M. de Salvandy m'annonce sa visite ici, en se rendant en Espagne.

_Rochecotte, 6 novembre 1841._--On me mande que l'ambassadeur de Russie

à Paris vient de recevoir un courrier de son souverain, avec l'ordre de

partir dans huit jours pour Saint-Pétersbourg. On se perd en

conjectures...

_Rochecotte, 11 novembre 1841._--La duchesse d'Albuféra me mande que la

véritable raison du voyage d'hiver que l'Empereur Nicolas fait faire à

son Ambassadeur, le comte Pahlen, est pour éviter qu'il ne fasse le

compliment du Jour de l'An au Roi, comme doyen du Corps diplomatique. On

dit même que, pour avoir le moins ancien des Ambassadeurs à Paris, il va

remplacer Pahlen par M. de Bouténieff, mais ce n'est qu'un _on dit_.

_Rochecotte, 16 novembre 1841._--Hier, au moment de nous mettre à table,

j'ai vu arriver M. de Salvandy; je pensais qu'il allait à Madrid. Point

du tout. Ennuyé d'être sans cesse questionné, à Paris, sur les motifs de

ses délais, sur l'époque de son départ, il a résolu de faire une tournée

de châteaux, pour ne pas avoir à répondre aux curieux! Il venait de

Pontchartrain, et doit, d'ici, aller chez Mme de Maillé, et chez d'autres

de ses amis. Il dit que la session des Chambres sera orageuse à Paris, et

que les embarras viendront des concurrences ministérielles de MM. Dufaure

et Passy.

_Rochecotte, 18 novembre 1841._--M. de Salvandy est parti hier, après le

déjeuner; il avait reçu, la veille, d'atroces nouvelles d'Espagne, où les

massacres anarchiques continuaient, et où il paraît que la présence d'un

Ambassadeur de France est enfin désirée par Espartero. M. de Salvandy

suppose donc qu'il traversera bientôt les Pyrénées. Avant de partir, il

nous a conté une anecdote assez drôle. Il a rencontré, il y a quelques

jours, M. et Mme Demidoff, chez la duchesse Decazes; il n'y avait que

trois ou quatre personnes dans le salon, la conversation y était presque

générale: on y parle de l'histoire qui circule à Paris en ce moment, que

Mlle Rachel se serait vendue à M. Véron pour 200000 francs. Sur cela, M.

Demidoff, avec un air et une façon inimitables, s'est écrié: «Voyez la

puissance de l'argent!» Les personnes qui étaient là, après un coup

d'œil involontaire à Mme Demidoff, se sont tues. Une visite, annoncée

peu après, a fort heureusement rompu ce silence.

J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven. Elle dit que la Reine

d'Angleterre a été désappointée de ne pas accoucher de deux jumeaux; elle

comptait que le prince de Galles serait accompagné d'un duc d'York[45].

L'Angleterre a fait passer une note pour demander l'explication de la

concentration des troupes françaises vers les Pyrénées, et pour annoncer

qu'elle ne souffrirait pas que nous portassions la guerre en Espagne.

Elle a arrêté des velléités très vives d'y soutenir, par du canon, les

amis de la Reine Christine. Cette Reine est au désespoir qu'on veuille se

servir d'elle comme prétexte; elle dit, en parlant d'elle-même, que ses

chances sont finies, qu'il ne faut pas s'en occuper; elle ne veut pas

rentrer en Espagne, disant qu'elle ne manquerait pas d'y trouver le sort

de Marie-Antoinette.

[45] Édouard VII était né le 9 novembre.

Nous avons lu, hier au soir, dans le salon, un éloge de Mme de Rumford,

fait par M. Guizot, et qu'il m'a envoyé; je le trouve un peu _âpre_, avec

des phrases très longues; bref, il manque de grâce, mais non pas

d'esprit.

_Rochecotte, 27 novembre 1841._--J'ai eu des lettres de mon gendre, de

Carrare, du 17. Ils devaient être dès le lendemain à Florence, mais ils

ont éprouvé une tempête de dix-huit heures dans le golfe de la Spezzia,

des dangers, des avaries; enfin, ils se trouvaient heureux d'être à

terre, dans un voiturin, car il n'y avait pas eu moyen de débarquer leur

voiture. Les détails qu'il me donne sont cruels. Ma pauvre Pauline était

fatiguée, épuisée, anéantie. Elle avait eu le pressentiment que sa

traversée tournerait mal, car elle me mandait, de Gênes, qu'elle prenait

cette route avec une extrême répugnance.

_Rochecotte, 28 novembre 1841._--J'ai eu une lettre de Pauline, de

Lucques, qui ajoute des détails graves à ceux que son mari m'avait

donnés. Ils ont failli sombrer, et ils ont gagné, de leur personne, un

rocher de la côte dans une nacelle. Mon gendre a manqué être englouti;

enfin, c'est un vrai sinistre! Il me tarde bien de savoir ma chère

Pauline se reposant enfin pendant quelques semaines à Florence. Pendant

les terribles heures qu'ils ont passées en mer, deux navires ont péri,

corps et biens, devant Livourne.

_Rochecotte, 2 décembre 1841._--J'ai terminé, hier, mes visites d'adieux,

par un temps qui a donné vraiment quelque mérite à ma politesse. A la fin

du dîner, nous avons vu arriver M. de Salvandy, allant cette fois-ci pour

de bon à Madrid. Il repart ce matin.

J'ai eu hier des lettres du 22, de Florence, de Pauline; elle y vivait

d'emprunt, n'ayant encore retrouvé ni malles, ni voiture; elle y est

arrivée en vraie héroïne de roman, avec sa cassette à bijoux sous le

bras, et pas une chemise!

_Rochecotte, 3 décembre 1841._--Hier matin un coup de tonnerre, un large

éclair, suivi d'une _trombe d'eau_ qui a éclaté sur Rochecotte, nous a

tous fait précipiter hors de nos chambres. Il y a eu deux pouces d'eau

dans la salle à manger et quatre dans la cuisine. Mme de Podenas est

arrivée peu après avec son fils, de chez sa mère, la duchesse des Cars,

qui habite un château de l'autre côté de Tours. J'ai beaucoup connu jadis

Mme de Podenas, je la retrouve toujours avec plaisir; j'avais même

l'intention, la croyant en Italie, d'aller de Nice à Gênes la voir, car

elle est établie depuis quelques années dans une villa près de cette

ville, qu'elle a achetée, qui s'appelle _Il Paradiso_, bâtie par

Michel-Ange. Elle est fort changée, mais toujours spirituelle et aimable.

Elle est repartie courageusement dans la soirée. M. de Salvandy était

reparti hier matin pour Madrid; Alava, qui était ici, pour Tours;

Vestier, pour Chinon; mon fils, pour Valençay; nous sommes seules, Fanny

et moi, jusqu'à notre prochain départ pour Nice.

_Rochecotte, 5 décembre 1841._--J'ai été livrée hier, uniquement, aux

préparatifs qui précèdent un départ; ma nièce est toujours souffrante,

moi pas trop bien, et le temps affreux.

J'ai reçu, hier, une lettre fort aimable et obligeante de M. le duc

d'Orléans. Il m'écrit pour me dire adieu avant mon départ, et me

témoigner la part qu'il a prise aux dangers courus en mer par les

Castellane, dont il avait entendu parler par la duchesse d'Albuféra. Il

se montre fort inquiet de l'état général des esprits et très peu

satisfait de la direction supérieure.

_Saint-Aignan, 7 décembre 1841._--J'ai quitté hier matin mon bon petit

Rochecotte, pour reprendre cette sotte vie des grandes routes, rendue

plus pénible encore par la très hideuse saison. Nous avons déjeuné à

Tours avec le Préfet, Alava et Vestier. En passant devant Chenonceaux,

j'y ai fait une visite d'une demi-heure, que je devais depuis des années,

à Mme de Villeneuve. Une pluie furieuse nous a ensuite conduites ici. La

route, en quittant le département d'Indre-et-Loire, pour entrer dans

celui de Loir-et-Cher, cesse d'être bonne; d'ailleurs, la pluie et les

débordements du Cher l'ont gâtée et on passait dans une espèce de lac; je

ne puis point cacher que j'ai poussé quelques cris perçants. Nous avons

été très bien reçues par M. de Chalais, son frère, le baron et la baronne

de Montmorency. Ce sont tous les habitants du château, avec l'architecte

qui y travaille. On y fait d'assez grands travaux, solides et même riches

comme construction, mais, malheureusement, d'un style qui ne me paraît

pas assez analogue à celui des constructions primitives. C'est, par

exemple, une grosse tour saxonne à côté des tourelles pointues de Louis

XI. Ce château est très froid; les calorifères, les doubles croisées, les

tapis, les portières, les draperies de Rochecotte, me gâtent toute autre

demeure; je gèle partout ailleurs.

Hier, à Chenonceaux, j'ai vu un très joli portrait de la Reine Louise de

Vaudémont, et un grand vitrail de couleur (peinture moderne) que le Roi

venait d'envoyer aux Villeneuve. Le duc de Montpensier qui, cet été,

d'Amboise, avait visité Chenonceaux, leur a valu cette attention, qui

prouve que le jeune Prince n'est pas, comme moi, entré dans la chambre à

coucher de Mme de Villeneuve, où le portrait de Mgr le duc de Bordeaux,

donné par Berryer, est suspendu à côté de son lit et de façon à frapper

soir et matin les regards de la châtelaine.

_Valençay, 8 décembre 1841._--Je suis arrivée ici hier soir. Je vais

entendre la messe chez les Sœurs, près du tombeau de notre cher M. de

Talleyrand. Demain matin nous nous remettons en route, pour aller dîner

et coucher chez Mme d'Arenberg, à Menetou-Salon.

_Menetou-Salon, 10 décembre 1841._--Le prince et la princesse d'Arenberg

ont mis tant de bonne grâce à nous garder un jour de plus, le temps était

si exécrable, Fanny et mon fils Valençay, qui est venu nous rejoindre

hier, ont été si fort de l'avis de ce délai, que je me suis décidée à

rester encore ici toute la journée d'aujourd'hui. Hier, il n'y a pas eu

moyen de sortir de la maison; c'est à peine si nous avons eu le courage

de parcourir le château, que M. d'Arenberg a tiré de ses ruines pour en

faire une vaste et noble demeure. Elle a un caractère de château de

chasse que j'aime; c'est grave, simple, commode, et situé au milieu de

fort beaux bois. Je préfère beaucoup Menetou à leur château de

Franche-Comté, Arlay. Les trois enfants de ma cousine sont bien élevés,

gais et gentils; tout l'intérieur est fort heureux, fort uni,

raisonnable, bien et largement établi.

A l'extrémité de la maison, ce n'est qu'ébauche encore, mais avec de

beaux bois, de l'espace et de la fortune, tout s'arrange assez

facilement, et ces trois conditions sont toutes à la disposition des

d'Arenberg. Je ne blâme qu'une seule chose à Menetou, c'est l'horrible

barbouillage de rouge, blanc et orange dont on a enduit les murs

extérieurs. M. d'Arenberg dit que c'est flamand, cela me semble hideux.

Le chenil est un véritable petit bijou; en tout, la vénerie domine, et

tout s'y fait au son des fanfares et au bruit des chiens. Les enfants

savent par cœur toutes les chansons de chasse, et distinguent à

l'instant la _vue_ du _débouché_ et le sanglier du marcassin; c'en est

curieux.

_Lyon, 14 décembre 1841._--Avant-hier, dimanche, après la messe, nous

sommes parties, escortées par mon fils Valençay et par M. d'Arenberg,

pour Bourges, où j'ai visité la maison, assez curieuse, de Cujas, et

celle, bien intéressante, de Jacques Cœur; puis l'École normale,

autrefois la maison du frère de Jacques Cœur; de là, l'ancien palais de

Charles VII devenu maintenant un couvent de Sœurs bleues; et enfin la

Cathédrale. On y lisait l'oraison funèbre de M. de Villèle, dernier

Archevêque de Bourges. Don Carlos[46], sa femme et ses enfants

assistaient avec raison à cet hommage rendu au Prélat qui, par ses

aumônes et ses respects, adoucissait leur triste captivité. Don Carlos

est moins laid, surtout moins chétif que je ne pensais; sa femme était

tellement cachée par son chapeau que je n'ai pu la distinguer. Ce chapeau

et ce châle étaient ceux d'une pauvresse; cela fait pitié. Je suis passée

devant la petite et triste maison qui leur est assignée, et qui est

entourée de corps de garde et de gens de la police.

[46] Après de longues luttes entre les Carlistes et les

Christinos, qui inondèrent la péninsule de sang jusqu'en 1839,

Don Carlos dut, à cette époque, chercher un refuge en France. Il

reçut pour résidence la ville de Bourges, y fut étroitement

surveillé, et obtint seulement en 1847 la faveur de passer en

Autriche.

Pour changer de chevaux, à Bourges, il faut des formalités infinies, des

autorisations du Préfet, des visas, enfin, c'est insupportable. Après

avoir passé par toutes ces vexations et avoir déjeuné, nous nous sommes

séparées de M. de Valençay et de M. d'Arenberg. Nous espérions gagner

Moulins le même jour, mais le temps était devenu si effroyable, que nous

avons pris gîte dans un horrible cabaret où il fumait à aveugler. Au

petit point du jour, nous nous sommes remises en route hier, et sommes

arrivées ici aujourd'hui à midi. Lyon m'a frappée comme par le passé

(c'est la cinquième fois que j'y viens) par sa position originale et

pittoresque, mais j'y ai trouvé un changement fâcheux, depuis quinze ans

que j'y étais venue pour la dernière fois: c'est que l'énorme quantité

des machines à vapeur qui s'y sont accumulées et l'usage du charbon de

terre ont noirci tous les édifices; le brouillard de la saison est teint

en noir, précisément comme à Londres, de sorte qu'à la couleur générale

et à l'odeur j'ai eu peine à comprendre que je n'étais pas en Angleterre.

Lyon a beaucoup perdu par là, et même la jolie place Bellecour me semble,

depuis qu'elle est d'un brun gris, ne plus justifier sa réputation.

_Aix-en-Provence, 17 décembre 1841._--Je n'ai heureusement aucun accident

à conter, et, malheureusement, aucune belle description à faire. Le ciel

même de la Provence est fort peu beau en ce moment; son sol, toujours

aride et dépouillé; les oliviers sont de vilains petits arbres, et la

région des orangers ne commence pas encore ici. La première fois que je

visitai le Midi, j'eus beaucoup de déceptions sous le rapport du paysage,

et chaque fois que j'y reviens, je me confirme dans la conviction,

qu'excepté la vue sur la Méditerranée, quand on y est parvenu, et la

couleur du ciel quand, par exception, il n'est pas voilé comme

maintenant, il ne faut rien demander de beau à ce pays-ci. Nous avons

visité Avignon assez en détail: c'était une ancienne connaissance pour

moi, mais Fanny en était curieuse, et nous y avons déjeuné ce matin. Nous

avons exploré l'ancien château des Papes, qui actuellement est une

caserne, et l'église de la Miséricorde.

_Nice, 20 décembre 1841._--Me voici donc au terme de ce voyage, qui a

duré quinze mortels jours! Nous avons quitté Aix avant-hier, après que ma

nièce eut satisfait à ses curiosités archéologiques; nous sommes parties

avec un soleil qui aurait été réjouissant, sans l'accompagnement du

mistral. Arrivées à neuf heures du soir à Brignoles, mais effrayées de

l'horrible saleté de l'auberge, nous nous sommes décidées à passer outre.

Une fois engagées dans les montagnes de l'Esterel, qu'il faut quatre

heures pour monter et trois pour redescendre, le froid est devenu cruel.

A l'aube du jour, les cimes des montagnes nous sont apparues couvertes de

neige. Au point culminant de la montagne, où se trouve le relais de

poste, vingt montagnards à allures assez sauvages, ayant tous des fusils

à la main, se disposaient à partir pour chasser les sangliers et les

loups qui habitent ces rudes contrées. Cette halte de chasseurs

montagnards, auxquels s'étaient joints des gendarmes et des douaniers,

tirant déjà à l'essai des coups de fusil dont les échos des rochers

répétaient le son, faisait un tableau qui aurait été curieux à dessiner,

mais personne de nous ne pensait au pittoresque, tant notre nuit nous

avait semblé glaciale. Arrivées dans la vallée, la température a

brusquement changé; le soleil était chaud, la mer bleue, les oliviers

grands et couverts de fruits, les orangers chargés de leurs pommes

dorées, les haies de rosiers en fleurs. La ville de Cannes, dominée par

son vieux château, se détachait à ravir, comme fond de paysage, sur les

âpres montagnes que nous quittions; l'île Sainte-Marguerite avec tous ses

souvenirs, nageant paisiblement sur cette mer d'azur, complétait fort

bien le paysage, dont nous avions besoin pour nous dégeler et nous

remettre en goût du Midi, contre lequel nous étions fort en train de

médire. Avant d'entrer à Cannes, nous avons vu à droite la _villa Taylor_

et à gauche la _villa Brougham_, qui ont l'air de maisons de campagne

d'agents de change retirés. Celle de lord Brougham est séparée de la

route par une grande grille en fer, dont chaque pointe est surmontée

d'une grande fleur de lis dorée.

De Cannes, il ne nous restait plus que neuf lieues à faire pour arriver à

Nice; il était neuf heures du matin, nous pensions donc pouvoir dîner

hier ici, mais voici nos malheurs! Arrivées à Antibes, dernier relais

avant Nice, à midi, point de chevaux, et déclaration formelle de ne

pouvoir en obtenir avant quatre heures, moment auquel on ne conduit plus

à Nice, à cause de la rupture du pont du Var, qu'on ne passe plus, une

fois la nuit venue. Nous voilà donc obligées de rester toute la journée à

Antibes, et d'y coucher; mais coucher où? Rien ne peut donner l'idée des

auberges de cette ville où jamais les voyageurs ne s'arrêtent: ce sont

des cabarets de muletiers, du plus dégoûtant aspect. On nous a servi un

repas qui nous a si bien révoltées que nous nous en sommes tenues au pain

sec, et au lieu de coucher dans des lits, qui cependant, après la nuit

précédente, auraient été très à propos, nous avons repris position dans

nos voitures. Enfermées dans ces boîtes, et remisées dans une écurie à

moitié grange, nous avons attendu le jour, qui a paru fort tard. Les

chats ont miaulé autour de nous[47], puis un gros orage a éclaté comme si

nous étions au cœur de l'été: le tonnerre, les éclairs, le déluge, tout

menaçait notre chétif abri. Enfin, à sept heures du matin, nous avons été

délivrées de notre prison, et nous nous sommes dirigées vers

Saint-Laurent du Var. Là, il a fallu quitter nos voitures et nous

embarquer dans une petite nacelle, qui, après nous avoir bien ballottées,

nous a fait arriver aux douanes sardes, où deux carabiniers nous ont

permis de nous chauffer à leur bivouac; nos voitures sont remontées à

trois quarts de lieue plus haut, où elles ont passé la rivière à un gué

presque impraticable, et à grand péril. Pendant ce temps, nous trempions

un peu de pain sec dans du vin du pays, fort aigre, et nous recevions,

sous des parapluies, des coups de vent et de pluie. Enfin, nous sommes

cependant arrivées à une heure à Nice, par une pluie battante, longeant

une mer furieuse; la bourrasque dure encore et soulève avec un bruit

affreux les vagues, jusqu'à leur faire presque toucher le sommet de la

terrasse sur laquelle est bâtie la maison dont j'occupe, avec Fanny, le

second étage. Nos fenêtres plongent sur la mer, rien en face, rien à

droite, rien à gauche que la mer. Par le soleil, la réverbération sera

affreuse; par la pluie, c'est une grande nappe grise qui se confond avec

le ciel et forme le plus triste rideau possible. Le bruissement des

vagues est aussi des plus lugubres. Notre salon est immense et malgré une

cheminée, très froid; ma chambre pourrait être chaude, car elle est très

petite, mais la cheminée fume; le tout est sale, comme le sont toutes les

anciennes maisons de Nice; je ne puis dire l'impression générale de

tristesse et de désolation que nous éprouvons. Le bon côté, et qui

console de tout le reste, c'est d'avoir revu Pauline, ni mieux, ni moins

bien que lorsque je l'ai quittée il y a sept mois, souffrant toujours de

la gorge, maigre et échauffée de teint, mais enfin sans aucune

aggravation. Les Castellane demeurent à un bout du quartier, qu'ici on

nomme _la Terrasse_, et moi à l'autre.

[47] La duchesse de Talleyrand avait une peur innée et

instinctive des chats, et ne put jamais la vaincre.

_Nice, 22 décembre 1841._--J'ai été, hier, entre le déjeuner et le dîner,

chez la Grande-Duchesse Stéphanie, qui passe l'hiver ici avec sa fille.

Elle m'a fait monter en voiture avec elle, pour nous promener sur la

jetée, par un ciel qui m'a rappelé le _Chain-Pier_ de Brighton. La

Grande-Duchesse est très bien logée, assez loin de la mer, au milieu d'un

charmant jardin, d'où il y a une belle vue sur la montagne. La maison est

bien meublée, gaie et propre; tout le contraire de la mienne et guère

plus cher. La Grande-Duchesse est infiniment mieux depuis qu'elle a pris

les eaux de Wildbad; mais son mouvement, son agitation, les soubresauts

de sa conversation, que la maladie avait amortis, ont repris avec un

redoublement vraiment inquiétant.

Je n'ai rien reçu de Paris hier; une nouvelle crue a emporté les barques

et a rendu le gué impraticable, de sorte que le Var ne pouvait plus se

passer, deux heures après le moment où nous l'avons traversé.

_Nice, 24 décembre 1841._--J'ai fait, hier, une grande quantité de

connaissances chez la Grande-Duchesse; peu valent la peine d'être

nommées, sauf les de Maistre. Elle met sur ses cartes: _la comtesse

Azelia de Maistre, née de Sieyès_. Ces deux noms vont singulièrement

ensemble. Du reste, elle paraît fort bonne personne, et lui, me semble

avoir tout l'esprit et l'espèce d'esprit qu'impose son nom.

_Nice, 25 décembre 1841._--Hier, après le déjeuner, j'ai mené ma nièce et

les Castellane à Saint-Charles, par le plus beau temps du monde; un

soleil trop beau, car on était en nage pour faire deux pas; le ciel était

magnifique, la vue belle et le parfum des roses, des violettes et des

fleurs d'oranger enivrant; en redescendant en ville, j'ai mis quelques

cartes et suis rentrée me reposer, car l'action de ce soleil ardent et

l'air vif de la mer éprouvent prodigieusement.

Il y a ici un singulier usage: la veille, et le jour de Noël, et toute la

nuit intermédiaire, on tire toutes les demi-heures des pétards; des

bandes de mariniers et de gens du pays traversent les rues en chantant et

en criant, à faire horreur, tant c'est bruyant. Depuis vingt-quatre

heures, ce sabbat ne cesse pas un instant, et a troublé, je pense, tous

les sommeils.

_Nice, 27 décembre 1841._--Je me souviens du temps où on allait à

Mannheim faire sa cour à la Grande-Duchesse Stéphanie, le jour de la

Saint-Étienne. Eh bien, hier, on a fêté ici ce même jour. A dix heures,

elle a été entendre la messe au collège des Jésuites; le Père Recteur,

qui est poli et aimable, avait invité une douzaine de personnes de la

société particulière de la Grande-Duchesse; ma fille et moi en étions. La

messe en musique a été très bien exécutée, puis, à la suite de la

Grande-Duchesse, on a visité, par exception, tout l'établissement, et les

dames ont tout vu, même les cellules des Pères. Dans chaque classe, un

des élèves a fait un petit discours simple, convenable et à propos. Nous

avons ensuite trouvé du café, du chocolat et des sorbets, avec beaucoup

de gâteaux et de bonbons, servis dans le parloir du Recteur, qui là, a

offert à la Grande-Duchesse un reliquaire, avec une relique de saint

Étienne. Comme elle professe une grande admiration pour Silvio Pellico,

il a ajouté un exemplaire, bien relié, des poésies de celui-ci, et une

lettre autographe de Pellico. Le Père Recteur a été le soutien et le

consolateur de la mère de Pellico, pendant que celui-ci était en prison,

et il a beaucoup contribué depuis à sa vie chrétienne. On dit que Silvio

Pellico vit maintenant dans une sainteté tout à fait rare. Ce petit

hommage, de fort bon goût, a eu le plus grand succès. Avant de quitter le

collège, on est entré dans le cabinet de physique, où on a fait plusieurs

expériences d'électricité; on est parti enfin; à la sortie, tous les

Pères et tous les élèves étaient en ligne, et le plus jeune des enfants a

offert à la Grande-Duchesse un bouquet comme on n'en fait que dans ce

pays-ci, où les fleurs abondent et où leurs couleurs et leurs parfums

sont incomparables. Toute cette matinée a été arrangée à merveille; rien

de pédant, rien de trop long; l'esprit et l'usage du monde, si

particuliers aux Jésuites, s'y étaient sensiblement montrés; les élèves

avaient un air de santé, de politesse avec de jolies façons.

Après dîner, nous avons été, avec Fanny et les Castellane, chez la

Grande-Duchesse, où la princesse Marie avait invité une cinquantaine de

personnes, pour assister à des proverbes accompagnés de couplets, que

plusieurs personnes de la société russe et italienne avaient arrangés

pour la circonstance, et qu'ils ont fort bien tournés.

_Nice, 29 décembre 1841._--J'ai fait plusieurs visites hier, entre autres

à la comtesse Louis de Narbonne, veuve de l'ami de M. de Talleyrand et

mère de Mme de Rambuteau. Elle est assez aimable et spirituelle, mais on

s'aperçoit aisément qu'elle a beaucoup vécu en province, et fort peu avec

son mari. Elle est Mlle de Montholon de naissance, et cousine du premier

mari de Mme de Sémonville.

_Nice, 30 décembre 1841._--C'était hier le jour où Pauline accomplissait

ses vingt et un ans! Double anniversaire de naissance et de majorité!

Elle est venue déjeuner chez moi avec son mari et sa petite fille. Elle y

a trouvé quelques petits souvenirs et un gâteau allemand, avec autant de

bougies que d'années. Cette petite surprise lui a fait plaisir. Dans la

matinée, j'avais été avec Fanny et son ancienne gouvernante, visiter un

jardin réputé ici, placé à mi-côte, garanti du vent par des collines

boisées, avec des doubles vues, des montagnes et de la mer, extrêmement

jolies. La villa qui est au milieu était fermée; mais le jardin, très

riche en fleurs rares et beaucoup plus soigné qu'ils ne le sont

généralement ici, était ouvert; nous avons rencontré le propriétaire,

négociant de Nice, au bout d'une allée où il dirigeait ses ouvriers. Il a

été très poli, nous a comblées de fleurs, et m'a promis des graines pour

Rochecotte. Sa villa s'appelle «Sainte-Hélène». Nous sommes revenues fort

contentes de notre promenade, quoique le temps fût un peu rèche.

_Nice, 31 décembre 1841._--La Grande-Duchesse est arrivée chez moi, hier,

à l'issue de mon déjeuner, et m'a enlevée pour me mener dans une maison

de campagne des environs, fort bien située, et remarquable par des fonds

boisés et couverts de pins, de chênes-verts et d'arbousiers. L'ombre est

une chose rare ici, où les jardins sont en général en terrasses, en plein

midi, et conduisant tous plus ou moins près de la mer; une variété, dans

ce genre, ne laisse pas que d'avoir son mérite. D'ailleurs, la promenade

d'hier m'a fait songer à celle que je me suis arrangée dans le bois de

Rochecotte, et sous ce rapport, déjà, elle m'a plu. Le propriétaire est

un négociant retiré, vieux célibataire. Il est très poli, et, selon

l'usage du pays, il nous a comblées de bouquets, et fait prendre de

l'orangeade. J'ai trouvé cette boisson un peu fraîche pour la

circonstance, car il ne faisait pas chaud du tout, surtout dans la

calèche qui nous a amenées; aussi suis-je revenue de chez la

Grande-Duchesse chez moi à pied pour me réchauffer; c'est une distance à

peu près comme celle du Louvre à l'Arc de Triomphe des Champs-Élysées.

C'est aujourd'hui le dernier jour d'une année que je vois finir sans

regret. Elle a compté double dans ma vie par sa longueur; elle ne m'a pas

été, cependant, hostile. Les mois passés à Rochecotte ont été paisibles,

et ceux où j'ai habité l'Allemagne n'ont manqué ni d'intérêt ni de

satisfaction.

Nous voici au second anniversaire de la mort de Mgr de Quélen. Il ne

saurait passer inaperçu pour moi, car j'ai perdu beaucoup en lui, et sa

bonté égale, constamment protectrice, a laissé un de ces vides qui ne se

remplissent pas, car rien ne remplace la consécration du temps.

1842

_Nice, 1er janvier 1842._--Hier, j'ai été, avec mon gendre, faire une

très belle promenade. Nous avons été en voiture jusqu'au pied d'un rocher

sur lequel est bâti un couvent d'hommes. L'église en est jolie, surtout

par un portique avancé, sous lequel on a une très belle vue de la mer,

d'où l'on découvre Nice, le fort Saint-Elme et tous les points principaux

de la contrée, gracieusement encadrés. On monte à pied au couvent, qui

s'appelle Saint-Pons; l'ordre religieux qui s'y trouve est assez nouveau,

et se nomme _gli oblati della santissima Virgine_. Les jeunes prêtres

ordonnés, entre le moment où il leur est permis de dire la messe et celui

où ils peuvent exercer le saint ministère de la confession, c'est-à-dire

où ils ont charge d'âmes, viennent ici passer un an pour s'y préparer.

C'est un établissement que je crois particulier à Nice et qui me paraît

fort sage.

_Nice, 2 janvier 1842._--J'ai été, hier soir, avec les Castellane, à la

réception officielle du gouverneur de Nice[48]. Il est d'usage, ici,

qu'au premier jour de l'An, toutes les personnes du pays qui sont

présentées à la Cour et tous les étrangers aillent, les hommes en

uniforme et les femmes en grande parure, à cette réception. On est censé

aller féliciter le Roi et la Reine de Sardaigne. Cela ressemble un peu à

un _drawing-room_ de Londres, et pas mal à un des grands raouts

diplomatiques de Paris. Il y avait quelques figures étranges, mais, à

tout prendre, du beau monde; on y étouffait. Quelques parties se sont

formées dans le dernier salon, où il faisait moins chaud; les glaces et

les rafraîchissements circulaient, et les fleurs qui, ici, ne manquent

nulle part, s'y trouvaient en profusion, ainsi que beaucoup de lumière.

Le tout ensemble avait bel air. J'ai fait deux fois le tour des salons,

une fois au bras de mon gendre, et l'autre, au bras du duc de Devonshire

qui me soigne beaucoup. La Grande-Duchesse y était couverte de diamants,

mais pas en beauté, car elle n'avait rien autour du visage, ce qui la

vieillissait. La Princesse Marie est mieux aussi quand elle est moins

parée.

[48] Comte de Maistre.

_Nice, 3 janvier 1842._--Je ne puis dire combien les églises, ici, me

déplaisent; on a beaucoup de peine à s'asseoir; on est entouré d'une

population sale, dégoûtante, qui crache et vous infecte de vermine. Puis,

l'architecture est toute gâtée par de vilains lambeaux d'étoffe d'or et

de soie, tous passés, tous déchirés, du plus vilain effet. Le chant des

pénitents, qui forment ici des confréries, n'est pas mélodieux. Excepté

ce que j'ai vu au collège des Jésuites, rien de ce qui est religieux ne

m'a édifiée ici. Dans les rues, vous êtes assaillis par les plus hideux

mendiants; tous les escaliers sont encombrés par eux, et d'une saleté

telle, qu'on rentre avec des jupons bons à jeter.

_Nice, 4 janvier 1842._--Il fait gris et humide; c'est à se croire à

Brighton. C'est le troisième jour de cet agréable temps, qui fait ici

l'effet d'une trahison. Quand il fait clair, on est constamment sous la

menace d'une maladie inflammatoire, parce que le vent aigre combat

victorieusement l'action ardente du soleil, qui ne rend le vent que plus

dangereux; et quand le soleil se cache, le vent, à la vérité, cesse, mais

alors, on a devant soi ce grand drap gris de la mer, qui a l'air d'un

linceul prêt à vous envelopper; autant être à Paris ou à Londres!

On me mande, de Paris, que la condamnation de Dupoty sera probablement

attaquée, comme illégale, à la Chambre des Députés[49]. Cependant, la

nomination de M. Sauzet à la Présidence, et cela à une grande majorité,

est un bon début pour le Ministère. On ne sait comment se passera le

retour de Madrid de Salvandy, qui n'a pas voulu remettre ses lettres de

créance à Espartero. Les Ambassadeurs à Paris trouvent qu'il a eu raison,

et qu'il y a un exemple de pareille chose sous Louis XIV.

[49] Dupoty, républicain ardent, avait combattu vivement le

gouvernement de Juillet, dans quelques journaux qu'il dirigeait.

Lors de l'attentat de Quesnel sur le duc d'Aumale, en 1841,

Dupoty fut poursuivi, traduit devant la Chambre des Pairs, sous

l'inculpation de complicité morale, et condamné à une détention

de cinq ans. Il ne devait recouvrer la liberté qu'à l'amnistie de

1844.

_Nice, 5 janvier 1842._--On m'écrit, de Paris, que le second procès de la

Chambre des Pairs ne sera ni long ni difficile. Les révélations faites

par les accusés, condamnés à mort et qui ne seront pas exécutés,

permettront d'arrêter et de mettre en accusation une soixantaine

d'individus, mais toujours de la même classe; on se bornera à n'en mettre

en jugement que quatre ou cinq, qui sont un peu au-dessus de la classe

des ouvriers, et sont les plus compromis. On dit que ce qui résultera de

plus important de cette seconde affaire, c'est la manifestation des liens

existant entre les communistes, les égalitaires et la société réformiste

dont sont MM. Arago, etc., etc., et dont M. Dupoty était le secrétaire.

On est fort occupé de la question d'étiquette qui, en Espagne, arrête

Salvandy. M. Guizot dit qu'il a envoyé des instructions très précises à

Salvandy de revenir, si Espartero persiste à ne pas vouloir lui permettre

de présenter ses lettres à la petite Reine. On s'attendait à son retour.

C'est faire bien peu de cas de la France que de laisser partir son

Ambassadeur, parce qu'il réclame une chose toute naturelle. Quand

Cellamare et je ne sais plus quel autre ambassadeur sont venus à Paris,

ils ont remis leurs lettres de créance à Louis XV, âgé de six ans, et non

pas à M. le duc d'Orléans, Régent. Cela se dit et se répète beaucoup,

mais ne fait pas d'effet à Madrid.

_Nice, 6 janvier 1842._--_Il a neigé hier, plusieurs heures de suite, à

Nice!_ et cela par un vent qui nous glaçait, tout accroupies que nous

étions auprès de la cheminée, dans laquelle je fais une énorme

consommation de pommes de pin et de petites branches d'olivier, qui se

vendent _à la livre_, ici; je m'y ruine sans parvenir à me réchauffer.

_Nice, 7 janvier 1842._--Il a neigé, hier, à peu près tout le jour; la

neige a si bien tenu que, sur la terrasse qui sépare ma demeure de la

mer, et qui est une promenade publique, tous les gamins de Nice se sont

rassemblés et ont fait, en poussant des cris sauvages, de grosses boules

de neige, qu'ils lançaient ensuite, insolemment, en hurlant de la façon

la plus animale, à la face des passants. J'ai regardé ce singulier

spectacle de mes fenêtres, car je ne suis pas sortie de la journée.

Mon grand salon me désole pour deux motifs: le premier, parce qu'il n'y a

pas moyen de le chauffer; le second, parce qu'il m'a valu, de la part de

la Grande-Duchesse, une demande de soirée. Les Castellane ayant appuyé la

motion, j'y ai consenti, quoique à regret, parce que c'est toujours plus

ou moins un embarras, et que je suis profondément paresseuse. J'ai donc

livré mon salon à la Princesse Marie, à Fanny et à Pauline; j'ai chargé

mon gendre de tous les arrangements matériels, et j'ai déclaré que je ne

me mêlerais de rien, que de payer et de faire des révérences aux invités.

Cela convient à la jeunesse! La Grande-Duchesse veut un quadrille et elle

met tout Nice en mouvement pour cela. Cela doit avoir lieu lundi

prochain, le 10; il y a cent cinquante personnes sur ma liste. Cela

s'appellera un _thé dansant_. Le quadrille sera de douze dames

représentant les mois, et de quatre enfants, représentant les saisons; je

sais mal les détails, ne m'en mêlant pas. C'est, au fait, la

Grande-Duchesse et Pauline, qui est plus en train, ici, que je ne l'ai

vue depuis longtemps, avec le comte Eugène de Césole, qui arrangent tout

chez la Grande-Duchesse. Je ne livre mon salon que le matin même du jour.

_Nice, 11 janvier 1842._--Ma soirée a eu lieu hier; ce n'était pas

précisément un bal, mais un thé, avec un peu de musique, après lequel on

a dansé trois contredanses, une mazurka et deux valses; tout était fini à

une heure.

A l'occasion du départ du comte Pahlen de Paris, notre Mission, à

Saint-Pétersbourg, a eu ordre de ne pas aller à la Cour le jour de la

Saint-Nicolas, et tout le monde s'est dit malade. Ordre alors à M. de

Kisseleff et à tous les Russes de ne pas paraître aux Tuileries le Jour

de l'An. A ce sujet, Barante me mande ceci: «Je m'attendais depuis

longtemps à ce que la bizarre idée de manifester ses sentiments

personnels, en dehors de la politique de son Cabinet, conduirait

l'Empereur à la nécessité d'une détermination tranchée; je crois,

pourtant, qu'encore à présent, il tâchera qu'elle ne le soit que le moins

possible. Il est très probable qu'il y aura un retard indéfini au retour

du comte Pahlen.»

Du reste, notre Ministère a la majorité, et paraît très satisfait.

_Nice, 13 janvier 1842._--On m'écrit, de Paris, que M. de Salvandy a,

décidément, ordre de revenir avec tous ses attachés. Son ambassade aura

été de courte durée. Nous voici aussi mal avec l'extrême Midi qu'avec

l'extrême Nord de l'Europe! Tout le monde s'accorde à dire que la

prétention d'Espartero était inadmissible et que c'est l'Angleterre qui a

soufflé le feu!

_Nice, 16 janvier 1842._--A Saint-Pétersbourg, on a _déprié_ Casimir

Perier[50] de plusieurs soirées où il était invité, et, par ordre

supérieur, les loges, à droite et à gauche de la sienne, au théâtre,

restent vides. Où tout cela conduira-t-il?

[50] Alors Chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg.

_Nice, 17 janvier 1842._--J'ai fini hier ma matinée chez la femme du

gouverneur, la comtesse de Maistre, qui était en famille: sa

belle-sœur[51], non mariée, a l'esprit fin; M. de Maistre cause avec

distinction, et Mme de Maistre a l'air de la meilleure femme du monde.

J'ai passé là les moments les plus agréables, comme conversation, que

Nice puisse offrir.

[51] Plus tard, Mme de Terray. Elle était née en 1787.

_Nice, 19 janvier 1842._--Il a fait hier, une journée charmante; aussi me

suis-je promenée à pied avec mon gendre pendant deux heures, flânant le

long de la mer; regardant les pauvres galériens travailler au port;

examinant les effets du soleil sur la mer et ses brillants reflets sur

les montagnes, dont le dernier plan était couvert de neige; suivant des

yeux les navires avec leurs voiles latines, et échangeant, de temps en

temps, quelques mots de politesse avec des connaissances qui, attirées

par ce jour d'exception, faisaient comme nous.

Mme de la Redorte mande, de Paris, que rien n'égale les ovations que le

parti carliste fait au Chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff,

depuis _l'éclat_ des susceptibilités: il a été reçu triomphalement à leur

club, sans même avoir demandé à l'être. Du reste, il est invité au grand

bal des Tuileries, et on suppose qu'il s'y rendra. Elle dit aussi que les

rapports de M. Guizot et de Mme de Lieven ont pris un caractère tel que

l'opinion s'en émeut, et qu'il est possible qu'on en parle à la Chambre

des Députés. Les journaux, à ce qu'il paraît, ne s'en gênent pas.

_Nice, 20 janvier 1842._--J'ai passé ma matinée d'hier à préparer les

atours d'un quadrille, qui était confié à ma direction. Après le dîner,

j'ai coiffé mes quatre dames. Elles ont fait, avec beaucoup de succès,

leur entrée au bal avec leurs quatre cavaliers; Pauline et Fanny en bleu

et noir, Mme de Césoles et une dame italienne en rose et noir, toutes

quatre couvertes de diamants, portant de très bonne grâce la mantille

espagnole. M. de Césoles et Frédéric Leveson, fils de lord Granville,

étaient les cavaliers bleus, le comte d'Aston et un jeune Russe, les

cavaliers roses. Le bal était joli, parfaitement éclairé, avec un grand

nombre de costumes soignés et élégants, mais il me semble que notre

quadrille était le plus joli; Mme de Césoles et Pauline ont été les

reines de la fête. Mme de Césoles a une figure toute espagnole, et

quoique fatiguée par six enfants coup sur coup, elle est encore, à l'aide

d'un peu de parure, fort jolie; elle est très douce, et gentille

personne. Pauline est ici en beauté; elle y est, de plus, très à la mode,

très fêtée, un peu la première partout; cela plaît à tout le monde, même

aux plus sages, et cela lui donne un entrain qui l'embellit.

_Nice, 21 janvier 1842._--J'ai reçu une lettre du duc de Noailles, qui me

dit le mariage de sa fille avec leur cousin Maurice. Il consacre ensuite

quatre pages à me faire l'éloge du talent de Mlle Rachel; à me dire qu'il

lui donne des conseils pour jouer Célimène, et que le conseil principal

consiste _à aimer beaucoup_, tout le secret du rôle étant là.

Hier, il a fait très beau, et j'en ai profité, pour faire à pied, avec

mon gendre, l'ascension d'une montagne imposante, qui sépare le vieux

Nice du nouveau. On a fait une route tournante, par laquelle on gravit

assez commodément cette montée; en haut, on a devant soi une vue de mer

qui, à certaines heures, permet de distinguer non seulement les îles

Sainte-Marguerite, mais encore la Corse; à droite et à gauche, on plonge,

comme dans un panorama, sur la nouvelle et la vieille ville; et enfin, en

se retournant, on est en face de toute l'enceinte des collines qui

enferment Nice du côté du nord; ces collines sont plantées, semées de

villas, d'églises, de couvents, et ont en arrière-plan d'assez beaux

rochers qui eux-mêmes s'appuient sur des pics couverts de neige. La

variété et l'étendue des points de vue rendaient cette promenade

intéressante. Au haut de la montagne, sur une plate-forme assez vaste, se

trouvent les vestiges d'un ancien fort ruiné.

_Nice, 24 janvier 1842._--J'ai été, hier, après le dîner, chez la

Grande-Duchesse Stéphanie, écouter la lecture d'une pièce nouvelle de

Scribe, qui fait beaucoup de bruit en ce moment à Paris, et qui s'appelle

_la Chaîne_; c'est M. de Maistre, qui lit très bien, qui nous l'a lue:

elle est en cinq actes, le dialogue est spirituel, l'intrigue bien nouée

et l'entente de la scène parfaite, enfin, elle a beaucoup d'intérêt;

seulement, j'y ai retrouvé cette trivialité du style qui est le propre de

l'auteur, puis un peu trop de complication dans les événements, ce qui

ôte de la rapidité à l'action et fatigue, par moment, le spectateur. A la

représentation, elle doit faire beaucoup d'effet.

Barante me mande ceci: «Notre petite querelle avec la Russie semble

apaisée; on s'est rendu coup d'épingle pour coup d'épingle. Il convient à

l'Empereur d'en rester là, et peut-être soignera-t-il désormais un peu

ses procédés? On dit que le comte Pahlen pourrait être de retour dans six

semaines. Tous les Russes d'ici avaient une amusante peur d'être rappelés

de leur cher Paris!

«M. de Salvandy va arriver aujourd'hui, après une belle ambassade; le

fond de l'affaire eût été le même avec tout autre, mais on assure que le

langage, l'attitude, les rédactions ont été quelque chose d'inouï dans

les annales de la diplomatie. J'en suis fâché, car il est homme

honorable, excellent; il a de l'esprit et un bon jugement.» Voilà

Barante. Voici maintenant Salvandy lui-même, qui m'écrit en date du 16

janvier, de Tours, retournant à Paris: «J'ai vécu, pendant six semaines,

dans tous les ennuis et toutes les appréhensions: un travail continu

(plus de dépêches que jamais ambassade effective et prolongée n'en a

écrit) remplissait mes jours et mes nuits. J'ai rencontré des difficultés

que j'avais signalées, et contre lesquelles on m'avait hardiment rassuré;

d'odieuses intrigues les ont rendues insolubles. Pendant seize jours,

rien ne m'a été écrit,--des courriers ordinaires même m'ont été

supprimés. J'ai prolongé l'incident tant qu'il a été supportable; je l'ai

clos, quand il fallait fuir ou être chassé. Maintenant que ferons-nous?

Je garantis une seule chose, c'est qu'en Espagne, la France peut tout ce

qu'elle veut. L'Espagne m'a amplement dédommagé des insolences suggérées

à ses gouvernants. J'ai trouvé, à Bayonne, une excellente note de lord

Aberdeen, qui espère qu'il n'y a pas eu en ceci de _menées anglaises_, et

se prononce pour le principe soutenu par la France. Je vais savoir, à

Paris, ce que deviendra toute cette affaire.»

_Nice, 26 janvier 1842._--La duchesse d'Albuféra m'écrit le retour à

Paris de M. de Salvandy et dit qu'on lui prête mille ridicules, comme,

par exemple, d'avoir écrit, de Tolosa: _L'ambassade de France touche aux

Pyrénées, demain elle passera la Bidassoa._ Il a envoyé, de distance en

distance, ses attachés, l'un après l'autre, à franc étrier sur Paris,

pour annoncer sa marche; il avait laissé le jeune fils de M. Decazes à

Madrid, comme Chargé d'affaires. L'assentiment unanime des Cortès aux

exigences d'Espartero embrouille encore la question.

Le nouveau _Stabat_ de Rossini fait fureur à Paris: on dit que c'est

superbe, mais nullement religieux, et que des paroles profanes iraient

tout aussi bien à cette composition. Du reste, elle a le mérite de

prouver que ce beau génie musical n'est pas éteint, comme on pourrait le

craindre après un si long silence. On dit que la Grisi est admirable dans

les solos de ce _Stabat_. Elle a la tête tournée pour le chanteur Mario;

son mari veut se séparer d'elle; elle s'y refuse, on ne sait pas

pourquoi, et se voit au moment, par ce refus, obligée de donner, je ne

sais par suite de quelle condition, 800000 francs à ce mari, ce qui ne

plaît pas à la dame; elle en montrait de la tristesse à Lablache qui,

avec son inimitable accent italien, l'engageant à se séparer plutôt que

de payer, lui a dit: _Mâ, qu est-ce que ça te fait? Tout le monde il sait

bien qué tou es oune coquine._ Après une citation de si bon goût, je me

tais.

_Nice, 28 janvier 1842._--J'ai fait hier une visite à la Princesse Marie

qui est retenue chez elle par une indisposition. Elle m'a appris

plusieurs mariages princiers: celui de la Princesse Marie de Prusse,

cousine du Roi, avec le Prince Royal de Bavière (c'est un mariage mixte,

mais tous les enfants seront catholiques); celui d'une des jeunes

Princesses de Bavière avec l'Archiduc héritier de Modène; celui du Prince

Royal de Sardaigne avec une des filles de l'Archiduc vice-roi de Milan;

et, enfin, celui de la Princesse de Nassau, demi-sœur du Duc régnant,

avec le Prince de Neuvied. Je voudrais bien qu'il s'offrit aussi un parti

pour la pauvre Princesse Marie elle-même: je crois que ce serait le vrai

remède aux terribles agitations nerveuses de sa mère.

Mme de Lieven me mande ce qui suit: «Salvandy a manqué de savoir-faire,

Aston de bonne volonté, le Gouvernement espagnol d'intelligence, car,

évidemment, tout ceci est contre son intérêt; on travaillait à le faire

reconnaître par les autres puissances; ce qui vient de se passer, à

Madrid, au sujet du point d'étiquette, éloigne ce moment de toute la

durée de la régence d'Espartero. Le Cabinet anglais a pris fait et cause

pour la France, mais cela est venu un peu tard, car Salvandy était parti,

et, jusque-là, Aston avait soutenu les prétentions d'Espartero. Cependant

on prend acte de l'opinion de l'Angleterre; elle aura tout son poids.

«Je ne vous dis rien des indispositions de Périer et de Kisseleff: elles

sont finies. Mon frère m'annonce le retour prochain de notre ambassadeur

ici.

«Voilà donc le Roi de Prusse en Angleterre[52]. Figurez-vous qu'à son

arrivée à Ostende, les vaisseaux anglais n'y étaient pas encore. Au fond,

tout le monde trouve que le Roi de Prusse fait trop; assurément, jamais

grand souverain n'a fait autant. Lord Melbourne sera du baptême; les

Palmerston sont conviés pour un autre jour, lady Jersey, je crois,

jamais: imaginez qu'elle n'a pas vu la Reine, depuis que son mari est

Grand-Écuyer! Je ne sais pourquoi, le Roi Léopold n'est pas du baptême;

c'est étrange.»

[52] Le Roi Frédéric-Guillaume était allé en Angleterre à

l'occasion du baptême du Prince de Galles, dont il fut le

parrain.

_Nice, 2 février 1842._--C'est aujourd'hui un jour qui autrefois se

fêtait toujours dans notre intérieur: M. de Talleyrand était né le 2

février 1754, il y a quatre-vingt-huit ans, et il y en a bientôt quatre

qu'il est mort. Pour qui avance dans la vie, elle se remplit

d'anniversaires douloureux, qui la marquent amèrement...

Hier, j'ai été, avec la Grande-Duchesse et une assez nombreuse société,

en France, c'est-à-dire de l'autre côté du Var, au château de Villeneuve,

qui appartient à M. de Panis, gentilhomme riche et considérable de

Provence, que j'ai connu, autrefois, chez une de ses cousines. Il passe

ses hivers dans ce château auprès du Var; il l'a restauré, et sans le

badigeonnage jaune dont il a coloré les anciens murs et les grosses

tours, il serait remarquable de construction, comme il l'est de vue et de

situation.

_Nice, 7 février 1842._--Une migraine m'a fait manquer, hier, un des

grands amusements de l'Italie, le jour du Dimanche gras, c'est la

bataille des _confetti_: tout le monde était sur le cours, se jetant des

dragées; les personnes que j'ai vues le soir ne pouvaient plus remuer

leurs bras, tant elles avaient lancé de bonbons. Cela se passe aux joies

et aux cris de tous les gamins, qui hurlent d'une telle sorte que je les

entendais de mon lit. Un petit navire de guerre français est en rade ici.

L'équipage a débarqué et s'est promené sur le Cours, les matelots, en

habits de fête, dansant une danse qui leur est particulière. On dit que

cela a été fort joli. Mon gendre a invité les officiers de ce brick à

venir ce soir au spectacle qu'il donne chez lui.

Il y a ici un singulier usage pendant le Carnaval: le matin, toutes les

rues sont pleines de masques et l'entrain va jusqu'à la folie, mais à la

chute du jour, les masques tombent, et tous ceux qui appartiennent à des

Confréries se revêtent de leurs habits de pénitents; hommes et femmes,

cierges en mains, ils suivent les processions qui, au même instant,

sortent de chaque église au son des cloches; le curé, sous le dais,

portant le Saint-Sacrement, clôt la marche. Partout où passent ces

processions, qui ont un aspect fort singulier, car il y a des pénitents

gris, blancs, noirs et rouges, tout ce qui se trouve de monde dans les

rues se jette à genoux; les pénitents chantent et agitent leurs cierges;

cela a quelque chose de plutôt sinistre que d'édifiant. Les processions

finies, les bals masqués commencent. Ces processions sont destinées à

expier ou à contre-balancer les folies du Carnaval!

_Nice, 8 février 1842_ (_Mardi gras_).--Ma matinée d'hier s'est passée à

fabriquer les costumes de Pauline. La Grande-Duchesse lui avait prêté des

diamants qui, avec ceux qu'elle a et les miens, ont produit le plus bel

effet. Elle était fort en beauté, et s'est très bien tirée du rôle

difficile de la duchesse de Chevreuse dans _Un duel sous Richelieu_, qui

est un mélodrame à grands effets; un duo-bouffe, chanté par deux

Italiens, a séparé le drame de la petite pièce, _les Héritiers_, dans

laquelle mon gendre, jouant le rôle d'Alain, a été supérieur. Toute la

troupe a bien joué; la salle était très jolie, et tous les accessoires

très bien. Les acteurs sont venus souper chez moi, où la Grande-Duchesse

m'a fait l'heureuse surprise d'arriver. Elle a voulu qu'on bût à ma

santé, ce spectacle ayant été donné pour ma fête, qui était le 6 février,

mais qu'on avait dû remettre à cause du dimanche. Tout n'a fini qu'à deux

heures du matin: c'était un peu fatigant, mais on y a mis une telle

obligeance pour moi, que je n'ai pu qu'en être fort reconnaissante et en

conserver un agréable souvenir.

_Nice, 9 février 1842_ (_Mercredi des Cendres_).--Hier, j'ai pu prendre

part à tout ce qui a marqué ici les folichonneries carnavalesques.

D'abord, un déjeuner dansant chez une grande dame russe, dont la maison

est au milieu d'un des plus beaux jardins de Nice; de là, on s'est rendu

au _Corso_ où la bataille des _confetti_ avait déjà commencé. J'étais

avec la Grande-Duchesse, la Princesse Marie et Fanny; après avoir fait un

tour en calèche, nous avons été nous placer sur une terrasse réservée,

d'où nous avons grêlé, sur les passants, des dragées; on nous en jetait,

de bas en haut, et les plus élégants, au lieu de dragées, jetaient de

petits bouquets de violettes et de roses. Pour jeter les dragées, on a

des espèces de cuillères, avec lesquelles on lance très loin; les femmes

tiennent, devant leurs yeux, des masques en fil de fer, car ces dragées,

lancées avec force, ne laissent pas de faire très mal, quand elles

atteignent la peau. Ce qui vraiment est singulier, mais réel, c'est

l'espèce de rage qui gagne les plus calmes: on finit par en perdre la

tête. Pauline était la plus animée de tout le _Corso_. On me racontait

que feu l'Empereur d'Autriche François II, qui, assurément, n'était rien

moins que vif et animé, se trouvant à Rome lors du Carnaval, était devenu

comme enragé à cette bataille. Le beau monde est le plus acharné: le

peuple ne songe guère qu'à ramasser les dragées. La musique militaire

jouait au bout du Cours; le temps était superbe, aussi est-on resté

jusqu'à la nuit close à l'air, sans avoir froid. A huit heures et demie,

bal chez d'autres étrangers, incomparablement le plus joli, le mieux

arrangé et le plus gai de tous ceux qui ont été donnés ici.

La Grande-Duchesse m'a conté une nouvelle qui lui fait de la peine. C'est

le mariage de la Princesse Alexandrine de Bade avec le Prince héréditaire

de Cobourg. Il lui est amer de voir tous les partis possibles échapper

pour sa fille tandis que, vraiment, la Princesse Marie est beaucoup plus

agréable, plus distinguée et plus riche que sa cousine. La

Grande-Duchesse s'inquiète du sort de sa fille après elle, surtout depuis

la mort de la Reine douairière de Bavière. Elle a aussi des inquiétudes

pour les Wasa, qui sont horriblement dérangés dans leur fortune.

_Nice, 10 février 1842._--Le temps était incomparable hier, le mois de

mai n'est pas plus beau à Paris: aussi, après l'office des Cendres et le

déjeuner, avons-nous voulu en profiter. Les Castellane, dans leur petite

voiture traînée par deux poneys corses, Fanny, le comte Schulenbourg,

mon beau-frère, venu de Milan, me faire une petite visite, et moi, à

ânes, avons été à Villefranche, petit port de mer situé pittoresquement.

On y arrive par un chemin assez difficile, mais où les points de vue sont

admirables. Un vaisseau de guerre sarde sortait du port, et nous l'avons

vu, du haut du fort qui sert en même temps de prison d'État, appareiller

et faire la manœuvre nécessaire pour prendre le vent, afin de sortir de

la rade, et gagner la pleine mer. Ces mouvements, lents et précis, d'un

beau bâtiment, glissant sur une mer de lapis et de diamants, dont les

voiles blanches sont éclairées par un soleil du midi, forment un des plus

beaux spectacles qui se puissent rêver, et un de ceux qui saisissent le

plus la pensée aussi bien que les yeux!

_Nice, 17 février 1842._--J'ai reçu hier cette lettre du pauvre Salvandy:

«Depuis mon retour, j'ai été saisi d'un sentiment uniforme et profond de

découragement, de dégoût et d'ennui. La goutte s'y est mêlée, plutôt

comme un secours que comme un surcroît, car elle m'a dispensé de sortir,

de voir du monde. Ce n'est que depuis quelques jours que je suis entré en

communication avec les salons. Il me faudrait des volumes pour vous dire

toutes les choses qui, à mon retour, m'ont émerveillé et attristé. Ainsi,

j'ai reçu une approbation entière sur tous les points, sauf sur les longs

délais que j'avais mis à quitter Madrid, tandis que, dans le monde,

j'étais accusé d'avoir agi trop précipitamment. J'ai trouvé, dans la

société assez restreinte où je devais me croire des amis, une

malveillance qui m'a blessé. J'ai trouvé que ce temps de mes délais, que

j'avais accordé à préparer la politique qu'on voudrait adopter (si on

pouvait en adopter une), avait été employé à préparer l'opinion contre

moi. Les belles dames savaient une foule de mots de mes dépêches, la

plupart controuvés, bien entendu, ou étrangement dénaturés, et c'étaient

précisément celles des belles dames de Paris, dont je croyais pouvoir

attendre le plus de défense, parce que ce sont elles qui ont, avec le

chef et les hauts employés du département, le plus de relations.

Cependant, comme il m'a fallu envoyer toutes mes notes aux grandes Cours,

il m'en revient une approbation flatteuse; Sainte-Aulaire m'écrit que ce

sont des monuments de droit public qui resteront; Bresson me fait dire

les mêmes choses de la part de la Cour de Prusse.

«La position ministérielle, ici, me paraît très précaire. Vous verrez le

chiffre de notre majorité d'hier: huit voix seulement, sur la question

des incompatibilités; je ne suis pas éloigné de croire qu'elle sera plus

forte sur les adjonctions électorales, mais MM. de Lamartine, Passy,

Dupin, Dufaure, parleront contre le Ministère; en supposant que, malgré

cet effort, on l'emporte, il restera un ébranlement auquel je ne crois

pas qu'on résiste. Qu'arrivera-t-il alors? Un Cabinet sans Thiers ou

Guizot est bien difficile à former, plus difficile à soutenir, et si l'un

n'était plus possible, l'autre ne le serait pas encore. Je suis fort en

dehors de ce mouvement. Le jour de mon arrivée, pris de la goutte, je me

hâtai de me présenter chez le Roi, le Prince Royal, la Reine Christine,

et chez M. Guizot, convaincu que je ne le pourrais plus le lendemain; en

effet, j'ai été cloué sur mon fauteuil pendant plusieurs jours.»

Mme de Lieven m'écrit aujourd'hui ceci: «Le succès du Roi de Prusse à

Londres a été complet. Il a plu à la Cour, à la ville, aux saints, aux

littérateurs, au peuple; même ce qui, à distance, nous a paru un peu trop

sentimental, a réussi là-bas. Je veux dire tous ces actes de dévotion

avec Mrs Frey[53], etc... On dit qu'il s'est occupé sérieusement de

quelque union des Églises anglicanes et luthériennes, et que sous ce

rapport, il résultera quelque chose de son voyage en Angleterre. Je doute

que cela plaise à ses sujets; ceux qui sont à Paris frondent beaucoup.

[53] Mrs Frey était une quakeresse fort connue à Londres pour ses

bonnes œuvres: le Roi de Prusse avait tenu à aller la voir, et

elle lui demanda, pendant cette visite, de donner plus de liberté

de conscience à ses sujets.

«La fête que le duc de Sutherland a donnée au Roi a été une féerie. On

dit qu'il en a été extrêmement frappé. On croit avoir remarqué en lui

quelques signes d'ennui de la vie de Cour. Les soirées de la Reine ne

l'ont pas diverti, ni sa conversation, c'est qu'aussi... Ah! mon Dieu!...

et ce beau mari jouant aux échecs, précisément comme un automate!

«Sainte-Aulaire continue de plaire aux Anglais, et sa femme vient de

partir pour aller le rejoindre. Barante attend le retour de Pahlen; il y

a des personnes qui doutent de ce retour: nous verrons.

«Le Carnaval a été superbe; le bal du duc d'Orléans plus magnifique

qu'aucun bal de l'Empire ou de la Restauration. Maintenant, on s'enfonce

dans les questions intérieures; le Ministère combat toutes les réformes

et les réformistes sont assez forts.

«Lehon ne reviendra plus ambassadeur ici. Les Cowley ouvrent leur maison

la semaine prochaine.»

Il est vrai que le voyage du Roi de Prusse à Londres a souverainement

déplu à Berlin. On a trouvé que c'était trop de déplacement, trop

d'argent, trop de courtoisie pour un si grand souverain à l'égard d'une

Reine si peu parente. L'amour-propre et l'avarice nationaux en ont

souffert. Les cadeaux que le Roi a emportés ont été magnifiques, et ce

voyage de quinze jours, où en Angleterre il a été l'hôte de la Reine, lui

aura coûté _un million d'écus_, ce qui pour la pauvre Prusse est énorme.

De plus la combinaison religieuse dont parle Mme de Lieven est

précisément ce dont on ne veut pas en Prusse. Le feu Roi, qu'on honorait

tant, a failli troubler son pays, en se mêlant trop de liturgie et de

dogme: il en est resté des germes d'humeur dans le pays, incommodes pour

le gouvernement; si on va encore remanier tout cela, on agitera les

esprits, ce qui pis est, les consciences, et on jettera un mauvais

ferment de plus dans un pays dont la corde religieuse est très sensible.

_Nice, 21 février 1842._--J'ai été hier au couvent de Saint-Barthélemy.

Il est ici d'usage d'aller chaque dimanche de Carême entendre Vêpres,

tantôt dans un des couvents, tantôt dans l'autre, dont Nice est entouré.

Toute la population s'y transporte, mange et boit devant les églises; on

y vend des jouets et des fleurs. La musique, la danse sont défendues

pendant le Carême, ce qui fait que les plaisirs populaires sont réduits à

la mangeaille. Les grandes masses de monde, les calèches, les ânes et les

chevaux de selle des étrangers qui s'y mêlent, rendent le coup d'œil

animé et joli.

_Nice, 23 février 1842._--On vient de m'apprendre la mort de ce pauvre

Pozzo di Borgo. Pour lui-même, comme pour les siens, il valait mieux que

cette triste vie végétative se terminât. Il laisse 400 000 francs de

rente, la moitié à son neveu Charles, mari de Mlle de Crillon, avec son

hôtel de Paris et sa villa de Saint-Cloud; le reste à des parents en

Corse.

_Nice, 25 février 1842._--Nous avons eu, hier, de ma fenêtre, un

spectacle plein d'angoisse. Il faisait une tempête terrible, qui même

n'est pas encore calmée aujourd'hui; de pauvres navires ont lutté tout ce

temps contre la fureur des flots, et nous sommes restées longtemps à

guetter leur sort; heureusement aucun n'a péri.

Je suis sortie, malgré cet horrible temps, pour aller porter mon offrande

à une quête qui se faisait pour les sœurs de Saint-Vincent de Paul, à

l'hospice même qu'elles dirigent. J'y ai vu Mlle de Maistre, la fille

aînée du Gouverneur, âgée de vingt et un ans, qui y fait son noviciat de

sœur de la Charité. Elle a une vocation prononcée et paraît heureuse; on

la dit spirituelle et très instruite; c'est le cas de toute sa famille;

sa figure est très agréable, intelligente et sereine.

M. Pasquier, à ce que l'on m'écrit, reçoit les compliments sur sa

nomination à l'Académie française. C'est M. Molé qui recevra M. de

Tocqueville, et M. de Barante recevra M. Ballanche. J'ignore qui recevra

M. Pasquier. M. de Tocqueville succède à M. de Cessac, ancien Directeur

au Ministère de la Guerre sous l'Empire; ce n'est pas un éloge saillant à

faire; il est même difficile d'en tirer parti, pour qui que ce soit, mais

surtout pour M. de Tocqueville, qui n'est, ni par son âge, ni par les

habitudes de son esprit, de ce temps-là. Il a parlé de son embarras à M.

Thiers, qui lui a dit qu'il pourrait peut-être lui être utile et lui

fournira quelques données intéressantes, possédant des lettres de

l'Empereur à M. de Cessac, qu'il allait lui envoyer. En effet M. de

Tocqueville reçoit le lendemain, sous enveloppe, une lettre de Napoléon à

M. de Cessac, mais dont la première ligne contient ceci: _Mon cher

Cessac, vous êtes une bête_. C'est M. de Tocqueville lui-même qui écrit

cette drôlerie à son cousin, le marquis d'Espeuil qui est ici. M.

d'Espeuil a épousé Mlle de Chateaubriand, proche parente de M. de

Tocqueville.

_Nice, 27 février 1842._--J'ai une lettre de M. de Barante, qui paraît

moins sûr du retour du comte Pahlen à Paris. La vraisemblance est un

retard indéfini, jusqu'à ce que quelque incident le termine, d'une façon

ou d'une autre. En attendant, Périer est à Saint-Pétersbourg dans une

situation officielle convenable, mais la société continue à le tenir au

ban de proscription; elle veut se montrer offensée dans ses sentiments de

respect et de patriotisme.

Barante me dit de meilleures paroles sur la situation intérieure. Les

quarante et une voix de majorité paraissent avoir une grande importance,

les opposants, de toutes nuances, ayant mis tout leur espoir sur cette

discussion. Le Ministère lui-même n'espérait guère un chiffre si élevé.

Le discours de M. Dufaure et celui de M. de Lamartine ont été accueillis

par les Centres avec une sévérité sans égards; toute parole qui semblait

conforme aux doctrines de la gauche excitait des murmures. Enfin, il y a

une certaine réaction en faveur de l'ordre et de la conservation; il

s'agit de voir si elle aura quelque influence sur les élections; la

France se trouverait alors en meilleur état que depuis dix ans. Voilà, du

moins, les expressions de Barante qui, à la vérité, est assez optimiste.

Il me dit aussi que M. de Chateaubriand, qu'il rencontra à

l'Abbaye-au-Bois, chez Mme Récamier, est devenu grognon, taciturne,

mécontent de tout et de tous. La tâche de Mme Récamier est difficile, car

il s'agit de calmer l'irritation d'un orgueil malade et de suppléer aux

émotions du succès, qui ont été la seule affaire et la seule affection de

la vie de M. de Chateaubriand. Je n'ai jamais éprouvé la moindre

sympathie pour cette nature sèche et vaniteuse.

_Nice, 3 mars 1842._--C'est ce soir que nous fêtons la Mi-Carême par un

spectacle, dont je serais charmée d'être débarrassée, non pas que j'en

augure mal, mais parce que je trouve que ce genre de plaisir, pour ne pas

faire fiasco, exige des soins et des peines, au delà de ce qu'il vaut.

D'ailleurs, les Castellane m'ont remis le soin de faire les invitations

et j'ai les doigts usés à force d'écrire des adresses. De plus, c'est moi

qui, à la lettre, fabrique les quatre costumes de Pauline et ceux de

Charles de Talleyrand; puis ils ont voulu que je leur fasse étudier leur

rôle. C'est moi qui recevrai toute la compagnie; j'ai à jouer une

mauvaise petite scène de rien, à la vérité, dans la seconde pièce, mais

encore faut-il la savoir et la dire; et enfin c'est moi qui donne le

souper des acteurs. C'est vraiment un peu rude! En fait, n'ai-je pas

passé ma vie à être tyrannisée par l'un ou par l'autre? Me soumettre est

encore, ce me semble, ce que j'ai le moins oublié de ma vie passée; et

j'ai quelquefois obéi plus de travers que maintenant.

_Nice, 4 mars 1842._--Je suis un peu engourdie ce matin. Le spectacle

d'hier a été long et suivi d'un souper d'acteurs qui a encore prolongé la

veillée. Il m'a semblé qu'on s'était amusé. Le plus joli du spectacle a

été le prologue, composé par mon gendre; c'était une critique assez bien

faite du précédent spectacle, où un très gentil garçon a singé les

différents acteurs et où il a proposé, pour remplacer la _prima donna_,

censée indisposée subitement, une jeune débutante. Alors, deux enfants

vêtus en petits laquais du siècle dernier, ont apporté une petite chaise

à porteurs, dorée et surmontée d'une couronne de bougies allumées, et

dans cette chaise à porteurs, ma petite fille Marie, en costume complet

du temps de Louis XV, perruque poudrée, grande robe, force diamants. Vous

n'avez rien vu de si joli, de si digne, de si posé, de si gracieux. Elle

est entrée et sortie de sa chaise, et a fait le tour de la scène, tout à

fait en grande dame. Ce prologue a été charmant et a eu un succès fou.

Pour moi, comme une sotte, je me suis mise à pleurer d'attendrissement,

en voyant les grâces de cette chère enfant. Le mélodrame a été fort bien

joué; le _Malade imaginaire_ pas assez su, ni battu assez chaud:

d'ailleurs, le tout a rendu le spectacle démesurément long. Les costumes

du mélodrame étaient _magnifiques_ et dans le _Malade imaginaire_,

exactement ceux du temps de Molière. Enfin, les trois couplets de la fin,

pour Madame la Grande-Duchesse, étaient charmants et du meilleur goût.

_Nice, 14 mars 1842._--Le prince Wasa est arrivé hier de Florence, où il

a laissé sa femme, pour faire une visite de quelques jours à sa

belle-mère, la Grande-Duchesse Stéphanie, qui, je crois, s'en serait bien

passée. Elle l'a promené tout aussitôt dès son arrivée, et nous les avons

rencontrés sur la goélette française, commandée par M. de Clérambault que

nous avions été visiter, les Castellane, Fanny, Charles de Talleyrand et

moi, ainsi que le yacht de lord Ranelagh, qui sont tous deux à l'ancre

dans le port de Nice. M. de Clérambault a été le camarade de mon fils, M.

de Dino, lorsque celui-ci servait dans la marine; j'ai été bien touchée

de voir dans sa cabine, autour du portrait de sa mère, un chapelet et un

petit crucifix que le Pape lui a donnés, sous la condition qu'il les

suspendrait dans sa cabine, ce qu'il observe religieusement. Ce jeune

officier s'est fort distingué à la prise de Saint-Juan d'Ulloa[54]; il y

a été décoré à vingt-huit ans. Quelle folie de mon fils de n'avoir pas

suivi la même marche!

[54] De nombreuses exactions commises, au Mexique, au préjudice

de nos nationaux, contraignirent, en 1837, le gouvernement

français à élever des réclamations qui n'aboutirent à aucun

résultat. Une flotte française fit alors le blocus du fort de

Saint-Juan d'Ulloa, qui commande l'entrée de la Vera-Cruz, sous

les ordres du contre-amiral Baudin; elle le prit, le 27 novembre

1838, après plusieurs mois de résistance, et contraignit ainsi le

Gouvernement mexicain à signer un traité à Vera-Cruz, le 9 mars

1839.

_Nice, 15 mars 1842._--La matinée d'hier a été tout entière consacrée à

la belle nature. La Grande-Duchesse avait arrangé un pique-nique de vingt

personnes, dont nous étions. Nous avons été en voiture, chacun de notre

côté, jusqu'à un cabaret, situé au haut d'une montagne, qui s'élève entre

la baie de Nice et celle de Villefranche; puis, en coupant, par une autre

montagne, on a été à Beaulieu, où on a déjeuné sous de grands oliviers;

après quoi, on est monté à ânes, et le long d'une corniche assez étroite,

qui côtoie la baie de Saint-Soupir, on s'est rendu à Saint-Hospice, où se

trouvait le yacht de lord Ranelagh. Le temps était si beau et la mer si

calme, la distance si courte, que même moi je me suis risquée; cependant,

non seulement le vent n'était pas contraire, mais il y en avait si peu

que nous n'avancions guère, et que nous avons mis une heure et demie pour

rentrer à Nice, ce que l'on fait, le plus souvent, en une demi-heure.

_Nice, 18 mars 1842._--Mme de Lieven mande qu'on est fort content à

Londres et à Paris de la conduite de Sainte-Aulaire à Londres, mais qu'il

n'en est pas moins vrai qu'il y a, et qu'il restera de l'aigreur entre

les deux Cabinets. Le Roi de Prusse ira à Pétersbourg à la fin de Juin.

M. Bresson m'écrit qu'il faut renoncer à voir le comte Maltzan reprendre

le portefeuille des Affaires étrangères. On ignore encore si le Roi se

décidera pour le remplacer en faveur de Kanitz ou de Bülow. Ce seraient

deux directions différentes: Kanitz est piétiste et légitimiste, Bülow

n'est ni l'un ni l'autre.

_Nice, 21 mars 1842._--Depuis quelques jours, je me sentais de grands

malaises; avant-hier, la fièvre s'est déclarée si vive que j'ai été

obligée de me mettre au lit, et j'ai été, bientôt après, couverte d'une

éruption sur tout le corps. C'est l'épidémie régnante ici depuis quinze

jours; on l'appelle, en italien, la _rosalia_; cela tient le milieu entre

la scarlatine et la rougeole, et n'est aussi maligne, ni que l'une, ni

que l'autre; ce qui n'empêche que cela ne rende fort malade.

_Nice, 24 mars 1842._--On est ici très bien pour moi, et tout le monde me

témoigne, en vérité, plus d'intérêt que je ne mérite, à l'occasion de ma

maladie. La Grande-Duchesse, dès que sa fille a été atteinte du même mal

que moi et qu'elle n'a plus craint de lui porter la contagion, est venue

me voir, et la comtesse Adèle de Maistre, sœur du Gouverneur, une

espèce de sainte fort spirituelle et aimable qui m'a prise en amitié, me

soigne comme si elle était ma sœur; j'en suis bien touchée. Le bon

Prieur des Récollets de Cimier, ayant su par le Frère quêteur, qui

m'apporte des fleurs en échange de ce que je mets dans sa besace, que

j'étais malade, est venu me voir. Je l'ai reçu avec plaisir. Le médecin

assure que ma convalescence est franche, et que dans peu de jours il me

laissera prendre l'air. Dans ces climats, les maladies éruptives n'ont

pas la gravité qu'elles ont dans d'autres régions.

_Nice, 27 mars 1842._--Toute la société est ici au moment de se

disperser. Il reste cependant, même l'été, quelques familles étrangères à

Nice; le climat et le bon marché y fixent assez de monde, si ce n'est

définitivement, du moins pour quelques années consécutives.

Ce matin, j'ai été réveillée en sursaut par des coups de canon qui

annoncent la Résurrection de Notre-Seigneur, ce qui, joint aux crécelles

des gamins et aux tambours de la garnison, fait un sabbat effroyable; car

c'est aujourd'hui Pâques. Hier, toutes les maisons, et chaque chambre de

chaque maison, ont été bénites par un des prêtres des paroisses qui,

suivi d'un enfant de chœur, asperge ainsi toutes les demeures.

Une lettre d'Allemagne qui m'arrive à l'instant m'apporte une nouvelle

très importante dans mes intérêts. C'est que, mon neveu ayant

définitivement refusé d'entrer dans les arrangements proposés par sa

mère, ma sœur m'a vendu toute la partie allodiale de Sagan, ou ce

qu'elle réclamait comme telle. Ceci va produire un grand mouvement dans

mes affaires, et m'obligera absolument à un voyage en Prusse l'année

prochaine.

_Nice, 29 mars 1842._--J'ai été hier me promener en voiture et mettre des

cartes chez toutes les personnes qui, pendant ma maladie, m'ont témoigné

de l'intérêt. Je me suis très bien trouvée d'avoir pris l'air.

M. de Barante me mande que M. de Rémusat fait des lectures d'une œuvre

appelée _Abélard_[55]; il dit que c'est une singulière production, sous

forme dramatique. Cette lecture tient trois séances, chacune de trois

heures; c'est long.

[55] Cet ouvrage de M. de Rémusat parut ensuite en 1845; on y

trouve un exposé magistral des doctrines d'Abélard et de sa

philosophie scolastique.

_Nice, 30 mars 1842._--Je compte partir bientôt d'ici, et j'écrirai plus

librement, une fois que je serai sur terre française, car dans les États

sardes, avec surabondance de cabinets noirs, avant qu'une lettre arrive

ou qu'elle parte, elle a déjà été ouverte plusieurs fois: les traces en

sont visibles. Cette prévision a bien souvent paralysé ma plume.

_Nice, 1er avril 1842._--J'ai été, hier soir, à un grand bal qu'a donné

le duc de Devonshire, pour clore la _saison_ de Nice; c'était magnifique,

comme tout ce qu'il fait; l'éclairage de la salle était surtout très

nouveau et joli: point de lustres, mais trois grands arceaux formés de

branches de palmiers et couronnés d'un rang de bougies; chacun des

arceaux posé sur des pilastres de chaque côté de la salle: c'était on ne

saurait plus élégant, nouveau et de bon goût. J'ai fait là mes adieux à

toute la société réunie. Je quitte Nice assez satisfaite du séjour que

j'y ai fait; il y a bien eu quelques inconvénients, mais le bon l'a

emporté sur le mauvais; et le souvenir général restera agréable.

_Aix-en-Provence, 3 avril 1842._--J'ai quitté Nice hier, fort triste de

me séparer du trio Castellane; ils me regrettent aussi. Le temps était

superbe, la mer gros bleu, la floraison abondante, la route jusqu'à

Cannes admirable, la montagne de l'Esterel encore assez rude. J'ai été

sans m'arrêter jusqu'ici, espérant y trouver l'abbé Dupanloup et causer

avec lui. Je ne l'ai manqué que d'une heure. Il a été forcé de continuer

sans arrêt à cause des exigences rigoureuses de la malle-poste; il m'a

laissé un petit billet de regret. Je vais partir pour Nîmes, en prenant

par Arles, route que je ne connais pas. Quant à Nîmes, j'y ai été, lors

de mon premier voyage dans le Midi, en 1817; il y a terriblement

longtemps.

_Nîmes, 5 avril 1842._--Je suis arrivée ici hier au soir. Il pleuvait

lorsque nous avons passé à Arles, ce qui ne nous a pas permis d'en

visiter les curiosités. Ce qui m'a frappée, c'est cette route nouvelle,

magnifique, pleine de travaux d'art, traversant le plus affreux pays du

monde, et conduisant d'Aix ici; elle traverse d'abord une contrée qui

s'appelle _la Crau_; c'est d'une aridité affreuse: des cailloux, puis des

cailloux et toujours des cailloux. On a fait des saignées à la Durance,

pour couper cette terre maudite d'une infinité de petits canaux; il faut

espérer que cela finira par y appeler un peu de végétation. D'Arles ici,

c'est un peu moins laid, quoique la Camargue ne soit pas belle, et

qu'excepté des bœufs sauvages, je n'y ai rien vu de curieux. Quant aux

Arlésiennes, qui ont une si grande réputation pour leur beauté et leurs

jolis costumes, j'ai joué de malheur, car je n'ai vu que de très vilains

visages et des vêtements sans grâce et fort malpropres.

Mes compagnons de voyage, Fanny, sa gouvernante, et Charles de

Talleyrand, viennent de partir pour aller voir le pont du Gard, que j'ai

vu jadis. A leur retour, nous visiterons les curiosités de la ville et

nous irons ensuite à Montpellier.

_Montpellier, 6 avril 1842._--Nous avons visité hier les antiquités de

Nîmes, que j'ai été bien aise de revoir. Elles sont fort bien conservées,

et je me suis rappelé qu'elles m'ont, il y a quelques années, fait

comprendre le charme des proportions. Malheureusement, nous avons un très

vilain temps: c'est bien du guignon, de trouver la pluie dans une contrée

dont la calamité habituelle est la sécheresse.

_Toulouse, 8 avril 1842._--Nous avons quitté Montpellier avant-hier, à la

fin de la matinée. J'y ai donné à déjeuner au Recteur de l'Académie[56]

et à sa fille aînée, qui est ma filleule, car sa mère, enlevée par le

choléra, avait été élevée avec moi et je suis toujours restée en

relations avec cette respectable famille. Puis, nous avons été voir le

musée Fabre, qui est assez médiocre[57], et celui, mieux choisi et plus

élégamment arrangé, du marquis de Montcalm. Enfin, sous des parapluies,

nous avons fait le tour de la fameuse promenade du Peyrou. Quand le temps

le permet, ce qui n'était pas le cas hier, on découvre d'un point la mer,

les Pyrénées, les Cévennes et les Alpes. Il a fallu renoncer à rien voir,

si ce n'est le château d'eau, les aqueducs et la statue équestre de Louis

XIV.

[56] Alors M. Gergonne, officier de la Légion d'honneur.

[57] Le Musée de Montpellier occupe maintenant un des premiers

rangs parmi les Musées de province. Il fut fondé en 1825 par

Fabre, qui, après un séjour de quarante ans en Italie, revint

dans sa ville natale, apportant avec lui une belle collection de

tableaux, dont un certain nombre lui venaient d'Alfieri, diverses

œuvres d'art et une précieuse bibliothèque qu'il légua, en

mourant, à la ville de Montpellier.

_Bordeaux, 10 avril 1842._--Nous sommes venus de Toulouse ici sans nous

arrêter; le temps était moins laid, mais un vent aigre a succédé à la

pluie, et je m'en gare en restant au coin du feu, pendant que les autres

explorent la ville. J'ai beaucoup, et à diverses reprises, visité le Midi

de la France, ce qui fait que j'en prends à mon aise des obligations du

voyageur. Aujourd'hui, nous repartons, et après-demain, s'il plaît à

Dieu, nous coucherons à Rochecotte. Il me tarde bien d'être en repos dans

mon cher _home_.

Les lettres de Berlin disent que c'est vraiment Bülow qui succède à

Maltzan. C'est le principe opposé à Kanitz qui triomphe dans Bülow.

Maltzan est dans une maison de santé à Charlottenburg.

Mme de Lieven a été malade de la grippe. M. Guizot ne bougeait pas de son

chevet. Tous deux sont mélomanes à l'excès. M. Guizot ne parle que

musique et prétend ne pas dormir les nuits qui suivent ses jours de loge

aux Italiens. On se moque fort de tout cela.

Il y aura, cet été, un camp qui voyagera d'Alsace en Champagne. On

attaquera des villes telles que Châlons, Vitry, etc. C'est le duc

d'Orléans qui sera à la tête.

_Rochecotte, 13 avril 1842._--Me voici donc rentrée chez moi!

A Bordeaux, pendant que nous déjeunions, ma porte s'est ouverte, et j'ai

eu la visite de l'abbé Genoude. Je l'ai, à la vérité, très souvent

rencontré dans ma vie, mais je ne l'avais jamais vu chez moi; il était

dans la même auberge, venait de prêcher; bref, il m'a fait cette

politesse inattendue. Il a beaucoup d'esprit, même de l'agrément; il a

voulu être des plus gracieux et des plus insinuants. J'ai été très polie,

parce que ce n'est pas quelqu'un qu'il faille heurter, mais je n'ai point

été au delà. En sortant, il a pris à part Charles de Talleyrand, dont il

voyait autrefois souvent la mère, et lui a dit que son journal était

absolument à mes ordres[58], chaque fois que je voudrais y faire insérer

quelque chose. Tout cela est bien étrange, et bien parfaitement de

l'époque.

[58] L'abbé Genoude était le directeur de la _Gazette de France_.

_Rochecotte, 16 avril 1842._--J'ai eu une lettre de Toulon des

Castellane; ils y attendaient que la mer leur permît de traverser

jusqu'en Corse; cependant, si elle restait mauvaise encore deux jours,

ils comptaient aller droit, par terre, à Perpignan. J'espère que c'est ce

dernier projet qui aura été suivi.

_Rochecotte, 17 avril 1842._--Les Castellane se sont décidés pour la

Corse[59].

[59] La vue des côtes de Corse et la lecture du roman de Mérimée,

_Colomba_, qui venait de paraître dans la _Revue des Deux

Mondes_, firent naître dans la nature originale du marquis de

Castellane le désir de faire ce voyage, qu'il entreprit

effectivement avec sa famille. Cette excursion, un peu

aventureuse à cette époque, dura à peu près deux semaines. En

revenant en France, il se rendit à Perpignan, où commandait alors

son père, le comte de Castellane, promu lieutenant général depuis

son retour du siège d'Anvers.

Voici ce que m'écrit Sainte-Aulaire, de Londres: «Je n'ai pas mangé ici

mon pain blanc le premier. Le traité non ratifié, les controverses de

tribune pour Alger et, plus que tout, _l'anglophobie_ que notre presse

entretient et proclame, tout cela m'a fait une position politique peu

agréable. Au fond de toutes les aigreurs, il y a cependant volonté et

nécessité réciproques de ne pas se brouiller; c'est ce fonds que je

travaille à exploiter, et qui finira par être mis en valeur. La société

est bonne et aimable pour nous. La Cour plutôt froide, mais polie.»

M. de Salvandy m'écrit de Paris: «La politique est froide et morose. M.

Guizot règne sur la corde. Les questions de droit de visite l'agitent et

ébranlent bien des choses avec lui. Le Roi est fort occupé de l'Espagne,

du mariage; la mission de M. Pageot porte ses fruits; les vetos que j'ai

conseillés et obtenus ont rendu impossibles les résolutions qui auraient

été une honte et un péril. Nul autre qu'un Bourbon ne régnera sur

l'Espagne. En attendant, M. Molé fait de la littérature. Jeudi, il

recevra M. de Tocqueville à l'Académie française; si la journée lui est

bonne, ce sera un événement, car il gagne du terrain, il se fortifie par

l'absence et l'effacement; des trois rivaux, Thiers perd par l'action et

par le repos; M. Guizot est près de perdre par l'action ce qu'il gagne

par la parole; M. Molé s'affermit dans l'inaction et le silence, après

avoir beaucoup grandi dans la lutte.»

_Rochecotte, 21 avril 1842._--Il doit y avoir aujourd'hui un spectacle

aux Tuileries. On y jouera _Polyeucte_ et _Richard Cœur-de-Lion_.

La Reine doit aller ce matin dans une tribune, à l'Académie, pour la

réception de M. de Tocqueville par M. Molé. Ces solennités deviennent

très à la mode.

On s'anime fort, à Paris, contre l'Angleterre; l'opinion se prononce avec

irritation contre le droit de visite, et on assure que les électeurs

demanderont dans la profession de foi des députés l'engagement de ne pas

céder sur ce point. Mme de Lieven qui, en général, est optimiste, est,

dit-on, triste, et répète assez que les affaires se gâtent beaucoup. Il

n'est question, à Londres, que d'un bal costumé pour le 12 de mai. Les

dames sont, à cet égard, dans une grande agitation; elles demandent à

Paris des gravures et des modèles.

Pauline m'écrit d'Ajaccio qu'elle est très satisfaite de son entreprise,

ayant déjà oublié trente-six heures de mal de mer et allant avec son mari

en Sardaigne. Tout cela m'ébouriffe singulièrement; mais enfin, cela

prouve de la force, et cela la retient loin de la froide Auvergne. Et

puis, elle s'amuse, elle est heureuse, que souhaiter de mieux?

_Rochecotte, 22 avril 1842._--Barante m'écrit, la veille de la séance

académique dont j'ai parlé: «La séance sera belle. Les discours sont tous

deux très remarquables: ce sera une joute grave et courtoise sur la

Révolution, l'Empire et la Démocratie. M. Royer-Collard est ravi

d'avance, le public très affriandé, l'Académie toute contente de se

trouver ainsi à la mode. Je crains, en recevant M. Ballanche dans huit

jours, de ne pas rencontrer aussi bien, car je me suis trouvé conduit par

les ouvrages de mon récipiendaire à faire un discours philosophique, un

peu trop sérieux pour l'occasion et l'auditoire.

«La politique s'est transformée en une démence de chemins de fer, dont

les députés se débrouilleront je ne sais comment.»

_Rochecotte, 24 avril 1842._--Les lettres et les journaux de Paris sont

pleins des discours de M. Molé et de M. de Tocqueville. Ils s'accordent à

dire que le premier a eu beaucoup de succès, que le second a été

prodigieusement ennuyeux; ce que j'en ai lu moi-même dans le _Journal des

Débats_ me laisse la même impression.

Les gazettes disent la mort des maréchaux Moncey et Clausel.

_Rochecotte, 25 avril 1842._--Il paraît, d'après ce que j'en entends

dire, que rien n'est comparable aux façons de s'amuser des jeunes femmes

actuelles; celles qu'on appelle les _lionnes_ surtout imaginent des

divertissements dignes de la Régence. A ce sujet, je me souviens de cette

réponse de M. de Talleyrand à une jeune femme qui répliquait, assez

impertinemment, que dans sa jeunesse à lui, on ne faisait pas mieux:

«Cela se peut,» lui dit M. de Talleyrand, «mais si l'on ne faisait pas

mieux, on faisait autrement.»

Mme Mollien me rend compte du spectacle aux Tuileries. Elle dit que la

salle, une fois _rangée_, offrait un beau coup d'œil, mais que, pour en

arriver là, il y avait eu chaos. On avait décidé, par autorité suprême,

que tout le monde se rendrait dans les salons et suivrait la famille

Royale, ce qui fait que, derrière le dos de la dernière Princesse, toutes

les femmes se précipitaient les unes sur les autres, sans égard ni

distinction aucune, et que la foule se grossissant à mesure qu'on

avançait, la mêlée a dégénéré en bataille; Mme de Toreno y a perdu sa

mantille; rien dans ce genre n'a encore été plus complet. La

représentation a été froide: quoique le Roi donnât l'exemple des

applaudissements, il n'était pas imité; on sentait qu'il y avait très

peu d'harmonie entre l'auditoire et le sujet représenté. M. Thiers

dormait de tout son cœur.

Tout le monde raffole à Paris d'un portrait qu'Ingres vient de faire de

Mgr le duc d'Orléans et qu'on dit admirable.

_Rochecotte, 27 avril 1842._--Le château de Coblentz est en construction

pour devenir un château royal; huit cents ouvriers sont employés à le

rendre habitable pour l'automne prochain, le Roi de Prusse comptant y

passer septembre et octobre.

Voici textuellement le jugement de M. Royer-Collard sur la séance de

l'Académie: «M. Molé a eu les honneurs. Il a effacé M. de Tocqueville,

injustement, à mon avis. J'avais lu les discours, je prenais un vif

intérêt à celui de Tocqueville, quoique je pusse bien prévoir qu'il

n'obtiendrait pas les sympathies de l'auditoire. L'élévation des pensées,

des traits admirables, de beaux sentiments ne rachetaient pas l'équité

des jugements. J'ai appris là, mieux que je ne savais, à quel point

l'Empereur et l'Empire règnent dans les esprits. M. Molé le savait mieux

que moi, et il s'en est heureusement prévalu. A beaucoup d'esprit, et un

art infini de dissimulation, il a joint une coquetterie de débit qui ne

sera pas surpassée. L'Empire fardé, la Démocratie traversée et dénigrée,

sont des vengeances tirées du discours supérieur de M. de Tocqueville.»

M. Royer-Collard a annoncé qu'il ne se représenterait plus aux élections.

Il est probable qu'un de ses neveux le remplacera à la Chambre

prochaine.

Voici encore un extrait de Mme de Lieven; comme toujours je n'y change

pas un mot: «On a peu de chance de revoir Pahlen à Paris. On dit qu'il

serait possible que Gourieff y fût envoyé; il a beaucoup d'esprit, une

immense fortune, une femme encore belle, assez galante; tout cela ferait

assez bien à Paris. Vous serez fâchée du malheur arrivé ce matin à M.

Humann. Il vient d'être frappé d'apoplexie et reste dans un état qui ne

laisse aucun espoir. Vous le voyiez souvent à Bade, moi un peu; il nous

plaisait à toutes les deux. Il avait de l'importance dans les affaires et

son successeur à trouver va devenir un embarras. La reine Victoria ne

pense qu'à son bal costumé. Elle-même sera en reine Philippa; elle exige

que toute sa Cour prenne les costumes du temps. Lord Jersey est obligé

d'y passer, ce dont il est consterné. Sa fille mariée est arrivée à

Vienne[60]. Le prince Paul Esterhazy veut aller à Londres pour empêcher

lady Jersey de suivre sa fille; on dit même qu'il veut conserver son

poste, mais Metternich prétend que l'Ambassadeur ne réside pas à Vienne.

Paul Medem est un grand favori des Metternich. Arnim part d'ici, en

congé, c'est Bernstorff qui fera l'intérim. Je m'étonne que Bülow envoie

cela ici. J'ai idée que Bülow sera un ministre très faiseur et fort

content de l'être. Le mariage de la Reine Isabelle occupe tous les

Cabinets, celui de Vienne compris, mais par quoi cela finira-t-il?»

[60] Le 8 février 1842, le prince Nicolas Esterhazy avait épousé

lady Sarah Villiers, fille de lord et de lady Jersey.

La perte de M. Humann me fait de la peine. Il s'était montré

bienveillant, obligeant; il avait un esprit très fin et distingué. Il n'y

a pas huit jours qu'il a parlé de moi en termes excellents à la duchesse

d'Albuféra. La bienveillance est toujours regrettable. Le _Journal des

Débats_ nous dit aussi la mort de Bertin de Veaux; j'y suis très

sensible, quoiqu'il ne fût plus de ce monde déjà depuis quelque temps: il

avait un esprit remarquable et un fort bon cœur, qu'il avait conservé

très affectueux pour moi et pour la mémoire de M. de Talleyrand. Pendant

vingt ans, il avait été dans notre intimité, nos habitudes journalières,

notre confiance. Et puis des vides!... toujours des vides!... Quelle

solitude progressive!

_Rochecotte, 28 avril 1842._--Le Cabinet a bien fait de se compléter

sur-le-champ[61] et de forcer M. Lacave-Laplagne à accepter, sur le refus

de M. Passy. Mais la perte reste réelle et les embarras du Ministère vont

augmenter par cette mort.

[61] Pour remplacer M. Humann.

Le journal d'hier rapporte un mot assez drôle du maréchal Soult qui, en

apprenant les morts successives de la semaine dernière, a dit: «Ah cela!

il paraît que le rappel bat là-haut!»

_Rochecotte, 2 mai 1842._--J'ai des nouvelles des Castellane, de

Bonifacio, au moment où ils allaient passer en Sardaigne: le singulier

voyage réussissait, Dieu merci, très bien. Ils doivent maintenant être

en route, de Toulon à Perpignan. Je serai charmée quand je les saurai

revenus sur le Continent, ne fût-ce que pour avoir plus souvent et plus

régulièrement de leurs nouvelles.

Les heureuses couches de Mme la duchesse de Nemours, et la naissance d'un

comte d'Eu, sont des joies bien naturelles pour la Famille Royale.

_Rochecotte, 5 mai 1842._--J'ai des nouvelles de Pauline, de Toulon, sans

détails; elle débarquait; mais enfin je la sais sur la terre ferme et

j'en suis bien soulagée.

Mgr le duc d'Orléans a voulu entendre l'_Abélard_ de M. de Rémusat et a

été, pour cela, passer trois soirées chez Mme de Rémusat, où il n'y avait

qu'une douzaine de personnes de l'opposition, telles que M. et Mme

Thiers.

_Rochecotte, 6 mai 1842._--Les Castellane sont enfin à Perpignan, ravis

de leur course en Corse et en Sardaigne. Pauline a chevauché, un stylet à

la ceinture; elle a couché chez les bandits, soupé à côté d'Orso della

Robbia, le héros de _Colomba_[62]; elle s'est abritée sous le rocher du

_Coup double_, et a accepté, en signe d'admiration, un poignard rouillé

par le sang de la _vendetta_. Ce qui est mieux que tout, c'est qu'elle a

eu la force de tout supporter, qu'elle est parfaitement heureuse et

amusée, que son mari est charmé d'avoir accompli une entreprise

originale, et que leur petite Marie est brillante de santé et de

gentillesse.

[62] _Colomba_ est une saisissante peinture des vendettas corses,

qui est restée célèbre et populaire. Mérimée fit d'abord paraître

ce roman dans la _Revue des Deux Mondes_, qui l'offrit au public,

précisément pendant l'hiver de 1842.

Le parti carliste se scinde de plus en plus. Le duc de Noailles est à la

tête de la portion modérée qui augmente fort; Berryer reste à la tête de

l'autre, qui n'est plus guère qu'un groupe, mais un groupe dérivant de

plus en plus vers la gauche.

_Rochecotte, 10 mai 1842._--J'ai eu de bonnes nouvelles des Castellane.

Ils me manquent bien; l'aimable humeur de Pauline, les ressources

infinies de la conversation d'Henri, les grâces de Marie, me sont d'un

secours extrême; je me repose en confiance avec eux, sans jamais

m'ennuyer; je me détends dans leur atmosphère; ils me sont devenus tout à

fait nécessaires, je les place dans tous mes projets et prévisions

d'avenir, et je n'imagine plus ma vieillesse séparée d'eux. Je me flatte

qu'ils me comptent aussi pour quelque chose dans leur vie. Hier, j'ai

reçu d'Henri une lettre charmante, toute pleine de confiance et de

paroles tendres, sur ce que j'étais pour eux, et pour lui en particulier.

Quand une fois on s'est fait à ses originalités, on s'attache à lui par

ses meilleurs côtés; il est plein de droiture, de loyauté, de sincérité;

il a de la dignité d'âme et une parfaite noblesse de cœur. Louis, mon

fils, est aussi bien doux à vivre, et a une parfaite sûreté de commerce.

Alexandre a des qualités, mais sa position aigrit son caractère et rend

son humeur très inégale. Il me fait parfois grand'pitié, car ses finances

ne lui permettent pas de prendre le grand parti dont il serait tenté. Il

aime ses enfants, et je lui en sais gré. J'aime aussi sa petite-fille,

qui est jolie, douce, et qui me touche par les prévisions assez tristes

de son avenir. D'ailleurs, moi qui me passais à merveille des petits

enfants, je suis toute métamorphosée à cet égard, au point que j'éprouve

un vrai manque, quand je n'ai plus l'une ou l'autre de ces petites

créatures auprès de moi. Je m'en occupe et m'en amuse beaucoup; j'ai des

attendrissements profonds pour ces petits êtres si débiles, et auxquels

la Providence peut avoir réservé tant et de si étranges destinées. C'est

singulier comme l'âge modifie toutes les dispositions: grand bienfait de

la Providence, qui, par là, évite bien des épines.

_Rochecotte, 11 mai 1842._--Les journaux nous ont appris hier l'affreux

malheur arrivé sur le chemin de fer de la rive gauche de Versailles à

Paris: les détails en sont hideux; le _Galignany_ les donne au complet,

sans cependant pouvoir préciser le nombre exact, ni les noms des

victimes; les cadavres, surtout ceux des brûlés, ne laissant aucun signe

humain d'après lequel on puisse distinguer un corps d'un autre. Depuis

l'établissement des chemins de fer, c'est le malheur le plus

considérable, le plus compliqué et le plus affreux qui les ait marqués.

Il me semble que les amendes devraient être énormes, afin qu'on fût plus

soigneux, car les accidents n'arrivent que par manque de précautions et

d'attention suffisante.

_Rochecotte, 15 mai 1842_ (_jour de la Pentecôte_).--M. de Barante est

arrivé hier, à la fin de la matinée, toujours aimable, bon et affectueux.

Les personnes qu'il a trouvées ici gênent un peu la conversation: il ne

m'a appris aucune nouvelle proprement dite; son propre avenir reste

toujours fort incertain; si la santé de M. de La Tour-Maubourg reste

aussi déplorable qu'elle l'est, il lui faudra quitter les affaires, et

alors Barante aurait Rome. La question de Pétersbourg pourra rester très

longtemps encore où elle en est.

Il n'est question, à Paris, que de la prodigieuse magnificence de la

maison Hope, et des fêtes qu'on y donne. Les salons de Versailles, du

Versailles de Louis XIV, pas moins que cela[63]!

[63] William Hope, financier hollandais, d'origine anglaise,

gendre du général Rapp et possesseur d'une immense fortune,

s'était d'abord établi à Paris, dans une maison de la rue Neuve

des Mathurins, où il recevait la meilleure compagnie. Cette

habitation étant devenue trop étroite pour suffire à ses

nombreuses relations, M. Hope fit bâtir le grand hôtel du 57, rue

Saint-Dominique, dont le baron Seillière fit l'acquisition après

sa mort, et qu'il devait lui-même léguer à sa fille devenue

princesse de Sagan par son mariage avec Boson de Talleyrand-Périgord,

prince de Sagan, petit-fils de la duchesse de Talleyrand.

_Rochecotte, 16 mai 1842._--En allant, hier, en voiture, à la messe de la

paroisse, le cocher a voulu obstinément, malgré mes observations, prendre

une fausse route du bois; il nous y a versés; lui-même a la jambe droite

brisée; Mme de Sainte-Aldegonde et moi étions dans le fond de la calèche,

Mme de Dino et M. de Barante sur le devant, Jacques sur le siège de

derrière; il s'en est élancé à temps et n'a rien eu; Barante et ma

belle-fille rien non plus; moi, j'étais du côté où la voiture a versé, et

Mme de Sainte-Aldegonde est tombée sur moi; je me suis ainsi trouvée

serrée entre ma voisine et la capote de la voiture. Nous avons été

secourus par les gens qui allaient à la messe: Mme de Sainte-Aldegonde

s'est donné un effort dans les muscles du cou, en voulant se raidir et se

retenir; mais enfin, il n'y a de vraiment à plaindre que le cocher. Toute

la journée s'est passée dans l'émotion de cet événement, et dans les

différents petits soins qu'il a exigés.

_Rochecotte, 17 mai 1842._--Je suis encore ébranlée de ma chute

d'avant-hier, et endolorie par les contusions qui en ont été la suite: il

me faudra plusieurs jours avant que les traces de cet accident soient

entièrement effacées. Le cocher va aussi bien que le permet son état.

J'ai été, hier, presque toute la matinée assise à l'air, par un temps

charmant. Du reste, aucune nouvelle, ni grande, ni petite, ni rien de ce

qui pourrait donner le moindre intérêt à la journée. Barante, par sa

charmante conversation si pleine et si douce, jette pour moi un grand

agrément sur le peu de jours qu'il passe ici: il y a longtemps qu'une

aussi bonne aubaine n'avait été mon partage; j'en jouis infiniment, et

avec d'autant plus de satisfaction que la sincérité est aussi complète

que le plaisir est réel. Il a tant de droiture, de sûreté, de

bienveillance, que rien en lui n'est à redouter; son âme est fort pieuse,

et son esprit n'en est ni éteint, ni comprimé.

_Rochecotte, 30 mai 1842._--Nous avons été, hier, à la paroisse, pour la

Fête-Dieu. Nous avons suivi la procession, par un soleil ardent, jusqu'au

reposoir où on avait porté la petite Clémentine de Dino. M. le Curé lui a

mis le Saint-Sacrement sur la tête. On dit que cela porte bonheur aux

enfants. La petite, qui est fort jolie et fort douce, s'est comportée à

ravir; dans les bras de sa nourrice, jolie femme agenouillée, au milieu

de toute la population, de l'encens, des fleurs et de cette belle nature,

le spectacle était ravissant; pour moi, il m'a fait pleurer, et j'ai

demandé à Dieu, du fond de mon cœur de grand'mère, que ce gentil petit

être devînt une bonne et honnête chrétienne.

_Rochecotte, 1er juin 1842._--Mgr le duc d'Orléans va faire une grande

tournée militaire, préliminaire des manœuvres et des camps. On dit qu'il

doit avoir une entrevue avec le Roi des Pays-Bas à Luxembourg. Le duc

Bernard de Saxe-Weimar arrive à Paris, et le duc Gustave de Mecklembourg,

autre oncle de Madame la Duchesse d'Orléans, y est déjà. L'Empereur du

Brésil épouse la dernière sœur du Roi de Naples.

Le Ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget: on

commence à répandre qu'il pourrait bien avoir le dessous dans les

élections.

Lord Cowley a été inviter les Princes à assister au bal qu'il donnait le

24, pour le jour de naissance de la Reine Victoria: ils l'ont refusé.

D'après cela, l'Angleterre n'est pas à la mode; aussi suis-je étonnée que

le Prince de Joinville et le duc d'Aumale choisissent ce moment pour y

aller voyager.

Le _Charivari_ contient deux articles qu'on dit remarquablement méchants

contre Mme de Lieven et M. Guizot; l'un est intitulé: _les Deux Pigeons_;

l'autre: _Course en tilbury au clair de la lune_.

La Reine Christine a ostensiblement loué la Malmaison pour y passer

l'été; mais il paraît qu'elle l'a achetée à l'aide d'un prête-nom.

Le prince de Polignac est à Paris, pour le mariage de son fils avec Mlle

de Crillon: il se promène dans les rues sans exciter la moindre

curiosité. Les légitimistes, qui lui en veulent beaucoup, ne le voient

pas.

On me mande, de Nice, que la Grande-Duchesse Stéphanie, au moment où sa

fille était guérie de la _rosalia_, ayant négligé, avec son imprudence

accoutumée, les indices précurseurs, et étant allée se promener sur mer,

malgré l'avis des médecins, est rentrée fort malade d'une course tardive:

elle était, le 25, très gravement atteinte, et le médecin de Nice avait

fait chercher à Marseille d'autres médecins en consultation. Cela

m'attriste, car j'ai un fond de reconnaissant attachement pour la

Grande-Duchesse.

J'ai de bonnes nouvelles de Pauline. Mon gendre avait été, sans elle,

faire une visite à Madame Adélaïde, à Randan; il y a été très bien reçu,

mais une chute de cheval l'a fait revenir tout éclopé chez lui[64].

[64] Le marquis de Castellane ne se remit jamais de cet accident.

Il traîna, en souffrant constamment, avec le plus grand courage,

pendant cinq ans, et finit par mourir en 1847, des suites de

cette chute de cheval que la chirurgie d'alors ne sut pas bien

traiter.

_Rochecotte, 4 juin 1842._--Nos jeunes Princes, qui devaient aller en

Angleterre, ont remis leur départ pour une époque indéterminée: les

circonstances du moment n'auraient pas donné d'à-propos à ce voyage.

_Rochecotte, 7 juin 1842._--J'ai reçu une lettre de Pauline, qui est bien

triste. Son mari lui est revenu malade de Randan, soit des suites de la

chute de cheval, soit d'un rhumatisme inflammatoire; n'importe la cause,

l'effet a été sérieux: fièvre, délire, attaques de nerfs, douleurs

atroces, évanouissements, tout cela au milieu des montagnes, obligé

d'être rapporté sur un brancard, sa femme à cheval à ses côtés! Cela

compose une existence bien agreste, bien périlleuse. Point de médecin à

proximité. Je suis troublée de cette façon de vivre, qui ne va guère à la

délicate organisation de Pauline. L'amour et le devoir embellissent tout

à ses yeux, mais au moment de l'épreuve, elle sent bien qu'elle est fort

seule, au milieu d'une contrée toute sauvage. Son mari était mieux au

moment du départ de sa lettre. Je suis bien impatiente de recevoir des

nouvelles plus fraîches.

_Rochecotte, 11 juin 1842._--On m'écrit, de Paris, que Barante ne

retournera décidément pas à Saint-Pétersbourg, parce qu'on n'y enverra

plus d'Ambassadeur; on se bornera à un simple Ministre: on ne me dit pas

sur qui tombera le choix. Il y aura, aussitôt après les élections, une

petite session des Chambres, de quinze jours, qui aura lieu au mois

d'août.

_Rochecotte, 14 juin 1842._--Les journaux parlent du succès prodigieux du

cours de M. Dupanloup sur l'éloquence sacrée, à la Sorbonne. Nous allons

aussi y voir la brusque clôture de ce cours. Cela occupe beaucoup à

Paris. M. Royer-Collard me mande qu'il trouve que l'abbé Dupanloup a eu

tort de citer Voltaire (on pense bien de quelle façon!) dans son cours.

Il me rappelle que, sous la Restauration, le clergé, par ses attaques

contre Voltaire, l'a fait réimprimer dix-huit fois; à présent, on ne le

lit presque plus, il faudrait donc n'en plus parler. C'est l'Abbé

lui-même qui a écrit au Doyen de la Faculté que, pour éviter de nouveaux

désordres, il suspendait son cours. Le Doyen a communiqué la lettre au

Ministre de l'Instruction publique, celui-ci a pris l'Abbé au mot, sans

proposer aucune mesure préventive pour éviter le scandale qui, comme

toujours, provenait d'une très petite, mais très bruyante et turbulente

minorité.

Mme de Lieven me mande, sans détails, la mort de Matusiewicz. Cette

pauvre Conférence de Londres s'éclipse rapidement; M. de Talleyrand, le

prince de Lieven, Matusiewicz... La Princesse me dit aussi que la misère

est extrême en Angleterre: l'Association douanière d'Allemagne a porté un

rude coup au commerce anglais. Sir Robert Peel est excessivement puissant

et paraît devoir le rester: tout disparaît à côté de lui. La Reine

Victoria, dans la dernière circonstance, s'est conduite avec courage et

convenance. Son assassin échappera, car la balle ne s'est pas

retrouvée[65].

[65] Vers le commencement de juin 1842, la Reine d'Angleterre fut

victime d'un attentat, au même endroit et dans les mêmes

conditions presque qu'en 1840.

M. Guizot est, comme toujours, enchanté de la session qui vient de finir,

et des espérances des élections prochaines. Barante s'amuse fort à

Londres d'où il écrit de très jolies lettres: il a été très bien reçu à

Windsor. Il me dit qu'il n'a pas trouvé lady Holland fort changée, depuis

les quinze années qu'il ne l'avait vue. Elle a toujours, à ce qu'il

paraît, sa contenance droite et impérieuse. Au nom et au souvenir de son

mari, ses yeux se remplissent de larmes, qui ne vont pas au reste de sa

physionomie: elle est environnée de si peu de bienveillance, que cette

douleur est presque un sujet de plaisanterie pour la société. Lady

Clanricarde est intarissable contre la Russie. Lord Stuart en est revenu

apoplectique, et même, dit-on, un peu atteint dans son intelligence: on

pense qu'il ne retournera pas à Saint-Pétersbourg.

Voici ce que me dit Barante sur la disposition générale de l'Angleterre

envers la France: «Politiquement parlant, je crois qu'il y a un désir

sincère de bien vivre avec nous; par conséquent, regret et inquiétude des

manifestations de nos Chambres et de nos journaux; on sait bien que c'est

de la mauvaise humeur, et non point une volonté de guerre; mais comment

prévoir ce qui peut advenir si ce mouvement d'opinions continue et

s'augmente?»

_Rochecotte, 16 juin 1842._--M. et Mme de La Rochejaquelein, mes voisins

d'Ussé[66], sont venus passer, hier, une partie de la journée ici: elle,

a été bien jolie et bien aimable, et il lui reste de l'un et de l'autre;

son mari est une espèce de chasseur sauvage de la Vendée qui n'a pour lui

que la plus belle blessure du monde: elle lui traverse tout le visage

sans le défigurer.

[66] Ussé, situé sur la colline en face de Rochecotte, auquel il

fait point de vue, était habité, en 1842, par la comtesse de La

Rochejaquelein, qui, déjà veuve du prince de Talmont, s'était

remariée avec le plus jeune frère du héros de la Vendée. Le

château d'Ussé fut bâti à plusieurs reprises, ainsi que le prouve

l'originalité pittoresque des bâtiments: ce fut Jacques d'Épinay

(chambellan des rois Louis XI et Charles VIII) qui, en 1485, en

fit commencer les travaux, afin d'être plus près de la Cour. Ussé

ayant passé plus tard à la famille Bennin de Valentinay, dont un

membre épousa la fille aînée du maréchal de Vauban, celui-ci y

vint souvent, et c'est à lui qu'on attribue la disposition des

terrasses et l'établissement du bastion qui porte son nom.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 5 / 17 题