_Clermont-en-Argonne, 21 mai 1843._--Je chemine sans accident, mais le

temps est humide et disgracieux, le pays assez maussade; cependant, près

d'ici il est coupé et boisé, et m'explique ces campagnes de l'Argonne

dont je faisais la lecture, à Bade, il y a quelques années. En vérité, si

des voyages dans un joli pays, avec quelqu'un qu'on aime, par un joli

temps et avec des curiosités excitées et satisfaites, sont une charmante

chose, se faire transporter dans une boîte roulante sans intérêt, ni

consolations, est une des plus sottes choses qui se puissent imaginer.

_Metz, 22 mai 1843._--On restaure l'église de Meaux. On la dégage des

maisons qui l'entouraient. Sans l'humidité et le malaise que j'éprouvais,

j'y serais entrée; il y a si longtemps que j'ai envie de voir la chaire

où prêchait Bossuet. J'ai fini le second volume de Walckenaer sur Mme de

Sévigné; je le préfère au premier. L'esprit en est excellent, l'intérêt

soutenu; il y a du nouveau, sur un sujet qui n'en comporte plus guère,

des recherches infinies et habilement mises en lumière. J'y ai mieux

compris le grand procès de Fouquet que nulle autre part.

_Sarrebrück, 23 mai 1843._--Je vais terriblement vite. Me voici par delà

la barrière de France; bientôt le Rhin sera une nouvelle frontière

franchie. Chaque limite de plus que je dépasse m'attriste, et je trouve

qu'un poteau peint en noir et blanc, et un filet d'eau sont de trop.

J'ai lu la première moitié du premier volume de l'ouvrage de M. de

Custine sur la Russie[90]. La préface est trop métaphysique; cependant,

il y a un morceau sur le protestantisme et sur les soi-disant Églises

nationales et politiques, qui est spirituel et frappant; plus loin, un

portrait fidèle du Grand-Duc héréditaire de Russie. J'ai été

particulièrement touchée de deux chapitres ou lettres consacrées à feu

Mme de Custine, mère de l'auteur; on y trouve, en abrégé, la vie

_héroïque_ de cette aimable femme, qui m'aimait, et que j'ai beaucoup

regrettée. Elle aurait pu être ma mère et n'avait plus que des regains de

beauté quand je l'ai connue, mais il lui restait un grand charme, et tout

ce qui attire et retient. On m'a beaucoup dit qu'elle avait été fort

galante. Je crois qu'on disait vrai; elle était restée veuve si jeune,

si belle, si isolée, que cela s'explique et s'excuse. On disait d'elle

qu'elle l'était encore quand je l'ai connue. Cela se peut aussi; mais ses

manières étaient réservées, son langage doux, sa parole modeste, et son

ensemble de la plus parfaite décence. Je l'ai vue mourir sans une

plainte. C'est ce qui m'a laissée indulgente, presque bienveillante pour

M. de Custine, et qui me dispose favorablement pour ses livres, dans

lesquels il y a toujours de l'esprit, quelquefois du talent, et, quand il

s'agit de la Russie, beaucoup de vérité. Je condamne, cependant, cette

vérité livrée au public, quand, par reconnaissance, il aurait dû la

taire; mais voilà où est l'homme de lettres... C'est une race dont je ne

fais pas de cas.

[90] M. de Custine avait réuni les souvenirs de son voyage en

Russie dans un ouvrage en quatre volumes, intitulé: _La Russie en

1839_.

_Mannheim, 24 mai 1843._--J'ai un fonds de malaise qui me fait prendre en

déplaisance tout ce que je fais. Il n'y a que le livre de M. de Custine

qui me convienne. Malgré la recherche affectée du style, de l'esprit mis

partout, même là où il nuit plutôt qu'il ne sert, et un besoin outré de

faire de l'effet par une rédaction brillante, cette lecture amuse et

intéresse. Je ne connais pas assez les lieux et les faits pour contrôler

l'exactitude du récit et des descriptions; cependant, j'en sais assez,

soit par tradition, soit par mes relations avec les Russes, pour trouver

partout de la vraisemblance. Ainsi, tout ce qu'il dit sur les milliers

d'ouvriers sacrifiés au prompt rétablissement du Palais Impérial d'hiver

de Saint-Pétersbourg m'a été raconté à Berlin. L'innombrable vermine,

plaie de Saint-Pétersbourg, notamment celle des punaises, ne m'était pas

non plus inconnue, et, par exemple, voici ce que j'ai entendu dire par le

Prince de Prusse, qui était au mariage de sa nièce[91]: c'est que le

Palais nouvellement rebâti, séché par une chaleur factice excessive,

était tellement infesté de punaises, que la nouvelle mariée en avait été

dévorée dans la première nuit de ses noces, et s'était vue forcée de se

montrer aux fêtes toute couverte de taches rouges. Elle délogea dès le

lendemain; mais on m'a assuré que la plaie des punaises était fort

générale, et que les maisons les mieux tenues n'en étaient pas exemptes.

Cela s'explique par la quantité de feu et le calfeutrage complet des

maisons pendant neuf mois de l'année.

[91] On veut ici parler du mariage du Grand-Duc héritier de

Russie (depuis Alexandre II) avec la fille du Grand-Duc de

Hesse-Darmstadt, mariage célébré à Pétersbourg, le 16 avril 1841.

Voici un message qui m'arrive de la Grande-Duchesse Stéphanie et où on la

reconnaît bien. C'est un billet aimable, et même tendre, mais dans lequel

elle me dit qu'elle sera ici, à dix heures, pour me mener déjeuner chez

elle à onze, après m'avoir fait faire une course en calèche pour profiter

du beau temps. Et elle sait que depuis Metz j'ai respiré le grand air

sans interruption! Enfin, il faut prendre les gens comme ils sont, et,

pour un jour que je suis ici, ne pas me montrer maussade; d'ailleurs, il

fait réellement très beau.

_Mannheim, 25 mai 1843._--La Grande-Duchesse est, en effet, venue me

prendre à dix heures, hier matin. Je l'ai trouvée vieillie et attristée.

Elle a toujours le même entourage: la vieille Walsch, spirituelle et

intempestive, qui paraît le soir; la baronne de Sturmfeder, qui donne bon

air à la maison, la bonne petite Kageneck, le modeste Schreckenstein et

le vieil aumônier. Il y avait aussi à dîner, le prince Charles de Solms,

fils de feu la Reine de Hanovre, et un comte de Herding dont je n'ai rien

à dire. J'ai été assaillie de questions, mais aussi je me suis permis

d'en faire à mon tour. La Princesse Marie, ou plutôt la marquise de

Douglas, voyage en Italie, très éprise de son beau mari, dont elle paraît

fort satisfaite. J'ai eu les détails de la noce, de tous les cadeaux, des

magnificences, du douaire, etc., tout cela a été splendide. Les Douglas

doivent bientôt passer par ici et se rendre en Angleterre et en Écosse.

On croit la Princesse Marie grosse. Lord Douglas l'a menée de Venise à

Goritz, où elle a été très bien reçue par les illustres exilés. Elle a

écrit de là, à sa mère, que le Duc de Bordeaux, beau de visage, aimable

de langage, avait une taille affreuse de lourdeur et qu'il boitait

_beaucoup_; que Mademoiselle, avec un agrément infini, était trop petite

et manquait de distinction. La Grande-Duchesse va bientôt se rendre près

de sa fille, la princesse de Wasa, qui habite le château de Eichorn, à

deux lieues de Brünn, en Moravie. Le Prince Wasa insiste sur le divorce;

la Princesse ne veut pas y consentir; la Grande-Duchesse, qui redoute

avec raison un procès, veut aller décider sa fille à ne pas s'y exposer,

et à venir ici à Mannheim, ce dont, au reste, elle ne se réjouit pas

beaucoup personnellement, redoutant le caractère peu égal et peu facile

de sa fille Louise. Le Prince Wasa se conduit fort grossièrement

vis-à-vis de sa belle-mère; de plus, il est à peu près ruiné. Tout cela

est un grand souci pour la Grande-Duchesse. Elle a rendu le château de

Bade au Grand-Duc, et acheté la maison que celui-ci avait dans la ville.

Elle a le projet de l'agrandir, de l'orner, et d'en faire une jolie

chose.

_Cologne, 26 mai 1843._--Je me suis embarquée ce matin à Mayence (où

j'étais arrivée hier au soir) par un grand soleil, mais aussi par un vent

à tout rompre; bientôt, la grêle et la pluie ont alterné avec la

bourrasque; les vagues du Rhin s'élevaient, avec des airs maritimes tout

à fait déplaisants. La Grande-Duchesse Stéphanie m'avait dit qu'elle

trouvait la réputation des bords du Rhin usurpée, et je suis assez de son

avis. Le fleuve est beau et noblement encaissé; les villages, les

églises, les ruines l'escortent de souvenirs, tout cela est vrai; mais il

y a un défaut de végétation qui imprime une aridité déplaisante au

paysage; cependant, il y a de l'intérêt dans cette navigation, et elle a

assez de poésie, quand on est en disposition de s'y livrer. Le château de

Stolzenfels, vu du bateau, a quelque chose d'élégant, mais sans grandeur;

c'est ce château que le Roi de Prusse vient de faire restaurer et

agrandir, de sorte qu'à son dernier voyage, il y était avec soixante

personnes. On dit que l'intérieur est charmant, et qu'on y jouit d'une

très belle vue. Quant au Rheinstein, que le Prince Frédéric a fait

arranger, c'est une vraie coquille de noix, on n'y monte qu'à cheval, au

lieu qu'à Stolzenfels on arrive en voiture. Les différentes communes

propriétaires des vieux castels ruinés, sur le Rhin, en ont fait don aux

différents Princes de la maison de Prusse. Ainsi, outre Stolzenfels qui

est au Roi, le Rheinstein qui est au Prince Frédéric, on en a donné un au

Prince de Prusse, un autre au prince Charles, la Reine même a eu le sien;

ils sont tous sur la rive _gauche_, et le Roi a ordonné aux nouveaux

propriétaires de les faire restaurer et de les rendre habitables. Le

château de Hornbach (où la _Jeune Allemagne_ a tenu ses assemblées

révolutionnaires, avant l'établissement de la commission de Mayence) qui

est sur la rive _droite_ et dans les États bavarois, vient d'être donné

par le Roi de Bavière au Prince Royal son fils, mais en changeant le nom;

cela se nomme, maintenant, _die Maxburg_.

J'ai avancé, aujourd'hui, dans le second volume de M. de Custine. Il y

raconte les conversations de l'Empereur et de l'Impératrice avec lui,

paroles pleines de grâce et de coquetterie, dictées par le pressentiment

qu'elles seront imprimées. Je me suis demandé, en lisant tout cela, si un

voyageur qui doit l'hospitalité recherchée qu'il reçoit à la crainte de

son jugement d'auteur, à la volonté d'être bien traité dans son ouvrage,

à l'inquiétude d'être représenté partialement, peut-être sévèrement dans

le public, si un tel voyageur, dis-je, est tenu à la même reconnaissance

et à la même discrétion que le voyageur qui serait bien traité, sans

arrière-pensée, et seulement parce qu'il plairait par son individualité.

J'avoue que j'hésite un peu dans mon jugement à cet égard, et que, si

j'estime une délicate discrétion préférable en tout état de cause, je ne

puis, cependant, ne pas trouver quelque excuse pour celui qui se croit

moins étroitement lié par des politesses _intéressées_ qu'il ne le serait

par une bienveillance spontanée. Du reste, les conversations impériales

sont mises en lumière avec un ton suffisamment _laudatif_; l'esprit le

plus libre et le plus critique subit toujours, plus ou moins, l'influence

des gracieusetés couronnées. Néanmoins, cet ouvrage déplaira profondément

en Russie; il y rendra l'accueil fait aux voyageurs assurément plus froid

et plus réservé.

_Iserlohn, 27 mai 1843._--Je suis partie de Cologne ce matin, sans

regretter l'auberge du Rheinsberg. Toutes ces auberges, au bord du Rhin,

sont bien situées; on y trouve des meubles en bois incrustés, et des

canapés recouverts de jolies étoffes, mais le voisinage de l'eau et leur

exposition les rendent très froides; l'absence de cheminée est pénible,

quand le vent et l'humidité pénètrent d'autant plus que ni volets, ni

persiennes, n'en garantissent; au mois de mai, les doubles croisées sont

déjà enlevées, et, en vérité, je les ai regrettées. Le jour qui arrive

sans défense avant quatre heures et qui vient mal à propos vous réveiller

est aussi un inconvénient contre lequel j'ai d'autant plus grogné, que le

bruit des quarante-cinq bateaux à vapeur, les coups de cloche qui les

annoncent, le train des chauffeurs, font un vacarme qui s'étend à peu

près sur les vingt-quatre heures; combinés avec le bruit intérieur que

font, dans les auberges, les allants et venants; c'est à en devenir

malade.

Sans la pluie, je serais allée ce matin à la Cathédrale voir jusqu'à quel

point nos souscriptions (car je suis aussi un souscripteur) ont fait,

depuis trois ans, avancer ce beau monument; mais il faisait si laid et je

me suis sentie si rompue de par le plus exécrable petit lit allemand dans

sa pureté tudesque que je n'ai pas eu le courage de me mouiller par

curiosité, et je suis remontée, d'assez mauvaise humeur, dans ma voiture.

_Cassel, 28 mai 1843._--Il a plu cruellement toute la nuit, il pleut

encore; c'est fort triste et déplaisant. Je vais aujourd'hui jusqu'à

Gœttingen, demain à Brunswick, après-demain à Harbke; je ne serai pas

fâchée de voir Brunswick que je ne connais pas, et Gœttingen, dont les

turbulents étudiants et les professeurs libéraux ont fait si souvent

enrager le Roi de Hanovre.

Je suis toujours plongée dans M. de Custine. Il y a dans le troisième

volume une lettre sur la princesse Troubetzkoï, celle qui a suivi son

mari dans les mines, qui est très belle[92]. Les faits sont assez

frappants, pour n'avoir pas besoin de phrases à effet pour en produire

beaucoup; l'auteur l'a senti, et, en simplifiant son style, il a encore

mieux fait ressortir la dernière phase de ce terrible drame. La scène qui

clôt et consomme cette rare infortune m'a fortement remuée. Je suppose

que c'est pour avoir, dans mon enfance, tant entendu raconter la Sibérie

à mon père, que j'ai une si vive sympathie pour les malheureux qu'on y

enterre vivants.

[92] Le prince Serge Troubetzkoï, alors fort jeune, avait pris

une part active dans la conspiration qui éclata à

Saint-Pétersbourg, en 1825, sur la légitimité de l'Empereur

Nicolas à monter sur le trône de Russie; il était accusé

d'usurper la couronne de son frère Constantin. Condamné à mort

par la Haute Cour de justice, le prince Troubetzkoï vit sa peine

commuée en un exil perpétuel en Sibérie où il fut envoyé, et,

comme forçat, obligé de travailler dans les mines. L'Empereur

Nicolas resta toute sa vie inflexible et ne voulut jamais

pardonner à celui qui avait conspiré contre lui; ce ne fut qu'en

1855 qu'il fut gracié par Alexandre II, à son avènement au trône.

La princesse Troubetzkoï, poussée par un dévouement passionné,

suivit son mari dans cet exil, et son effort parut, à tous les

yeux, d'autant plus héroïque, que les deux époux avaient vécu,

jusque-là, assez froidement ensemble.

_Brunswick, 29 mai 1843._--Toujours de la pluie, avec des alternatives de

grêle, et, par dérision, un pauvre petit rayon de soleil, pâle et

honteux, qui annonce un nouveau grain. Brunswick est une vieille ville,

assez laide, avec de grandes maisons tristes, mais nobles, une vieille

église fort gothique, un hôtel de ville plus gothique encore. C'est un

vrai soulagement après toutes ces petites capitales refaites à neuf, sans

caractère, sans souvenirs, et si mesquines dans leur ornementation

moderne, de retrouver enfin du vieux. J'ai remarqué la magnifique race

des chevaux de poste, des chevaux de paysans, des chevaux de troupes; ce

sont des bêtes superbes, grandes, fortes, vigoureuses; je ne sais si

c'est le pays même qui les produit, ou bien si on les tire du

Mecklembourg.

Quand on a, comme moi, la mémoire toute fraîche de vos récits des

États-Unis d'Amérique[93], et qu'on lit ceux de M. de Custine sur la

Russie, on ne sait lequel des deux pays prendre le plus en grippe,

précisément par leurs inconvénients opposés. Mais, à propos des Russes,

je crois avoir oublié de vous conter un mot qui figurerait très bien dans

les citations de M. de Custine. La dernière fois que je fus,

dernièrement, à Paris, chez ma nièce Mme de Lazareff pour lui faire mes

adieux, elle me dit: «Vous avez, ma tante, un visage impérial, ce matin.»

Je ne comprenais pas, et je le lui dis. «Oh!» reprit-elle, «quand

quelqu'un, à Saint-Pétersbourg, a particulièrement bon visage, nous

disons ainsi.» N'est-ce pas très joli?

[93] Extrait d'une lettre.

_Harbke, 31 mai 1843._--J'ai quitté Brunswick hier matin, mais j'ai mis

beaucoup de temps et fait une grande dépense de cris de terreur pour

arriver jusqu'ici. D'abord, les grandes routes, elles-mêmes, ne sont pas

merveilleuses dans le duché de Brunswick, puis Harbke est au bout d'un

abominable chemin de traverse; les terribles pluies des derniers jours

ont achevé de gâter toutes ces routes, et j'ai vraiment cru que nous y

resterions. En arrivant, j'ai trouvé le pauvre vieux maître de céans[94]

malade, et sa femme fort agitée et soucieuse. Je voulais repartir tout de

suite, pour ne pas être importune dans un semblable moment, mais ni Mme

de Veltheim, ni le malade lui-même n'y ont consenti; je ne partirai donc

que demain, de très grand matin, pour être le soir, s'il plaît à Dieu, à

Berlin.

[94] Le comte de Veltheim (1781-1848).

Ce lieu-ci est fort bien arrangé pour un château allemand; il est assez

vaste et aurait du style, si on n'avait pas modernisé un vieux bâtiment

qu'on aurait dû laisser dans sa première figure. Le jardin est soigné, et

il se lie à des bois d'une grande beauté. La maîtresse de la maison, qui

n'a pas d'enfants, aime les fleurs, les oiseaux, même de bruyants

perroquets. Elle est d'une propreté scrupuleuse, a soixante-deux ans;

grande, mince et pâle, elle est toujours vêtue de mousseline blanche, ses

bonnets de dentelle, ses fichus, tout est noué avec un ruban blanc; elle

a quelque chose d'une apparition! Rien n'est plus noble et plus ancien

que la famille des Veltheim; ils le savent, et n'y sont pas insensibles;

elle est une Bülow. La première femme du comte Veltheim, dont il est

divorcé, est maintenant la comtesse Putbus, mère de la comtesse Lottum et

du jeune Putbus, mort à Carlsruhe. Les Veltheim sont très riches, et il

règne une sorte d'opulence dans cet établissement-ci, où l'utile est,

cependant, très rapproché de l'agréable. La vue manque, car le château

est bâti dans un fond et dominé par des collines boisées. Quand on monte

sur une de ces collines, on aperçoit à l'horizon, fort distinctement, la

chaîne du Harz, et, très nettement, le Brocker où Gœthe a placé les

scènes démoniaques de son _Faust_.

_Magdebourg, 1er juin 1843._--Conçoit-on rien de plus contrariant que ce

qui vient de m'arriver? J'ai manqué le départ du chemin de fer pour

Berlin, où je comptais arriver ce soir; et encore faut-il me trouver très

satisfaite d'être parvenue jusqu'ici, saine et sauve; pour faire treize

lieues (il n'y a que cela de Harbke ici), il m'a fallu rester dix heures

en route! La continuité du déluge de ces derniers jours, des espèces de

trombes d'eau qui ont éclaté sur la contrée, ont tout dévasté et défoncé

au point de grossir les torrents, d'emporter les digues, de bouleverser

le terrain, etc.; rien ne peut donner une idée de mes angoisses!

_Berlin, 2 juin 1843._--Me voici donc, enfin, à ce premier but de mon

long et pénible voyage. J'y arrive, à la lettre, à bout de toutes façons,

avec une robe trouée, un dernier écu dans ma poche, et une fatigue qui

ressemble à une forte courbature. Le chemin de fer de Magdebourg ici est

fort bien organisé, il met huit heures pour parcourir une route d'autant

plus longue qu'elle passe par Dessau et Wittenberg. J'ai fait comme sur

les bateaux à vapeur, et je suis restée dans ma propre voiture, ce qui

m'a paru le plus convenable, n'ayant pas de compagnon mâle, et la

compagnie étant fort mêlée.

_Berlin, 3 juin 1843._--La duchesse d'Albuféra m'écrit que la Princesse

Clémentine, se rendant à Brest afin de s'embarquer pour Lisbonne, a été

admirablement reçue en Bretagne, qu'on a de bonnes nouvelles du Prince de

Joinville, et que le Duc d'Aumale se distingue en Algérie. La duchesse de

Montmorency me mande une étrangeté inouïe. Mme de Dolamieu a vendu, pour

35 000 francs, des lettres autographes _contemporaines_, dans lesquelles

il y en avait de fort désagréables à laisser circuler. Le Roi des

Français avait racheté les siennes 25 000 francs. Vraiment, le temps

actuel a un cachet tout particulier d'effronterie! Le général Fagel a

obligé Mme de Dolamieu à racheter pour 800 francs une lettre du Roi des

Pays-Bas, qu'il lui avait donnée et qu'elle avait vendue avec la

collection.

L'auteur de la tragédie de _Lucrèce_, M. Ponsard, et l'auteur de la

tragédie de _Judith_, Mme Émile de Girardin, dont les succès ont été si

différents, se sont rencontrés chez la duchesse de Gramont. Mme de

Girardin y a étouffé de rage, à un degré, dit-on, qui a été grotesque.

_Berlin, 4 juin 1843._--J'ai vu, hier, la comtesse de Reede. Cette

vieille et très aimable dame, qui me traite toujours comme sa fille, m'a

reçue à bras ouverts, et m'a mise tout de suite au courant du terrain.

Elle est à la tête de la fraction hostile et sévère pour la Princesse

Albert; celle-ci est partie pour la Silésie; sa position ici est

détestable, et quoique le Roi l'ait soutenue, en ce sens qu'il n'a pas

permis à son frère de divorcer, la Princesse ne se trouve pas moins

cruellement déplacée dans le monde et à la Cour.

J'ai été prendre le thé chez la Princesse de Prusse où se trouvait aussi

son mari. Lui est engraissé, mais elle, est d'un changement qui m'a fait

peine, et qui est bien préjudiciable à sa beauté que j'aimais tant. Comme

elle est jeune et forte, j'espère que l'éclat et la fraîcheur lui

reviendront.

_Berlin, 5 juin 1843._--J'ai eu, hier, une laborieuse journée. D'abord,

la messe du dimanche; puis, je suis rentrée pour causer longuement

d'affaires avec M. de Wurmb et M. de Wolff; je suis alors allée chez Mme

de Perponcher, puis chez les Werther, qui vont aujourd'hui même retrouver

leur fils, Ministre de Prusse à Berne; ensuite, chez lady Westmorland,

qui venait de recevoir la nouvelle de la maladie grave d'un de ses fils,

laissé en Angleterre; enfin, chez les Radziwill.

J'ai dîné chez la Princesse de Prusse, où il y avait le Prince et la

Princesse Guillaume, oncle et tante, leur fils, qui revient du Brésil,

les Werther, la comtesse Neale, les Radziwill, le prince Pückler-Muskau,

et Max de Hatzfeldt. Grand et beau dîner, dans le plus joli palais du

monde, mais il faisait un temps orageux qui rendait tout le monde malade.

Je ne connaissais pas le prince Pückler, qui a trouvé moyen de rentrer en

grâce à la Cour[95], jusqu'à un certain point du moins, et voici comment:

le Prince de Prusse, désirant embellir son parc de Babelsberg, près de

Potsdam, a fait écrire, par son jardinier, à celui de Muskau, pour

l'engager à demander un congé de quelques semaines à son maître, et à

venir tracer le jardin de Babelsberg. Sur cela, le Prince de Prusse

reçoit une lettre du prince de Pückler, qui lui dit que le véritable

jardinier de Muskau étant lui-même, il partait à l'instant pour

Babelsberg s'entendre avec le jardinier du Prince. En effet, il arrive à

Babelsberg, se met à faire exactement le métier de jardinier, à tracer

des allées, à dessiner des massifs, etc.; au bout de quelques jours, le

Prince de Prusse le rencontre dans cette occupation, naturellement le

remercie, l'engage à dîner, et le voici, tout simplement, fort en vogue

ici. Il m'a dit qu'il partait aujourd'hui pour Muskau, m'a demandé, quand

je serai à Sagan, de vouloir bien visiter son parc, et m'a offert ses

services pour arranger celui de Sagan.

[95] Le prince Pückler avait, dans ses ouvrages, fait preuve

d'indépendance, d'une grande hardiesse de jugement, qui, alliées

à des idées libérales, paraissaient alors fort excessives à une

Cour aussi rétrograde que celle de Prusse, et l'avaient fait

tenir à l'écart en haut lieu.

M. et Mme Bresson sont venus plus tard me prendre, et m'ont menée à

l'Opéra, où on donnait _Robert le Diable_, dirigé par Meyerbeer lui-même;

c'était bien exécuté, mais la chaleur était affreuse. Beaucoup de

personnes sont venues dans notre loge, et entre autres, Maurice

Esterhazy, qui me paraît un peu battu de l'oiseau.

_Berlin, 6 juin 1843._--J'ai eu la visite de Humboldt, qui dit que, d'ici

à deux ans, il y aura une représentation nationale siégeant à Berlin,

d'abord consultative, et peu après délibérative.

Je suis frappée du mouvement de Berlin, depuis que les chemins de fer y

aboutissent dans toutes les directions. La population s'est augmentée de

cinquante mille âmes. Le développement de l'industrie et du luxe est

sensible.

Voici une petite anecdote qui est curieuse. A la mort de Mgr le Duc

d'Orléans, l'Impératrice de Russie et le Prince de Prusse qui se

trouvaient à Pétersbourg, cherchèrent à décider l'Empereur de saisir

cette occasion pour écrire directement au Roi Louis-Philippe. Il s'y

refusa, mais il dit à l'Impératrice qu'il l'autorisait à écrire à la

Duchesse d'Orléans. Les deux Princesses s'étant connues autrefois en

Allemagne, et en étant au tutoiement, l'Impératrice écrivit en allemand,

et employa le tutoiement; elle reçut une réponse en français, assez

froide, et sans tutoiement. L'Impératrice en a été très blessée, et s'en

est plainte, ici, à sa tante, la Princesse Guillaume de Prusse, sœur de

la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg. L'Impératrice prétend

qu'il est très malhonnête de répondre dans une autre langue que celle

dans laquelle on vous écrit, et que si la Duchesse d'Orléans croit ne

devoir se servir que de la langue du pays de ses enfants, elle,

l'Impératrice, en ferait autant, et, à l'occasion, ne lui écrirait qu'en

russe.

J'ai vu M. Bresson, qui m'a dit que dernièrement, à un cercle, à

Saint-Pétersbourg, l'Empereur s'était adressé au Chargé d'affaires de

France, en lui demandant: «Quand donc M. de Barante revient-il?»

J'ai dîné chez les Wolff, avec le comte Alvensleben, Ministre des

finances, M. d'Olfers, directeur du Musée, le Conseiller d'État Huden et

M. Barry, qui, après Schœnlein, est le premier médecin de Berlin. Je

suis allée ensuite chez lady Westmorland, que j'ai trouvée extrêmement

vieillie et changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle m'a dit

que lord Jersey était inconsolable du mariage de Sarah avec Nicolas

Esterhazy, qui, cependant, est heureux jusqu'à présent. Le vieux lord

Westmorland a fait le testament le plus dur possible pour son fils, et

lady Georgiana Fane, bien loin, comme on l'avait dit, de se montrer

bienveillante pour son frère, a exigé l'exécution prompte et tellement

rigoureuse du testament, que les Westmorland seraient fort embarrassés,

sans leur poste de Berlin. En quittant lady Westmorland, j'ai été chez la

comtesse Pauline Neale, une de mes plus anciennes connaissances en ce

monde; je l'ai trouvée seule, et nous sommes restées longtemps à causer

de notre jeunesse.

_Berlin, 9 juin 1843._--J'ai dîné, hier, chez la Princesse de Prusse.

Vraiment, c'est une personne bien intéressante; la suite qu'elle met dans

sa bonté pour moi et sa confiance toujours croissante m'attachent de plus

en plus à sa personne et à sa destinée. Sa santé m'inquiète, et je crains

qu'elle n'ait raison de la juger sérieusement compromise. Il y avait

beaucoup de monde à son dîner. La Princesse Charles, sa sœur, mes deux

neveux Biron, le Prince de Würtemberg, le plus jeune des frères de la

Grande-Duchesse Hélène; ce dernier m'a dit que le Grand-Duc Michel allait

arriver à Marienbad, et que de là il irait en Angleterre. Le Roi de

Hanovre, tombé malade en route pour se rendre en Angleterre, n'a pu

arriver à Londres pour le baptême. On le dit en très mauvais état, et

frappé de l'idée, très probable du reste, qu'il va mourir, ce qui le

préoccupe surtout parce qu'il lui a été prédit qu'il mourrait l'année où

son fils se marierait.

_Berlin, 11 juin 1843._--J'ai été hier à Charlottenbourg, visiter le

mausolée du feu Roi, à côté de celui de la feue Reine. On a agrandi la

chapelle, mais le tout a perdu de son effet, et je n'ai pas été

satisfaite, quoique l'autel, en marbre noir et blanc, soit une des plus

jolies choses que j'aie jamais vues. Tous les murs sont couverts de

passages de la Bible que le Roi actuel a choisis lui-même, et qui sont

écrits en lettres d'or sur des bandes bleu de ciel; c'est un peu

mauresque. En tout, l'ensemble n'a rien de chrétien. Décidément, le

protestantisme est sec dans son architecture, dans ses formes

extérieures, dans l'ensemble de son culte, comme dans le fond de ses

changeantes doctrines.

_Berlin, 14 juin 1843._--Hier, après avoir dîné auprès du fauteuil de la

comtesse de Reede, sa fille, Mme de Perponcher, m'a fait faire le tour

des grands appartements du Château, pour me montrer le _Rittersaal_, que

le Roi vient de faire restaurer. Quelques portraits curieux, et quelques

meubles du temps du Grand-Électeur, donnent un certain intérêt à ces

appartements, qui, à tout prendre, sont médiocres. Nous avons quitté la

Comtesse pour aller à la Comédie Allemande, où on a très bien représenté

_Mademoiselle de Belle-Isle_[96], car les traductions de la scène

française encombrent tous les théâtres.

[96] Cette pièce d'Alexandre Dumas père était alors jouée au

Théâtre Royal de Berlin (Schauspielhaus), d'après la traduction

allemande de L. Osten.

Il vient de paraître un roman historique, qui fait fureur ici, _Der Mohr_

(_le Nègre_)[97] et s'étend sur le règne de Gustave III. L'auteur, qui a

passé beaucoup d'années en Suède, a eu connaissance des archives du

Royaume, et les pièces qu'il cite sont authentiques. On dit ici qu'il a

vraiment existé un nègre à la Cour de la Reine Ulrique, et que la plupart

des caractères et des faits de ce roman sont vrais. Je le lis avec

intérêt. Ayant connu dans mon enfance le baron d'Arnfelt (c'est lui qui

m'a appris à lire), je m'intéresse tout particulièrement à ce qui se

rapporte à lui. M. de Talleyrand m'a aussi beaucoup parlé de Gustave III,

qu'il a beaucoup vu, lors de son second voyage à Paris, lorsqu'il

revenait de Rome. Le Roi de Suède s'était alors si bien mis dans l'esprit

du Pape qu'il se croyait sûr de pouvoir obtenir facilement un chapeau de

cardinal pour un de ses amis. Il proposa à M. de Talleyrand de le

demander pour lui, mais celui-ci déclina une faveur que la réputation

équivoque de Gustave III aurait entachée d'un mauvais vernis[98]. A la

même époque, la Princesse de Carignan[99], grand'mère du Roi de Sardaigne

actuel, fort éprise de M. de Talleyrand (alors abbé de Périgord et pas

encore évêque d'Autun), se croyait, elle aussi, assez de crédit à Rome

pour y obtenir les dispenses nécessaires pour que mon oncle, rendu à

l'état laïque, pût l'épouser. Il m'a souvent raconté, comme une des

particularités singulières de sa vie, avoir été ainsi, et à la même

époque, l'objet de deux projets contradictoires, dépendant tous les deux,

dans leur exécution, de la Cour de Rome. Il m'a dit aussi que Gustave III

était fort spirituel et fort aimable.

[97] Ce roman _Der Mohr oder das Haus Holstein-Gattorp in

Schweden_, paru sans nom d'auteur, met en scène un nègre du nom

de Badin, qui aurait été réellement amené d'Afrique en Suède,

pendant son enfance en 1751.

[98] Guillaume III, qui avait été à Rome en 1771, comme Prince

Royal, y retourna après son avènement au trône en 1783. Pie VI

occupait alors la chaire de saint Pierre et reçut le Roi avec la

plus grande bonté. Au mois de juin 1784, Gustave III arrivait à

Paris pour y revoir la Reine Marie-Antoinette à laquelle il était

très attaché.

[99] La Princesse de Carignan, grand'mère du Roi Charles-Albert,

était une Princesse Joséphine de Lorraine, sœur de cette

charmante Princesse Charlotte, abbesse de Remiremont, pour

laquelle M. de Talleyrand éprouva une affection toute dévouée.

_Berlin, 15 juin 1843._--M. de Valençay est arrivé ici avant-hier. Nous

avons dîné hier chez les Radziwill avec M. Bresson, qui m'a appris le

mariage du Prince de Joinville: il épouse une Princesse du Brésil, qui

est jolie, aimable, et qui a quatre millions de francs en dot.

Nous avons fini la soirée chez la Princesse de Prusse, qui était seule

avec son mari. J'ai le regret de penser que cette aimable Princesse ne

sera plus ici à mon retour, le 23; elle part pour Weimar le 20, et doit

passer l'été près de sa mère. Je suis tourmentée de sa santé, de l'état

de son moral qui est fort abattu.

_Berlin, 16 juin 1843._--Hier, je suis allée avec la comtesse Neale, par

le chemin de fer de Potsdam, dîner à Glienicke, chez la Princesse Charles

de Prusse; le temps était assez froid, mais sec et clair. Le Prince

Adalbert de Prusse, celui qui revient du Brésil, était de ce dîner. Il

m'a parlé de la Princesse de Joinville, qu'il a vue à Rio-de-Janeiro,

comme étant très jolie, très aimable; j'en suis charmée pour notre jeune

Prince.

J'ai vu, le soir, Mme de Chreptowitz, née Nesselrode, qui vient de

Saint-Pétersbourg et se rend à Naples, où son mari est nommé Chargé

d'affaires. Elle dit qu'on lit M. de Custine avec fureur à

Saint-Pétersbourg, et _fureur_ est le mot, car ce livre excite, chez les

Russes, une colère affreuse. Ils prétendent qu'il est rempli de

faussetés. L'Empereur le lit avec attention, en parle avec dédain, et en

est outré au fond. Qui est fort amusante à ce sujet, c'est Mme de

Meyendorff, femme du Ministre de Russie à Berlin, qui dit tout haut que

ce livre est aussi vrai qu'amusant et qu'elle espère qu'il corrigera les

Russes de leur présomption.

M. de Liebermann, Ministre de Prusse à Pétersbourg, qui est aussi ici, se

rendant à Carlsbad, me disait hier qu'il succombait moralement et

physiquement à Pétersbourg, et qu'il serait mort, s'il n'avait pas obtenu

un congé. Le fait est qu'il a très mauvais visage, à travers sa

bouffissure, et qu'il me semble excédé de la Russie.

Le Roi de Danemark a annoncé sa visite au Roi de Prusse, dans l'île de

Rügen.

_Sagan, 17 juin 1843._--Je suis arrivée ici ce matin. J'y demeure dans

une jolie maison, en face du château, où l'intendant général de mon père

demeurait autrefois. J'y ai trouvé une estafette venue de Muskau, pour me

demander de m'y rencontrer avec le Prince de Prusse; je retournerai donc

à Berlin par Muskau, et j'y passerai un jour.

J'ai visité en voiture, avec M. de Wolff, une partie de mes nouvelles

acquisitions, entre autres une forêt, où des cerfs et des chevreuils ont

entouré ma voiture, ce qui m'a charmée.

_Sagan, 19 juin 1843._--Hier, dimanche, j'ai été à la grand'messe dans la

très jolie église de la ville, messe en musique, et qui n'a vraiment pas

été trop mal exécutée. J'ai été ensuite au château, pour examiner des

livres et différents objets de peu de valeur, du reste, que j'ai achetés

avec le reste de l'alleu. Tout cela compose des rapports fort singuliers

avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, et un mélange de _tien_ et de

_mien_ fort désagréable, que j'ai hâte de voir finir.

Ce matin, j'ai été à la petite église où ma sœur est enterrée; j'y ai

fait dire une messe pour elle. J'ai expliqué, à un architecte, les

restaurations que je désirais faire à cette église. En sortant de là,

j'ai été visiter des écoles, des salles d'asile, des fabriques. J'ai

ensuite donné à dîner aux officiers du parc d'artillerie en garnison ici,

au Préfet et à différentes autres personnes de la ville.

_Muskau, 20 juin 1843._--J'aurais beaucoup à conter de céans. Je vois

tout d'abord que ce n'est pas un lieu comme un autre. Je suis partie de

Sagan ce matin vers neuf heures, et arrivée ici à une heure. Le chemin

n'est pas mauvais, mais, aux environs de Muskau, on tombe dans une mer de

sable, qui ralentit le pas jusqu'à l'engourdissement. Aussi est-on

doublement surpris de traverser ensuite le parc le plus frais, le plus

vert, le plus fleuri, le plus soigné qu'on puisse imaginer. C'est

l'Angleterre avec toutes ses recherches de soins et d'élégances à

l'extérieur et au dedans du château. Une rampe très noble, bordée de

beaux orangers, conduit à la cour du château, qui serait moderne sans des

tours terminées par des clochers, qui lui donnent l'imposant dont

manquent les habitations modernes. J'ai trouvé, au bas du perron, le

prince Pückler, entouré de chasseurs, de laquais, d'Arabes, de nègres, de

toute une troupe bariolée fort étrange. Il m'a tout de suite menée dans

mon appartement, qui est d'une recherche extrême, un salon comblé de

fleurs, une chambre à coucher toute drapée en mousseline blanche, un

cabinet de toilette dans une tour; il n'y a pas jusqu'à mes gens qui ne

disent n'avoir jamais été si bien logés. Le Prince de Prusse, retenu à

Berlin par des affaires, n'arrivera que demain ici. La princesse

Carolath, belle-fille du prince Pückler, est venue me faire les excuses

de sa mère, la princesse Pückler, qui, un peu souffrante, n'était point

encore habillée, mais qui est arrivée peu après; elle est extrêmement

aimable, extrêmement grande dame, et cause de tout on ne saurait mieux.

Dans le nombre des habitants singuliers de ce château, il y a un petit

nain[100], petit, petit, petit, tout au plus grand comme un enfant de

quatre ans, proportionné parfaitement, vêtu en Polonais, âgé de dix-neuf

ans, arrangé, bichonné, attifé. Il a l'air heureux, et me fait cependant

la plus triste impression.

[100] Le fameux Billy, comme les amis du Prince l'appelaient.

_Muskau, 21 juin 1843._--La fin de la journée d'hier a été fort gâtée par

un temps froid, aigre, venteux, qui tout à coup, après trois jours de

chaleur, est venu attrister le paysage et glacer les pauvres corps

humains. Après le dîner, j'ai vu le reste de la maison. Tout y est

élégant, sans que les proportions intérieures soient très vastes; les

fleurs, fort artistement employées à l'ornementation intérieure, donnent

une grâce particulière à l'appartement. Le cabinet de travail de la

Princesse ressemble, tout à la fois, à une serre et à une volière. Ce qui

m'a le plus frappée, c'est un portrait du Prince fixé au bureau de la

Princesse, autour duquel des branches de laurier se penchent avec art;

elles appartiennent à deux lauriers en pots, placés des deux côtés du

bureau; un petit vase de _ne m'oubliez pas_ est posé entre ce portrait et

l'écritoire. Ceci n'est qu'un des mille et un détails de cette union

brisée, reprise, singulière, qui ne ressemble à rien, car, si on

rencontre souvent, dans le monde, des gens séparés sans être divorcés, il

est bien plus rare de rencontrer des gens divorcés qui ne sont pas

séparés[101].

[101] La princesse Pückler, divorcée en 1817 du comte Charles de

Pappenheim, se remaria la même année avec le prince Hermann

Pückler. Ils divorcèrent en 1826, parce que le prince Pückler, à

peu près ruiné par son luxe insensé, voulait épouser une riche

Anglaise, miss Harriet Hamlet. Ce projet échoua, et le Prince et

sa femme, quoique divorcés par la loi, habitèrent de nouveau,

très heureux, sous le même toit, sans qu'un second acte de

mariage ait eu lieu.

Malgré le froid désagréable et le vent aigre qui aurait exigé du feu,

nous sommes montés en voiture découverte pour faire le tour du parc. Le

prince Pückler m'a menée en phaéton, désirant être le cicerone de cette

création extraordinaire. En Angleterre, ce serait bien; ici, c'est

merveilleux. Il a créé non seulement un parc, mais encore un pays. Des

plaines sablonneuses, des monticules blanchâtres et poudreux se sont

changés en collines verdoyantes, en pelouses vertes et fraîches; des

arbres superbes surgissent de toutes parts, des massifs de fleurs

encadrent le château; une jolie rivière vivifie le tout; la ville de

Muskau donne de l'intérêt au paysage, qui est varié, riche et plein de

grâce. Eh bien! pendant tout le temps de cette promenade, qui a duré deux

heures, le prince Pückler ne m'a parlé que de son intention de vendre

cette belle création. Il voudrait que le Prince de Prusse en devînt

l'acquéreur. Il prétend qu'ayant achevé son œuvre, il ne s'y intéresse

plus; que, né peintre et ayant achevé son tableau, il veut en commencer

un autre dans un meilleur climat; il tourne ses yeux, dit-il, vers le

midi de l'Allemagne, vers la Forêt Noire et les confins de la Suisse. La

Princesse est désolée de ce projet, elle ne s'en cache pas; je le

conçois: elle vit ici depuis vingt-cinq ans et y a créé tout l'intérieur.

De plus, elle a découvert, ici même, une source minérale qui lui a donné

l'idée d'un établissement complet de bains, ce qu'elle a fait exécuter,

et qui fait, dans le parc, une charmante fabrique.

Pour en revenir au prince Pückler, je le trouve différent de ce que je

croyais: il parle peu, d'un son de voix assez bas, et, soit qu'il me

sente peu disposée à la malice et à la malveillance, soit qu'il réserve

la sienne pour ses écrits, sa conversation n'en a pas été empreinte. Il

me donne plutôt l'idée d'un homme blasé, fatigué, ennuyé, que d'un homme

méchant.

_Muskau, 22 juin 1843._--Je voulais partir ce matin, mais le Prince de

Prusse m'a dit de si bonne grâce qu'il ne me permettait pas de quitter

Muskau avant lui, qu'il y aurait eu manque de savoir-vivre à ne pas

obéir, d'autant plus que la princesse Pückler semblait attacher beaucoup

de prix à ce que je restasse.

On peut, ici, rester paresseusement dans sa chambre jusqu'à midi, ce qui

rentre fort dans mes habitudes. Quand je suis descendue, hier, au salon,

le Prince de Prusse, arrivé dès neuf heures du matin, rentrait déjà d'une

promenade. On a déjeuné, puis la Princesse a montré beaucoup de

curiosités rapportées par son mari, des coffres, des cadres, des modèles

du Saint-Sépulcre, des chapelets, des croix en nacre de perle,

parfaitement travaillées en Palestine, des peintures arabes, des armes,

des instruments de tous genres; dans la bibliothèque, on nous a montré un

manuscrit sur vélin, avec des vignettes peintes, de la _Chronique_ de

Froissard. Il y a de tout dans cette curieuse demeure où les contrastes

abondent. Dans l'après-midi, les hommes ont repris leurs grandes courses,

et les dames se sont promenées dans les jardins qui méritent bien la

peine d'être vus en détail, tant le soin y est merveilleux, sans que la

recherche des détails nuise à l'effet grandiose de l'ensemble. Plus tard,

on est monté en calèche, et, arrivé à une grande pelouse couverte de

monde, on s'est arrêté à voir parader, caracoler, galoper les chevaux

arabes et égyptiens du prince Pückler, montés par ses gens vêtus en

costume oriental. C'était animé, gracieux et joli. Le thé était servi

dans un des pavillons de l'établissement de bains.

_Berlin, 24 juin 1843._--J'ai trouvé, en arrivant, des lettres qui

changent encore mon itinéraire. Ma sœur Acerenza est malade; son médecin

insiste tellement pour Carlsbad qu'elle s'y rend avec mon autre sœur le

1er juillet. Ceci me décide à aller à Carlsbad, en partant d'ici; j'y

mènerai mon fils auquel les eaux sont ordonnées.

Un mot encore sur la fin de mon séjour dans le féerique Muskau. Le jeudi

22, après le déjeuner, tout le monde est monté voir l'appartement du

prince Pückler. Il se compose de quatre à cinq pièces, toutes remplies de

tableaux, de sculptures, de gravures, de livres, de manuscrits, de

curiosités païennes, chrétiennes, asiatiques, barbaresques, égyptiennes;

le joli pied moulé de feu son Abyssinienne[102] est sur son bureau à côté

du portrait de sa femme; un modèle du Saint-Sépulcre fait pendant à un

crocodile empaillé; le portrait de Frédéric le Grand fait pendant à celui

de Napoléon; la gravure de M. de Talleyrand est à côté de celle de Pie

VII. Il y a des inscriptions, sur toutes les portes, dans le style de

Jean-Paul. Au milieu de tout ce salmigondis, il y a, évidemment, de

certaines intentions, avec le cachet du maître de l'appartement. Enfin,

cela a de l'intérêt de plus d'un genre. Après cette inspection, on a été

goûter dans un château de chasse, situé au milieu des plus belles forêts.

Le Prince de Prusse a tiré et tué un cerf. On est rentré à la nuit. On a

soupé, puis, aux flambeaux, le Prince de Prusse a assisté à une parade de

la landwehr, suivie d'une promenade à pied dans le parc tout éclairé par

des feux de Bengale, si habilement placés derrière les arbres et les

massifs de fleurs, que les feux ne se jugeaient que par l'effet de

repoussoir qu'ils produisaient. C'était vraiment magique; je n'avais

jamais rien vu de semblable. Le Prince de Prusse a quitté Muskau cette

nuit-là même à deux heures, et moi j'en suis partie hier matin.

[102] Cette Abyssinienne se nommait Machbouba, le prince Pückler

l'avait ramenée de ses voyages. Elle ne put supporter le climat

du Nord, et mourut à Muskau, après avoir, à Vienne, embrassé la

religion catholique, sous l'influence de la princesse Metternich,

qui avait pour Machbouba un vif intérêt.

_Berlin, 25 juin 1843._--Hier, je suis allée à une soirée chez les

Radziwill, où j'ai rencontré Humboldt, arrivant de l'île de Rügen, dont

il dit des merveilles, ainsi que de l'établissement du prince Putbus, qui

a pu y recevoir les deux Rois, de Prusse et de Danemark, sans que ni lui,

ni sa femme, aient été obligés de se déranger de leurs habitudes[103]. Il

paraît que le roi de Danemark est fort occupé de ce qui adviendra de son

royaume après sa mort. Son fils est si fou et si méchant qu'il est

presque impossible qu'il puisse régner; d'ailleurs, il maltraite sa femme

horriblement, au lieu de lui faire des enfants. On dit donc que le

Danemark se divisera; que les îles et le Jutland reviendront à un Prince

de Hesse-Cassel, mais que des prétentions fort diverses s'élèveront sur

le Holstein et le Schleswig, que la Russie élèvera les siennes, et, comme

ce que l'on redoute le plus en Allemagne, c'est de voir la Russie y

prendre pied, il paraîtrait que les deux Rois ont cherché à éviter cette

invasion, et que l'on va travailler à fondre toutes les prétentions par

le mariage d'un Prince de Holstein-Glücksbourg avec une des

Grandes-Duchesses de Russie.

[103] Le 17 juin 1843, le Roi de Danemark, Christian VIII, avait

débarqué à Putbus où l'attendait le Roi de Prusse.

_Berlin, 26 juin 1843._--J'ai dîné, hier, avec M. de Valençay, chez le

Ministre de Russie, où j'ai vu, en grand détail, mon ancienne

maison[104], qui est beaucoup embellie, mais le fond en était bien beau,

et si je l'avais encore maintenant, rien ne me la ferait vendre.

[104] La maison Courlande, située à Berlin _Unter den Linden_,

numéro 7, faisait partie de la part de fortune que la duchesse de

Talleyrand avait reçue à la mort de son père. La Duchesse vendit

cette maison par l'entremise de son architecte en 1839, pour le

prix de 95 000 thalers. L'Empereur Nicolas en fut l'acquéreur

direct et sa qualité de propriétaire de cet immeuble lui valut le

titre de _Bourgeois honoraire de Berlin_. On y réserva des

appartements pour l'Empereur et sa famille, et on y installa la

légation de Russie qui y est encore.

_Berlin, 29 juin 1843._--Le chemin de fer nous a conduits, hier, M. de

Valençay et moi, à Potsdam, où l'équipage du Roi nous a menés à

Sans-Souci. Le Roi est arrivé pour dîner, après un Conseil qui avait duré

cinq heures, et qui avait eu pour objet les difficultés qui se

développent de plus en plus dans les États des provinces rhénanes. Il

paraît que le Roi n'avait pas été d'accord avec les Ministres sur la

marche à adopter; en tout cas, il fallait qu'il fût préoccupé, car il

n'était pas du tout dans son état naturel. Le dîner, où il y avait, outre

M. de Valençay et moi, les Ministres, le service, un vieux Pourtalès de

Neuchâtel, M. de Humboldt et M. Rœnne, s'est passé très languissamment.

Le Roi est engraissé, ce qui était inutile; il est vieilli, trop haut en

couleur; je ne lui trouve pas l'air de santé que je lui voudrais. Après

le dîner, tous les convives sont retournés à Berlin, excepté mon fils,

Humboldt et moi, qui avons été gardés pour la promenade. On m'a menée me

reposer dans un appartement que le Roi vient de faire arranger, et qui a

un air _roman_ comme s'il datait de Frédéric II. Cet appartement a ceci

de singulier, qu'en 1807, le Roi étant enfant, à Memel, a rêvé une nuit

une chambre ainsi faite, et s'en souvenant encore, il l'a fait exécuter.

La boiserie est peinte en vert très clair; toutes les moulures, qui sont

dans le goût de Louis XV, sont argentées, ainsi que les cadres des glaces

et des tableaux aussi; le bureau, les rideaux sont rouges; la commode et

le chiffonnier sont en bois de rose incrusté et couverts, ainsi que la

cheminée en marbre noir, de très belles porcelaines de Saxe. A sept

heures, j'ai accompagné la Reine en calèche, tandis que le Roi montait en

phaéton, avec son Ministre favori, le comte Stolberg, qui est un homme

fort agréable. Mon fils était dans une troisième voiture, avec Humboldt.

Le Roi ouvrait la marche, et nous a fait suivre de fort belles routes

percées dans une forêt qu'il a ajoutée au grand parc de Potsdam. Il a

bien voulu ensuite nous ramener au chemin de fer. Le dernier convoi nous

a ramenés à Berlin, où je tenais à faire acte de présence chez Mme de

Savigny, qui avait arrangé une soirée musicale pour nous. C'était fort

joli: ses nièces, son fils, deux autres messieurs ont parfaitement

chanté, et un M. Passini a joué du violon, mieux, cent fois mieux que je

n'avais jamais entendu jouer de cet instrument. Je le mets bien au-dessus

de Paganini et de Bériot.

_Berlin, 1er juillet 1843._--Il faudrait bien que ce nouveau mois qui

commence nous donnât enfin l'été, mais il ne semble pas s'y préparer; il

fait froid, humide, abominable. Malgré cela, j'ai été hier avec les

Radziwill, mon fils et M. d'Olfers, voir les fresques qu'on exécute au

Musée, sous la direction de Cornelius. C'est très beau de composition, de

dessin, de pensée. J'ai été aussi au _Kunstverein_, voir le portrait de

Tieck par Styler, qui est le peintre de portraits en renom en Allemagne,

en ce moment et à juste titre, ce me semble.

_Berlin, 3 juillet._--Hier, nous avons été à Potsdam à une fête

militaire, pour laquelle l'Empereur de Russie avait envoyé une

députation, ce qui y avait fait inviter tous les Russes qui se trouvent

ici. Toute la famille Royale et plusieurs grands seigneurs du pays y

étaient. La Princesse Albert, revenue de Silésie, s'y trouvait, vieillie,

changée, et, à mon gré, tout simplement très laide; elle n'avait point

l'air embarrassée. Le dîner a eu lieu dans la grande galerie, après qu'on

avait été voir dîner en plein air les troupes, qui ont été constamment

arrosées par une petite pluie très désagréable, qui gâtait

singulièrement le coup d'œil. Après le dîner, le spectacle, puis le

souper, puis le chemin de fer.

_Kœnigsbrück, 6 juillet 1843._--Je suis arrivée hier ici chez mes

nièces; le château est à peu près plein, mais seulement de parenté: le

comte et la comtesse de Hohenthal, Mme de Lazareff et ses trois enfants,

Fanny Biron, ses deux jeunes frères Pierre et Calixte, les deux filles et

le petit garçon du pauvre comte Maltzan, cousins germains de mes nièces,

puis toutes sortes de gouvernantes, etc.; tout le monde paraît de bonne

humeur et on m'a fort bien reçue.

_Carlsbad, 11 juillet 1843._--Dans la journée du 7, nous avons eu à

Kœnigsbrück un terrible orage; grêle, trombe d'eau, inondation; un

enfant du village a été noyé; tout le monde est accablé. Mon pauvre neveu

Hohenthal y a perdu foins et récoltes. Je suis partie le 8 de bonne heure

pour aller dîner à Pillnitz, où Leurs Majestés m'ont reçue avec bonté et

grâce. Le 9, de grand matin, j'ai entendu la messe à Dresde, j'ai déjeuné

et suis partie pour Téplitz. Hier, j'en suis sortie par un temps orageux;

les chevaux se sont effrayés, emportés, et si, en se jetant sur un des

côtés de la route, ils ne s'étaient pas embourbés dans une terre grasse

et fraîchement remuée, nous étions perdus. Le moment n'a pas été

agréable, car le danger était réel. Enfin, comme il est passé, il faut en

rendre grâces à Dieu et n'y plus songer.

J'ai trouvé ici mes sœurs fort bonnes et fort tendres pour moi, mais la

seconde est jaune, changée, infiltrée.

_Carlsbad, 13 juillet 1843._--J'ai reçu, hier, quelques visites, d'abord

celle du prince Paul Esterhazy, avec lequel j'ai repassé bien des

souvenirs; puis l'Ambassadeur Pahlen, qui est tout aussi ignorant de son

avenir que Barante l'est du sien. Plus tard, j'ai été dîner avec mon fils

chez le prince Paul Esterhazy, où se trouvaient la princesse Gabrielle

Auersberg, dame des pensées de l'Empereur Alexandre pendant le congrès de

Vienne, la princesse Vériand de Windisch-Graetz, une des jolies femmes de

la même époque, et sa fille, puis l'Ambassadeur Pahlen, M. de Liebermann

et le comte Woronzoff-Daschkoff. Après le dîner, j'ai fait quelques

visites et pris le thé chez mes sœurs, où plusieurs personnes sont

venues, entre autres, le comte de Brandebourg, fils du gros Guillaume et

de la comtesse Doenhoff. Nous nous étions connus jadis à Berlin, et nous

avons été bien aises de nous revoir.

_Carlsbad, 15 juillet 1843._--Je passe presque toutes mes journées avec

mes sœurs; puis ici on vit dans la rue, on y flâne, on y dépense son

argent dans les boutiques qu'on longe sans cesse. J'avais été invitée

hier à un thé chez cette comtesse Strogonoff, avec laquelle j'ai dîné à

Londres chez Mme de Lieven; j'y ai été pour une demi-heure; c'était un

salon de Saint-Pétersbourg, dans lequel je me suis trouvée perdue. J'y ai

vu le maréchal Paskewitch, qu'on nomme, je crois, prince de Varsovie; il

a l'air assez peu aimable et nullement distingué.

_Breslau, 24 juillet 1843._--J'arrive et je repars, je voudrais arriver

pour dîner chez mon neveu Biron à Polnisch-Wartenberg, et je n'ai pas de

temps à perdre. La route de Dresde ici n'a rien de remarquable, et

Breslau est une vieille ville plus sérieuse que frappante.

_Polnisch-Wartenberg, 26 juillet._--J'ai trouvé ici, avant-hier, un vrai

congrès de famille, et une invitation pressante à aller dîner le

lendemain chez les Radziwill. J'ai donc été hier matin, avec mon neveu, à

Antonin, château de chasse des Radziwill dans le grand-duché de Posen. Le

temps était hideux, et les rondins des routes polonaises fort rudes. Six

chevaux, attelés à une voiture légère, nous ont menés à travers de

sombres forêts, dans des sables profonds, rendus inégaux par les racines

apparentes et secouantes des arbres. Le grand-duché de Posen, qui

commence à deux lieues d'ici, a, en tout, un triste aspect; la

population, les habitations, la culture, tout y est appauvri. J'ai été

reçue avec beaucoup d'amitié chez les bons Radziwill qui habitent un

singulier castel, plus original que confortable. C'est près de ce château

que leurs parents sont enterrés. On m'a menée au caveau de famille, prier

près du tombeau de feu leur mère, la Princesse Louise de Prusse, ma

marraine, et plus que cela vraiment, une amie maternelle.

_Polnisch-Wartenberg, 27 juillet 1843._--Mon neveu m'a menée hier matin

en calèche voir une partie de ses propriétés. Le reste du temps, nous

l'avons passé à examiner d'anciens papiers de famille et des souvenirs de

nos grands-parents qui s'y trouvent. Le prince Radziwill, en passant pour

aller à ses inspections, a dîné ici.

_Günthersdorf, 29 juillet 1843._--Je suis venue de Polnisch-Wartenberg,

en m'arrêtant quelques heures à Breslau, pour visiter les églises, le

vieil Hôtel de Ville, quelques boutiques mieux garnies et de meilleur

goût que celles de Berlin, aussi pour faire ma cour et demander la

bénédiction pastorale du Prince-Évêque[105] qui m'a reçue d'une façon

touchante. Mon neveu, qui m'avait accompagnée partout, m'avait laissée

dans la Cathédrale, et avait été demander à l'Évêque s'il pouvait me

recevoir. Il est aussitôt venu me chercher, malgré ses quatre-vingt-deux

ans, m'a menée chez lui et m'a montré son palais qui est beau. Il a fallu

accepter une collation. Breslau est une ville de traditions et de

caractère qui m'a fort convenu.

[105] Le Prince-Évêque de Breslau était alors le vicomte Melchior

de Diepenbrock (1798-1853), cardinal.

_Günthersdorf, 31 juillet 1843._--Je ne connais pas assez la princesse

Belgiojoso pour savoir si je dois être flattée ou non de la comparaison

que M. Cousin vous a faite[106] de mon esprit et du sien; mais ce que je

sais, c'est qu'il est impossible à M. Cousin de juger le mien, vu que je

n'ai jamais parlé avec lui, ni causé devant lui. Ainsi donc, ce qu'il en

dit, n'est que par ouï-dire, c'est-à-dire sans connaissance de cause. En

tout cas, mon érudition, qui est toute réservée dans le dix-septième

siècle, baisse humblement pavillon devant une _Mère de l'Église_; je ne

fais pas de livres; je suis, et je deviens, chaque jour plus ignorante,

tout occupée que je suis d'intérêts matériels, et, s'il me fallait

absolument faire de la pédanterie sur quelque chose, ce serait sur la

législation des fiefs[107]. A propos, j'ai été effrayée ce matin par la

trompette d'un postillon, qui m'a donné l'alerte d'une estafette, qu'on

envoie en Allemagne pour oui ou pour non; au lieu de cela, c'était M. de

Wolff arrivant avec un nouveau projet d'arrangement pour l'affaire de

Sagan. Dans quinze jours, l'affaire sera, ou absolument terminée, ou

absolument rompue. Voilà donc encore quinze jours d'incertitude à ajouter

à tant de mois passés en suspens. Feu M. de Talleyrand, qui avait

toujours raison, disait qu'il y avait encore un bien large fossé entre

une affaire faite et une affaire terminée.

[106] Extrait d'une lettre.

[107] Allusion à son affaire du fief de Sagan, qui se négociait

alors.

_Günthersdorf, 3 août 1843._--La mort du général Alava m'a émue, quoique

cependant son individu ne fût pas placé bien haut dans mon opinion. C'est

encore un débris du passé qui disparaît; puis enfin, je l'ai bien soigné

à Rochecotte, et j'avais l'habitude d'entendre le bruit de sa canne sur

mes parquets. La mort a quelque chose de si grave! et quand elle se met

à diminuer les rangs, comme elle l'a fait autour de moi depuis quelques

années, il n'y a pas moyen de ne pas beaucoup y songer, ni d'y rester

insensible. Je m'en préoccupe de plus en plus, et, parfois, il me semble

que je n'ai pas de temps à perdre pour ordonner ce qu'il faut pour ce

grand et dernier voyage.

_Günthersdorf, 10 août 1843._--J'ai passé presque toute la journée d'hier

à Wartenberg. Je veux y créer un petit hôpital, dont les préparatifs et

arrangements m'intéressent beaucoup; c'est un genre de choses selon mon

cœur. La soirée était superbe; je l'ai passée assise sur mon balcon,

entourée de fleurs, lisant et rêvant; mais, pour que la disposition

rêveuse soit douce, il faudrait n'avoir aucune préoccupation triste et

pénible, sans quoi, on s'enfonce dans l'amertume.

_Günthersdorf, 16 août 1843._--Mes sœurs sont arrivées hier matin, et

Louis, mon fils, hier soir. Mes nièces et leurs enfants sont ici depuis

quelques jours, ainsi que le comte Schulenbourg, de sorte que ma petite

maison est à peu près pleine.

_Günthersdorf, 21 août 1843._--J'ai été hier à Wartenberg, à la messe; en

rentrant, j'ai trouvé M. de Wolff qui nous a conté le terrible incendie

de la salle de l'Opéra à Berlin, et le danger et l'effroi qui ont régné

dans le charmant palais de ma chère Princesse de Prusse[108]. Elle y

était déjà souffrante, la frayeur paraît l'avoir rendue tout à fait

malade. On dit que le jeune Archiduc d'Autriche, qui se trouve en ce

moment à Berlin, s'est conduit à merveille dans cette circonstance[109].

Hier au soir, à l'heure du thé, la comtesse de La Roche-Aymond s'est

arrêtée ici, en allant chez sa nièce Mme de Bruges, qui habite la

Haute-Silésie; elle s'est même décidée à passer quelques jours avec nous.

Elle est Allemande, elle a longtemps habité la France, puis elle est

revenue se fixer dans sa patrie. Malgré ses soixante-treize ans, elle est

gaie et vive. Elle nous a dit qu'il n'y avait rien de si scandaleux que

le testament du Prince Auguste de Prusse, qui vient de mourir, à cause de

l'énumération de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Le nombre de

ceux-ci a été de cent vingt, mais tous n'ont pas survécu à leur

père[110].

[108] Les deux bâtiments étaient l'un vis-à-vis de l'autre, et le

vent poussait les flammes du côté du palais du Prince et de la

Princesse de Prusse.

[109] Il s'agit ici de l'Archiduc Étienne, fils de l'Archiduc

Joseph, palatin de Hongrie, qui s'était alors arrêté à Berlin, en

se rendant à Hanovre.

[110] Le Prince Auguste de Prusse, frère cadet du Prince

Louis-Ferdinand tué en 1806 à Saalfeld, et fils du Prince

Ferdinand, dernier frère de Frédéric le Grand, ne s'était jamais

marié. Possesseur d'une fortune considérable qu'il avait su

augmenter d'une façon peu scrupuleuse vis-à-vis des siens, il fit

un testament par lequel il retournait à la Couronne de Prusse la

partie des biens dont il ne pouvait pas disposer, et dotait du

reste ses nombreux enfants naturels, enlevant ainsi à sa sœur,

la princesse Radziwill, tout l'héritage qui devait lui revenir.

Ce scandale amena un retentissant procès, qui fut perdu par les

Radziwill et occupa beaucoup l'opinion publique à Berlin.

_Hohlstein, 6 septembre 1843._--Je suis arrivée à Hohlstein avant-hier.

Malheureusement, le temps est toujours fort maussade et éprouvant. Ici,

il n'y a, outre mes sœurs, que Fanny et moi. La vie y est très calme,

c'est ce qui me plaît.

Hier, mes sœurs ont voulu me mener à trois lieues d'ici, à Neuland.

C'est une grande propriété, avec un petit château, que l'ex-Roi des

Pays-Bas a achetée, il y a dix-huit mois, du comte de Nostitz. On dit

qu'il la destine à sa femme comme douaire. On y bâtit, on y dessine un

jardin, on meuble, mais dans des mesures rétrécies et d'un goût mesquin.

La position est médiocre, il n'y a de beau que les prairies, dont, avec

du goût, on pourrait tirer parti. L'ensemble ne m'a pas plu.

_Berlin, 11 octobre 1843._--La ville de Berlin ne plaît pas à chacun; je

le comprends: quoique belle, elle est monotone et trop moderne. Prague

est bien plus imposant, Dresde plus animé. La vraie importance de Berlin

est toute politique et militaire; aussi y a-t-on toujours l'impression

d'être à l'État-Major.

M. de Humboldt est extrêmement obligeant, mais ses politesses cachent

toujours un petit ingrédient malicieux, qui se mêle à tous ses

empressements, et dont il est bon de se défier. C'est ainsi qu'il amuse

le Roi par mille récits dans lesquels la charité n'est pas saillante.

On dit beaucoup que le coup de pistolet tiré, à Posen, sur la voiture de

l'Empereur Nicolas, est une petite comédie moscovite, arrangée pour

justifier de nouvelles rigueurs en Pologne, et pour avoir le droit de

les provoquer, d'ici, contre le grand-duché de Posen[111].

[111] L'Empereur de Russie, après un séjour à Potsdam, faillit,

en revenant dans ses États, devenir la victime d'un attentat. A

son passage par Posen, le 19 septembre, le peuple était encore

douloureusement ému de la mort du général de Grolman, survenue le

15 septembre à la suite d'une maladie de cœur. Très apprécié et

très aimé de toutes les classes de la population, le général

avait été enterré ce jour même du 19 septembre avec un grand

concours de monde. On en profita, un peu plus tard, pour faire

feu sur la voiture des aides de camp de l'Empereur, que l'on

avait prise pour celle du Czar. On trouva plusieurs balles dans

sa voiture et dans les manteaux des officiers, mais on ne put

jamais réussir à éclaircir cet événement.

_Berlin, 16 octobre 1843._--J'ai, enfin, reçu hier la conclusion du

traité avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, pour la possession de

Sagan, le tout signé, parafé et ratifié. Ce résultat, que je dois en

grande partie à l'habileté de M. de Wolff, me fait attacher un double

prix à la solution définitive de la question.

La prise de possession officielle est fixée au 1er avril, mais avec

permission de surveiller les employés dès aujourd'hui. Il faut maintenant

la régulariser par un pacte de famille auquel concourront tous les

agnats; puis abandonner l'alleu au fief pour satisfaire la Couronne, et

refaire un tout de ce qui est fractionné aujourd'hui. Cela fait, le Roi

doit, en me conférant une nouvelle investiture, recevoir mon serment de

vasselage.

Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie, dont il parle

aussi mal que M. de Custine, mais il n'écrira pas un voyage _ad hoc_; il

prépare seulement des _Scènes de la vie militaire_, dont plusieurs actes

se passeront, je crois, en Russie. Il est lourd et commun. Je l'avais

déjà vu en France; il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est

fortifiée.

Avant-hier, il y a eu dîner, spectacle et souper au Nouveau Palais. On a

donné _le Rêve d'une nuit d'été_, de Shakespeare, traduit par Schlegel.

Les décorations étaient fort belles. J'ai soupé à côté de l'Archiduc

Albert, qui est naturel, poli, bien élevé, et qui m'a plu. Il doit

épouser la Princesse Hildegarde de Bavière qu'on dit très jolie.

Je vais aller dîner à Babelsberg chez la Princesse de Prusse. Elle doit

avoir la bonté de me mener le soir à Sans-Souci, où le Roi m'a dit de

venir, en petit comité, entendre Mme Viardot-Garcia.

_Berlin, 18 octobre 1843._--Le petit concert à Sans-Souci a été fort

agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a

été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.

J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A

cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes

ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille[112] et j'ai

été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence

avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de

la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de

la Couronne.

[112] Les Hohenzollern-Hechingen.

_Sagan, 28 octobre 1843._--La duchesse Mathieu de Montmorency se plaint,

dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstiné; je serais très

peinée si elle venait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne;

elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés

toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre

n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais

aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M.

Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans

mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement

éprouvée dans ce genre.

Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six

églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans

la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs;

il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les

Ducs de la maison des Piast[113]. Il est touchant de voir ces œuvres

subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain

se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement;

depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même

depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne

s'intéressait en rien à ses propriétés.

[113] Dynastie polonaise, issue de Piast, et qui régna de 842 à

1370. Une branche des Piast conserva le duché de Silésie jusqu'en

1675.

_Vienne, 14 novembre 1843._--Je suis depuis quelques jours ici. J'ai eu

avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que

j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est

impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et

spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre

Famille Royale, et en a parlé dans des termes très convenables, avec

beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet

entretien.

_Vienne, 24 novembre 1843._--On mène ici une vie bien autrement calme

qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser

dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An.

J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et

trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la

vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et

aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également

la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul

et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la

fin de la matinée.

1844

_Vienne, 4 janvier 1844._--J'entre dans les paquets, les adieux, les

mille petits arrangements qui précèdent un départ. Je quitterai Vienne

fort satisfaite du séjour que j'y ai fait, et très reconnaissante de

l'extrême bienveillance et obligeance que chacun m'y a témoignée.

_Sagan, 24 janvier 1844._--Avant-hier, j'ai été à la chasse, en traîneau;

on a tué deux cent quatre-vingts pièces de gibier. Hier, j'ai visité une

très belle maison de détention centrale pour cette partie de la Silésie.

Elle est dans Sagan même et occupe la maison qui était autrefois un

couvent de Jésuites. C'est un bel établissement, chrétiennement dirigé

par le baron de Stanger, veuf, qui dans sa douleur d'avoir perdu sa femme

qu'il adorait, s'est voué, par sentiment religieux, à cette œuvre de

régénération. L'ecclésiastique qui le seconde est un Juif baptisé, une

espèce d'abbé de Ratisbonne, très zélé, tout en Dieu, une nature de

missionnaire. Les résultats obtenus jusqu'à présent sont très consolants.

Ma vie ici est simple, tranquille, et je l'espère utile. Avec cela, de

bonnes nouvelles de ceux auxquels je suis sincèrement attachée, et pas

plus de misères physiques que ce que je puis supporter. Se sentir

inutile, n'avoir aucun but sérieux, ou bien être paralysé par des

souffrances physiques trop intenses, voilà les seules conditions dont il

est permis, je crois, de se plaindre à Dieu. Je ne parle pas de la

douleur de survivre à ceux qu'on aime tout à fait, car c'est là, avant

tout, _le sensible_: expression admirable de Mme de Maintenon.

D'ailleurs, dans l'emploi soutenu de l'activité appliquée au soulagement

des autres, ou à l'avantage de sa famille, on trouve de puissantes

consolations.

_Berlin, 23 février 1844._--La secte des Piétistes, vrai fléau de la

Prusse, fait ici plus de mal que n'en feraient des impies. Il est

incontestable que la Prusse, comme tout le reste de l'Europe, est

travaillée par des éléments révolutionnaires, et que la Silésie l'est, en

particulier, par des agitations religieuses, résultant d'une population

mixte; hostilité, rivalité que les Piétistes fomentent d'une façon bien

peu chrétienne.

J'ai revu la Princesse Albert de Prusse, qui a meilleur visage depuis son

voyage d'Italie. J'ai été surprise de son air aisé et gaillard dans une

position d'autant plus difficile que la mort de son père lui a enlevé son

plus ferme appui.

On me mande de Vienne que Mme de Flahaut se met à protéger les jeunes

Hongrois qui font du train à la diète de Presbourg, qu'elle loue leurs

discours d'opposition, qu'elle les encourage à venir la voir. A Vienne,

on n'en est encore qu'à la surprise, mais cela n'en restera pas là.

Vraiment, cette femme n'a pas une fibre diplomatique dans toute sa sèche

organisation.

_Berlin, 19 mars 1844._--Nous avons eu ici pour tous les Mecklembourg,

Nassau et le Grand-Duc héréditaire de Russie, une petite recrudescence

carnavalesque qui m'a fait veiller, étouffer, et dont je me sens un peu

fatiguée. Le Duc de Nassau a la plus triste mine du monde, et je le

crois, à tous égards, désagréable; il a l'air d'un chirurgien de

régiment. La jeune Duchesse a une taille, des bras, un teint admirables,

mais elle est rousse et a le gros visage bouffi d'un maillot. Elle est

simple et très bonne personne. Le Grand-Duc héréditaire de Russie s'est

fortifié sans s'embellir. La Princesse Auguste de Cambridge, qui a épousé

le Prince héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, est une parfaite

représentation de ce que devait être, à son âge, sa tante, la Landgravine

de Hesse-Hombourg. On prendra ici, dans quelques jours, le deuil du Roi

de Suède, qui est décidément mort.

_Berlin, 24 mars 1844._--Je savais ce que vous me mandez[114] sur la

justice que Charles X a toujours rendue à M. de Talleyrand, à l'occasion

de la scène qui s'est passée entre eux dans la nuit du 16 au 17 juillet

1789. Le Roi s'en était exprimé à la vieille duchesse de Luynes, et

j'étais chez mon oncle lorsqu'elle est venue lui rapporter les paroles

de Charles X. J'ai tellement cessé mes relations avec M. de Vitrolles,

depuis 1830, que je ne saurais comment m'y prendre pour lui demander

d'attester les faits relatifs à cette scène, et qu'il raconte comme les

tenant de la bouche même de Charles X[115].

[114] Extrait d'une lettre.

[115] Les _Mémoires_ du prince de Talleyrand contiennent le récit

de cette scène à laquelle la _Chronique_ fait allusion. Le

lecteur trouvera, aux Pièces justificatives de ce volume, cette

relation, dont la véracité est attestée par M. de Vitrolles

lui-même, telle qu'elle se trouve dans l'_Appendice_ du deuxième

volume des _Mémoires_ de M. de Talleyrand.

_Berlin, 30 mars 1844._--Je suis dans les audiences de congé, les

préparatifs et les ennuis de mon départ. Je passerai la plus grande

partie du mois d'avril à Sagan, j'en repartirai vers le 20 pour Paris, où

je veux assister aux couches de ma fille. J'irai faire ensuite une course

de quelques jours à Rochecotte, puis je reviendrai en Allemagne à la fin

du mois de juin.

Passablement occupée ces derniers temps, j'ai dû laisser sans réponse

plusieurs lettres. Les grandes distances permettent de ces grands partis

que plus de voisinage rendrait difficiles. Feu M. de Talleyrand faisait,

avec raison, le plus grand cas de ce système. Il me reprochait, comme un

manque d'habileté, de tout relever, de répondre à tout, d'argumenter, de

discuter sur tout, de ne pas assez glisser sur les difficultés, de trop

m'apercevoir des indiscrétions et des exigences. Je lui répliquais que,

dans sa position et à son âge, de certains silences, qui devenaient des

avertissements ou des leçons, étaient acceptés, mais que j'étais encore

trop jeune et pas assez indépendante pour me donner de telles habitudes.

J'avais raison alors, mais comme la jeunesse est un défaut dont on se

corrige chaque jour, malgré soi, je trouve, depuis quelque temps, le

moment tout arrivé pour traiter comme non avenu ce qui me blesse ou

m'impatiente.

Ici se trouve une interruption de trois années consécutives dans

la _Chronique_. La duchesse de Talleyrand partit pour la France au

mois d'avril 1844, afin d'y soigner la marquise de Castellane au

moment de la naissance de son fils; elle ne fut pas contente de ce

voyage, ayant trouvé des difficultés auprès des agnats français

pour obtenir leur consentement à l'érection du fief de Sagan en

faveur de son fils aîné. M. de Bacourt n'ayant pas approuvé non

plus ce projet d'établissement en Allemagne, il en résulta un

refroidissement dans la correspondance qui alimente cette

_Chronique_. Celle-ci ne reprit vraiment qu'à la fin de 1847,

après le don de Rochecotte à la marquise de Castellane, ainsi qu'à

la mort de son gendre le marquis de Castellane, qui fit de nouveau

accourir en France la duchesse de Talleyrand.

1847

_Sagan, 12 décembre 1847._--Je suis charmée de savoir que votre

nomination à l'ambassade de Turin est chose décidée, puisque cela vous

convient[116]. On me mande, de Berlin, que l'Empereur Nicolas en veut à

Paul Medem d'avoir quitté son poste sans congé, et qu'en conséquence il

n'est pas traité comme il a le droit et l'habitude de l'être. Le comte de

Nesselrode et ses nombreux amis ne s'épargnent pas pour dissiper ce nuage

et on ne doute pas qu'ils n'y réussissent. A Berlin, on ne songe qu'à la

Suisse, dont le passé fait honte, dont le présent inquiète, dont l'avenir

menace, et notamment le midi de l'Allemagne[117]. M. Guizot, cependant,

paraît aller courageusement de l'avant, avec ou sans l'Angleterre, et, à

Berlin, on se montre très satisfait de sa franchise et de sa décision.

Cette phrase me vient de haut lieu.

[116] Extrait d'une lettre à M. de Bacourt.

[117] Après la chute de l'Empire, le comté de Neuchâtel, qui

avait appartenu à la Prusse depuis Frédéric II, entra dans la

Confédération suisse, dont il forma le vingt et unième canton,

tout en restant sous la suzeraineté de la Prusse. Cette double

position amena une série de conflits et de troubles. En 1847,

Neuchâtel ayant refusé de prendre part à la guerre contre le

_Sonderbund_, fut condamné à payer à la Confédération une

indemnité de près d'un demi-million.

_Sagan, 18 décembre 1847._--J'entends dire, de bonne source, que la

fermentation des petits États, en Suisse, est extrême, surtout parmi les

paysans, et que le poids des contributions dont on frappe les

malheureuses victimes du _Sonderbund_ les poussera probablement à un

soulèvement en masse. Colloredo et Radowitz devaient quitter Vienne

aujourd'hui, pour se rendre au Congrès qui doit traiter les affaires de

la Suisse[118].

[118] Des tentatives anti-libérales s'étaient succédé en

1839-1840, dans les cantons suisses du Tessin, de l'Argovie, du

Valais et de Vaud. Le Grand-Conseil décréta la suppression des

couvents. Les cantons catholiques protestèrent et formèrent entre

eux une ligue, appelée _Sonderbund_, pour la défense de leurs

droits. Le parti radical vit là une violation de la Constitution

et déclara la guerre au _Sonderbund_, qui fut vaincu dans une

bataille acharnée, livrée sur les frontières du canton de

Lucerne.

J'ai eu, hier, la visite du prince et de la princesse Carolath. Je les

avais vus à Londres, en 1830, où le prince Carolath avait été envoyé par

le Roi de Prusse pour complimenter Guillaume IV à son avènement. Le

prince Carolath est, par sa mère, cousin germain de la Reine douairière

d'Angleterre[119]. La Princesse est née comtesse Pappenheim, elle est

petite-fille du chancelier Hardenberg; sa mère, divorcée du comte

Pappenheim, a épousé le prince Pückler-Muskau. Elle est très bonne, et

très charitable pour les pauvres; elle fait des vers charmants, lit

beaucoup, parle plusieurs langues.

[119] La mère du prince Henri Carolath-Beuthen était née duchesse

Amélie de Saxe-Meiningen, et était la tante de la Reine Adélaïde

d'Angleterre.

_Sagan, 24 décembre 1847._--Voilà l'Impératrice Marie-Louise morte, et

cet événement qui, il y a un an, aurait été à peine remarqué, jette

aujourd'hui une complication de plus dans le Nord de l'Italie, dont

assurément ce terrain, miné de toutes parts, n'a pas besoin. On dit que

les Parmesans tremblent de tomber sous le gouvernement de ce misérable

Duc de Lucques, et que les esprits sont prêts à la révolte[120]. Le

Grand-Duc de Toscane, débordé par le mouvement libéral, inquiète et

mécontente la Cour de Vienne. On dit que le Saint-Siège est au même point

que la Toscane. Il me paraît impossible que le Piémont ne participe pas à

toute cette fermentation, et c'est là, de toute _la botte_, ce qui me

préoccupe le plus. Il paraît qu'il y a beaucoup d'assassinats en Italie;

je sais bien que les membres du Corps diplomatique sont moins exposés,

mais les crimes près de soi, lors même qu'on n'en est pas l'objet,

rendent la vie difficile et triste. A Vienne, on dit la société agitée,

hargneuse, querelleuse, duelliste. Plusieurs motifs l'ont faite ainsi;

d'abord et avant tout, la Diète singulièrement tumultueuse de la Hongrie,

où la jeune noblesse libéralement sauvage s'exerce pendant la semaine

pour revenir le samedi, de Presbourg, passer le dimanche à Vienne, et y

vociférer dans le Casino-noble, en attendant qu'on établisse des clubs.

Le parti anti-Metternich (je parle des conservateurs, dont une partie

considérable lui est fort opposée) trouve la conduite de l'Autriche dans

les affaires de Suisse déplorable[121]. On dit tout haut que le prince de

Metternich s'est laissé jouer par lord Palmerston, et qu'il aurait dû

faire, non pas des notes habiles, mais des démonstrations armées, que si

l'esprit lui reste pour les premières, l'énergie lui manque pour les

secondes. On m'assure donc que l'hiver sera difficile à Vienne, et que

déjà il y a eu des scènes vives et désagréables. Il n'y a que Mme de

Colloredo qui soit de bonne humeur, resplendissante des pierreries

magnifiques que lui a données le nouvel époux, coiffée et ajustée avec

jeunesse et coquetterie, en rose, avec des roses dans les cheveux, enfin

quinze ans, fort indifférente aux moqueries dont elle sait être l'objet,

et aidée à les bien supporter par les empressements du comte de Colloredo

qui paraît amoureux et satisfait. Je répète les commérages viennois que

mon beau-frère m'a apportés hier...

[120] A la mort de l'Impératrice Marie-Louise, en vertu de

l'arrangement pris à Paris en 1817, Charles-Louis de Bourbon, duc

de Lucques, prit possession des duchés de Parme et de Plaisance;

celui de Guastalla passa au duc de Modène, et il céda le duché de

Lucques au grand-duc de Toscane. En 1848 d'ailleurs, le nouveau

duc de Parme abdiqua en faveur de son fils Charles III, qui avait

épousé Mademoiselle, fille du duc de Berry.

[121] Pendant tout le temps que dura la lutte en Suisse, les

Puissances n'avaient cessé d'envoyer des sommations au parti

radical. La France, surtout, menaçait d'intervenir par les armes,

mais les événements de 1848 écartèrent toute intervention.

_Sagan, 28 décembre 1847._--Je crains que l'Italie ne soit hérissée de

difficultés intérieures et diplomatiques. On assure que le Duc de Lucques

n'usera pas de ses droits sur Parme, et qu'il les abandonnera à son fils.

Celui-ci a fait de telles sottises et de telles bévues en Angleterre, que

la Reine Victoria a fait dire à l'Ambassadeur d'Autriche qu'Elle le

priait d'engager le Prince de Lucques à quitter promptement

l'Angleterre, sans quoi elle se verrait obligée à l'y engager

directement. C'est bien triste pour Mlle de Rosny, sa femme[122], qu'on

dit charmante et distinguée.

[122] Mademoiselle, fille du Duc de Berry.

M. de Radowitz est un homme d'esprit et d'instruction, fort infatué de

lui-même et grand parleur, à la tête du parti catholique _mystique_ en

Prusse, et comme tel, fort avant dans les bonnes grâces et la confiance

du Roi.

Barante m'écrit, de Paris, de façon à me confirmer que les relations

entre la Russie et la France ne sont pas aussi près de se renouer qu'on

le disait. Lui-même me paraît plutôt viser à la succession du duc de

Broglie comme ambassadeur à Londres, qu'à celle de Bresson à Naples.

1848

_Sagan, 4 janvier 1848._--Je suis tout à fait bouleversée de la mort de

Madame Adélaïde[123]. C'est un malheur pour les pauvres, pour le Roi,

pour mes enfants. C'est, pour moi, perdre la personne qui regrettait

chaque jour M. de Talleyrand, que j'ai tant de motifs de pleurer

constamment. Cette triste année 1847 a fini, ainsi, par un coup de

foudre, et je comprends parfaitement que les amis particuliers du Roi

commencent l'année 1848 sous de tristes augures. L'horizon politique me

semble fort sombre. Je ne prétends pas que le tour du Nord ne viendra

pas, mais, pour l'instant, c'est le Midi qui bien décidément est en

fièvre chaude.

[123] Madame Adélaïde était morte presque subitement le 31

décembre 1847.

_Sagan, 6 janvier 1848._--Il y a du vrai dans ce que Mme de Lieven dit de

Humboldt. Je ne prétends pas qu'il soit absolument _radical_, mais il est

fort _avant_ dans le libéralisme, et à Berlin il passe pour pousser Mme

la Princesse de Prusse dans la route qu'elle ne suit pas toujours avec

assez de prudence. Du reste, Humboldt a trop d'esprit pour se

compromettre et il reste dans une certaine mesure ostensible, mais au

fond il est un dernier reste de ce que le dix-huitième siècle a renfermé

d'éléments dissolvants.

Je connais assez le Roi Louis-Philippe pour être convaincue de son

courage et de sa présence d'esprit; aussi, en voyant dans la gazette la

soumission d'Abd-el-Kader, je me suis dit tout de suite que le Roi y

trouverait un spécifique certain contre sa douleur[124]. Cependant son

lien avec sa sœur était de telle sorte que ce n'est peut-être pas dans

le premier moment qu'il sentira le plus cette perte, mais à mesure que la

vie reprendra son cours accoutumé, et qu'aux heures qu'il passait chez

elle, qu'aux occasions, sans cesse renaissantes, où il avait quelque

chose à lui confier, elle ne sera plus là pour tout écouter, tout

recevoir, tout partager; c'est alors que l'isolement se fera sentir et

que la tristesse arrivera. La Reine est, sans doute, tout aussi fidèle,

tout aussi dévouée, mais elle est en partie envahie par la maternité;

puis, son esprit n'est pas dans les mêmes directions; elle n'est pas

toujours dans ce Cabinet, à attendre chaque minute du plaisir royal; ses

directions religieuses vont au delà de celles du Roi; bref, c'est

beaucoup, mais ce n'est pas tout. Du reste, il vaut bien mieux que le Roi

survive à sa sœur, que si cela avait été le contraire, car, j'en suis

persuadée, Mademoiselle aurait été tuée du coup.

[124] Malgré la victoire du général Bugeaud à Isly, Abd-el-Kader

avait trouvé dans l'énergie de son caractère la force de lutter

encore en Algérie; mais après avoir vu périr dans une dernière

affaire ses plus dévoués partisans, il dut se rendre en 1847 au

général de Lamoricière. Abd-el-Kader fut détenu prisonnier en

France jusqu'à la proclamation de l'Empire. Après que Napoléon

III lui eut rendu la liberté, il vécut en Syrie, en ami fidèle et

dévoué de la France.

_Sagan, 10 janvier 1848._--Si je n'ai plus de sécurité quand je me porte

bien, il ne faut pas croire que j'aie une grande terreur de cette mort

subite, dont à la vérité je ne prévois pas le moment, mais sur le fait de

laquelle je n'ai aucun doute. Je n'ai pas envie de mourir, mais je n'ai

pas plaisir à vivre. N'ai-je pas démesurément rempli ma vie? et toutes

mes tâches ne sont-elles pas accomplies? Le reste ne me touche plus

guère; ce n'est plus que du remplissage, cela ne vaut pas la peine des

petits efforts journaliers que cela coûte. Pourtant, je ne me laisse pas

aller à des idées noires; mon compte est fait, mon parti pris, je ne m'en

attriste pas, et tant que je vivrai mon activité vivra en moi. Ce à quoi

je ne pourrai jamais me résigner, c'est à me sentir inutile, et j'espère

que Dieu me fera la grâce de me laisser, jusqu'au dernier moment,

intelligente des besoins de ceux qui m'entourent. Si je n'aimais pas les

pauvres, je me croirais bien plus misérable qu'eux; heureusement que je

me sens chaque jour plus tendre pour eux et qu'ils me tiennent lieu de

beaucoup.

_Sagan, 12 janvier 1848._--On me mande qu'à la cérémonie de l'enterrement

de Madame Adélaïde à Dreux, le Roi a été accablé et désolé. Je crains

bien pour lui cette année 1848.

Il paraît que c'est le Duc de Montpensier qui est chargé du dépouillement

des papiers particuliers de sa tante.

_Sagan, 18 janvier 1848._--Je lis avec soin les débats des Chambres

françaises; j'ai été enchantée des réponses nobles du Chancelier[125], et

fines de M. de Barante, à ce M. d'Alton-Shée qui pousse l'inconvenance

par trop loin[126]. L'aspect général me paraît sombre, et je ne sache pas

un point de l'horizon sur lequel jeter les yeux avec satisfaction.

[125] Le duc Pasquier.

[126] Dans la séance du 10 janvier à la Chambre des Pairs, M. de

Barante, rapporteur de la Commission, avait donné lecture du

projet d'Adresse en réponse au discours du Trône. Ce projet fut

vivement attaqué par le comte d'Alton-Shée, qui, des rangs du

parti dynastique, s'était jeté tout à coup dans l'opposition, dès

le début de l'agitation réformiste précédant la Révolution de

février 1848. N'hésitant pas à manifester à la tribune même de la

Chambre haute des opinions nettement révolutionnaires, le comte

d'Alton-Shée lança, dans cette séance, toutes les foudres de son

éloquence contre la politique extérieure de M. Guizot, entassant

les unes sur les autres, sans aucun ménagement, les questions

portugaise, suisse et italienne.

_Sagan, 20 janvier 1848._--J'ai lu attentivement les discours de

l'Adresse à la Chambre des Pairs, et j'ai été ravie du discours clair,

noble, du duc de Broglie; je l'ai été _aux larmes_ par l'éclatant

discours de M. de Montalembert sur les affaires de Suisse, si plein d'une

sincère émotion, si habile, si riche, si abondant, et enfin mettant bel

et bon cet abominable lord Palmerston en jeu[127]. Je ne sais pourquoi on

est, partout encore, si plein de ménagements pour cet intermédiaire, qui

est la véritable malédiction du siècle. Il me semble bien évident que M.

Guizot, dans l'affaire de Suisse, s'est laissé duper par lui; à sa place,

j'aurais été mieux inspirée, et je ne conçois pas qu'après de si

nombreuses expériences, on puisse encore cesser de se méfier de lui[128].

[127] Dans la séance du 14 janvier, la Chambre des Pairs ayant

repris la suite de la délibération sur le septième paragraphe de

l'Adresse relatif à la Suisse, M. de Montalembert y obtint un de

ses plus beaux triomphes oratoires en flétrissant, dans les

termes les plus nobles, les nombreuses iniquités et les abus

barbares de la tyrannie révolutionnaire dont la Suisse donnait le

douloureux et amer spectacle.

[128] La politique de lord Palmerston, qui, depuis 1846, avait

repris la direction des Affaires étrangères, avait de nouveau un

caractère révolutionnaire. On le vit, notamment, dans l'affaire

du _Sonderbund_, soutenir Ochsenbein et Dufour contre les

Puissances catholiques. Il joua M. Guizot, qui négociait encore

afin de susciter une intervention armée avec la Prusse et

l'Autriche, et de contrarier la politique anglaise, alors que la

soumission des sept Cantons était déjà un fait accompli.

_Sagan, 26 janvier._--C'est donc aujourd'hui que vous quittez Paris pour

vous lancer dans une nouvelle phase de votre destinée[129]. Je voudrais

que les dernières nouvelles que vous recevrez de Turin fussent

satisfaisantes, mais c'est difficile à croire. L'important, c'est que la

santé du Roi de Sardaigne se rétablisse et s'affermisse. Il paraît que

c'est un Prince éclairé, habile, qui mesure bien les nécessités de

l'époque, sans leur faire des concessions exagérées. Je lui souhaite,

pour vous en particulier et l'Italie en général, une longue et glorieuse

existence.

[129] Extrait d'une lettre adressée à M. de Bacourt qui venait

d'être nommé Ministre de France à Turin.

J'ai une longue lettre de ma fille Pauline, toute pleine de regrets sur

votre prochain départ, elle le compte comme une rude épreuve de plus.

Il arrive la nouvelle de la mort du Roi de Danemark. Cela va jeter le

Nord dans de nouvelles complications[130]. Il est dit que l'Europe

n'échappera à aucune. Le Roi de Danemark était un Prince instruit,

éclairé, et qui avait bon renom. J'ai eu l'honneur de le voir, et de

connaître assez particulièrement la Reine, qui est une sainte[131]. Sa

mère et la mienne étaient amies intimes, et j'ai retrouvé, dans les

papiers de ma mère, des lettres de la Duchesse d'Augustenburg.

[130] Le Roi Christian VIII de Danemark, qui s'était trouvé

subitement malade le 6 janvier 1848, mourut le 20 du même mois.

Son fils, issu d'un premier mariage, Frédéric VII, lui succéda.

[131] Née princesse de Schleswig-Holstein.

_Sagan, 29 janvier 1848._--Nous avons eu ici un météore remarquable.

Pendant vingt minutes, une colonne de feu a relié, pour ainsi dire, le

ciel à la terre. Le soleil était pour l'œil au tiers du ciel, et de la

partie inférieure de son disque partait cette colonne lumineuse qui

semblait, à l'horizon, peser sur la terre[132]. C'était un beau et

imposant spectacle. Il y a quelques siècles, les astrologues en auraient

tiré force horoscopes. Je tire les miens des journaux, et, par

conséquent, je n'ose espérer que cette colonne de feu nous annonce rien

de bon.

[132] Le même météore avait été vu en France, quelques jours

auparavant, au-dessus de Doullens. Une gerbe de rayons lumineux

s'était étendue horizontalement du Nord au Sud, avec une légère

détonation, semblable à celle que produirait une fusée

artificielle.

_Sagan, 10 février 1848._--Le 5 de ce mois, j'ai été bien agréablement

surprise par l'arrivée du Prince-Évêque de Breslau[133]. Malgré la

mauvaise saison et sa mauvaise santé, il a voulu me souhaiter ma fête,

et, au jour de Sainte-Dorothée, dire lui-même la messe ici. Il était

accompagné de plusieurs ecclésiastiques et des principaux seigneurs

catholiques de la province. Le Prince-Évêque a porté ma santé, à dîner,

en la faisant précéder d'un discours charmant, rappelant la signification

du nom de Dorothée et des armes de Sagan[134] qu'il a bien voulu nommer

des _armes parlantes_; il tremblait d'émotion, et quelques gouttes du vin

contenu dans le verre qu'il tenait se sont échappées, il a alors fini en

me disant: «Quand le cœur parle, la main tremble.»

[133] Le Cardinal Diepenbrock.

[134] Les armes de Sagan forment ange sur fond d'or.

Le typhus qui ravage la Haute-Silésie menace de se montrer ici, où

cependant nous espérons qu'il sera moins meurtrier que de l'autre côté de

Breslau; l'excès de la misère et de la faim ayant été plus efficacement

combattu ici que dans les autres parties de la province. En Haute-Silésie

les ravages sont hideux; les médecins y ont succombé, et sans les Frères

de la Charité que le Prince-Évêque y a expédiés, les secours seraient

nuls. Il y a quatre mille orphelins qui errent à l'aventure. Mgr

Diepenbrock, à l'exemple de Mgr de Quélen après les ravages du choléra en

1833, va leur ouvrir un lieu de refuge, auquel les catholiques de la

province vont porter leur attention et leur zèle. Ce plan s'est élaboré

ici.

_Weimar, 18 février 1848._--Il y a ici fête sur fête, pour le jour de

naissance de Mme la Grande-Duchesse régnante. Avant-hier, on a très bien

exécuté un opéra qui fait grand bruit en Allemagne, _Martha_, par le

compositeur Flotow. Le libretto et la musique sont fort agréables. Liszt

dirigeait l'orchestre admirablement. Il est maître de chapelle de la cour

de Weimar, avec un congé fixe de neuf mois de l'année. Il en a profité

dernièrement pour aller à Constantinople et à Odessa, où il a fait

beaucoup d'argent. Ce soir, il doit jouer en petit comité chez Mme la

Grande-Duchesse, à la suite d'une lecture que doit faire le prince

Pückler-Muskau sur son séjour chez Méhémed-Ali. Il y aura avant un petit

dîner à la jeune Cour du Prince héréditaire. On tâche de maintenir ici le

feu sacré des arts et de la littérature, qui, depuis soixante ans et

plus, a fait surnommer Weimar _l'Athènes de l'Allemagne_. Mme la

Grande-Duchesse, pour perpétuer la tradition, a consacré un certain

nombre de salles du château au souvenir des poètes, philosophes et

artistes qui ont illustré le pays; des peintures à fresques y rappellent

les sujets divers de leurs œuvres; des bustes, portraits, vues de scènes

historiques, de sites curieux, des meubles de différentes époques

garnissent ces pièces. La fortune particulière de Mme la Grande-Duchesse

est considérable; elle l'emploie très noblement à des établissements de

charité et à l'ornement de ses résidences. La Cour de Weimar a été,

depuis cent ans, remarquablement bien partagée en Princesses. La

grand'mère du Grand-Duc actuel était la protectrice de Schiller, de

Gœthe, de Wieland; c'est elle qui a fait fleurir, sous son aile

protectrice, la littérature classique de l'Allemagne. Sa belle-fille,

mère du présent Grand-Duc, a été la seule princesse d'Allemagne qui en

ait imposé à Napoléon; elle a sauvé au Duc son époux sa souveraineté par

son courage et sa fermeté. M. de Talleyrand racontait souvent, avec

plaisir, les scènes où cette Princesse s'est trouvée en regard du

conquérant. La belle-fille de la Grande-Duchesse actuelle, la princesse

des Pays-Bas, a aussi de l'esprit, de l'instruction, un son de voix

ravissant, un grand savoir-vivre et une simplicité qui ajoute un grand

prix à ses mérites. Elle sera digne, tout l'annonce, de continuer la

tradition des Princesses remarquables de la Cour de Weimar. On peut

presque mettre Mme la Duchesse d'Orléans du nombre des Princesses de

Weimar, puisque sa mère était sœur du Grand-Duc régnant.

_Berlin, 28 février 1848._--Avant-hier, j'étais loin de penser tout ce

que cet intervalle de quarante-huit heures amènerait de changements dans

la face des choses. Le télégraphe a successivement, mais sans détails,

apporté une série de faits dont aucun cependant n'avait préparé au coup

de foudre de l'abdication de Louis-Philippe et de la Régence de Mme la

Duchesse d'Orléans[135]. Nous ne connaissons ni les motifs, ni les

nécessités; nous ne savons ce qu'il faut rapporter à la prudence ou à la

faiblesse; mais sans s'arrêter à l'historique de la chose, que nous

apprendrons plus tard, le gros fait est assez écrasant pour jeter dans

une consternation qui, ici, est générale, et qui, du premier au dernier,

est égale chez tous. Les réflexions se pressent dans la pensée, elles

sont les mêmes pour chacun; il n'y a pas deux manières d'envisager la

question et ses résultats probables. Ils refléteront, non seulement sur

tous les gouvernements, mais encore sur toutes les existences privées.

Mme la Princesse de Prusse en est atterrée, par suite de la sympathie

vive qui l'unit à sa cousine. Elle croit que ma présence peut l'aider à

porter le poids de son anxiété, il s'ensuit que je passe bien des heures

auprès d'elle à supputer tous ces horribles événements, et à nous désoler

de l'obscurité qui règne encore sur la majeure partie de ce drame ou

plutôt de cette tragédie. Ces tristes échos retentiront plus promptement

et plus activement en Italie que partout ailleurs; le reste de l'Europe

viendra après, car le répit qui lui est accordé pour le moment ne saurait

être long. Le fait est qu'il est impossible de mesurer le coin d'Europe

où on peut solidement compter sur un repos durable. L'Amérique même ne me

paraît point à l'abri des dissolvants. C'est la condition générale du

siècle, et il faut savoir la subir là où la Providence nous a

naturellement placés. Je la bénis, cependant, d'avoir porté Pauline à

quitter Paris le 23 février pour se rendre à la _Délivrande_[136]. Je

blâmais cette course dans une saison si froide; je suis tentée

maintenant d'y voir un fait providentiel. Les nerfs déjà si ébranlés de

cette pauvre enfant auraient trop été éprouvés par l'aspect et le bruit

de cette ville en tumulte.

[135] Le Roi Louis-Philippe, qui s'était décidé trop tard à la

réforme électorale et à la retraite de ses Ministres, fut surpris

par le massacre du boulevard des Capucines, le 23 février. Le 24,

tout Paris était debout, la révolution était triomphante, le Roi

se résigna à abdiquer. Il quitta les Tuileries et se réfugia

d'abord au château d'Eu, emportant avec lui l'illusion que son

petit-fils, le Comte de Paris, pourrait lui succéder; mais, le

25, il apprit la proclamation de la République et fut forcé de

s'expatrier en Angleterre.

[136] La marquise de Castellane s'était rendue, avec ses enfants,

à la Délivrande, village près de Caen, qui doit son origine à un

célèbre pèlerinage de la Sainte Vierge. Mgr de Quélen y avait

adressé d'ardentes prières pour obtenir à M. de Talleyrand de

finir chrétiennement.

La pauvre Madame Adélaïde est morte à temps et Dieu a récompensé sa

tendresse fraternelle en lui évitant cette amère douleur! Et M. de

Talleyrand! Je ne dis pas la même chose pour Mgr le Duc d'Orléans, qui,

vivant, aurait donné une tout autre direction à ces terribles journées.

La Russie commence à se remuer beaucoup, mais il est vrai de dire que la

santé de l'Empereur Nicolas est très mauvaise; il a une éruption à

l'articulation des genoux qui lui rend difficile de marcher; de là,

manque d'exercice, ce qui augmente l'état hépatique dont il est atteint,

bref, on n'est pas sans anxiété.

_Berlin, 2 mars 1848._--Depuis le 28 février, les plus effrayantes

nouvelles se sont succédé d'heure en heure, avec une fâcheuse rapidité.

Il en circule, aujourd'hui, qui semblent indiquer un mouvement

contre-révolutionnaire à Paris; j'avoue que je n'y crois pas. Mes

dernières nouvelles directes sont du 24, écrites pendant le quart d'heure

qu'a duré la Régence de Mme la Duchesse d'Orléans. Il est arrivé quelques

lettres de même date à Berlin, et le _Moniteur_ du 25, rien de plus; le

tout sans délais; aussi faut-il s'abstenir de juger les choses et les

personnes qui ont figuré dans cette tragédie, jusqu'à ce que l'on

connaisse l'enchaînement des faits qui a fait céder le Roi, et qui a

comme paralysé son action et celle de sa famille. Le blâme et la critique

se déversent déjà sur ces infortunés; je trouve qu'il serait mieux de

suspendre tout jugement absolu. A la vérité, les apparences sont

étranges, et l'on serait disposé à croire que M. Guizot et Mme la

Duchesse d'Orléans ont seuls, chacun dans leur sphère d'action, été

intrépides et fermes. Le courrier d'Angleterre, arrivé hier au soir,

n'apportait aucune nouvelle sur Louis-Philippe et sa famille; on les

disait tous à Londres, mais le fait est, qu'à cet égard, rien n'est

officiel, rien n'est certain et qu'un vague extrême plane sur les

individus. Le marquis de Dalmatie[137] joue ici un rôle singulier. Il y a

déjà trente-six heures qu'il renvoie ses gens, qu'il vend mobilier et

diamants, qu'il crie misère, et qu'il va de porte en porte dire qu'il est

un pauvre émigré, pestant contre le souverain qu'il représentait il y a

six jours encore. Cela ne le place pas bien dans le monde. On trouve

qu'aussi longtemps que Mme la Duchesse d'Orléans et le Comte de Paris

sont sur le territoire français, il devrait conserver sa position

extérieure et le langage qui s'y rattache; d'ailleurs, on sait fort bien

que son père est très riche; de plus, on ne suppose pas qu'il y ait

confiscation à moins d'émigrer réellement. Aussi, je ne donnerai pas à

mes enfants le conseil d'émigrer, me souvenant de tout ce que M. de

Talleyrand disait contre.

[137] Le marquis de Dalmatie était alors Ministre de France à

Berlin.

On peut penser facilement dans quelles agitations on est ici sur les

conséquences _européennes_ des journées de février. Le Ministre de

Belgique, M. de Nothomb, me disait hier qu'un mouvement prononcé

anti-français se manifestait en Belgique. M. de Radowitz est parti cette

nuit pour Vienne, le Prince Guillaume, oncle du Roi, pour

Mayence[138].....

[138] M. de Radowitz fut alors envoyé à Vienne, pour tâcher

d'amener une entente d'attitude entre les deux Cours, afin de

faire front à l'orage révolutionnaire qui semblait déjà gronder.

Le Prince Guillaume, gouverneur de Mayence depuis 1844, vu les

événements, regagnait son poste.

Une dépêche télégraphique qui arrive à l'instant annonce officiellement

l'arrivée de Mme la Duchesse d'Orléans et de ses deux enfants à Deutz,

faubourg de Cologne[139]. Le pays de Bade commence à remuer, on est

inquiet de ce qui peut se passer. On dit aussi qu'il y a des troubles à

Cassel[140]. Que Dieu ait pitié de ce pauvre vieux monde, et en

particulier de ceux qui me sont chers!

[139] Dans la confusion de la malheureuse journée du 24 février à

Paris, où chacun avait fui comme il pouvait, la Duchesse

d'Orléans et ses deux fils, échappés au péril qu'ils avaient

couru à la Chambre des députés, étaient allés se réfugier, avec

M. Jules de Lasteyrie, à l'Hôtel des Invalides, qu'ils quittèrent

secrètement pendant la nuit. De Paris à Aix-la-Chapelle, la

Princesse voyagea dans une voiture publique, accompagnée par le

marquis de Montesquiou et M. de Mornay. Elle prit ensuite le

chemin de fer jusqu'à Cologne, et, après avoir passé la nuit à

Deutz, elle se rendit à Ems et demanda asile au Grand-Duc de

Weimar, qui mit le château de Eisnach à sa disposition. Ce ne fut

qu'en juin 1849 qu'elle alla en Angleterre visiter la Famille

Royale, à Saint-Léonard, près d'Hastings, où le Roi et la Reine

étaient venus pour tâcher de rétablir leur santé.

[140] L'ancienne Franconie, c'est-à-dire une partie de Bade, du

Würtemberg et de la Hesse, était alors le théâtre d'une espèce de

Jacquerie. De déplorables excès étaient commis par les paysans

soulevés en masse; des châteaux furent brûlés et saccagés,

plusieurs propriétaires périrent ou furent maltraités d'une

manière barbare. Le 10 mars, sous le prétexte du mécontentement

éprouvé par la nomination de nouveaux Ministres, des troubles

sérieux éclatèrent à Cassel; l'Arsenal fut pris d'assaut, les

armes enlevées; on se battit contre la troupe; les Gardes du

corps firent retraite, mais la populace maintint les barricades

jusqu'à ce que le régiment fût licencié et les officiers mis en

accusation.

_Berlin, 14 mars 1848._--Tout, entre le Rhin et l'Elbe, est en commotion;

aujourd'hui même, ici, les troupes sont consignées, et l'on s'attend à

quelques émotions populaires. Si le Roi avait voulu convoquer la Diète il

y a quelques jours, il y aurait eu bien des difficultés de moins. La

meilleure chance, pour ici, est d'entrer _franchement_ et _promptement_

dans la forme constitutionnelle; si on tarde, si on hésite, si on

finasse, on aura des crises incalculables. Tant il y a qu'on est ici dans

une semaine bien critique. Les bourgmestres des grandes villes sont

arrivés avec des pétitions qui effraient; la révolution est plus ou moins

avérée partout; dire ce qu'on fera, ce qu'on pourra faire est impossible.

En attendant, la misère et le typhus augmentent.

Mme la Duchesse d'Orléans est à Ems avec ses enfants, sous le nom de

marquise de Mornay. Elle veut garder un incognito complet, ce qui fait

que ses affidés nient le fait de sa présence à Ems; il est cependant

certain, j'ai vu des personnes qui lui ont parlé.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 7 / 17 题