de

Saxe, ces troupes étaient destinées à leur protection et défense

éventuelles.

[198] Allusion à la cécité du Prince Royal de Hanovre.

[199] Le Cabinet de Vienne, toujours jaloux de la situation de la

Prusse en Allemagne, tâchait par tous les moyens de détruire son

ascendant. Influençant le Hanovre, pour le détacher de l'alliance

avec le Roi de Prusse, il lui avait représenté l'état fédératif

restreint comme devant fournir un nouvel élément à la démocratie,

et avait fait valoir qu'en contribuant à transformer le pouvoir

central provisoire en un pouvoir définitif, la Prusse acquerrait

la suprématie en Allemagne.

L'Archiduc Jean croyait à un rendez-vous intime et sans pompe avec le Roi

Léopold[200]; au lieu de cela, celui-ci l'a reçu avec une grande

solennité. Mme de Brandhofen et le petit comte de Méran n'entrant pas

dans le cérémonial, on leur a, tout à coup, fait faire incognito une

tournée de chemin de fer en Belgique. Arrivés à Bruxelles, ils ont fait

une entrée inattendue dans le salon Metternich, ce qui était d'autant

plus étrange que les relations entre le prince Metternich et l'Archiduc

Jean avaient été, de tout temps, froides et malveillantes. La politesse

de Metternich a tout simplifié.

[200] L'Archiduc Jean, qui possédait en Styrie de grands

établissements qu'il voulait développer, était venu en Belgique

pour y examiner l'industrie métallurgique. Le 24 octobre, le Roi

des Belges vint à sa rencontre à Liège, visita avec lui Seraing

et les établissements de la Vieille-Montagne, à

Angleux.--L'Archiduc avait épousé morganatiquement Mlle Plochel,

créée baronne de Brandhofen, et leur fils unique avait reçu le

titre de comte de Méran.

_Eisnach, 7 novembre 1849._--J'ai quitté Hanovre hier matin et suis

arrivée ici l'après-midi. J'ai tout de suite fait savoir mon arrivée à

Mme Alfred de Chabannes, qui est venue aussitôt à mon auberge. Nous

sommes restées longtemps à causer sur la petite Cour _émigrée_ dont elle

fait momentanément partie; je dis émigrée, quoique Mme la Duchesse

d'Orléans permette le moins possible l'inconvénient, qui s'attache à

cette position, de se développer. Il est cependant impossible de les

écarter tous; ils naissent, pour ainsi dire, de la force des choses.

C'est ainsi que les divers partis se représentent et se personnifient

dans son entourage. Il y a des _fusionnistes_, il y a des _séparatistes_;

elle-même n'est ni l'une ni l'autre absolument; elle n'aime pas que l'on

dise que c'est elle qui s'oppose à la fusion, mais elle ne veut pas faire

les premières ouvertures, et elle n'a même pas permis jusqu'à présent

qu'on dise, hautement, qu'elle n'y serait pas opposée. Elle craint aussi,

par la fusion, de dégoûter ses adhérents en France, qu'elle croit, ce me

semble, plus nombreux qu'ils ne sont, quoiqu'elle s'aperçoive que des

personnes sur lesquelles elle comptait lui manquent chaque jour; les noms

qui semblent peser, en ce sens, le plus péniblement sur son cœur, sont

ceux de Molé et de Thiers. J'ai vu Mme la Duchesse d'Orléans seule,

pendant une demi-heure, avant le dîner; le Duc et la Duchesse de Nemours

nous ont interrompues. J'ai trouvé la Duchesse d'Orléans, extérieurement,

telle que je l'avais laissée, peut-être les traits un peu grossis; la

disposition d'âme plus abattue, toujours la même douceur, même dignité,

un peu moins d'énergie, assez prête à se sentir ployer sous les

mécomptes provenant moins des choses que des personnes, humiliée de

l'état de dégradation dans lequel est tombée la France, fort sage sur

l'état de l'Allemagne, mettant le soi-disant pouvoir central et les

parodies impériales à leur place. Les Nemours, fort Autrichiens dans leur

politique, s'exprimaient aigrement sur lord Palmerston, _fusionnistes au

fond_, revenant de Vienne, retournant à Claremont. Elle est fraîche et

belle, et se risque à avoir son opinion, qui est positive. Lui,

engraissé, prenant beaucoup de la ressemblance du Roi, surtout dans la

façon de parler, ayant trouvé enfin le courage de s'exprimer; le faisant

avec bon sens, mais manquant de grâce, comme par le passé. Les lettres

publiées de ses frères n'ont eu, en aucune façon, son approbation; il

redoute beaucoup qu'on adopte la loi qui rappellerait sa famille en

France, de peur de voir ses frères y courir[201]. Tout cela est fort bon,

mais, je le répète, un certain élan manque; il ne comptera jamais, et

n'agira guère; c'est une honorable négation. Le Comte de Paris est fort

grandi, élancé, assez joli, ayant perdu de sa timidité, mais avec un son

de voix souvent glapissant et désagréable; le Duc de Chartres

singulièrement fortifié et turbulent; les trois enfants Nemours sont

assez gentils. Après le dîner, commencé vers sept heures, on est resté en

conversation jusque vers onze heures. Boismilon est fort séparatiste; il

y avait là aussi Ary Scheffer, qui me paraît être dans les _zélés_. M. de

Talleyrand redoutait cette disposition.

[201] Le 24 octobre, M. Creton avait proposé à l'Assemblée

nationale l'abrogation des lois qui avaient proscrit les

Bourbons. Cette question donna lieu à un vif débat. Le Prince

Jérôme-Napoléon cita à la tribune des lettres écrites en 1848 par

les fils de Louis-Philippe, protestant contre leur bannissement

et demandant à rentrer dans la patrie commune en reconnaissant la

Souveraineté nationale.--La proposition de M. Creton fut

repoussée par cinq cent quatre-vingt-sept voix.

La Princesse de Joinville est accouchée d'un enfant mort et elle a été

dans un grand danger. Le pauvre petit corps d'enfant a été, sans

avertissement préalable, porté à Dreux par mon cousin Alfred de

Chabannes. On l'a déposé dans le caveau de famille; la messe s'y est

dite, et ce n'est que le tout achevé que M. de Chabannes a été prévenir

le Maire de sa mission accomplie. Celui-ci s'est conduit décemment. Mme

de Chabannes m'a aussi raconté que lorsque son mari a été retrouver

Louis-Philippe à Claremont pour la première fois après Février, celui-ci

lui avait dit, presque en le voyant entrer: «Que voulez-vous! Je me suis

cru infaillible!» Ce mot m'a paru frappant de vérité, et remarquable

comme aveu.

Mme la Duchesse d'Orléans compte retourner au printemps à Londres, pour y

faire faire au Comte de Paris sa première Communion, à laquelle l'abbé

Guelle le prépare par d'assez fréquentes courses à Eisenach.

_Berlin, 8 novembre 1849._--En rentrant ici, j'y trouve mon beau-frère,

revenant de Dresde, où l'esprit public est, dit-on, de plus en plus

mauvais. Les Ministres n'ont pu obtenir du Roi de Saxe aucun arrêt de

mort, même contre les plus coupables, ce qui a indigné les bien pensants

et irrité les troupes qui s'étaient si bien battues au mois de mai

dernier; cela donne aussi la plus grande arrogance aux émeutiers. Le Roi

est tellement tombé dans la déconsidération que, dans les rues, on ne lui

rend pas son salut.

Hier, anniversaire de l'installation du Ministère Brandebourg, il y a eu

aussi une grande fête dans les salles de Kroll au Tiergarten. Les

Ministres y étaient tous présents, et le tout s'est passé fort

_loyalement_, dit-on. Cependant, dans un autre coin de la ville, on

célébrait, soi-disant religieusement, un autre anniversaire, celui de la

fusillade du fameux Robert Blum[202]. Il y en avait pour tous les goûts

et je crains que celui pour le _désordre rouge_ ne soit encore assez

vivace.

[202] Robert Blum s'était mis à la tête de la démocratie saxonne

en 1848; envoyé à l'Assemblée de Francfort, il y avait fait

preuve d'un certain talent oratoire, mais, ayant pris part aux

révoltes de Vienne, il avait été pris et fusillé par les

Autrichiens.

Une lettre de Paris que je trouve ici me dit que tout le nœud de la

situation en France est dans l'armée, celle-ci mi-partie à Cavaignac,

mi-partie à Changarnier; le premier, tout républicain, le second ne

voulant pas se laisser pénétrer. Depuis la lettre écrite par

Louis-Napoléon à Edgar Ney[203] à Rome, Changarnier s'est, dit-on, un peu

retiré de l'Élysée; aussi le Président voudrait-il donner le

commandement des troupes de Paris au général Magnan.

[203] Voici cette fameuse lettre à Edgard Ney dans laquelle la

France vit tout un programme:

«Paris, 18 août 1849.

«MON CHER NEY,

«La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y

étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler

en la préservant de ses propres excès et pour lui donner une base

solide en remettant sur le trône pontifical le Prince, qui le

premier s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes

utiles.

«J'apprends avec peine que l'intention bienveillante du

Saint-Père, comme notre propre action, reste stérile en présence

de passions et d'influences hostiles qui voudraient donner pour

base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites

bien de ma part au Général que dans aucun cas il ne doit permettre

qu'à l'ombre du drapeau tricolore il se commette aucun acte qui

puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume

ainsi le pouvoir temporel du Pape: amnistie générale,

sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement

libéral.

«J'ai été personnellement blessé en lisant la proclamation des

trois Cardinaux où il n'était pas fait mention du nom de la France

et des souffrances de ses braves soldats. Toute insulte à notre

drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur. Recommandez au

Général de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses

services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses

sacrifices et de son intervention.

«Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent

partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de

la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en

1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener

d'autres résultats.

«Priez le Général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble

conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle

n'était pas traitée comme elle méritait de l'être. J'espère qu'il

fera sur-le-champ cesser cet état de choses. Rien ne doit être

ménagé pour établir convenablement nos troupes.

«Recevez, mon cher Ney, l'assurance de ma sincère amitié.

«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»

Nous avons reproduit cette lettre d'après le texte donné par le

_Journal des Débats_ du 7 septembre 1849. M. Edgard Ney était

officier d'ordonnance du Prince-Président, qui l'avait chargé d'une

mission auprès du Gouvernement papal. Le maréchal Bugeaud

commandait alors les troupes françaises à Rome, mais enlevé tout à

coup par le choléra, il fut remplacé par le général Oudinot qui

mena toutes les opérations militaires.

A Paris, Mme de Lieven est ravie d'y être revenue; elle y dit du mal tant

qu'elle peut de l'Angleterre. Elle est coiffée d'un bonnet à la du

Deffand; elle loue le Président de la République; elle cherche, comme

autrefois, à attirer chez elle du monde de toute couleur; il paraît

qu'elle y réussit assez pour s'étonner naïvement que personne ne lui

nomme M. Guizot, qu'elle attend en décembre.

_Berlin, 12 novembre 1849._--J'ai passé hier presque toute la journée à

Sans-Souci, entre le Roi et la Reine, toujours très obligeants pour moi.

Le Prince Frédéric des Pays-Bas, qui arrivait de la Haye, disait bien du

mal de l'état des choses de ce pays-là. On y prononce assez hautement les

mots de déchéance, d'abdication, de Régence. Le jeune Roi est méprisé, la

jeune Reine n'est pas aimée; la Douairière pas davantage; bref, on y est

fort mal assis. Le Roi de Prusse s'attendait à ce qu'on proclamât

l'Empire à l'Élysée; tous les regards sont tendus vers la France.

Une lettre de Vienne, reçue hier, me dit qu'à travers tout l'éclat

militaire, il s'y manifeste quelques nouvelles inquiétudes. Les paysans

sont très mécontents du nouveau système d'impôts fonciers, de

l'obligation de racheter leurs dîmes et de compenser, par des indemnités,

ce qu'ils espéraient ravir à leurs Seigneurs; la noblesse trouve que

l'égalité de l'impôt à laquelle on la soumet est une dureté et une

nouveauté odieuses; les _hodweds_[204], qu'on a casés dans les régiments,

y sèment de fort mauvaises doctrines; le jeune Empereur est un peu

cassant et volontaire avec les vieux généraux; bref, il y a, chez nos

voisins, si ce n'est les mêmes difficultés qu'ici, du moins, pas plus de

quiétude fondée.

[204] Soldats de réserve. Landwehr hongroise.

_Sagan, 21 novembre 1849._--On m'écrit, de Paris, à la date du 14: «Nous

avons l'amnistie, donnée par le Président à sept cent cinquante messieurs

fort incommodes; cet acte de popularité pourra coûter cher à celui qui

l'a donné, car ces gens-là reviennent exaspérés, ce qui contraindra à

leur envoyer, un de ces jours, des coups de fusil[205]. Il y a, à travers

toutes les velléités impériales que nous voyons surgir, une question qui

n'est nullement résolue, pour moi du moins: c'est celle de savoir ce que

fera le général Changarnier[206], et quoiqu'il soit tout à fait bien avec

le Président, à l'heure qu'il est, je ne pense pas qu'il lui reste

attaché au moment d'un changement, qui, par là, deviendrait une crise

inévitable.»

[205] Le 12 novembre, M. Barrot, ministre de l'intérieur, annonça

à l'Assemblée nationale de Paris que le Président, usant du droit

que lui conférait le décret du 18 juin 1848, avait ordonné la

mise en liberté du plus grand nombre des insurgés détenus à

Belle-Isle.

[206] Le général Changarnier commandait alors les troupes de

Paris.

_Sagan, 2 décembre 1849._--La longue Thérèse Elssler, maîtresse en titre

depuis plusieurs années du Prince Adalbert de Prusse, va devenir sa

femme, sous le titre de Mme de Fischbach, nom pris de la terre que

possède le vieux Prince Guillaume dans les montagnes de Silésie. C'est là

que feu la Princesse Guillaume est restée en odeur de sainteté; il est un

peu choquant que ce soit précisément ce nom qui passe à une

ex-danseuse[207]. On est de fort mauvaise humeur à Sans-Souci de ce

mariage, mais on y consent, avec la faiblesse habituelle qui y règne.

[207] Le Roi de Prusse ne consentit pas à donner à Th. Elssler ce

nom de Fischbach, et lui accorda le titre de baronne de Barnim.

Il se prépare à Berlin un autre scandale, d'une portée plus sérieuse.

C'est l'acquittement probable de Waldeck, dont le procès tient tous les

esprits en suspens depuis si longtemps[208]. On a eu l'incomparable

niaiserie de choisir, pour présider les assises, un magistrat d'un

caractère très faible, père d'un _héros des barricades_, et qui préside

avec la plus impudente et grossière partialité en faveur de Waldeck. Les

menaces anonymes ne manquent pas aux jurés, qui prononceront sous le coup

de l'intimidation. C'est déplorable, car le résultat peut avoir des

conséquences fort graves.

[208] Waldeck, arrêté et emprisonné depuis le mois de mai comme

complice d'une grande conspiration révolutionnaire, fut acquitté,

après un long procès, le 5 décembre, par des juges qu'on ne

regardait pas à Berlin comme assez impartiaux.

_Sagan, 6 décembre 1849._--L'ovation de ce vilain Waldeck après son

acquittement paraît avoir été assez scandaleuse pour motiver une

intervention militaire. J'ignore encore les détails, que la poste

m'apportera sans doute aujourd'hui. J'ai dans l'idée que nous allons

rentrer dans une phase d'émeutes; je le pense d'autant plus que les

Polonais recommencent leurs promenades, et, chaque fois qu'ils

apparaissent, il y a anguille sous roche, comme on dit vulgairement.

Je viens d'achever la lecture de la vie de Mme de Krüdner; il s'agit

d'une personne tout à part; mais à la longue, c'est une lecture cependant

fatigante, et qui, au total, me laisse la pensée que Mme de Krüdner,

toujours dupe de sa vanité, a été, dans sa jeunesse, galante par vanité;

plus tard, littéraire par vanité; enfin, qu'elle est devenue

missionnaire, toujours par vanité. Mais la vanité a aussi sa bonne foi,

comme elle a, et précisément parce qu'elle a, de prodigieuses crédulités.

Comme mystique, Mme de Krüdner n'a ni l'élévation de sainte Thérèse, ni

la grâce contenue de Mme Guyon; ses lettres spirituelles sont _lourdes_,

et, quand elle veut se perdre dans les nues, on sent que les ailes sont

de plomb. Il faut bien que, dans ses discours et allocutions, elle ait eu

de l'entraînement, car on ne produit pas, sans des dons particuliers, des

résultats qui ont eu leur charlatanisme, mais aussi, en bien des

occasions, leur réalité.

_Sagan, 10 décembre 1849._--La mort de la Reine Adélaïde d'Angleterre,

dont j'ai lu la nouvelle avant-hier dans les gazettes, m'a tristement

émue, en me reportant au bon temps où j'avais l'honneur de la voir et

d'être traitée par elle avec une bonté que je n'oublierai jamais. C'était

une noble femme, qui a porté des positions difficiles à plusieurs égards,

avec une grande et simple dignité.

Il y a un peu d'émotion à Sans-Souci de la concentration des forces

autrichiennes touchant aux frontières saxonnes. Il paraîtrait que le

général Gerlach, favori influent du moment près du Roi de Prusse, a été

expédié à Dresde pour tirer la chose au clair. Si ces troupes ne sont

destinées qu'à purger au besoin la Saxe des _rouges_ qui y sont plus

audacieux encore qu'ailleurs, on regarderait cette intervention comme un

pendant de celle de la Prusse dans le Grand-Duché de Bade, et on ne

dirait rien; mais il y a des habiles qui veulent y voir une menace peu

voilée contre la Diète d'Erfurt[209]. Dans ce cas, il paraîtrait qu'on ne

laisserait pas faire.

[209] Chassés de Francfort, les débris de l'Assemblée nationale

s'étaient rassemblés à Stuttgart, et le parti révolutionnaire,

donnant le signal d'une insurrection ouverte en Allemagne, prit

les armes en Saxe, dans le Palatinat rhénan et dans le

Grand-Duché de Bade, renversant les Gouvernements et restant

partout victorieux, jusqu'au moment où les troupes prussiennes

rétablirent l'ordre. Ce fut alors que la Saxe et le Hanovre

convinrent avec la Prusse d'une nouvelle Constitution et

conclurent l'alliance dite _des trois Rois_, mais l'Autriche,

jalouse de la prépondérance en Allemagne, s'opposa aux vues

prussiennes, et décida la Saxe et le Hanovre à se retirer.

Frédéric-Guillaume IV constitua alors l'_Union_ avec le reste de

ses alliés, et, ouvrit la Diète d'Erfurt où la nouvelle

Constitution fut acceptée. Ce fut alors que l'Autriche, pour

empêcher à tout jamais un semblable projet, engagea les États

allemands à rétablir l'ancienne Confédération germanique, et,

malgré l'opposition de la Prusse, ce plan devait être exécuté.

_Sagan, 12 décembre 1849._--J'ai lu le discours de réception du duc de

Noailles à l'Académie française[210]. Il est écrit en très beau langage,

avec une véritable élévation de style et de pensée, une correction, une

pureté qui reportent aux meilleures époques du goût et de la littérature;

il est noblement senti, aussi prudent que digne; il s'y trouve des

passages particulièrement de mon goût, notamment sur Pascal et sur

Voltaire, avec une habile transition qui le fait revenir vers M. de

Chateaubriand. Cependant, _à mes yeux_, ce discours a un défaut; c'est

de placer son objet beaucoup plus haut qu'il ne le mérite, et lors même

que le talent ne serait pas exagéré, la valeur du caractère l'est

extrêmement. Le duc de Noailles a eu raison de ne pas trop s'arrêter sur

les _Mémoires d'outre-tombe_, car c'est dans ce triste legs que l'aridité

du cœur, l'excès de la vanité, l'âcreté du caractère se révèlent, et que

le talent lui-même est bien souvent perdu dans l'exagération du mauvais

goût, reproché justement aux imitateurs maladroits de cette école. Mais

tous les éloges académiques pèchent par l'excès de la louange. Condamnés

à faire un portrait sans ombre, la vérité du coloris en souffre, et la

véritable physionomie est trop souvent effacée. C'est le tort du genre,

plus que celui du récipiendaire, et on ne peut le lui reprocher. J'ai

commencé hier le sixième volume des _Mémoires d'outre-tombe_. Il contient

l'esquisse de l'histoire de Napoléon, dont, à propos de lui-même, M. de

Chateaubriand grossit ses propres _Mémoires_; le tout écrit à l'effet,

sans grand souci de la vérité. J'ai été singulièrement frappée d'y

trouver un éloge jeté en passant à M. de Caulaincourt (malgré le duc

d'Enghien). Du reste, même malveillance pour le genre humain, même haine

pour M. de Talleyrand.

[210] Le duc de Noailles avait été élu à l'Académie en

remplacement de Chateaubriand. Il allait former dans cette

Assemblée, avec MM. de Broglie et Pasquier, le petit groupe

appelé _le parti des Ducs_.

_Sagan, 14 décembre 1849._--On me mande de Paris que Mme de Lieven se

débarrasse parfois de ses coiffes à la du Deffant pour y substituer des

toques de velours noir avec plumes blanches, qui sont du dernier coquet.

Elle va dans le monde, ne touche pas terre. Elle s'est fait présenter

chez Mme de Circourt, où se réunit la société ultra-catholique. Elle

tâche d'y faire des recrues pour son salon, et essaye avant tout d'y

attirer M. de Montalembert.

A en juger par un article de _l'Ami de la Religion_, notre cher seigneur

d'Orléans[211] a célébré plus d'un triomphe à Notre-Dame; celui de la foi

dont il est animé, celui aussi de l'amitié et du respect dont il est

l'objet. Je m'attends à recevoir une hymne chrétienne de ma bonne Pauline

à ce sujet.

[211] L'abbé Dupanloup venait d'être appelé à l'évêché d'Orléans,

sous le ministère de M. de Falloux, alors Ministre des Cultes et

de l'Instruction publique.

_Sagan, 16 décembre 1849._--On m'écrit de Berlin, en date d'hier: «La

question allemande est plus confuse que jamais; personne n'y voit clair.

Tout ce qui paraît décidé, c'est qu'on fera les élections pour Erfurt,

malgré l'Autriche, dont le langage modéré indique cependant une volonté

assez déterminée de ne pas s'en accommoder. Tirez de tout ceci les

conséquences probables, je ne voudrais en affirmer aucune.»

Je ne cesse de passer dans des soubresauts nerveux tout le temps que je

mets à lire le sixième volume des _Mémoires d'outre-tombe_. M. de

Talleyrand y revient à chaque instant, avec un redoublement de rage, qui,

à la vérité, devient par elle-même un contrepoids à la méchanceté, mais

qui en laisse néanmoins subsister une bonne partie. Là où l'action de M.

de Talleyrand a été réelle, il la passe sous silence; là où elle a été

moindre, il l'invective avec fureur, et tout cela, parce qu'il cherche à

établir que sa brochure de _Buonaparte et les Bourbons_ a fait la

Restauration de 1814. Aussi, quand il est au pied du mur, il lui échappe

un cri de douleur, il dit alors: «Ma pauvre brochure fut écrasée entre

les sales intrigues de la rue Saint-Florentin», et dans ce cri est le

nœud de l'explication de cette furibonde colère. O vanité de la vanité!

J'espère, pour ce _héros de la vanité_, qu'il en a demandé sérieusement

pardon à Dieu, avant de se faire porter sur le rocher de Saint-Malo que

sa vanité encore avait choisi pour dernière demeure; car, à défaut de

pouvoir choisir son berceau, qu'il eût, sans doute, placé dans un nid

d'aigle, il a eu soin de faire de sa tombe un pèlerinage pittoresque!

Mais qui nous dit qu'attaché sur ce rocher, il n'y est pas rongé par le

vautour de la conscience? Je ne veux pas nier que mon pauvre oncle ait

été un grand pécheur, mais j'aimerais mieux sa faible conscience devant

le Jugement éternel, que cette autre conscience pleine d'orgueil, de

malice, de fiel et d'envie, dont la révélation nous permet à tous de

juger et de réprouver.

Salvandy a fait une pointe à Claremont; il en a rapporté de sages

paroles. Il paraît qu'on y est mûri par l'expérience, qu'on y reconnaît

la valeur du droit. _Jeunes_ et _vieux_ se disent prêts à baisser

pavillon devant ce principe et à le servir. Je crains qu'on ne soit pas

encore aussi avancé à Eisenach, car j'ai eu une lettre de Mme de

Chabannes, qui, à son retour d'Eisenach, venait de traverser Bruxelles,

d'y passer deux jours pour y voir la Reine, et qui, revenue enfin à

Versailles, avait retrouvé son mari arrivant de Claremont. Voici ce

qu'elle me mande: «J'ai trouvé, à mon grand regret, dans la Reine des

Belges, un éloignement extrême pour la _fusion_. L'Angleterre désire le

_statu quo_ en France, pour que ce pauvre pays s'enfonce et se noie

complètement dans le bourbier dans lequel il est tombé. De là, toutes les

intrigues possibles de la part de lord Palmerston, pour empêcher le seul

moyen de salut et de régénération. Le Roi Léopold, non pas pour les

questions allemandes, mais pour la question française, est l'écho de

Downing street[212], et la Reine Louise est celui de son mari. On offre à

Mme la Duchesse d'Orléans un leurre, en dirigeant ses idées vers une

toute nouvelle combinaison, celle de porter le Duc de Bordeaux à

abdiquer! ce à quoi, certes, il ne consentira jamais. Vous reconnaîtrez

là la foi punique de la Carthage moderne. Quant à mon mari, il a été

chargé de donner, de la part de Claremont, le mot d'ordre à nos chefs de

file ici, et je sais que les légitimistes ont été informés des

dispositions conciliantes du Roi Louis-Philippe. Mais les partis sont

fractionnés à l'infini; les légitimistes ont perdu leur ancienne

discipline; il y en a qui préféreraient le Comte de Montemolin au Comte

de Paris. Je songe souvent à ce que vous disiez prophétiquement à

Eisenach: c'est que cette fusion si désirable, qui aurait, il y a six

mois, pu avoir de si immenses résultats, a déjà perdu, à l'heure qu'il

est, de sa portée, et que chaque jour de retard en diminue l'importance

et l'utilité; mais comment détruire des préjugés si invétérés, dans

lesquels l'amour-propre est si intéressé et _les petites ambitions

subalternes si actives_.»

[212] Lord Palmerston demeurait en 1849, Downing Street, à

Londres.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 8 / 17 题