_Rochecotte, 17 juin 1842._--En rentrant d'avoir rendu à Mme de La

Rochejaquelein sa visite, j'ai trouvé une lettre de Pauline; après

l'avoir lue, je me suis tout de suite décidée à me mettre en route pour

aller assister cette pauvre enfant. Comme c'est une route pénible,

difficile et presque dangereuse dans les montagnes, et que je serai

probablement obligée de faire la dernière journée à cheval, qu'ensuite la

présence d'un homme pourra être utile à Pauline, je me suis décidée à

accepter l'offre de ce bon Vestier, qui connaît le pays et est dévoué aux

Castellane, qui l'aiment; il m'accompagnera donc; il s'établira sur le

siège, à côté de Jacques; sa présence me sera une grande sécurité. Je

vais aller sans m'arrêter. Je laisse ici tout mon monde, et ma maison

marchera comme si j'y étais. Voilà encore une rude épreuve. _Dieu est

grand!_ Baissons la tête, adorons, et disons que le bonheur n'est pas

ici-bas.

_Aubijou, 22 juin 1842._--Je suis partie le 18 au matin de Rochecotte. Ma

voiture sans paquets, quatre chevaux en plaine, six dans les montagnes,

un courrier en avant, aucun arrêt, et je suis arrivée ici en

quarante-huit heures, ce qui est merveilleusement bien cheminer. J'ai

trouvé mon gendre dans un changement affligeant: l'état de la cuisse,

première cause de la maladie, est amélioré et ne donne plus d'inquiétude,

mais la secousse nerveuse qui s'est produite ne laisse pas que de

m'alarmer. Il y a du mieux, mais ce n'est pas encore de la convalescence;

je ne retournerai chez moi que quand je la verrai établie; dès qu'il sera

transportable, il ira aux eaux de Néris. Pauline n'est pas malade, mais

elle commence à se fatiguer, d'autant plus qu'elle est dans une agitation

et une inquiétude extrêmes; elle est bien dévouée. La présence de

Vestier, qui m'a été très secourable dans ces contrées fort sauvages,

fait un grand plaisir à mon gendre. Je bénis le Ciel qu'il ait eu la

charitable pensée de venir avec moi, car il est, de beaucoup, la personne

dont le malade s'arrange le mieux.

Les chemins, pour aborder ici, sont affreux. Le pays, depuis trois

lieues, cesse d'être pittoresque, pour devenir nu, âpre, sauvage; le

climat est désagréable, et l'établissement provisoire dans lequel nous

sommes tous campés pêle-mêle, abominable, surtout pour un malade: c'est

une maison en bois; on y est dévoré de puces et de souris; rien ne ferme,

les courants d'air y règnent librement, et le bruit est odieux. On est à

six lieues d'une pharmacie, on manque de tout; c'est inimaginable! Je

suis désolée qu'on bâtisse dans un pareil pays. Il y a tout à créer, même

le terrain plat sur lequel on pourra bâtir la maison. Elle ne sera finie

que dans des années; les Castellane espèrent pouvoir en habiter le quart,

l'année prochaine!

_Aubijou, 23 juin 1842._--Mon gendre est beaucoup plus calme. Il fait un

temps hideux: hier, il a tonné et plu à verse pendant toute la journée.

C'est un chien de pays, je n'en rabats rien, et je suis tout à fait

désespérée de voir qu'on y bâtisse. On peut bien y vivre pour rien, quand

on veut exister comme les naturels du pays, mais dès qu'on veut y

introduire la moindre civilisation, cela devient très cher, et je crains

qu'en définitive, sous le rapport de la santé et de la bourse, mon gendre

n'ait à se repentir de s'y être enraciné. Il est impossible d'être plus

raisonnable, plus douce, plus résignée, plus dévouée, plus méritante à

tous égards que ne l'est Pauline, dans toute cette maladie, et dans les

mille et une peines, tribulations, contrariétés qu'elle entraîne, elle se

conduit avec autant de cœur que de bon sens; aussi est-elle l'objet de

l'estime générale. Tous leurs domestiques les servent avec un véritable

dévouement. On est à moitié enveloppé dans les nuages ici. Les habitants

sont très sauvages: ils cuisent du pain au mois de septembre pour six

mois. Au mois d'octobre, ils s'enferment avec leurs bestiaux et ne

communiquent plus entre eux: ils restent, ainsi, ensevelis dans des

neiges qui ne sont pas toujours fondues au mois de mai. Il y a des

parties très pittoresques en Auvergne, mais ce n'est pas de ce côté-ci;

les montagnes sont trop rondes, leurs cimes trop plates et trop nues;

aucune belle masse d'eau; bref, c'est monotone à l'excès. Les ruines du

vieux château d'Aubijou sont le seul accident qui donne un peu de

caractère au paysage: on les couvre de plantes grimpantes, et on fait

bien; puis, mon gendre fait énormément planter, pour garnir et meubler le

pourtour de la maison et la vue des fenêtres, mais il faudra bien du

temps avant que tout cela pousse; en attendant, c'est bien triste, et je

crois ce climat très éprouvant.

_Aubijou, 24 juin 1842._--Mon gendre, qui repoussait toute idée de

déplacement, vient, après une nuit très agitée, de déclarer tout à coup

qu'il ne voulait plus rester ici; nous avons bien vite saisi ce désir au

vol: les chevaux sont commandés, nous faisons nos paquets, mais on ne

peut partir que demain. Henri partira couché, et ira à très petites

journées. Les médecins déclarent que ce qu'il y aurait de pire, pour lui,

serait de rester ici; j'en suis intimement convaincue: c'est le lieu le

plus fatal pour être malade. Il se reposera quelques jours à Clermont,

après quoi, il ira aux eaux de Néris qui lui sont ordonnées et que je

crois les premières du monde pour les rhumatismes nerveux. J'irai un peu

avec eux voir comment il supportera la route, après quoi, je prendrai

les devants; je ferai le détour de Néris pour leur trouver un bon

logement, puis je continuerai vers Rochecotte, où je serai fort aise de

me retrouver, car je suis horriblement fatiguée; je sens que si je vivais

plus longtemps ici, j'y tomberais malade. Ma pauvre fille n'y tient plus.

Au moins, soit à Clermont, soit à Néris, elle sera en pays civilisé, près

des secours, et tirée du terrible isolement dans lequel elle se trouve

ici.

Pour complaire à mon gendre, j'ai fait une promenade assez longue et

curieuse, hier, dans le vallon dominé par ses nouvelles constructions.

J'y ai trouvé de belles eaux et des arbres superbes, mais c'est encore

inabordable, il faut se frayer des passages, la hache à la main.

_Longueplaine, près Tours, 29 juin 1842. Chez M. de la

Besnardière._--Nous sommes partis d'Aubijou le 25 au matin: ce n'était

pas chose aisée; on a couché mon gendre sur un matelas, qu'on a établi

dans leur grande voiture de voyage qui, heureusement, est fort commode;

puis, il a fallu sortir des montagnes. Outre la voiture des Castellane,

qui les contenait avec le médecin, la femme de chambre, l'enfant et deux

laquais sur le siège, il y avait la mienne, où j'étais avec une femme de

chambre, M. Vestier, et Jacques sur le siège, puis un petit tilbury

traîné par des chevaux corses, dans lequel se trouvaient le cuisinier et

un jockey auvergnat; à cheval, l'homme d'affaires, un garde et un nègre

que mon gendre a ramené du Midi, qui se nomme Zéphir, et qui sonnait du

cor: le tout était fort singulier, et ressemblait à une scène du _Roman

comique_. Ce qui n'était cependant rien moins que gai, c'était la route,

avec ses rochers, ses précipices et ses dangers: en allant fort

doucement, en soutenant les voitures, on s'en est tiré sans malheur.

J'avoue, à ma honte, que j'ai assez cédé à la terreur pour avoir quitté

ma grande voiture et avoir pris la place du cuisinier dans le tilbury,

qui, plus léger et plus étroit, passait plus aisément. La nuit nous a

surpris avant la fin des précipices, et je ne puis assez dire à quel

point ma poltronnerie a alors honteusement éclaté: le fait est que j'ai

_pleuré_. Les Castellane ont couché à Massiac; je les y ai laissés assez

satisfaits de l'effet du grand air sur les nerfs d'Henri. J'ai passé

outre; je suis arrivée le 26 au matin à Clermont: j'y ai vu le médecin

qui, déjà, avait été appelé auprès d'Henri; je lui ai raconté la suite de

sa maladie, et après lui avoir annoncé son arrivée pour le soir même,

j'ai été à quelques lieues de cette ville visiter Randan. C'était une de

mes grandes curiosités, puis, je savais faire, par là, quelque chose

d'agréable à Madame Adélaïde. J'avoue que j'y ai trouvé une forte

déception. Il n'y a que trois choses qui y justifient leur réputation: la

vue, qui est admirable; les arbres, qui sont vieux et beaux, enfin les

cuisines et les offices, qui sont beaux, trop beaux même, et tout à fait

hors de proportion avec le reste de l'établissement, qui manque de

grandeur; une avenue très mesquine de peupliers, traversant un vilain

village, conduit à une palissade en bois peint, qu'il faut ouvrir pour

entrer dans une sorte de quinconce, au bout duquel on tourne encore pour

pénétrer dans la cour du château, qui est étroite. L'entrée manque de

noblesse, absolument, et il aurait été aisé, cependant, en perçant dans

les bois une grande avenue, d'aboutir droit au château. Celui-ci est

moitié en briques, avec des toits pointus, moitié avec des ajoutes en

pierre de taille blanche plaquées sur l'ancienne construction, et d'un

tout autre style, ce qui est choquant. Les appartements sont bas; les

ornements en sont à la fois lourds et mesquins; le mobilier sans

ensemble, sans style; ce n'est ni simple, ni magnifique, c'est une

rapsodie de mauvais goût; le vestibule et l'antichambre sont extrêmement

étriqués et de travers. Il n'y a aucun objet d'art; les sculptures sont

en plâtre, et les peintures, qui consistent, pour la plupart, en quelques

portraits de famille, sont de mauvaises copies. Dans le salon, qu'on

appelle _salon de famille_ parce que toute la génération actuelle s'y

trouve réunie, j'ai remarqué, avec plaisir, le portrait de Mme de Genlis.

L'appartement de Madame Adélaïde est très exigu et fort laid, à mon avis.

Les corridors du premier étage sont étroits, sombres, et de travers. La

bibliothèque est dans le salon principal, où on a aussi placé un billard.

Je ne crois pas qu'il y ait, là, plus d'un millier de volumes. Une grande

terrasse, qui couvre les cuisines, conduit du château à la chapelle:

cette terrasse, très ornée de fleurs, offre une fort belle vue, mais une

treille en fil de fer, qui en couvre la moitié, est si étroite et si

basse, que c'est trop joujou. La chapelle est grande, mais sans style, et

les décorations intérieures sans grâce; des vitraux modernes fort

médiocres, un confessionnal peint et bariolé comme un écran, des

bénitiers _en carton doré_, tout cela, je le répète, manque de grandeur,

de grâce et de goût. La salle à manger est ce qu'il y a de plus soigné:

elle est voûtée, peinte à fresques, extrêmement bariolée, sans hauteur

suffisante; il y a des personnes qui la vantent beaucoup; elle n'est pas

de mon goût.

Je suis revenue à Clermont, au moment où les Castellane y arrivaient de

leur côté. Mon gendre avait bien supporté la route. Le médecin nous dit

qu'il serait en état, au bout de vingt-quatre heures, de partir pour

Néris. Je les ai quittés le 27, satisfaite de l'assurance positive que

m'a donnée le médecin qu'il n'y avait aucun danger, quoique la

convalescence dût être longue et pénible. J'ai été à Néris préparer leur

établissement, ce qui était nécessaire, car il y avait déjà bien du

monde, et on avait beaucoup de peine à se caser. Ils y trouveront tous

les Mortemart, M. Teste et bien d'autres. Le médecin de Néris, que je

connais d'ancienne date, est un excellent homme, très soigneux, et que

j'ai bien prévenu de ce qu'il trouvera. Je ne suis restée à Néris que le

temps de dîner, d'y choisir l'appartement des Castellane, et, après avoir

passé la nuit en voiture, je suis arrivée hier au soir ici, chez M. de la

Besnardière, ce qui n'a été, pour moi, qu'un détour de deux lieues et m'a

permis d'acquitter une ancienne dette: il m'en voulait beaucoup de ne

l'avoir pas payée plus tôt. La maison est jolie, commode, propre, presque

élégante, et pleine de petits _conforts_ qu'on est étonné de trouver chez

lui. C'est Rochecotte qui lui a donné l'envie de tirer celle-ci de sa

vétusté: il y a employé Vestier, qui a très bien réussi. Je déjeunerai

ici, puis j'irai faire une visite à la Préfecture de Tours, et je serai

chez moi pour dîner. J'ai grand besoin de repos.

_Rochecotte, 30 juin 1842._--Je me suis arrêtée, hier, une heure à Tours

chez les d'Entraigues: on y était dans le coup de feu électoral. J'ai

trouvé, ici, tout le monde en bonne santé, excepté le général Alava, qui

y est revenu en mon absence, et qui est tellement changé, dans ce peu de

semaines, que je crois sa fin prochaine.

_Rochecotte, 3 juillet 1842._--Le journal nous dit la mort de M. de

Sismondi; malgré sa pédanterie, il est regrettable; c'était un homme de

bien, fort érudit.

La jeunesse, ici, est occupée à étudier des motets qu'on doit chanter,

aujourd'hui, dans ma chapelle, à l'occasion d'un salut solennel que M. le

Curé viendra nous y donner, ce soir à cinq heures. On vient d'établir,

dans cette paroisse, ce qui existait depuis longtemps dans les provinces

voisines, une association de jeunes filles qui s'intituleront _Filles de

la Vierge_: elles sont du monde et ne renoncent nullement au mariage;

seulement, elles s'engagent à éviter les mauvaises compagnies, à vivre

honnêtement, à réciter le petit Office de la Vierge, à fréquenter les

sacrements et à donner le bon exemple; à l'église et aux processions,

elles sont vêtues de blanc, avec des ceintures bleues. On m'a priée de

leur donner une bannière et les ceintures bleues, ce que j'ai fait. Elles

seront installées aujourd'hui, au nombre de quinze; ma chapelle étant

sous l'invocation de la Sainte Vierge, et pour me remercier de mes dons,

elles veulent venir en procession, bannière déployée, y faire station. A

cette occasion, Messieurs les Grands Vicaires ont permis qu'il y fût dit

un salut en musique. Cela fait une grande solennité dans la paroisse.

Heureusement, le temps est fort beau. Pauline aurait été charmée d'y

assister, et je regrette doublement son absence.

_Rochecotte, 4 juillet 1842._--La cérémonie d'hier a été très édifiante,

élégante et pittoresque. Fanny, Alexandre et leur maître de musique ont

extrêmement bien chanté, les jeunes filles étaient en blanc et bleu, la

chapelle ornée de fleurs; il y avait au moins cinq cents personnes sur la

terrasse à recevoir la bénédiction, donnée de l'autel, qui fait face à la

porte de la chapelle ouvrant sur cette terrasse.

_Rochecotte, 7 juillet 1842._--J'ai une lettre de la princesse de Lieven.

Elle me dit que l'évêque d'Orléans[67] est nommé archevêque de Tours, et

elle ajoute, de la part de M. Guizot, que je serai contente de ce Prélat.

Une lettre de Pauline me dit que son mari se rétablit rapidement.

[67] Mgr Morlot, né à Langres, en 1795, évêque d'Orléans depuis

1839.

_Rochecotte, 10 juillet 1842._--M. de la Besnardière est venu, hier,

passer quelques heures ici, entre la formation des bureaux et le vote du

collège électoral de Tours; jamais ce département, habituellement si

pacifique, n'a été plus en fermentation.

_Rochecotte, 11 juillet 1842._--La grande nouvelle du pays, c'est que M.

Crémieux, un avocat juif, a été élu. Il l'a emporté de trente-cinq voix.

M. Crémieux est un étranger à cette contrée, il n'y a aucune racine;

c'est vraiment inexplicable, si ce n'est par la faculté parlante de M.

Crémieux, qui, en véritable avocat, a parlé, et parlé tant d'heures de

suite qu'il en a rempli les gens de la campagne d'admiration. Si à Loches

cela se passe de même, notre département tout entier sera à la gauche; le

Ministère, qui ne voudra pas convenir qu'il n'a rien fait de ce que le

Préfet lui avait demandé dans ces circonstances, s'en prendra à M.

d'Entraigues, et peut-être le perdrons-nous, ce qui me ferait beaucoup de

peine. Puis, si ces élections, qu'on regardait comme la consolidation de

la réaction conservatrice, allaient tourner autrement qu'on ne s'y

attendait, il serait permis d'avoir de fort sinistres prévisions.

_Rochecotte, 12 juillet 1842._--J'ai eu la visite du docteur Orye et

celle de M. de Quinemont. Tous deux m'ont raconté les dégoûtantes scènes

électorales de Chinon, où M. Crémieux était épaulé par la lie de la

population, à laquelle se sont malheureusement joints les légitimistes de

la rive gauche de la Loire, où ils sont en grand nombre. Ce qui a aussi

agi sur les électeurs paysans, c'est d'avoir entendu M. Crémieux parler

trois heures de suite sans se moucher, sans cracher et sans tousser, ce

qui leur a paru superbe. Il me tarde bien de savoir quel est le résultat

général de ce renouvellement, qui peut avoir de si grands et sérieux

résultats.

_Rochecotte, 14 juillet 1842._--Alava est revenu ici hier, tout plein des

récits électoraux de Tours; il s'y est passé bien des vilenies. Il

paraît, cependant, d'après les journaux, que sur la totalité des

élections le Ministère aurait gagné quelque peu de voix; c'est beaucoup

qu'il n'en ait pas perdu. Je suis, je l'avoue, bien désireuse de

connaître le chiffre comparatif du total.

_Rochecotte, 15 juillet 1842._--M. de Chalais venait d'arriver hier ici,

et j'y attendais le Préfet, quand, au lieu de celui-ci, j'ai vu arriver

de sa part un courrier, qu'il m'a envoyé pour m'annoncer la terrible

nouvelle dont je reste atterrée: _Mgr le duc d'Orléans mort!_ mort d'une

chute de voiture! Je ne sais point d'autres détails, si ce n'est que

c'est à Neuilly qu'il a expiré, avant-hier 13 juillet, à quatre heures et

demie de l'après-midi, ayant fait cette chute le même jour à midi à

Sablonville. Je ne puis penser qu'à ce douloureux événement, et comme

malheur privé, et comme calamité publique. Que sera une longue Régence

dans un pays volcanisé comme l'est la France? J'ai, personnellement, à

regretter l'amitié dont ce jeune Prince m'avait donné d'honorables et

flatteurs témoignages. C'est une perte pour mon fils Valençay. Je ne

sais, en vérité, si sa femme et sa mère survivront à ce terrible

coup!...

_Rochecotte, 16 juillet 1842._--M. de Chalais est reparti hier, à la fin

de la matinée; je l'ai reconduit jusqu'à Langeais. En revenant, j'ai

trouvé la maison remplie de voisins, qui venaient chez moi savoir des

nouvelles détaillées de cette mort fatale, qui me paraît à chaque instant

plus triste et plus grave dans toutes ses conséquences. Les détails que

contient le _Journal des Débats_ sont les seuls complets et officiels. En

outre, on me mande que des passants ont vu le Prince se lever droit dans

sa voiture, regarder devant lui, probablement pour voir si les chevaux

emportés rencontreraient quelque embarras sur la route; elle était libre

de tout encombrement; ces mêmes passants ont vu le Prince se rasseoir

tranquillement, puis se pencher hors de la voiture et regarder derrière

lui, comme pour parler au domestique qui était sur le siège de derrière:

celui-ci avait déjà sauté à bas de son siège qui était vide. Probablement

que le Prince a cru que le domestique était tombé, et que, dans un

courageux et bienveillant désir de lui être utile, il se sera élancé

alors pour lui porter secours, car ce n'est qu'après avoir vu que le

domestique n'était plus à sa place qu'il a pris son élan.

_Paris, 18 juillet 1842._--Personne ne m'écrit de Paris, où j'ai peu de

correspondants en ce moment, et où, d'ailleurs, tout le monde est dans la

stupeur et dans la consternation; mais les journaux sont intéressants,

et j'y cherche, avec une douloureuse avidité, tout ce qui a rapport à

notre pauvre Prince et à sa malheureuse famille.

Je vois, avec peine, dans ces gazettes, que chacune, selon sa couleur,

donne un chiffre différent, dans le classement des nouveaux députés élus.

Les _Débats_ annoncent une majorité de soixante-treize voix pour le

Ministère; les autres la réduisent à trois voix; quelques-uns vont même

jusqu'à dire que le Ministère est en minorité.

Je vois aussi que déjà on se met à discuter dans la presse les

différentes formes de la Régence, sans savoir quelle est la loi que le

gouvernement prépare à ce sujet. Quand la première stupeur aura cessé, on

verra de bien tristes résultats se produire.

_Rochecotte, 19 juillet 1842._--J'ai reçu, hier, une déchirante lettre de

Madame Adélaïde. En vérité, elle est bien bonne de m'avoir écrit dès ces

premiers jours; je lui avais écrit, mais sans compter sur une réponse. M.

de Boismilon, le secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, m'a écrit aussi de

nombreux détails. On en est encore à ne pas penser, à ne pas parler

d'autre chose que de la mort de ce malheureux jeune Prince.

M. d'Entraigues est arrivé aujourd'hui ici; il me quittera demain, car,

dans le moment actuel, chacun désire être à son poste. Il est bien sombre

sur toutes choses. Déjà, les radicaux de Tours ont donné un banquet, où

ils n'ont pas craint de se réjouir de la mort de Mgr le duc d'Orléans.

_Rochecotte, 21 juillet 1842._--Tout le monde s'accorde pour prédire la

chute prochaine du Ministère, et le nom de M. Molé est dans toutes les

bouches.

Le Conseil voulait que Mgr le duc d'Orléans fût enterré à Saint-Denis, la

Reine a insisté pour Dreux. Je trouve qu'elle a eu tort.

_Rochecotte, 22 juillet 1842._--Je ne puis détourner ma pensée de ce

triste palais de Neuilly. La Reine est sublime. Jour et nuit à genoux

dans la chapelle, penchée sur ce cercueil! Le Roi se partage entre les

affaires et les sanglots. Mme la Duchesse d'Orléans trouve de la force

dans son méthodisme intrépide. Le testament du pauvre Prince est, dit-on,

admirable. La question de la Régence y est traitée fort au long; la

solution est en faveur de Mgr le Duc de Nemours. Il n'avait cependant pas

une très haute opinion de ce frère; ainsi, c'est une pure préférence

accordée au sexe masculin et au droit d'aînesse. Il faut pourtant rendre

justice au Duc de Nemours. Quand Chomel, le médecin, l'a rencontré, et

lui a raconté les détails d'un événement dont il ne savait que le

terrible sommaire télégraphique, il a perdu connaissance, et il a fallu

un long temps pour le faire revenir; ces regrets lui font honneur et sont

bien justifiés par cette affreuse perte, car le Duc d'Orléans, que j'ai

bien connu, malgré quelques défauts de l'esprit et du caractère, était

cependant, toutes choses pesées, un Prince et un homme fort distingué;

ses beaux et bons côtés étaient nombreux: ainsi, par exemple, il avait un

respect profond pour la tâche qui lui était échue; il avait aussi appris

de la dignité tout ce qu'une spirituelle perspicacité peut en faire

découvrir, et ce qu'il en avait acquis, il ne l'eût sacrifié à aucun

prix; sa sagacité, quoiqu'un peu inquiète, était prompte, étendue et

féconde; quelque chose de triste planait sur sa pensée, sans qu'il se

permît le découragement; sans cesse préoccupé de l'avenir, il s'y

préparait toujours, et y croyait cependant fort peu; il était généreux,

et se piquait de l'être; tenait à honneur d'être ami sûr et fidèle; tout

cela sans grande émotion, mais avec une bonne grâce qui faisait moins

regretter la sensibilité: celle-ci n'était pas dominante chez lui, et ne

se révélait que dans de très rares occasions. Sa politesse était grande

pour ceux auxquels il reconnaissait une supériorité quelconque. Il

recherchait partout cette supériorité et lui accordait une déférence de

bon goût. Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci:

le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme; une fois engagé, il n'aurait

jamais reculé: c'était le péril; mais la prudence lui serait venue, à la

suite de la circonspection, qui déjà se manifestait en lui, et il y avait

tout lieu de croire que, malgré son élan, il aurait appris, sur le trône,

à résister aux entraînements téméraires. Dans ce moment-ci, chacun semble

comprendre qu'avec la perte de cette anneau de la chaîne Royale, nous

avons tous perdu de notre sécurité, que nos biens et nos têtes valent

moins qu'avant! L'impression est si profonde, que le Ministère espère y

trouver de la longévité: ce n'est pas mon opinion. Les premiers jours de

stupeur passés, la politique se réinfiltrera dans la Chambre des Députés

et fera passer dans ses votes le courant d'opinions qui s'est produit

dans les élections. On s'accorde à croire aux chances de M. Molé; M.

Guizot et M. Thiers sont hors de la pensée du moment.

Ma nièce Fanny et sa gouvernante sont parties, hier, pour Paris; je les y

suivrai dans peu de jours.

_Rochecotte, 23 juillet 1842._--J'ai passé la journée d'hier à faire

quelques préparatifs d'absence.

Le Roi est, dit-on, fort jaune, le visage contracté, le teint terreux.

Mme la Duchesse d'Orléans a fait mettre sur le catafalque qui est dans la

chapelle de Neuilly l'uniforme, l'épée et l'écharpe du défunt. La

première fois que le Roi a aperçu ces insignes, c'est-à-dire le cinquième

jour après l'événement, ses sanglots ont éclaté avec une telle violence

qu'ils ont couvert ceux de la mère et des sœurs. On dit que les larmes

de la Reine vont jusqu'à la faire tomber en pâmoison. La douleur de Mme

la Duchesse d'Orléans est plus douce, ou, comme disent quelques

personnes, plus calme. Quant au Duc de Nemours, il est tellement

bouleversé qu'il en est, dit-on, méconnaissable. Le peintre Scheffer fait

un tableau, qui représentera la chambre du cabaret où s'est consommée la

terrible catastrophe du 13. La Reine dit continuellement aux personnes

qu'elle voit: «Priez pour lui...; priez pour lui!» Son désespoir

s'aggrave de beaucoup, par la pensée que son fils est mort sans avoir pu

remplir les devoirs de la religion. Pas une voiture n'entre dans la cour

de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau.

_Rochecotte, 24 juillet 1842._--Mes lettres disent que rien n'a été plus

lugubre que les réceptions de condoléances. Le Roi sanglotait, comme un

homme qui ne peut pas du tout se retenir. Les nuages politiques

grossissent déjà... Je pars décidément demain matin pour Paris.

_Paris, 27 juillet 1842._--J'ai déjà vu bien du monde. Valençay et Fanny

d'abord, revenant de la séance Royale, où les sanglots du Roi avaient ému

tous les assistants. On ne tarit pas sur les douleurs immenses de la

Famille Royale et sur l'impopularité de M. Guizot. Cependant, M. Molé

lui-même ne croit pas qu'il tombe dans la petite session actuelle des

Chambres.

_Paris, 28 juillet 1842._--Ma matinée d'hier a été fort douloureuse. Je

l'ai passée en grande partie à Neuilly; je suis restée plus d'une heure

avec Madame Adélaïde, qui m'a pénétrée par ses bontés. Elle m'a traitée

comme la personne qui, après les siens, regrettait le plus profondément

le pauvre Prince. Elle m'a fait entrer, prier et jeter de l'eau bénite

dans cette petite chapelle presque entièrement remplie par le catafalque,

et où peu de personnes pénètrent. Ce qui m'a, en grande partie, valu

cette bonté, c'est que, dans le testament du défunt, se trouve, à ce que

m'a dit sa tante, une phrase très honorable pour moi, ainsi que la

mention d'un souvenir qu'il me lègue. Madame ne m'a pas donné d'autres

détails, parce que, a-t-elle ajouté, Mme la Duchesse d'Orléans se

réservait de me les dire elle-même. Je dois la voir après les

funérailles, ainsi que le Roi et la Reine. Rien ne peut donner l'idée du

lugubre de Neuilly. C'est un vaste tombeau, et on s'y croit renfermé dans

un mausolée. D'après le désir de la Reine, les psalmodies des prêtres ne

cessent ni jour ni nuit; on les entend de tous les coins du château,

c'est d'un triste cruel; pas une figure qui ne soit désolée, pas un

visage qui ne soit altéré par les larmes.

En rentrant chez moi, j'y ai trouvé M. de Barante, le duc de Noailles et

M. de Salvandy, qui m'attendaient. Je n'ai rien recueilli de nouveau, si

ce n'est que M. Thiers, qui veut se rendre possible et se faire agréer

par le Roi, prêche la douceur et la modération au parti de la gauche. Il

y a une dépêche officielle de M. de Flahaut, qui dit qu'à la suite de sa

chute de l'année dernière, Mgr le Duc de Bordeaux non seulement boite

toujours, mais qu'il s'est formé un abcès dans la cuisse qui ne lui

permet pas de prendre les bains de mer à Trieste, où il a fait

décommander la maison qui, déjà, était retenue pour lui. A Berlin et à

Vienne, le mouvement, à la nouvelle de la mort de Mgr le Duc d'Orléans, a

été très bon.

J'ai vu ensuite longtemps ce pauvre Boismilon, qui est écrasé par la mort

de son Prince. La veille de l'accident, Mgr le Duc d'Orléans, faisant ses

préparatifs pour le camp, disait à son vieux valet de chambre allemand

qui ne l'avait jamais quitté: «Mon vieux Holder, tu te fatigues; viens

encore avec moi cette fois-ci, puis je sais une place pour toi, où tu te

reposeras sans me quitter; je demanderai au Roi de te nommer _gardien du

caveau de Dreux_.» Ceci est textuellement exact, car Boismilon y était

et l'a entendu.

Sainte-Aulaire est venu causer avec moi aujourd'hui. Il admire beaucoup

l'Angleterre, mais déplore les mauvaises relations des deux

gouvernements, en donnant absolument tort au nôtre. Il prévoit que, si

les choses duraient sur le pied actuel, il n'y aurait bientôt plus que

des Chargés d'affaires à Paris et à Londres.

Le duc de Noailles porte le deuil et s'est fait écrire à Neuilly, à titre

de cousin. Il croit savoir que le duc de Poix a écrit au Roi à l'occasion

de cette mort de Mgr le Duc d'Orléans. Le parti légitimiste est

extrêmement morcelé, désuni, et, sans la mort du Duc d'Orléans, qui a

ébranlé toutes les confiances de durée et de stabilité, la plupart des

légitimistes se ralliaient. Maintenant, à moins que l'état du Duc de

Bordeaux ne tourne mal, ce que l'on semble croire, je ne vois guère de

chances de rapprochement, et, cependant les légitimistes ne suivent ni

système, ni direction fixe. C'est une anarchie de plus, et voilà tout.

_Paris, 30 juillet 1842._--M. Royer-Collard est venu me voir hier. Je

l'ai trouvé, moralement, tel qu'il était dans les dernières années;

physiquement, fort changé. Il le sent, et ne songe plus guère qu'à

l'au-delà.

On a transféré solennellement, aujourd'hui, les restes du Prince Royal à

Paris. C'était grave, digne, calme; le clergé y tenait une place énorme;

c'était la première fois, depuis douze ans, qu'il se montrait en public;

l'essai n'a pas mal tourné. Toutes les boutiques étaient et sont restées

fermées.

J'ai entendu dire, hier, que M. de Zea a perdu tout crédit et faveur près

de la Reine Christine. L'Infante Carlotta a su plaire à sa nièce

Isabelle, de façon à inquiéter Espartero. Il veut renvoyer de Madrid

cette formidable Infante, et, déjà, les dames complices de cette intimité

ont été écartées de la jeune Reine.

Mme la Duchesse d'Orléans ne témoigne pas le plus petit regret de perdre

la Régence qui lui échappe, mais elle s'occupe et se préoccupe

extrêmement de sa position de tutrice, de ses droits de mère, veut avoir

toute liberté d'action, à ce double titre, et aplanir d'avance toute

difficulté ou controverse à cet égard, tant pour le présent que pour

l'avenir, pour cet avenir que la mort du Roi compliquera et rendra plus

important.

_Paris, 1er août 1842._--J'ai fait, hier, une visite à la marquise de

Jaucourt, que j'ai trouvée en pauvre état. Elle avait su, la veille, par

le Préfet de la Seine, qu'à la translation des restes du Prince Royal,

les Princes, ses frères, avaient couru un grand danger. Des barils de

poudre avaient été placés, pour les faire sauter; cela a été découvert à

temps; on ne veut pas en faire de bruit. La pauvre Reine reçoit, chaque

jour, des lettres anonymes, dans lesquelles on lui dit que, plus que

jamais, les assassins poursuivent le Roi. Quels horribles monstres!

_Paris, 2 août 1842._--Le Roi a eu une explication assez vive avec M.

Molé et lui a reproché de jeter le trouble et la désunion dans le parti

conservateur. A cela, M. Molé a répondu qu'il regrettait de déplaire au

Roi, mais qu'il ne pouvait lui obéir, vu qu'il croyait le salut de la

France intéressé à la chute immédiate de M. Guizot. Mme de Lieven est

ulcérée de cette réponse, et se possède beaucoup moins que par le passé.

Mme la Duchesse d'Orléans étonne un peu par ses préoccupations de

position, non pas qu'elle témoigne vouloir être la Régente de la

minorité, mais il semble qu'elle songe déjà à l'être pour la majorité,

qui sera fixée, ou proposée du moins, pour dix-huit ans. Il y a bien des

intrigues en jeu, bien du mouvement dans tous les esprits.

Mme la Dauphine devait se rendre à Vienne, pour la fête de l'Impératrice,

comme elle en a l'habitude; mais, en apprenant la mort du Duc d'Orléans,

elle a écrit pour s'excuser, et pour dire que, dans une pareille

circonstance, elle ne voulait se montrer à aucune fête, et elle reste à

la campagne. Je trouve que c'est d'un bon goût, d'une dignité admirables.

_Paris, 4 août 1842._--La cérémonie de Notre-Dame a été grande, noble,

belle, simple, imposante; rien n'y a été choquant, si ce n'est le

bavardage bruyant des Députés, et M. Laffitte, qui, en jetant de l'eau

bénite sur le catafalque, comme Doyen d'âge de la Chambre, n'a salué ni

l'Archevêque, de qui il prenait le goupillon, ni le cercueil! Mgr le Duc

de Nemours avait très bel air et très bonne grâce en faisant ses

révérences; le Prince de Joinville aussi; les deux autres Princes, non.

Visconti avait merveilleusement bien décoré et arrangé Notre-Dame, dont

les draperies noires relevaient encore la noble architecture, au lieu de

la cacher. Le plain-chant, sans nuire à l'ensemble, faisait mieux que ne

l'eût fait tout autre, tant il était bien exécuté. Il n'y avait vraiment

pas moyen de rien critiquer, et l'émotion, si elle n'a pas été au même

degré chez tout le monde, a cependant été visible chez tous.

Ma nièce Hohenthal m'écrit, de Téplitz, que M. le Duc de Bordeaux se

trouve fort bien des eaux minérales, des bains et des douches. On a été

péniblement surpris de le voir au spectacle, le soir même où on a appris

la mort de Mgr le Duc d'Orléans.

_Paris, 5 août 1842._--J'ai été hier au Sacré-Cœur faire mes adieux à

Mme de Gramont. Elle venait de recevoir des lettres de Kirchberg[68], qui

disaient que le lendemain du jour où on y avait appris la mort du Duc

d'Orléans, on y avait fait dire une messe en noir, à laquelle le Dauphin,

la Dauphine et Mademoiselle avaient, non seulement assisté, mais communié

à l'intention et pour le repos de l'âme du défunt. Je ne connais rien de

plus touchant et de plus chrétien.

[68] Kirchberg-an-Wald, château habité par Charles X, après 1830.

De la rue de Varennes, j'ai été dire adieu à la princesse de Lieven à

Beauséjour. Je l'ai trouvée très agitée de la crise ministérielle qui

gronde dans l'air, très irritée contre M. Molé, très enchantée des

colères du Roi contre lui, et annonçant que M. Guizot ne se retirera

qu'après avoir provoqué à la Chambre une expression nettement formulée de

ce qu'on appelle son impopularité; qu'il ne se retirera pas sur la

nomination d'un Président opposant; qu'il traversera l'Adresse et la loi

de Régence; qu'il demandera ensuite des explications à la Chambre, et que

ce n'est que devant sa répulsion directe et nettement exprimée, que le

Cabinet se dissoudra. C'est ainsi que le Roi désire que les choses se

passent.

M. Royer-Collard est venu ce matin chez moi. Il était fatigué, parlait de

sa fin prochaine, et me faisait l'effet de quelqu'un qui y touche. Cela

m'a attristée, et je n'ai pas été égayée à Maffliers, où j'ai été dîner,

avec M. de Valençay, chez ces pauvres Périgord, dont l'intérieur est bien

assombri par le dépérissement de Mme d'Arenberg.

_Paris, 7 août 1842._--Hier, à deux heures, j'étais à Neuilly, d'après

les ordres de Madame Adélaïde. J'ai pris congé d'elle, et le Roi, ayant

eu la bouté de vouloir me voir, est venu chez sa sœur. Je l'ai trouvé

fort jaune, et d'autant plus touchant qu'il est très naturel dans sa

douleur; quelquefois, il parle d'autre chose, puis un mot le fait

retomber dans son chagrin et il pleure abondamment. On dit la douleur de

la Reine plus véhémente. Elle a eu la bonté, ainsi que Mme la Duchesse

d'Orléans, de me faire dire des paroles très aimables et des regrets de

ne pas me voir, mais elles craignent avec raison, que beaucoup d'autres

dames ne demandent à pénétrer chez Elles, si Elles faisaient la moindre

exception. La Reine n'a vu, depuis son malheur, que sa famille, sa Maison

et les Ministres.

En sortant de chez Madame, je suis allée voir Mmes de Dolomieu et de

Montjoye. La première était sortie, la seconde était chez elle; celle-ci

m'a montré la copie d'une lettre écrite à la Reine par un des Évêques

consultés, qui est admirable, consolante, et qui m'a bien touchée. Enfin,

la Reine se calme sur cette terrible question, et d'autant plus que, peu

de semaines avant sa mort, le Duc d'Orléans étant un jour seul avec sa

mère, lui dit qu'Elle se trompait si elle le croyait indifférent à la

religion, et qu'il pouvait lui assurer que ses idées étaient fort

modifiées à cet égard.

Le Roi venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg de M. Périer

qui mande, dans sa dépêche, que l'Empereur Nicolas a pris le deuil, sans

attendre de notification, et qu'il avait envoyé le comte de Nesselrode

chez M. Périer, lui porter ses compliments de condoléances, en lui

annonçant qu'il avait ordre d'écrire une dépêche à M. de Kisseleff, que

celui-ci porterait à la connaissance de M. Guizot et qui contiendrait les

mêmes compliments. C'est la même forme observée lors de la mort de la

Duchesse de Würtemberg. Du reste, il n'y a aucun échange de notification

particulière entre les deux Cours. Cette lacune dans l'étiquette a été

établie par la Russie, lors de la mort du grand-duc Constantin, premier

événement de ce genre depuis 1830, et que la Cour de Russie n'a point

fait connaître à la nôtre, selon les anciens usages adoptés en pareilles

circonstances.

_Jeurs, 9 août 1842._--Je suis partie hier de Paris, après mon déjeuner.

La chaleur y était grande; ici, il fait plus frais. M. et Mme Mollien

sont toujours excellents pour moi. Je le trouve, lui, bien cassé.

_Maintenon, 11 août 1842._--Je suis arrivée ici, hier, pour l'heure du

dîner, ayant quitté, le matin, les bons Mollien, qui m'avaient reçue avec

leur cordialité habituelle. Il était arrivé à Jeurs, avant mon départ,

des lettres de Neuilly, qui disaient que la Famille Royale irait passer

le mois de septembre à la ville d'Eu.

Il y a ici une ancienne célébrité, Mme Récamier, qui, grâce à une

névralgie au visage, ne parle pas; elle a un sourire permanent qui me

fatigue un peu. M. Ampère, professeur distingué et fort protégé par Mme

Récamier, qui le mène à sa suite, a de l'esprit et du mouvement, sans

grande distinction de manières. M. Brifaut, pâle académicien, également

satellite de Mme Récamier, lit ici d'anciennes tragédies de sa façon. Il

y a encore M. de Vérac, qui devient fort sourd, et Mme de Janson,

belle-sœur de l'évêque de Nancy et sœur de la duchesse de Noailles,

spirituelle et fine, mais timide et réservée.

_Rochecotte, 16 août 1842._--J'ai quitté Bonnétable avant-hier, après les

offices du dimanche, et Tours hier, après la messe de l'Assomption, et un

déjeuner chez le Préfet. J'ai cru arriver charbonnée: je ne me souviens

pas d'avoir eu aussi chaud de ma vie.

On me mande de Vienne que M. de Metternich est allé à Kœnigwarth; qu'il

doit, ensuite, se trouver en même temps que le Roi de Prusse aux bords du

Rhin, mais qu'il se porte assez mal, qu'il a mauvaise mine, et que

surtout, il devient très maigre. Barante m'écrit ceci: «J'ai eu quelques

détails de plus sur l'impression que la mort de Mgr le Duc d'Orléans a

produite sur l'Empereur. Elle a été vive. Horace Vernet, qui est arrivé

l'autre jour de Pétersbourg, et qu'il a comme autrefois admis dans sa

familiarité, m'a raconté des paroles remarquables, même par le sens

politique. Je suis peu surpris de ses récits; à d'autres époques, dans

d'autres occasions, l'Empereur s'est exprimé à peu près de même; mais il

a adopté une position, il l'a constatée par certaines formes, il n'en

résulte nul inconvénient pour lui, il n'y changera rien; seulement, il ne

veut rien aggraver, et le retour réciproque des Ambassadeurs pourra

s'arranger.»

_Rochecotte, 23 août 1842._--Voilà donc la loi de Régence votée, à une

imposante majorité. Les Pairs vont la confirmer, et, du moins sous ce

rapport, on pourra être tranquille.

_Rochecotte, 25 août 1842._--J'ai reçu, hier, une lettre qui résume, ce

me semble, assez bien la situation actuelle de Paris. «La discussion sur

la Régence a été belle, surtout curieuse: M. de Lamartine, passant à

gauche, par rancune contre les conservateurs, qui ne l'ont pas fait

Président; M. Thiers, secouant ses liens avec la gauche, parce qu'il veut

se rendre possible; M. Odilon Barrot, engagé dans cette manœuvre,

manquant de parole au dernier moment, par crainte de se dépopulariser

dans son parti; les légitimistes prenant hors de propos le verbe haut et

se faisant fouler aux pieds. Tel a été le drame. Il a été représenté au

bénéfice du Ministère, qui, si on avait suivi les conseils de M. Thiers,

n'aurait retiré aucun avantage de cette petite session, qui se serait

passée sans combat: au lieu de cela, on lui a fait gagner les batailles

de la Présidence et de la loi de Régence. C'est un acompte sur la vraie

session. Elle commencera avec une extrême vivacité, mais le Cabinet a

toujours les mêmes chances de succès, chances incertaines, sans doute,

qui consistent dans les difficultés de former une autre combinaison et

dans le penchant des conservateurs à se tenir unis contre la gauche. Les

attaques seront passionnées et rigoureuses; donc il y aura danger, mais

aussi espoir.»

_Rochecotte, 29 août 1842._--J'ai reçu hier la nouvelle de votre

débarquement à Liverpool[69]. Soyez le bienvenu dans notre vieille

Europe, qui, malgré ses inconvénients, vaut encore mieux que le

Nouveau-Monde.

[69] Extrait d'une lettre de M. de Bacourt.

On me mande ceci, de Paris: «La Reine est pâle, maigre, abattue, mais

calmée; elle ne se débat plus contre la douleur, elle semble l'avoir

acceptée maintenant, comme un accompagnement nécessaire, mais mitigé, de

toute sa vie; on peut lui parler d'autre chose: ainsi, je lui ai parlé de

vos larmes et de vos regrets, à quoi elle s'est écriée: «Ah! oui, je le

sais, j'en étais sûre; le Roi et ma sœur ont été bien touchés de tout ce

qu'elle leur a dit, et de tout ce qu'elle a montré de véritable peine.

Mon pauvre enfant avait grande confiance en elle; il était vraiment de

ses amis.» Tout cela s'est dit avec un accent qui vous aurait convenu. La

Duchesse d'Orléans est revenue de Dreux. Elle avait insisté pour y aller

avant de faire le voyage à Eu. On a pu croire qu'elle avait quelque

velléité de s'établir à l'Élysée avec ses enfants, mais cette velléité

eût été si nettement repoussée, qu'elle ne s'est pas reproduite. Le

million affecté par les Chambres au Prince Royal reste au comte de Paris;

sa mère comme tutrice en a la jouissance, de plus elle a son douaire de

100 000 écus; elle est donc riche pendant la minorité. Elle a fait de

nombreuses réformes subalternes, mais elle conserve sa Maison d'honneur,

et à son fils toute la maison militaire du feu Prince. On craint qu'elle

ne sache pas bien gouverner ses revenus. C'était son mari qui réglait

toute la dépense; elle n'en a, dit-on, ni l'habitude, ni l'intelligence.

Les premiers élans de la douleur passés, bien des petites combinaisons,

préoccupations, surgissent de tous côtés. Intrigues politiques, jalousies

de famille, rivalités de Cour, tout trouve sa place, et, si le Roi n'y

met ordre, il y aura un parti Orléans et un parti Nemours.»

_Rochecotte, 31 août 1842._--Voici ce qu'on me mande de Paris, sur la vie

qu'y menait la Famille Royale, avant son départ pour la ville d'Eu:

«Leurs services n'entrent pas dans le salon et ne mangent pas avec eux.

Le Roi reçoit dans le billard les hommes qui viennent lui parler ou lui

faire leur Cour; et la Reine, Madame Adélaïde, la Princesse Clémentine et

Mme la Duchesse de Nemours passent ensemble la soirée à travailler autour

de la table ronde. Enfin, les voilà partis pour Eu, et il faut espérer

que le changement de résidence leur fera quelque bien. Le petit Duc de

Chartres a donné, un moment, de sérieuses inquiétudes. Mme la Duchesse

d'Orléans vit assez à part, avec Mme la Grande-Duchesse de Mecklembourg.»

Mme de Lieven, après avoir passé huit jours à Dieppe, s'y est tellement

ennuyée, qu'elle est revenue en hâte à son petit Beauséjour, d'où elle

m'écrit: «Thiers s'est décidément séparé de la gauche, et il se pose en

successeur immédiat de M. Guizot, ce qui ne doit pas être du goût de M.

Molé. Les Chambres seront convoquées pour le 9 janvier. Rien de nouveau

sur Pahlen, ni sur Barante. Tout septembre se passera à Eu, puis viendra

Saint-Cloud. La Reine d'Angleterre mène son mari en Écosse, pour le

consoler, par la chasse aux _grouses_, de ce qu'elle ne lui a pas permis

d'aller aux manœuvres sur le Rhin. Elle fera ce voyage sans éclat, assez

petitement, trop petitement. Lord Aberdeen l'accompagne.»

_Rochecotte, 8 septembre 1842._--Un de nos amis, en Angleterre en ce

moment, m'écrit de Londres ce qui suit, «J'ai revu ici un de nos amis,

l'excellent Dedel, Ministre des Pays-Bas, qui nous est sincèrement

attaché. Nous avons bien reparlé ensemble des temps passés, et il m'a

raconté de curieux détails, qui vous paraîtront peut-être un peu

rétrospectifs, par les faits auxquels ils se rapportent, mais qui me

semblent n'être pas sans intérêt. Lors de l'avènement de la Reine

Victoria, avant même que les membres du Corps diplomatique aient eu le

temps de recevoir leurs nouvelles lettres de créance, la Reine a voulu

les voir au Palais de Kensington. Ils furent tous présentés

individuellement, par lord Melbourne et lord Palmerston. Quand les trois

premiers, c'est-à-dire le prince Esterhazy, le général Sébastiani et le

baron de Bülow, eurent été présentés, lord Melbourne, les prenant à part,

leur dit: «Eh bien! Comment trouvez-vous _ma petite_ Reine? N'est-ce pas

qu'Elle est très bien? Elle a les meilleures dispositions pour tous les

souverains étrangers, et je puis vous garantir qu'Elle vivra en paix avec

tous. Il y en a un, cependant, contre lequel Elle a une haine étonnante.

C'est de l'enfantillage, c'est _foolish_, et j'espère que nous

parviendrons à détruire cela; imaginez qu'elle a une haine violente

contre le Roi des Pays-Bas.» Ce qu'on imagine encore moins, disait Dedel,

c'est un pareil langage dans la bouche d'un premier Ministre

d'Angleterre. En continuant il m'a dit: Depuis que sir Robert Peel est à

la tête du gouvernement, la Reine ne se mêle plus de rien. Elle le laisse

faire entièrement. Elle avait pris un vif intérêt dans le Ministère de

lord Melbourne, parce qu'elle était dans un _excitement_ continuel, par

suite de la situation toujours chancelante de son Cabinet; maintenant

qu'Elle sait que, de longtemps, rien ne peut ébranler sir Robert Peel,

elle ne se soucie plus des affaires d'État. Ce changement a eu de

fâcheux résultats pour le prince Albert. Elle ne s'occupe plus que de

lui. Elle le tient en laisse, ne lui accorde pas un moment de relâche et

exerce réellement sur lui une tyrannie, dont le jeune Prince dissimule

mal, parfois, la fatigue et l'ennui qu'il en ressent. Au reste, la Reine

a gardé de l'affection pour lord Melbourne, qui l'amusait, et qui a eu

l'avantage d'être le premier à l'initier aux affaires d'État. Sa haine

contre le Roi des Pays-Bas s'explique par l'influence que le Roi des

Belges a longtemps exercée sur Elle, mais qui paraît s'être fort

affaiblie dans ces derniers temps. Dedel dit que le Corps diplomatique à

Londres fait maintenant la plus triste figure, qu'il n'a aucune

considération dans la société, où on le compte fort peu. Le Ministre de

Russie, le baron de Brunnow, est un homme de beaucoup de talent, et qui

a, au suprême degré, l'esprit des affaires. Il est faux jusqu'à la

fourberie; un véritable Gréco-Russe, très dangereux dans les relations

qu'on a avec lui. Dedel reconnaît que Brunnow a eu de grands succès

diplomatiques à Londres. On témoigne en général, de la bienveillance à M.

et Mme de Sainte-Aulaire. On trouve Madame polie, et Monsieur assez

amusant. M. de Barante a plu aux personnes qui ont causé avec lui. A tout

prendre, disait Dedel, le général Sébastiani est encore celui des trois

Ambassadeurs de France ayant succédé à M. de Talleyrand, qui a le mieux

réussi à Londres. Il avait le coup d'œil très juste. Sa première

impression, dans toutes les affaires, était bonne; son désavantage était

de ne savoir pas développer clairement ses idées. Il avait très bien

compris la question d'Orient et l'aurait convenablement arrangée, si on

l'avait laissé à son poste. Quant à M. Guizot, il a fait faute sur faute

à Londres, et a bien montré qu'il ne savait absolument rien de ce que

c'est que la diplomatie. Il s'est cru à Paris, où tout se mène par des

intrigues parlementaires, et il a voulu séparer lord Holland, lord

Clarendon, lord John Russell de lord Palmerston, oubliant que celui-ci

était le beau-frère de lord Melbourne, qui en définitive était le maître;

il a évidemment cherché à renverser le Cabinet, jeu fort imprudent et

fort dangereux de la part d'un Ministre étranger. Il a aussi essayé

d'ameuter quelques membres radicaux de la Chambre des Communes contre

lord Palmerston, et a même poussé l'imprudence jusqu'à dîner avec eux en

petit comité au _Star and Garter_, à Richmond. Lord Palmerston a dit une

fois à Bülow: «M. Guizot doit me savoir gré de ne pas faire usage des

pièces que j'ai entre les mains, et qui constatent de la manière la plus

précise ses menées et ses intrigues pour renverser le Cabinet. Elles sont

d'une nature telle qu'elles autoriseraient le gouvernement de la Reine à

lui envoyer ses passeports.» Le voyage de Mme Lieven en Angleterre a fait

aussi le plus grand tort à M. Guizot. Lord Palmerston, qui connaissait la

haine de Mme Lieven contre lui, a vu, dans son arrivée, un nouveau coup

qu'on voulait lui porter et sa vengeance n'a plus connu de mesure. En

tout, la France, les Français et leur gouvernement sont très mal vus en

Angleterre depuis deux ans, et on trouve que l'Ambassade de France

actuelle n'est pas de force à changer ces dispositions. Le Cabinet

anglais actuel, qui blâme la conduite de lord Palmerston, croit toutefois

avoir fait, depuis qu'il est au pouvoir, tout ce qu'il lui était

convenablement possible de faire pour ramener l'esprit public de la

France. Il reconnaît avec peine qu'il n'a pas réussi; mais il est bien

décidé à ne rien faire de plus, et à attendre les événements en se tenant

prêt à toutes les éventualités.

«Les choses marchent assez mal en Hollande, où la maison d'Orange devient

de plus en plus impopulaire. On ne pardonne pas au vieux Roi sa rapacité,

la manière dont il a exploité le pays pendant vingt-cinq ans, et encore

moins son mariage avec une catholique belge, après avoir, durant deux

années, condamné le pays à supporter un état aussi onéreux que la guerre,

sans sa gloire et ses profits, tout cela pour l'agrandissement de sa

famille. Le nouveau Roi est léger, inconsidéré, imprudent. On le blâme de

se jeter dans les bras de la France, ce qui est une politique toute

nouvelle et aventureuse pour la Hollande; on blâme surtout son entêtement

à maintenir l'armée sur un pied ruineux pour le pays; le budget reste

énorme: quatre-vingts millions de florins pour une population de moins de

trois millions d'âmes. La nomination du baron Heskern, comme Ministre des

Pays-Bas à Vienne, a causé un grand scandale en Hollande et y a renouvelé

des bruits fâcheux.

_Rochecotte, 11 septembre 1842._--J'ai reçu hier une lettre de M. de

Salvandy, dont voici l'extrait: «Le plongeon de Thiers est fabuleux.

L'amende honorable au Gouvernement a été complète; il lui a baisé la

main. Je l'aurais trouvé plus habile d'être plus digne. Cela arrive bien

souvent. Je ne crois pas qu'il se soit, par là, rendu possible

immédiatement, mais par cela seul, qu'il a l'air de l'être, le pouvoir

est plus difficile à tout le monde. L'un des résultats de cette immense

flatterie, c'est de rendre le Roi ingouvernable. M. de Lamartine n'a

jamais été qu'un météore. Il écrit à M. Villemain qu'il va faire _de la

grande opposition_; il n'y aura de grand que son impuissance et sa

chute.»

Je compte partir, dans quelques heures, pour Valençay et y passer un mois

chez mon fils, auquel je l'avais promis depuis longtemps.

_Valençay, 24 septembre 1842._--J'ai été fort affligée de la mort de ma

pauvre et excellente cousine, la princesse Pierre d'Arenberg. Elle avait,

pour moi, beaucoup de bienveillance, comme son mari, et tout ce côté de

ma famille. Je leur suis, à tous, bien sincèrement attachée. La sœur de

charité, qui a soigné Mme d'Arenberg, lui a entendu dire, tout de suite

après l'Extrême-Onction: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite!» Je

reste convaincue qu'elle a été éclairée sur son danger, dans les

dernières quarante-huit heures de sa vie, et que c'est par force d'âme,

et pour ne pas ôter à ses entours la consolation de la croire dans

l'illusion, qu'elle n'a pas plus clairement parlé de sa fin. C'était une

âme d'élite!

_Valençay, 27 septembre 1842._--J'ignorais qu'il fût question du mariage

du Prince de Joinville avec une Princesse du Brésil; je croyais même que

ces Princesses ne pouvaient quitter le Brésil, à moins que leur frère,

l'Empereur, qui n'est pas encore marié, n'eût des enfants. Je m'étonne

aussi que la Reine des Français ne redoute pas un peu le sang de ces

Princesses de Bragance et leur éducation. Puis, pourquoi marier si tôt un

jeune homme, marin de profession, qui a trois frères et déjà trois

neveux? Cela prépare des quantités de branches collatérales, qui, grâce

au partage des fortunes et à la lésinerie toujours croissante des

Chambres, deviendront nécessiteuses, appauvries et bientôt une gêne pour

le chef de la famille.

_Valençay, 5 octobre 1842._--J'ai des raisons de croire au mariage de la

Princesse Marie de Bade avec le marquis de Douglas: cependant, c'est

moins fait que ne le disent les journaux.

Je partirai d'ici le 15; j'irai dîner à Tours, chez ces malheureux

d'Entraigues, qui viennent de perdre une fille dans les circonstances les

plus douloureuses, et j'arriverai pour coucher à Rochecotte. J'aime mieux

une forte journée que la fatigue, le froid et les rhumes des auberges

dans cette saison. M. Royer-Collard, qu'il m'aurait été impossible

d'aller voir à Châteauvieux, à cause des chemins trop raboteux qui y

mènent, a bien voulu venir ici hier. Cet effort, à son âge, et avec une

santé affaiblie, m'a vivement touchée. Il m'a parlé de son intérieur, de

ses intérêts les plus proches et m'a paru fort détaché de tout le reste.

_Rochecotte, 16 octobre 1842._--Je suis arrivée hier soir pour me

coucher. Le _home_ a toujours un mérite particulier, qu'on ne trouve

nulle part ailleurs. J'ai cependant quitté Valençay avec regret: j'y ai

été fort soignée; tout le pays est resté bienveillant pour moi; j'aime

beaucoup mon fils, dont le commerce me plaît; puis, nulle part les

souvenirs ne sont aussi nombreux et aussi puissants sur moi qu'à

Valençay...

Il vient de se passer, à Nice, un fait écrasant de merveilleux, et dont

je connais tous les acteurs: leur véracité, leur droiture, leur foi et

leurs lumières sont incontestables. La fille aînée du comte de

Maistre[70], depuis bien des mois percluse d'une jambe qui s'était

tordue, souffrait des douleurs désespérantes, poussant les hauts cris

jour et nuit, abandonnée par tous les médecins, qui parlaient de gangrène

et d'amputation. En dix minutes d'une fervente invocation, elle vient

d'être radicalement guérie, devant douze personnes qui étaient dans sa

chambre (et toute la ville de Nice pour y prendre part), par les ardentes

prières de Mlle Nathalie de Komar, qui, depuis quelques années, est dans

la plus grande mysticité. La guérison est complète, et le mal était

désespéré. La jeune malade est elle-même une sainte, se destinant à être

sœur de charité: tout cela confond, anéantit; expliquer ne se peut pas,

contester, dans la circonstance actuelle, pas davantage. Il n'y a qu'à se

taire, s'humilier et adorer.

[70] Francesca de Maistre.

_Rochecotte, 17 octobre 1842._--Je suis un peu fatiguée de ma journée

d'hier. Le Curé était venu me prévenir qu'il avait attendu mon retour

pour placer dans son église le _Chemin de la Croix_; un des

Grands-Vicaires de Tours venait d'arriver, pour faire cette cérémonie: il

a donc fallu y assister. Elle était belle et touchante, mais fatigante,

surtout à cause de la procession. Puis, il fallait gagner l'église qui

est éloignée; le chemin, mauvais, dur en voiture, trop long à pied; bref,

le tout m'a surmenée.

J'ai des nouvelles de Pauline, du 8, de la villa Melzi, et du 10, de

Milan: elle est dans un ravissement complet de tout ce qu'elle voit,

émerveillée de la magnificence élégante des Melzi, et bien touchée de

leur accueil, qui a été plein de grâce et de recherche. Je suis charmée

que ma fille trouve de l'agrément à ce voyage, qui lui a bien coûté à

entreprendre.

_Rochecotte, 19 octobre 1842._--J'ai reçu hier une lettre de Berlin, qui

me dit qu'il y est fort question du retour à la Haye de l'ex-Roi des

Pays-Bas, le comte de Nassau. On dit qu'il y conduirait sa fille[71],

comme moyen de la tirer, sans éclat, de la fausse position dans laquelle

elle s'est mise, vis-à-vis de son mari et de toute la Cour. Elle avait eu

la permission de paraître aux fêtes du mariage de la Princesse Marie de

Prusse avec le Prince Royal de Bavière, mais son mari, le Prince Albert,

s'est dit malade, n'a pas paru et ne revoit plus sa femme. Je sais bien

que la Princesse Marianne passait pour légère, mais, à mon dernier

voyage à Berlin, elle paraissait, ostensiblement, dans les meilleurs

rapports avec son très peu agréable époux; il faut donc qu'il se soit

passé quelque chose de particulier dans ces derniers temps.

[71] La Princesse Albert de Prusse, née princesse Marianne des

Pays-Bas.

_Rochecotte, 27 octobre 1842._--J'avais déjà entendu parler, à Berlin,

non pas d'un chasseur du Prince Albert, mais d'un _Stallmeister_ ou

piqueur, qui suivait, seul, la Princesse dans ses cavalcades de Silésie,

mais je ne pouvais pas croire à cette histoire, qui paraît, cependant,

avoir pris plus de consistance.

_Rochecotte, 3 novembre 1842._--L'aristocratie anglaise est dans un grand

émoi, de l'histoire du Prince Georges de Cambridge avec lady Blanche

Somerset. Que va-t-elle devenir? La fille d'un particulier, quoique grand

seigneur, ne peut épouser un Prince qui peut être appelé à la

Couronne[72].

[72] Ce mariage, que tous les journaux anglais annonçaient comme

devant avoir lieu, ne se fit pas, la Reine ayant absolument

refusé son consentement, ainsi que le Conseil privé. Le prince

Georges de Cambridge, par une lettre de son avocat au journal

l'_Observer_, donna un démenti formel aux bruits calomnieux qui

circulaient, et lady Blanche Somerset, fille du second mariage du

duc de Beaufort, épousa plus tard, en 1848, lord Kinnoul.

On dit que lady Harriet d'Orsay a eu un tel chagrin de la mort de M. le

Duc d'Orléans, qu'elle a tourné à la dévotion, et qu'elle veut se faire

catholique. La princesse Belgiojoso est aussi dans une grande exaltation

religieuse, et comme il faut toujours qu'elle imagine des choses

étranges, elle porte un costume de nonne.

Le prince indien qui est à Paris[73], en ce moment, a été à l'Opéra: il a

voulu aller dans les coulisses, où on lui avait dit qu'il trouverait des

danseuses de bonne volonté; il arrive, et se met aussitôt à embrasser,

avec une telle rage, qu'il fallut vite le faire sortir de force, au rire

général des assistants.

[73] Ce prince indien était un riche banquier,

Duwarkanout-Tayore, qui faisait alors un voyage en Angleterre et

en France.

_Rochecotte, 4 novembre 1842._--M. Bresson m'écrit, de Berlin, que la

réunion des États et les chemins de fer qui aboutissent maintenant dans

cette capitale lui donnent un grand mouvement, et qu'elle est devenue

très animée. Il dit aussi que le comte Maltzan est devenu bien malade,

que sa vie est en danger, et que M. de Bülow est le plus agréable

Ministre des Affaires étrangères avec lequel il ait eu à traiter.

_Rochecotte, 12 novembre 1842._--Mme de Lieven me mande que lord

Melbourne a eu une attaque, qui le laisse faible, et le met hors des

chances de la politique, ce qui est un _draw-back_ pour les Whigs[74]. Le

mariage de la Princesse Marie de Bade est officiellement annoncé: sa

situation ne sera pas agréable à la Cour d'Angleterre, où on est décidé à

ne la traiter que comme marquise de Douglas: ma pauvre Grande-Duchesse a

conduit tout cela avec sa légèreté habituelle.

[74] D'après l'anglais: un revers de médaille ou le mauvais côté

des choses.

On m'écrit de Vienne que M. de Metternich est assez souffrant, qu'il ne

reçoit plus le Corps diplomatique le soir, afin de ne s'occuper

d'affaires que le matin et d'éviter tout ce qui peut l'exciter avant de

se coucher.

_Rochecotte, 24 novembre 1842._--Il me semble que les Anglais sont en

bien bonne veine: ils terminent leurs affaires glorieusement en Chine et

aux États-Unis[75]; gouvernent en Espagne et en Portugal; étouffent les

émeutes intérieures et ont partout une prépondérance qui doit nous faire

grande honte: nous ne pouvons pas même faire un pauvre petit traité avec

la Belgique, qui va passer à la Prusse.

[75] Après une expédition en Chine, les Anglais venaient de

conclure le traité de Nankin, qui ouvrait de nouveaux ports au

commerce européen et permettait aux étrangers de séjourner à

Canton. Le traité avec les États-Unis était déjà signé depuis le

9 septembre et avait enfin réglé la question, si longtemps

débattue, de la frontière entre le Canada et l'État du Maine.

1843

_Rochecotte, 21 février 1843._--Le courrier vient de m'apporter une

lettre de M. de Salvandy, rompant un long silence, qu'il motive sur ses

perplexités politiques. Il dit qu'après avoir été indignement traité par

M. Guizot, celui-ci, à la veille d'une bataille sérieuse, court après

lui; que, d'un autre côté, M. Molé se souvient qu'il peut lui être

nécessaire et passe d'une indifférence dédaigneuse à des soins extrêmes;

que lui, Salvandy, ne se soucie, ni de blesser le Roi, en votant et en

parlant contre M. Guizot, ni de soutenir un Ministère impopulaire,

incapable. Il croit que les vingt voix sur lesquelles il agit seront

décisives, pour ou contre. Il me semble croire le Ministère fort

compromis, et, lors même qu'il gagnerait la bataille des fonds secrets,

il ne pense pas qu'il puisse voir la fin de la session. En attendant, M.

Guizot donne, demain, un raout monstre, suivi d'un souper des _Mille et

une nuits_, selon l'expression romanesque de Mme de Meulan[76]. C'est la

semaine prochaine qu'aura lieu, à la Chambre, l'action, qui s'annonce

pour très vive. M. Molé est plein d'ardeur, plein de confiance. Dans sa

combinaison entreraient le maréchal Valée, MM. Passy et Dufaure, Dupin,

Bignon (de Nantes), de Carné, Laplagne, Salvandy et l'amiral Mackau. M.

Thiers se déclare hors de cause, _pour l'instant_. Voilà l'extrait de la

lettre de M. de Salvandy qui est longue et très littéraire. Je l'ai

rendue en prose vulgaire.

[76] Belle-mère de M. Guizot.

On m'écrit, de Vienne, que Mme de Reichenbach, épouse du vieux Électeur

de Hesse-Cassel, vient de mourir et laisse un gros héritage à ses filles,

dont l'une est belle-sœur de la princesse de Metternich. Les Flahaut ont

donné deux fort beaux bals, à l'un desquels, _lui_, ayant voulu valser

avec la princesse Paul Esterhazy, l'élasticité leur ayant manqué à tous

deux, ils sont tombés tout de leur long. Cela a semblé assez ridicule.

_Rochecotte, 23 février 1843._--Les _leading articles_ du _Journal des

Débats_ deviennent très piquants. Je trouve cette façon de s'en prendre à

_l'intrigue_ comme à une personne, et de dire: _l'intrigue_ fait,

_l'intrigue_ parle, _l'intrigue_ veut, _l'intrigue_ refuse, très drôle;

j'ai bien deviné que cela signifie: M. Molé veut, M. Molé refuse, M. Molé

demande! Tout cela fait pitié, au fond, tout en inspirant de véritables

inquiétudes, car rien ne nuit autant à l'effet d'une représentation que

les trop fréquentes entrées et sorties des coulisses.

M. d'Arenberg écrit un mot assez amusant de M. Thiers. A un concert, chez

la duchesse de Galliera, la princesse de Lieven reprochait à M. Thiers

qu'il la soignait peu; il lui a répondu qu'il la soignerait mieux,

_quand elle aurait quitté le Ministère_. On cite de lui aussi un autre

propos. Il aurait dit que sa rentrée aux Affaires ne pouvait être

prochaine, et qu'avant cela, il désirait la Présidence de la Chambre.

_Rochecotte, 25 février 1843._--J'ai pris hier dans la bibliothèque des

Mémoires intitulés: _Mémoires de Gaston d'Orléans_, attribués à un des

officiers de sa maison, Aglay de Martignac. J'y ai trouvé ce mot drôle et

spirituel de Gaston: «Pendant le petit voyage que le Roi vint faire à

Paris, _Monsieur_ ayant rencontré la Reine, une fois qu'elle venait de

faire une neuvaine pour avoir des enfants, il lui dit en raillant:

«Madame, vous venez de solliciter vos juges contre moi; je consens que

vous gagniez votre procès, si le Roi a assez de crédit pour cela.»

Barante m'écrit que l'Ambassadeur Pahlen, devant aller, cet été, en

Allemagne, a envie d'en faire autant, pour tirer, dans cette rencontre,

ses chances au clair. Il dit aussi que les chances de M. Guizot sont

assez aventurées; que les prodigieuses agitations de M. Molé l'ont

déconsidéré et compromis; que Thiers manœuvre avec plus d'habileté; que,

du reste, les habitudes de mensonge sont telles, chez tout le monde, que

le spectacle général est dégoûtant, et que tout fait pitié.

_Rochecotte, 1er mars 1843._--Le prince Pierre d'Arenberg, qui est ici

depuis deux jours, a apporté le livre de Mme de Ludre[77], dont il a lu,

hier au soir, quelques chapitres au salon. La pauvre femme, perdue dans

une métaphysique quintessenciée, a fait là le plus singulier et le plus

incompréhensible fatras possible. La coupe même du livre, ses divisions,

tout est d'une bizarrerie effrayante. Il n'y a pas même le mérite du

style: ce n'est pas écrit. Il est impossible de comprendre le but de ce

livre. Pour nous reposer de cette lecture, nous avons deviné des vers. Ce

jeu, tout enfantin qu'il est, est infiniment plus raisonnable et plus

spirituel que la théologie sublunaire de Mme de Ludre.

[77] _Études sur les idées et sur leur union au sein du

catholicisme_, 2 volumes in-8º, chez Debécourt, 1842.

_Rochecotte, 2 mars 1843._--Je rentre d'une longue promenade, par un

temps incomparable; un de ces temps qui aident à vivre, et dont on jouit

si bien à la campagne, dont on ne se doute presque pas à Paris. On

n'imagine pas le progrès de la végétation; tous les arbustes montrent

leurs feuilles écloses, de ce joli vert vif et tendre du début; puis les

jonquilles, les narcisses en fleurs; quant aux violettes, nous en faisons

litière. Pourquoi faut-il changer tout cela pour la boue et la lourde

atmosphère de Paris?

_Paris, 12 mars 1843._--Me voici plongée dans Paris. On m'a déjà conté

bien des choses depuis mon arrivée. En voici quelques-unes, qui ont, du

moins, le mérite d'être assez amusantes. Une dame, rencontrant le duc de

Noailles, le lendemain de son discours sur le droit de visite, lui en

fit compliment, ajoutant: «Malheureusement, Monsieur le Duc, vous êtes

comme la poule qui ne pond qu'un seul œuf d'or dans l'année!» La

marquise de Caraman, arrivant mardi chez la duchesse de Poix, où il y

avait du monde, a été appelée par la duchesse de Gramont, qui lui a

demandé de s'asseoir près d'elle, et lui a dit à haute voix: «Est-il

vrai, Madame, que vous épousiez le maréchal Sébastiani?» Mme de Caraman a

immédiatement répondu, sans se déconcerter, et aussi à haute voix: «Je

sais que beaucoup de gens le disent, mais, jusqu'à présent, je n'avais

encore rencontré personne d'assez déplacé pour m'en faire la question.»

_Paris, 14 mars 1843._--On dit le monument qui doit être placé dans la

chapelle commémorative, pour feu Mgr le Duc d'Orléans, admirable. Il

représente le pauvre jeune Prince, au moment où il vient de finir, dans

le même costume que celui qu'il portait; l'expression est belle et

touchante. On a placé au-dessus de sa tête l'ange, dernier ouvrage de la

Princesse Marie, sœur du Prince. Cet ange a l'air de recevoir l'âme du

Prince pour la porter au ciel; c'est une belle idée, qui saisit et touche

profondément. Un bas-relief représente le Génie de la France, qui pleure,

appuyée sur une urne; le drapeau national est placé à ses pieds. C'est

Triqueti qui est chargé de ce bel ouvrage. Toute la Famille Royale est

allée voir le monument. La Reine a éclaté en sanglots; le Roi a failli se

trouver mal, il a fallu l'emmener; Mme la Duchesse d'Orléans a beaucoup

pleuré, mais elle a longuement parlé à l'artiste de cet admirable

ouvrage.

Le duc de Doudeauville (plus célèbre sous le nom de vicomte Sosthène de

la Rochefoucauld) a fait un portrait de Mlle Rachel, qui n'en paraît pas

satisfaite[78]. Il a demandé à Mme Récamier de le lui lire; elle a

répondu: «Je vais le demander à M. de Chateaubriand.» Celui-ci a répondu

que cela l'ennuierait, sur quoi Sosthène a repris: «Puisque vous désirez

entendre cette lecture, je commence»; et, aussitôt, il a lu son œuvre

sans s'arrêter.

[78] Ce portrait se trouve aux pièces justificatives de ce

volume.

_Paris, 16 mars 1843._--M. de Montrond prétend que le Roi lui a dit qu'il

ne voulait pas de M. Molé pour ministre; ce qu'il désirait, c'était que

M. Thiers se rapprochât de M. Guizot, et qu'ils s'entendissent pour

marcher ensemble. «Molé est tout cousu de perfidie», aurait dit le Roi,

«il ne pourra jamais aller avec personne, tandis que Thiers et Guizot

sont faits pour aller ensemble; ils n'ont rien à se reprocher, rien à

s'envier, ils sont tous deux hommes de lettres, historiens distingués,

académiciens, etc.; enfin, complètement faits pour s'accorder.»

_Paris, 17 mars 1843._--M. Thiers a dîné l'autre jour chez M. Chaix

d'Est-Ange, bâtonnier de l'Ordre des avocats, avec MM. Odilon-Barrot,

Sauzet, d'Argout, Berryer, Dupin, Martin du Nord, le garde des

sceaux[79], et enfin M. de Peyronnet, l'ancien ministre de Charles X. M.

Walewski, auquel on donnait à deviner dans quelle maison avait pu se

tenir une réunion si étrange de noms, dont les principaux figuraient dans

_l'Intrigue_, a dit: «Cela ne peut être que chez M. Molé»; ce qui a

amené, dans le salon de Mme Thiers, où cette scène se passait, force

quolibets sur M. Molé, et sur la triste figure qu'il devait faire après

sa défaite[80].

[79] Le duc Pasquier.

[80] En 1843, l'existence du ministère Guizot était mise en

question, au sujet des fonds secrets. M. Molé, dont le Ministère

avait succombé, en 1839, sous les coups de la coalition

Guizot-Thiers, crut le moment opportun pour organiser une ligue

contre ses deux adversaires. Mais il opéra sourdement, par des

conversations de salons et de couloirs, et se mit en relation

avec MM. Dufaure et Passy, qui l'abandonnèrent au moment

critique. Le débat sur les fonds secrets s'ouvrit le 1er mars à

la Chambre: il tourna à l'avantage du Cabinet, et M. Guizot

remporta, à cette occasion, un de ses plus beaux triomphes.

_Paris, 18 mars 1843._--Le Roi s'est montré excessivement touché de

l'éloge que M. Guizot a fait de lui, à son dernier discours à la Chambre

des Députés, dans la discussion sur les fonds secrets; le soir même, il a

écrit à M. Guizot qu'il aurait été le remercier lui-même, s'il n'était

enchaîné au rivage. Le lendemain, M. Guizot ayant été de bonne heure chez

le Roi, la Reine y est venue avec toute la Famille Royale, et des

remerciements pleins d'émotion ont été adressés au Ministre vainqueur.

_Paris, 20 mars 1843._--M. Molé se déclare, à jamais, hors de la

politique, brouillé avec elle, ministre incompatible avec le Roi; il

parle de se créer une existence purement privée, et embellie par

l'amitié et les goûts de l'esprit. Deux mois plus tôt, ce propos aurait

eu de la dignité; aujourd'hui, il ressemble à du dépit et ne persuade

personne.

On remarque beaucoup le calme extrême de Mme la Duchesse d'Orléans; on

s'étonne de l'amélioration de sa santé à travers sa douleur. Elle se

dévoue avec ardeur à l'éducation de ses enfants, en fait le but principal

de sa vie et ne le laisse pas ignorer. La Reine, après l'explosion d'une

douleur déchirante et passionnée, a repris tout son calme, et le mariage

prochain de la Princesse Clémentine[81] lui est une distraction utile et

puissante. La Princesse Clémentine est tout simplement enchantée, moins,

peut-être, du mari, qu'on dit médiocre et sans éclat de situation, que

d'acquérir de l'indépendance, d'avoir la clef des champs, et de fuir la

table ronde du salon des Tuileries, qui, de tout temps, a fait le

désespoir des enfants du Roi. La Princesse Clémentine doit se marier tout

de suite après Pâques, à Saint-Cloud; partir ensuite pour Lisbonne,

l'Angleterre, Bruxelles et Gotha, et revenir à Paris, où elle habitera

les Tuileries. On ne lui donne que 60 000 francs de rente; le Prince, son

mari, n'en aura que 108. Cela fait un assez médiocre revenu. Mme la

Duchesse de Nemours, belle, douce, bonne enfant, en toutes choses soumise

à la Reine, est chérie par elle. Le Duc de Nemours retombe, dit-on, dans

ses silences.

[81] Avec le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha (1818-1881),

frère de la duchesse de Nemours. De ce mariage devait naître

entre autres le Roi actuel de Bulgarie, Ferdinand Ier.

_Paris, 23 mars 1843._--On parlait, à la Chambre des Députés, de

l'attaque qui rendait M. Dupin, l'aîné, malade, et qui, disait-on, avait

surtout porté au visage; à cela, M. Thiers a dit tout haut, avec son

imprudence habituelle: «Il a cependant un visage bien plus à soufflets

qu'à attaques!»

Il apparaît à tout ce qui approche des Tuileries qu'il s'élève déjà

quelques nuages entre le pavillon Marsan et le reste du Palais[82]. La

Reine, que j'ai vue, m'a dit, avec plus de surprise que de satisfaction,

que Mme la Duchesse d'Orléans se portait mieux qu'avant son malheur,

auquel on n'aurait pas supposé qu'elle pût survivre, en ajoutant: «Sans

doute, la tendresse pour ses enfants lui a inspiré autant de courage». La

Reine est contente de ses petits-fils; elle regrette, cependant, qu'ils

ressemblent plus au côté Weimar qu'à celui d'Orléans. Elle est satisfaite

du mariage de la Princesse Clémentine, surtout comme repos d'esprit, et

dit, avec raison, que la Princesse Clémentine a vingt-cinq ans; qu'elle

peut juger elle-même de ce qui lui convient; et que la similitude de

religion et le désir d'avoir un protecteur dans l'avenir lui font

accepter, avec plaisir, un mariage que feu Monseigneur le Duc d'Orléans

avait arrangé, avant de mourir, avec le Roi des Belges. La Reine a ajouté

que l'établissement principal de la Princesse serait à Cobourg, mais

qu'elle voyagerait beaucoup et viendrait souvent à Paris.

[82] Le pavillon Marsan était habité par la Duchesse d'Orléans.

_Paris, 27 mars 1843._--On dit beaucoup que Mme la Duchesse d'Orléans

montre la plus grande préférence pour la duchesse d'Elchingen, femme d'un

des aides de camp de feu son mari. C'est l'amie de cœur. Quelqu'un ayant

osé représenter à Mme la Duchesse d'Orléans qu'une préférence de ce

genre, trop marquée, pourrait effaroucher et blesser ses alentours et les

personnes de sa Maison, plus naturellement appelées à son intimité, elle

a répondu avec mécontentement, et par un morceau sentimental qu'on a

qualifié d'_allemanderie_, sur la liberté acquise à chacun de se livrer

sans réserve aux sentiments purs d'une amitié fondée sur la sympathie.

Quoique légalement tutrice et ayant la garde-noble de ses enfants, on ne

laisse pas jouir Mme la Duchesse d'Orléans de ses droits; le Roi s'est,

pour ainsi dire, emparé de ceux de tuteur; il ne laisse, à sa

belle-fille, que la jouissance des 100 000 écus de son douaire qui lui

sont assurés par une loi; mais tout ce qui revient au Comte de Paris

passe par les mains du Roi, qui paye toutes les dépenses, et se fait

rendre compte de tout, ainsi que pour le Duc de Chartres, le second fils.

On dit aussi que Mme la Duchesse d'Orléans a eu de la peine à comprendre

qu'elle devait se renfermer presque absolument, pendant la durée de son

grand deuil. Elle donnait beaucoup d'audiences; le Roi ayant fait, assez

sèchement, l'observation qu'elle voyait trop de monde pour sa position,

sa porte ne s'est plus ouverte que pour les personnes de son intérieur.

On trouve, encore, qu'elle a un peu trop étendu l'envoi des portraits de

son mari, des billets écrits de sa main. Il n'y a pas jusqu à M. Gentz

de Bussy, l'Intendant militaire, qui n'en ait été gratifié. Les personnes

de sa grande intimité disent beaucoup, quand on la plaint, qu'elle a la

plus haute position du pays, la plus importante; qu'elle est appelée à

jouer le rôle le plus élevé. Elle-même se berce et s'exalte dans cette

idée.

_Paris, 30 mars 1843._--Le comte d'Argout disait hier chez Mme de Boigne

que l'abbé de Montesquiou, Ministre de l'Intérieur en 1814, ayant fait

reprendre l'habit et le petit manteau au Conseil d'État, tous ces

Messieurs, lorsqu'ils furent reçus par Louis XVIII avec les autres Corps,

excitèrent par ce costume inusité une grande curiosité, et les militaires

qui se trouvaient présents, particulièrement surpris, se disaient entre

eux: «Voilà le nouveau clergé.»

_Paris, 2 avril 1843._--On a beaucoup parlé des États-Unis d'Amérique,

l'autre jour, à dîner, chez la princesse de Lieven; on en disait,

naturellement, assez de mal. A ce sujet, M. de Barante a rappelé un mot

de feu M. de Talleyrand, que voici: «Ne me parlez pas d'un pays où je

n'ai trouvé personne qui ne fût prêt à me vendre son chien!» On a

beaucoup et fort bien causé de toutes choses à ce dîner, qui était

agréablement composé. Le désastre de la Guadeloupe[83] et la comète n'ont

pas été absorbants comme partout ailleurs: cependant, ils ont eu leur

tour, et on a parlé d'une jolie caricature, où M. Arago, le chef de

l'Observatoire, est représenté, non pas _observant_, mais _observé_ par

la Comète[84]! On a passé du joli morceau de M. de Noailles sur

Saint-Cyr[85] aux souvenirs de Louis XIV, à la Grande Mademoiselle et à

la collection de portraits curieux réunis au château d'Eu. M. Guizot

s'est complu à nous dire qu'il avait couché au rez-de-chaussée dans la

chambre de M. de Lauzun, et qu'il montait, pour aller chez le Roi, par le

même escalier qui avait conduit cet insolent mari chez la Princesse, dont

le Roi habite maintenant l'appartement. Quel rapprochement!

[83] Le 8 février 1843, à dix heures et demie du matin, un

tremblement de terre, qui dura soixante-dix secondes, vint

cruellement frapper la Guadeloupe, et, en détruisant la ville de

la Pointe-à-Pitre, bouleversa cette colonie française presque

entièrement, engloutissant des milliers de morts et de blessés.

Ce désastre exerça aussi ses ravages dans les Antilles anglaises.

[84] En 1843, un Français, M. Faye, découvrit une comète

périodique, dont il calcula les événements, et qui porte son nom.

Cette découverte fit un certain bruit: M. Faye reçut, de

l'Académie des sciences, le prix Lalande et fut nommé chevalier

de la Légion d'honneur.

[85] Ce remarquable morceau sur Saint-Cyr fut imprimé et publié,

en 1843, à un petit nombre d'exemplaires. Il peut être considéré

comme l'origine de l'ouvrage du duc DE NOAILLES sur _Madame de

Maintenon et les principaux événements du règne de Louis XIV_,

dont il commence le troisième volume, et qui devait ouvrir au duc

de Noailles les portes de l'Académie française.

_Paris, 3 avril 1843._--J'ai été, hier, à l'Hôtel de Ville, chez Mme de

Rambuteau, qui rentrait du sermon: elle venait d'entendre, à Notre-Dame,

l'abbé de Ravignan prêcher contre le luxe des femmes et le peu de décence

de leur toilette; il s'est servi du mot _décolleté_, et, en parlant du

_décolletage_ des robes, il a été jusqu'à dire: «_Où cela

s'arrêtera-t-il?_» Il a indiqué que cet excès n'était même pas _joli_! Le

P. de Ravignan est si naturellement grave, simple, austère, qu'on a

trouvé ces expressions encore plus particulièrement risquées dans sa

bouche. Sa critique était cependant bien juste. Les femmes dépensent

beaucoup trop; nos toilettes se compliquent de mille ajustements

accessoires, qui en doublent la dépense, sans les rendre plus

convenables: les jeunes femmes, ou celles qui veulent être à la mode,

sont à peine vêtues. Feu mon oncle, M. de Talleyrand, quand je commençai

à mener Pauline dans le monde, me recommanda, très sérieusement, de

soigner la décence de sa toilette, et, à ce sujet, il me dit, à peu près

dans la même pensée que M. de Ravignan: «Quand ce que l'on montre est

joli, c'est indécent; et quand ce que l'on montre est laid, c'est très

laid.» Il disait aussi d'une femme fort maigre et qui dédaignait la plus

légère gaze: «Il est impossible de plus découvrir et de moins montrer.»

_Paris, 5 avril 1843._--Quelqu'un, qui peut le savoir, me racontait hier

qu'à l'époque de la _coalition_ qui a fait tant de tort à M. Guizot, sa

présence constante chez la princesse de Lieven déplut au Corps

diplomatique et l'embarrassa, au point que le comte Pahlen, Ambassadeur

de Russie, vint en parler amicalement à la Princesse et lui dit que lui

et ses collègues s'abstiendraient de venir le soir chez elle, s'ils

étaient forcés d'y rencontrer, chaque fois, M. Guizot. La Princesse

répondit qu'elle tenait trop à conserver ses relations avec son

Ambassadeur pour ne pas espacer les visites de M. Guizot. En effet, elle

raconta simplement à celui-ci sa conversation avec le comte de Pahlen,

et, tout en l'assurant du prix qu'elle attachait à son amitié, elle le

pria de venir moins assidûment le soir chez elle. M. Guizot lui répondit,

avec quelque amertume: «Comme vous voudrez, Madame, il est bien entendu

que je ne vous verrai plus le soir, jusqu'au jour où je serai Ministre

des Affaires étrangères, et où, alors, le Corps diplomatique demandera à

venir chez vous pour m'y rencontrer.» On ne saurait avoir été meilleur

prophète.

_Paris, 14 avril 1843._--Le jour où le général Baudrand, nommé gouverneur

du Comte de Paris, vint en faire ses remerciements au Roi, en lui faisant

une phrase de modestie sur le poids de sa responsabilité, le Roi

l'interrompit et lui dit: «Rassurez-vous, mon cher Général, car il reste

bien entendu que _le Gouverneur de Paris, c'est moi._» Je crois que ce

qui a fait agréer ce choix par Mme la Duchesse d'Orléans, c'est qu'un

jour, elle aussi, compte bien dire à ce pauvre général Baudrand: «_Le

Gouverneur, c'est moi._»

Hier au soir, chez Mme de Boigne, où j'ai été avec M. et Mme de

Castellane qui reviennent de Rome, la conversation a mené, naturellement,

à parler du Cardinal Consalvi, que j'ai beaucoup connu: il était aimable,

fin, spirituel, agréable, comme un homme du monde; il n'avait rien

d'ecclésiastique que son habit. M. le Chancelier[86], qui était aussi

chez Mme de Boigne, racontait qu'à Rome, le Cardinal, au moment où tout

le poids du gouvernement pesait sur lui, se plaisait encore à distribuer

des billets de spectacle et à se réserver toutes les politesses et les

obligeances de la société. Au Congrès de Vienne, où il était chargé de

défendre les intérêts du Saint-Siège et d'obtenir, s'il était possible,

la restitution des légations, je l'ai entendu, un jour, en réclamer

vivement et habilement la propriété pour le Saint-Père. M. de Talleyrand

discutait cette question avec lui: après plusieurs arguments pour et

contre, le Cardinal s'écria tout à coup, avec un accent et des gestes

italiens inimitables: «Mais, qu'est-ce que cela vous fait de nous rendre,

ici-bas, un peu de terre? Nous vous en donnerons, là-haut, tant que vous

voudrez.» Et, en disant cela, il levait les yeux et les mains au ciel,

avec un élan merveilleux!

[86] Le duc Pasquier.

Mme de Boigne, habituellement si réservée qu'elle en est comprimée, s'est

échappée jusqu'à me citer un propos que Pozzo lui avait tenu, à l'époque

du mariage de la Reine d'Angleterre, et qui est un peu léger: Mme de

Boigne demandant à Pozzo qui la Reine d'Angleterre allait épouser, il

répondit: «Encore un des étalons de la Royauté.» C'est ainsi qu'il

désignait les Cobourg.

_Paris, 15 avril 1843._--L'abbé Dupanloup a prêché, hier, l'agonie, à

Saint-Roch, avec talent et émotion, mais avec un peu trop d'harmonie

imitative dans la voix, des longueurs, des redites, et un morceau

redoublé sur les douleurs maternelles de la Sainte Vierge, qui, réduit de

moitié, aurait été d'un meilleur effet. Presque adressé à la Reine, qui

était avec les Princesses dans la stalle en face de la chaire, il aurait

dû moins analyser et fouiller dans ces affreuses angoisses maternelles,

qui renouvelaient les tortures de la pauvre Reine. Elle fondait en

larmes, et, parmi les assistants, il y en a eu qui ont eu le mauvais goût

de se lever pour la regarder pleurer.

On était fort embarrassé de savoir dans quel costume le Prince Auguste de

Saxe-Cobourg paraîtrait, au jour de son mariage[87], mais le Roi de Saxe,

son cousin, a tranché la difficulté en le nommant d'emblée Général.

[87] Avec la Princesse Clémentine.

_Paris, 16 avril 1843._--Le docteur Cogny me rappelait, hier, que

quelqu'un ayant dit devant M. de Talleyrand que le sage devait tenir sa

vie cachée, il reprit: «Selon moi, il ne faut ni la cacher, ni la

montrer; il faut être ce que l'on est, simplement, sans précautions ni

affectation.» M. de Talleyrand était, en effet, si naturel en toutes

choses, et faisait si grand cas de la vérité dans la vie, que je lui ai

entendu dire, écrire et répéter souvent, même par exclamation, et comme

répondant à sa propre pensée: «Que la simplicité est une belle chose!»

M. de Barante, pendant son ambassade à Turin, s'est assuré que Matthioli

(que quelques historiens ont voulu supposer avoir été le fameux Masque de

fer) était mort en Piémont et ne pouvait avoir rien de commun avec ce

célèbre personnage. Louis XVIII était si curieux de ce mystère, dont

Louis XVI avait été le dernier dépositaire, que _le jour même_ où il

revit à Mittau sa malheureuse nièce, Mme la duchesse d'Angoulême, il la

questionna pour savoir si Louis XVI, avant de mourir, ne lui avait pas

confié son secret. La Princesse répondit que non. C'est Louis XVIII,

lui-même, qui l'a raconté au duc Decazes, ce qui fait plus d'honneur à sa

curiosité qu'à son cœur. A ce sujet, il me revient à l'esprit une autre

chose, que j'ai souvent entendu raconter à feu mon oncle, M. de

Talleyrand, qui ne la citait jamais sans le plus profond étonnement.

Ministre des Affaires étrangères, il reçut un soir un courrier, porteur

d'une nouvelle qui pouvait être désagréable à Louis XVIII. Il remit à

l'annoncer au Roi au lendemain matin; en arrivant de bonne heure chez

Louis XVIII, il lui dit: «Sire, craignant de faire passer une mauvaise

nuit à Votre Majesté, j'ai remis à ce matin de lui apporter les papiers

que voici.» Le Roi, surpris, lui dit: «Rien n'empêche mon sommeil, et en

voici la preuve: certes, le coup le plus affreux de ma vie a été la mort

de mon frère; le courrier qui m'apporta cette cruelle nouvelle arriva à

huit heures du soir. Je restai plusieurs heures bouleversé, mais à minuit

je me couchai, et je dormis mes huit petites heures, comme de coutume.»

_Paris, 20 avril 1843._--Les différentes personnes attachées au service

de Mme la Duchesse d'Orléans ont reçu hier, de cette Princesse, chacune

une lettre dans laquelle elle leur dit que le deuil de Mgr le Duc

d'Orléans est trop sérieux pour pouvoir être quitté pour n'importe quelle

circonstance, et qu'en conséquence, aucune des personnes qui lui sont

attachées ne pourra le quitter au mariage de la Princesse Clémentine.

Cette injonction finit par ces mots: «C'est ainsi que je l'entends.» Il y

a des personnes qui veulent voir, dans cette circulaire, un blâme tacite

de ce que le mariage de la Princesse Clémentine a lieu avant l'expiration

de l'anniversaire mortuaire du feu Prince. Ce n'est pas la première

circonstance où une certaine séparation se marque entre Mme la Duchesse

d'Orléans et la Famille Royale.

_Paris, 22 avril 1843._--La Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg,

belle-mère de la Duchesse d'Orléans, a dit à une dame avec laquelle elle

est en confiance, et qui me l'a répété, combien elle était peinée de la

situation comprimée dans laquelle, _à tous égards_, le Roi tient la

Duchesse d'Orléans. On dit que cette Princesse a l'intention de porter le

deuil pendant tout le reste de sa vie.

_Paris, 29 avril 1843_.--Il y a quelques mois que la princesse Belgiojoso

a fait paraître un livre plus pédant que sérieux, ayant pour titre: _De

la formation du Dogme catholique_. Cet ouvrage n'est, à vrai dire, qu'un

catalogue des diverses hérésies dans les premiers siècles de l'Église. Il

suppose des recherches si longues et si ardues, qu'il est difficile de

croire qu'une femme, jeune encore, et dont la vie appartient fort au

monde, ait pu, seule, en être l'auteur. Le style en est simple, ferme,

et, de beaucoup, ce qui vaut mieux dans le livre, fort peu orthodoxe, du

reste, déjà mis à l'index à Rome. On a beaucoup cherché quels pouvaient

être les collaborateurs de la Princesse. On a nommé, et M. Mignet et

l'abbé Cœur, tous deux de sa société intime. A cette occasion, quelqu'un

devant qui on parlait de ce livre disait: «C'est bien le cas de dire: le

style, c'est l'homme!»

Le duc de Coigny, chevalier d'honneur de Mme la Duchesse d'Orléans, est

d'un caractère assez brusque et d'une franchise rude; il a fait une

espèce de scène à la Princesse, au sujet du général Baudrand comme

gouverneur du Comte de Paris, disant que ce n'était pas la peine de

s'être tant pressé pour faire un choix si pauvre et si rapetissant; qu'on

s'était attendu au duc de Broglie, à quelque Maréchal, enfin, à une

notabilité quelconque. A quoi Mme la Duchesse d'Orléans a répondu: «Si le

choix est mauvais, j'en suis seule responsable, car je l'ai instamment

sollicité du Roi.» Là-dessus, vraie colère du duc de Coigny, demandant

l'explication de cette préférence: «Que voulez-vous?» a été la réponse,

«vous savez que nous n'aimons pas avoir, auprès de nous, _des gens qui

nous gênent_.» M. de Coigny a répliqué: «Votre Altesse Royale ne voulait

donc qu'un homme de paille; c'est pitoyable!» et l'entretien a fini là.

Le prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal Ney, grand musicien, a

conçu le projet de faire naître, à Paris, le goût de la musique sacrée,

qui y est étrangement inconnue, et peu appréciée. Il a péniblement

enrôlé quelques amateurs et a cherché à inspirer de l'intérêt pour cette

association à quelques dames qu'il a priées d'être patronnesses: je suis

de ce nombre. Avant-hier, le premier essai a eu lieu dans le salon de

Hertz. Les efforts ont été louables; le résultat médiocre, malgré le

grand talent de Mme de Sparre et une autre belle voix de femme; mais,

ici, on ne sait pas chanter simplement, gravement, sans dramatique, les

accents austères et sacrés de la musique religieuse: c'est un art tout

nouveau dans ce pays-ci, et qu'il faudra du temps pour naturaliser. La

tentative est cependant intéressante. J'ai dit au prince de la Moskowa

qu'il devrait associer à ses efforts les curés de Paris; j'en ai aperçu

deux dans la salle.

Un événement cruel vient de frapper une famille que je connais: un jeune

homme de dix-huit ans, Henri Lombard, la joie et l'orgueil de ses

parents, l'honneur de son collège, l'amour de ses camarades, est mort le

24 de ce mois-ci, après trois jours de maladie. Cette maladie, c'était

_la rage_! Au mois de novembre dernier, il trouva son chien de chasse

triste et morose; un jour même, il eut la main éraillée par les dents de

cet animal, qui, peu après, mourut enragé. Son maître, qui l'aimait

beaucoup, eut le courage (le chien étant attaché) de lui nettoyer, avec

son éponge de toilette, l'écume qui sortait de sa gueule. Il lava ensuite

cette éponge et s'en servit comme par le passé. Cependant, il resta

préoccupé de cette égratignure de la main, dont il n'avait pas parlé

d'abord, et ce ne fut que trois mois après la mort du chien qu'il dit à

son ancienne bonne que pendant plusieurs semaines, il avait été soucieux

et inquiet, mais que le temps qui s'était écoulé le rassurant

entièrement, il reprenait toute sa liberté d'esprit. Doux et studieux, il

n'était ni gai, ni communicatif. Il parlait peu des dispositions intimes

de son âme. C'est ainsi qu'on ignorait, dans sa famille, avec quelle

assiduité il assistait, depuis près d'un an, aux instructions religieuses

données à Saint-Louis-d'Antin par M. Petetot, le respectable et habile

curé de cette paroisse. Les parents d'Henri Lombard n'ayant aucune

habitude analogue à ces instructions pastorales, il avait, probablement,

craint de leur déplaire, en se montrant dans une route opposée à la leur.

Les choses en étaient là, quand, le vendredi 21 avril, il se sentit un

grand malaise, aussitôt après une horreur marquée pour les liquides. Il

reconnut, à l'instant, l'irrémédiable coup dont il était frappé. Il fit

prier M. Petetot de venir lui parler et remplit tous ses devoirs

religieux, non seulement avec une régularité exemplaire, mais avec une

foi tellement fervente et une résignation si remarquable que le curé et

les assistants en restèrent étonnés et profondément édifiés. Dans les

horribles crises de ce mal hideux, dans l'affreuse contrainte de la

camisole de force, couvert de cette dégoûtante écume de la rage, dévoré

par ce mal ardent contre lequel on n'essaye même plus de remède, Henri

Lombard n'a eu de pensées que pour le Ciel. La solennelle séparation de

l'âme et du corps semblait s'être opérée dès avant la mort. Cette âme,

longtemps ensevelie dans une silencieuse méditation, s'est alors révélée

et comme dégagée des liens terrestres: elle a trouvé un langage et des

expressions d'un ordre surnaturel. Dans les moments où il pouvait parler,

il a exhorté chacun, avec un à-propos et une autorité singulière,

notamment sa mère; lui connaissant des torts vis-à-vis d'une personne

respectable de sa famille, il lui a dit, avec une voix inspirée: «Ma

mère, de mon lit de mort, je vous envoie demander pardon et réparer vos

torts.» Au retour de Mme Lombard près de lui, il lui dit: «Je vous

connais, vous irez pleurer sur ma fosse et vous croirez vous rapprocher

de moi, en cherchant mon tombeau; et vous ne saurez pas et vous ne

sentirez pas que je ne suis plus là; vous ne lèverez pas vos yeux vers le

lieu où je serai, plus haut; je serai mieux, je serai là où je pourrai

intercéder pour vous.» Les jeunes élèves internes de l'hospice de la

Charité, que M. Andral, oncle d'Henri Lombard, avait placés près de lui,

et qui ne l'ont quitté qu'après que tout a été fini, ont été tellement

saisis d'admiration par cette scène que leurs tendances incrédules sont

entièrement changées. M. Andral, lui-même, si aguerri à tous les

spectacles les plus déchirants, est resté abattu et consolé à la fois.

Les obsèques du jeune Lombard ont été remarquables par le concours de

tout le collège auquel appartenait le défunt, et par le tribut d'éloges

et de regrets que chacun exprimait.

_Paris, 30 avril 1843._--La vente de charité au profit des victimes du

désastre de la Guadeloupe, a produit plus de cent mille francs net. La

fatigue, pour nous qui vendions, a été grande, mais non sans intérêt.

Chacune des Dames patronnesses a eu sa petite aventure à raconter. Voici

la mienne. Un homme d'un certain âge est venu me demander le prix d'un

petit gobelet en porcelaine: «Il est de vingt francs.--Est-il en

porcelaine de France?--Non, Monsieur; en porcelaine de Saxe, de la

manufacture de Dresde.--De Dresde!» reprit le Monsieur. «J'ai un mauvais

souvenir de Dresde, car, Madame, je suis officier d'artillerie, et c'est

moi qui, dans les guerres de l'Empire, par ordre supérieur, ai fait

sauter le pont de Dresde.--Eh! Monsieur! Vous ne savez donc pas que vous

parlez à une Allemande?--Vous serez généreuse, Madame, et vous

pardonnerez un tort de la guerre.--Oui, Monsieur, si vous êtes généreux

pour nos pauvres.--Ordonnez, Madame; j'achèterai tout ce que vous

voudrez, ou, du moins, tout ce que je pourrai, car je ne suis pas riche.»

Et, en disant cela, il vida sa bourse sur le comptoir: elle contenait

trente francs. Je me préparais à ajouter un porte-cigares au gobelet,

quand il me demanda de lui accorder quelque chose de mon propre ouvrage;

je mis des pantoufles en tapisserie à la place du porte-cigares.

L'officier, en les prenant, me dit, de fort bonne grâce: «Madame, la paix

est-elle faite?--Assurément, Monsieur, signée et ratifiée.»

Une dame de la province, qui est venue pendant les trois jours de la

vente à notre boutique, nous dit, le dernier jour, qu'elle avait été si

touchée, si pénétrée de notre zèle et de notre activité polie et

obligeante, qu'elle nous priait de recevoir un petit souvenir d'elle. En

disant cela, elle nous offrit, à chacune, à la comtesse Mollien et à

moi, qui tenions la même boutique, une paire de manchettes en dentelle.

Nous la remerciâmes, au nom des pauvres, croyant qu'elle destinait ces

dentelles à notre boutique, mais elle nous dit clairement, alors, que

c'était pour nous-mêmes. Elle ne voulut pas nous dire son nom, et nous

eûmes grand'peine à lui faire accepter à notre tour, en souvenir de notre

boutique, une tasse dont nous lui fîmes hommage.

_Paris, 5 mai 1843._--J'ai été, hier, chez la Reine Christine: elle a des

yeux intelligents, la peau belle, le sourire gai, des fossettes

gracieuses, le langage facile, un petit accent qui anime encore ce

qu'elle dit. Elle parle de tout sans embarras, et il semblerait qu'elle

est sans secrets. Le sans-gêne est ce qu'elle préfère, et je la crois

fort soulagée d'être loin du trône et des affaires: la vie libre et assez

obscure qu'elle mène à Paris lui convient parfaitement; elle n'a pas une

seule Dame auprès d'elle; cet entourage de chambellans a quelque chose

d'étrange; il n'y a que dans les grandes occasions indispensables que Mme

de Toreno est appelée pour accompagner la Reine. Munoz est ici. Il vit à

l'ombre, dans la maison de la Reine; on le dit son mari; elle a, de lui,

cinq enfants, qui sont élevés à Grenoble. On assure qu'il est homme de

sens, et absolument le maître de l'esprit de la Reine. Sans être aussi

prodigieusement grasse que l'infante Carlotta, la Reine, cependant, est

beaucoup trop lourde de taille; l'absence de corset ajoute à la disgrâce

de cet embonpoint excessif; d'ailleurs, elle est petite. Elle m'a parlé

de ses filles d'Espagne: elle m'a dit que la Reine Isabelle avait une

grande dignité dans toutes ses habitudes de corps; qu'elle était

spirituelle et décidée; tout à fait créée pour le rôle difficile qu'elle

est appelée à jouer; que sa santé était remise, et que, même, elle était

forte et robuste. Elle a ajouté que, malheureusement, les personnes qui

l'entouraient, pour s'en faire aimer, ne l'obligeaient à aucune

application, et qu'elle resterait très ignorante. La Reine m'a dit,

aussi, que les nouvelles qu'elle recevait de ses filles étaient sûres,

parce qu'elle avait d'autres moyens que les voies officielles pour en

être informée. Elle a beaucoup parlé de feu M. le Duc d'Orléans, et avec

d'extrêmes regrets, disant que sa mort était une perte, non seulement

pour la France, mais même pour l'Espagne. «Non pas,» a-t-elle dit, «que

le Roi ne soit très bien pour l'Espagne, mais il y avait, dans le Prince

Royal, le feu de la jeunesse et un goût d'entreprise qui aurait été bien

utile à ma fille.»

Le jour de l'inauguration du chemin de fer de Rouen, Mgr le Duc de

Nemours se trouvant dans le pavillon de l'embarcadère, un monsieur et

une dame, également voyageurs du chemin de fer, voulurent y entrer; le

factionnaire laissa passer la dame, pendant que le monsieur était

arrêté à causer avec quelqu'un, mais quand il voulut suivre la

dame, le factionnaire lui dit: «On ne passe pas.--Mais je suis

député.--N'importe.--Mais c'est ma femme que vous avez laissé

passer.--C'est possible.--Mais vous voyez bien qu'elle est là, qui cause

avec le Prince.--_Raison de plus!_ Vous ne passerez pas.» Cette réponse,

entendue par plusieurs personnes, a fait la joie de tout le convoi.

M. le Duc de Nemours se donne de la peine pour remplir avec exactitude

les devoirs de sa nouvelle position[88]. Mais cette peine est visible et

lui ôte la grâce facile qui distinguait son frère aîné. Il va assez

régulièrement à la Chambre des Pairs: il y exprime souvent, à ses

voisins, des opinions très justes et très raisonnables sur les questions

qui occupent la Chambre, mais il le fait avec embarras et froideur, dans

le moins de paroles possible, puis, on le voit quitter la Chambre, à

pied, seul, le cigare à la bouche, et retourner ensuite aux Tuileries.

[88] Après la mort du Duc d'Orléans, en 1842, la Chambre des

Députés avait voté une loi qui nommait, en cas de mort du vieux

Roi, le Duc de Nemours Régent du Royaume, pendant la minorité du

Comte de Paris. A partir de cette époque, le Prince assista aux

travaux de la Chambre des Pairs et fit les voyages officiels dans

les départements.

_Paris, 10 mai 1843._--Décidément, le Comte de Paris, à peine âgé de cinq

ans, passe effectivement entre les mains des hommes. Son précepteur

couchera dans sa chambre. Cependant sa bonne lui donnera encore quelques

soins physiques. Il paraît que le Roi a voulu qu'il en fût ainsi. La

Duchesse d'Orléans en est peinée. Depuis son veuvage, elle n'était pas

rentrée dans sa chambre à coucher et avait pris, dans la chambre du Comte

de Paris, le lit de la bonne du petit Prince.

_Paris, 12 mai 1843._--J'ai longtemps vu le Roi hier. En me parlant de la

Prusse, où je vais, il m'a montré son mécontentement de ce que le Roi de

Prusse, en se rendant, l'année dernière, en Angleterre, et en venant plus

tard à Neuchâtel[89], ait longé toutes les frontières de France, depuis

Ostende jusqu'à Bâle, sans vouloir toucher le sol français. Cependant le

Roi Louis-Philippe avait fait inviter le Roi de Prusse à passer par

Compiègne, où ils se seraient vus. Le Roi de Prusse a décliné

l'invitation, en répondant que le plus court chemin était de traverser la

Belgique et que ses moments étaient comptés. Il paraît que Sa Majesté

Prussienne voulait même éviter de voir le Roi des Belges, mais celui-ci

ayant été à Ostende tout exprès, il n'y a pas eu moyen. Le plus blessant

a été le mot du Roi de Prusse, en réponse à quelqu'un qui s'étonnait du

refus que Sa Majesté avait fait de passer par la France: «Que

voulez-vous? Nous nous sommes promis de ne faire aucune politesse isolée

au Roi Louis-Philippe!» Le Roi des Français, piqué au vif, a, depuis,

donné l'ordre à ses agents diplomatiques de refuser tout passeport à des

Princes étrangers qui voudraient venir incognito à Paris, pour se

dispenser de le voir, comme les Princes de Würtemberg l'ont fait, et

comme le Grand-Duc Michel de Russie était tenté de le faire; la consigne,

aux frontières, est d'exercer, à cet égard, la plus grande surveillance.

[89] Le pays de Neuchâtel avait été cédé à Frédéric Ier, roi de

Prusse, en 1707, et était devenu français de 1806 à 1814; les

traités de Vienne l'avaient rendu à Frédéric-Guillaume III, tout

en le maintenant dans la Confédération suisse, et cet état de

choses devait durer jusqu'à la révolution de 1848 où les

montagnards chassèrent le Gouvernement prussien,

Frédéric-Guillaume IV n'abandonna définitivement ses droits qu'en

1850, et une convention, signée le 24 mai 1852, assura

l'indépendance de Neuchâtel, tout en réservant les droits de la

Prusse.

Madame Adélaïde m'a paru désolée du mariage de la Princesse Clémentine,

si terne comme position, et plus terne encore par l'extrême nullité du

Prince. Madame me disait qu'il en était embarrassant, et _bien pire que

le Duc Alexandre de Würtemberg_. Madame et le Roi expliquent leur

consentement à ce mariage, par l'impossibilité de refuser à une fille de

vingt-six ans un mariage qui n'est pas précisément inconvenant, quand on

n'en a point d'autre à lui offrir. Madame et le Roi s'étonnent du plaisir

que montre la Princesse d'aller après ses premiers voyages à Cobourg, où

elle trouvera si peu de ressources sociales, et où la position d'une

Princesse d'Orléans et d'une Princesse catholique pourra avoir ses ennuis

et ses embarras, au milieu de toutes ces petites cours d'Allemagne. Mais

le mouvement, le déplacement, le nouveau, ravissent cette jeune et

aimable Princesse.

_Paris, 15 mai 1843._--J'ai eu l'honneur de prendre, hier, les ordres de

Mme la Duchesse d'Orléans pour la Prusse. Elle est particulièrement liée

avec sa cousine, la Princesse de Prusse, dont l'esprit distingué et le

caractère élevé plaisent à ceux qui la connaissent intimement et les

attachent à elle. Mme la Duchesse d'Orléans m'a paru plus abattue hier

que la première fois que je l'avais vue depuis son veuvage. Il m'a semblé

qu'elle en sentait de plus en plus le vide cruel. Beaucoup de

circonstances ont contribué, depuis quelque temps, à aigrir sa douleur;

l'expression en reste douce et mesurée, mais cependant moins contenue.

Le départ de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg l'isole

extrêmement, et je l'ai trouvée dans un de ces moments où l'âme ne se

suffit pas à elle-même, où la force fléchit et où l'épanchement devient

un besoin impérieux. Sûre de mes regrets et de ma fidélité à la mémoire

qui lui est chère, cette Princesse a eu un abandon et une ouverture de

cœur à mon égard qui m'ont touchée profondément. Elle m'a parlé, avec

une amertume qu'elle était la première à se reprocher, de l'effet que

produisent sur elle toutes les circonstances où le Duc de Nemours est

obligé de prendre, en public, la place que le feu Prince remplissait si

bien: l'ouverture des chemins de fer, les courses de chevaux, toutes ces

représentations publiques lui sont autant de blessures. Elle m'en a parlé

naturellement et avec une parfaite et douce convenance dans l'expression.

Tout son langage, d'ailleurs, est empreint d'un grand sentiment

religieux. Elle m'a dit aussi quelques mots du mariage de la Princesse

Clémentine, dont elle me semble frappée dans le même sens que l'est

Madame Adélaïde. Enfin, je suis restée deux heures chez Mme la Duchesse

d'Orléans, qui semblait trouver quelque douceur à _causer_, plaisir qui

est rare pour elle, dont la vie est contenue et resserrée dans d'assez

étroites limites. Elle parle remarquablement bien, avec grâce, finesse

d'observation, et un constant désir de plaire. Peut-être tout cela est-il

_trop bien_! Aussi ai-je été soulagée, en la voyant perdre, pour la

première fois, de son _self-command_. J'attendais, pour l'admirer comme

elle le mérite, que l'émotion devînt la plus forte, et c'est ce que j'ai

éprouvé hier.

_Paris, 18 mai 1843._--J'ai rencontré, avant-hier, le P. de Ravignan chez

l'abbé Dupanloup. J'ai été charmée de sa noble figure, de la douce

gravité de sa parole. L'autorité qu'il possède en chaire disparaît dans

la conversation. Il y est mesuré, doux; il parle assez bas, avec lenteur;

la profondeur de son regard mélancolique s'allie assez bien avec un

sourire bienveillant, mais sans gaieté. Il parle de Dieu avec amour, des

hommes avec indulgence, des intérêts du clergé avec modération, du

triomphe de la religion avec ardeur, de lui-même avec modestie, de la

situation des choses avec sagesse; enfin, il inspire confiance et estime.

Il ne quitte plus guère Paris; il s'agit, pour lui, d'y maintenir, par

des relations fréquentes, les jeunes âmes qu'il a ramenées et attirées

par ses brillantes conférences. Il ne confesse guère que des hommes, mais

aussi les voit-il en foule arriver à lui, et, au dernier jour de Pâques,

le nombre des jeunes gens qui se sont approchés des Sacrements a été

prodigieux. On y a remarqué douze élèves de l'École polytechnique en

uniforme! Il y a deux ans qu'un chapelet fut trouvé dans un des corridors

de l'École, où il était tombé. Les jeunes gens s'en emparèrent,

l'attachèrent au haut d'une perche qu'ils plantèrent dans la cour, et, au

milieu de beaucoup de risées et de moqueries, ils s'écrièrent: «Voyons si

celui de nous qui a perdu ce chapelet osera le réclamer.» Aussitôt, un

des élèves s'avance et dit fermement: «Ce chapelet est à moi, je le

redemande.» Il dit cela si simplement et avec tant de fermeté, que

personne ne lui répondit une parole déplacée. Depuis ce jour, plusieurs

suivirent son exemple, et maintenant ils sont douze catholiques

pratiquants, dans l'École, très ouvertement.

On m'a assuré que le Roi se prononçait assez vivement contre les

protestants et qu'il les redoutait. Mme la Duchesse d'Orléans, par

prudence, habileté ou conviction, a dit plusieurs fois au Roi, depuis son

veuvage: «Je ne serai jamais la _Papesse_ des protestants, Sire, vous

pouvez en être assuré.»

M. Guizot, qui est venu ce matin me dire adieu, m'a dit que le Roi ne se

contenterait plus du retour de l'Ambassadeur de Russie à Paris; qu'il ne

voulait plus rentrer avec l'Empereur Nicolas dans ces relations

équivoques qui ont subsisté depuis 1830, et qu'il n'arriverait à

l'échange des Ambassadeurs que si, en même temps, l'Empereur lui

écrivait: «Monsieur mon frère.» M. Guizot s'attribue l'honneur de la

nouvelle marche adoptée par le Roi, à l'égard des Cours de l'Europe. Il

m'a longuement parlé de Mme la Duchesse d'Orléans, et voici ce qu'il m'en

a dit, et que je crois vrai. Il lui trouve beaucoup d'esprit, de mesure,

de tenue, de grâce et de combinaison; mais aussi l'imagination inquiète,

un besoin d'action et de produire de l'effet, un jugement qui manque

parfois de justesse. Elle a, d'ailleurs, un peu d'afféterie allemande, de

la recherche dans le langage et des tendances libérales qui tiennent au

protestantisme et au goût de la popularité. Se sentant plus d'esprit que

le Duc de Nemours, et le sachant sans ambition, elle ne le redoute

aucunement, mais elle craint le Roi, qui, de son côté, se défie de son

mouvement d'esprit. Ses relations avec la Reine sont sans intimité, et

chaque jour les refroidit. Elle s'entend mieux avec Madame Adélaïde. Elle

a un ami dans la famille, c'est le Prince de Joinville, vraie nature de

héros, brillant, indompté, original, ardent, et qui a goût à sa

belle-sœur. Le Duc d'Aumale, capable, courageux, très soldat, se conduit

à merveille en Afrique, et s'arrange fort bien de la position qu'on lui

prépare d'être vice-roi d'Algérie. Le Duc de Montpensier, peut-être le

plus spirituel des fils du Roi, est bien jeune encore, et on ne le compte

guère jusqu'à présent.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 6 / 17 题