Pauline est mieux, mais pas assez bien pour m'accompagner à Berlin; j'ai

le cœur gros de la quitter; ce long voyage à faire seule me pèse

lourdement. C'est du véritable isolement. Enfin je serai ravie quand je

me retrouverai en Touraine; je sens que c'est là que sont mes vraies

racines; j'y ai des intérêts, des devoirs, un bon centre d'activité.

Partout ailleurs je vivote, mais je ne m'enracine pas.

_Metz, 6 mai 1841._--Me voici donc hors de Paris, n'y regrettant rien que

ma fille, mais n'espérant pas grand'chose de mon voyage comme agrément;

je redoute les déplacements et cette vie fatigante, vide et bête, des

grandes routes et des auberges.

_Mannheim, 8 mai 1841._--Je suis repartie de Metz hier à midi, après

m'être bien reposée. De là, je suis venue ici sans m'arrêter et j'y suis

arrivée à 10 heures du matin. Je n'ai point été fouillée à la frontière,

mais dans la nuit un orage flamboyant a failli me faire perdre courage;

cependant, j'ai fait (c'est le cas de le dire) tête à l'orage, et me

voici à Mannheim. L'invariable Schreckenstein me guettait et a voulu me

mener au Château où on m'avait préparé un appartement; j'ai résisté, et

je crois que j'ai aussi bien fait pour les autres que pour moi-même.

Après m'être habillée, j'ai été chez la Grande-Duchesse Stéphanie qui

avait mis une voiture à ma disposition. Elle est mieux, d'aspect, qu'à

Umkirch, où elle couvait sa terrible maladie, mais elle a de la peine à

mouvoir son bras gauche et traîne un peu la jambe. On murmure autour

d'elle que ce qu'elle prend pour du rhumatisme est plus sérieux; les

médecins vont l'envoyer à Wildbad. Elle cause toujours de la même

manière. La Princesse Marie est un peu alourdie et un peu fanée, pas trop

encore, mais il ne faudrait plus attendre pour la marier.

J'ai été chez la baronne de Sturmfeder, grande maîtresse en titre, et

chez la vieille Walsch, égayant sa vieillesse avec _le Charivari_, _les

Guêpes_ et _les Nouvelles à la main_, libelles qui sont à la mode

maintenant; c'est là dedans qu'elle puise ses notions et ses

bienveillances. En sortant du Château, je me suis fait conduire chez la

duchesse Bernard de Saxe-Weimar, que j'ai connue en Angleterre, et dont

le mari est l'oncle chéri et _chérissant_ de Mme la Duchesse d'Orléans.

C'était une preuve d'égard, d'autant plus convenable à donner que je dois

les rencontrer tantôt à dîner au Château. Me voici rentrée, et me

reposant jusqu'à l'heure de ce dîner, qui est à 4 heures et demie.

Depuis Paris, j'ai beaucoup lu; d'abord un nouveau roman de Bulwer:

_Night and Morning_; cela a quelque intérêt, mais ne vaut pas les

premiers ouvrages du même auteur. Puis, un livre fort court, mais qui m'a

ravie: ce sont les _Lettres_ de la princesse de Condé, sœur du dernier

duc de Bourbon, morte religieuse au Temple. Ces lettres ont été écrites,

dans sa jeunesse, à quelqu'un qui vit encore et pour qui elle a eu une

affection très vive, mais très pure. C'est M. Ballanche, l'ami de Mme

Récamier, qui les a publiées, sans en être le héros. Elles sont

authentiques, simples, élevées, tendres, pleines de dévouement, de

délicatesse, de sensibilité, de raison, de courage, et écrites à une

époque et au milieu d'un monde où l'auteur, son style et ses sentiments,

tout faisait exception. C'est d'un charme extrême[24]. Enfin, j'ai lu un

petit opuscule de lord Jocelyn, mari actuel de Fanny Cowper, sur la

campagne des Anglais en Chine. Le nom de l'auteur m'a tentée, mais le

livre ne m'a pas du tout intéressée.

[24] Ces lettres sont adressées à M. de La Gervaisais, un jeune

gentilhomme breton, officier des carabiniers de Monsieur, que la

princesse de Condé avait connu, en 1786, à Bourbon-l'Archambault,

où elle avait été prendre les eaux, et pour lequel elle eut un

sentiment aussi profond que pur.

_Mannheim, 9 mai 1841._--J'ai dîné hier chez la Grande-Duchesse, qui,

ensuite, m'a montré tout le Château, _que j'ai eu l'air de voir pour la

première fois_. Elle m'a dit tant de choses que j'ai peine à me souvenir

de quelques-unes. Ce qui m'est resté net dans la mémoire, c'est que la

Princesse Sophie de Würtemberg, mariée au Prince héréditaire des

Pays-Bas, est fort mal avec sa belle-mère, qui ne veut pas même voir les

enfants de son fils. Cette Reine a établi la plus sévère étiquette, et

des costumes de Cour à l'infini.

J'ai appris aussi que le Roi de Prusse avait établi une loi qui rendait

le divorce fort difficile dans ses États. Il était, il est vrai,

scandaleusement facile à obtenir; mais la Grande-Duchesse, qui espérait

celui du Prince Frédéric de Prusse, a bien du chagrin de ce contre-temps.

Le fait est que ce pauvre Prince Frédéric, dont la femme est folle,

devrait avoir quelque moyen de rompre un si triste nœud. Le premier

usage qu'il en ferait serait d'épouser la Princesse Marie.

La duchesse de Weimar m'a dit que sa sœur, la Reine douairière

d'Angleterre[25], avait tout un côté des poumons détruit, et l'autre très

délicat. La vue de la duchesse de Weimar m'a rappelé Londres, Windsor, le

beau temps enfin. Sa ressemblance avec sa sœur, et jusqu'à leur son de

voix semblable (quoique ce ne soit pas leur belle partie) tout m'a émue,

en me reportant à ces années déjà si loin de moi!...

[25] La Reine Adélaïde.

_Mannheim, 10 mai 1841._--Je vais quitter Mannheim, après y avoir été

fort gracieusement reçue. La pauvre Grande-Duchesse parle beaucoup de sa

mort, ce qui ne l'empêche pas de faire beaucoup de projets. Je voudrais

que celui de marier sa fille fût réalisé. Elle m'a promenée, hier, en

calèche, dans d'assez jolies promenades aux bords du Rhin. On a fait à

Mannheim un port qui attire le commerce et donne du mouvement à cette

ville qui en manquait depuis si longtemps, et qui, à tout prendre, me

paraît préférable à Carlsruhe. J'ai eu, ici, une lettre de mon gendre,

écrite le lendemain de mon départ de Paris. Pauline n'allait pas plus

mal, quoiqu'elle fût encore nerveusement ébranlée et très faible. Voici,

en outre, ce que contient sa lettre: «Au baptême du Prince, on a signé

l'acte dans l'ordre suivant: le Roi et sa famille, puis les Cardinaux, le

Président et le Bureau de la Chambre des Pairs, puis celui de la Chambre

des Députés; arrive là M. de Salvandy (vice-président) qui refuse

publiquement de signer, sur ce que la Chambre des Députés ne peut passer

après les Cardinaux. Il veut porter ceci à la tribune; cela aurait un

effet d'autant plus fâcheux que la Chambre se montre, à l'occasion de la

loi sur l'instruction secondaire, de très mauvaise humeur contre la

réaction qui s'opère visiblement en faveur de la religion, et que cette

susceptibilité de plus peut faire éclater un mauvais orage.»

_Gelnhausen, 11 mai 1841._--J'ai été menée beaucoup plus vite que je ne

pensais; et au lieu de coucher à Francfort comme c'était mon intention,

j'ai fait dix lieues de plus, et me voici dans une petite auberge qui, du

moins, n'est pas sale; ce qui me permettra de gagner demain Gotha sans

entamer la nuit en voiture. J'ai déjeuné à Darmstadt. En traversant

Francfort, j'ai été assaillie par bien des souvenirs, car je l'ai déjà

traversée à différentes époques, et dans des circonstances bien diverses.

La première a été la plus importante, car c'est à Francfort que je me

suis mariée. Plus tard, c'est là que j'ai vu, pour la première fois, le

bon Labouchère; il me l'a souvent rappelé depuis.

La Grande-Duchesse Stéphanie m'a donné un livre qui vient de paraître à

Stuttgart, mais qui a été évidemment publié sous une direction

autrichienne, car les pièces qu'il contient me paraissent devoir originer

de Vienne et, qui plus est, du cabinet du prince de Metternich, ou peu

s'en faut. Ce petit volume contient les notes rédigées en français par

Gentz, sur plusieurs questions politiques, toutes très _anti-françaises_;

leur publication _actuelle_ et l'avant-propos de l'éditeur me paraissent

leur donner une _intention_. Ce qui y a le plus d'intérêt pour moi, c'est

le journal de Gentz, pendant son séjour au quartier général prussien,

dans la semaine qui a précédé la bataille d'Iéna. C'est finement observé,

vivement écrit; c'est curieux, très curieux. Il y a aussi des

commentaires sur une correspondance entre M. Fox et M. de Talleyrand,

lors de la rupture de la paix d'Amiens. Ce volume a vraiment plusieurs

genres de mérite.

_Gotha, 12 mai 1841._--Je voulais arriver hier soir ici, mais il y a tant

de côtes aux environs de Fulda et d'Eisenach qu'il m'a fallu coucher à

Eisenach, où, comme de raison, j'ai rêvé à sainte Élisabeth! Je m'arrête

ici quelques heures, pour voir la Duchesse douairière qui était fort

aimée de ma mère, et qui m'en a voulu, l'année dernière, d'avoir été en

Allemagne sans être venue jusqu'ici. Mon très ennuyeux voyage se passe

du reste sans accident et par un assez beau temps.

_Wittemberg, 13 mai 1841._--La Duchesse douairière de Gotha m'a reçue

avec mille bontés, m'a fait dîner chez elle, en faisant inviter en toute

hâte cinq à six personnes de la ville, qui m'avaient connue dans mon

enfance. Elle dîne à 3 heures; à 6 heures, je lui ai demandé la

permission de la quitter pour continuer ma route. Je serais restée, si la

pauvre Duchesse n'était pas devenue tellement sourde que c'était, à la

lettre, exténuant d'avoir l'honneur de lui répondre. J'ai préféré passer

la nuit en voiture, car si j'avais couché à Gotha, il m'aurait fallu

passer la soirée au Château. Je vais donc me reposer longuement ici, afin

d'arriver un peu en force à Berlin. J'ai assez bien supporté la route

jusqu'ici: ma petite station à Mannheim avait agréablement coupé la

longueur de ma vie roulante.

J'ai lu, pendant ces deux derniers jours, une vie de la Reine Blanche de

Castille par une demoiselle, dont les journaux ont dit du bien. Les faits

sont intéressants, mais le style est de la mauvaise école et l'esprit

très anti-catholique. Tout en lisant, j'argumente tout bas contre

l'écrivain; le _tout bas_ est surtout à propos ici, à Wittemberg,

l'ancien berceau de la Réforme, car c'est du couvent des Augustins, dont

les restes sont encore devant mes yeux, que Luther a jeté son premier

brandon, et c'est dans l'église, à côté de l'auberge, qu'il est enterré.

_Berlin, 15 mai 1841._--Je suis arrivée ici hier au soir; je n'y ai vu

encore que mon homme d'affaires, M. de Wolff. A midi, j'ai été chez la

comtesse de Reede, Grande-Maîtresse de la Reine, et ancienne amie de ma

mère; puis, chez la Grande-Maîtresse de la Princesse de Prusse, remettre

les nombreux paquets que m'avait confiés Mme la Duchesse d'Orléans pour

cette Princesse. Ensuite chez les Werther, la comtesse Pauline Néale et

Mme de Perponcher. Je n'ai trouvé personne.

_Berlin, 16 mai 1841._--Devinerait-on qui vient de me donner le bras pour

me conduire à la messe d'où j'arrive? Pierre d'Arenberg, qui est ici pour

demander que ses propriétés sur la rive droite du Rhin soient érigées en

fief pour un de ses fils.

_Berlin, 17 mai 1841._--Aujourd'hui est un jour qui me retombe lourdement

et douloureusement sur le cœur: ce troisième anniversaire de la mort de

notre cher M. de Talleyrand a encore une bien grande vivacité de

souvenirs et je suis sûre qu'ils exerceront aussi leur puissance sur

d'autres. Je regrette de ne pouvoir le passer dans le recueillement, ce

qui est impossible ici.

La journée d'hier a été d'un mouvement inaccoutumé pour moi et dont je

suis toute fatiguée. La messe, puis des visites indispensables aux

grandes dames du pays; un dîner chez les Wolff, le thé chez la Princesse

Guillaume, tante du Roi; une _prima sera_ chez les Radziwill; une fin de

soirée chez le vieux prince de Wittgenstein. A travers tout cela, une

longue visite de Humboldt, qui part dans peu de jours pour Paris; il n'y

avait pas moyen de respirer. Ce qui est terrible ici, c'est que tout

commence de si bonne heure et que les coupes des journées sont si

singulières, qu'elles fractionnent le temps de la manière la plus

désagréable.

_Berlin, 18 mai 1841._--J'ai dîné, hier, chez le Roi et la Reine, qui

étaient venus passer quelques heures en ville. Ils sont très bons et

aimables pour moi. J'y ai vu arriver le Prince Frédéric de Prusse, venant

de Düsseldorf, aussi une de mes anciennes connaissances d'enfance: il a

l'air étonnamment jeune encore. On attend ici sa femme, qui, de folle

qu'elle était, n'est plus à ce qu'il paraît qu'imbécile.

On disait, hier, chez le Roi, qu'une de ces malheureuses Infantes

d'Espagne que leur mère avait mises au couvent si cruellement, s'en était

échappée, avec un réfugié polonais, mais qu'elle avait été reprise à

Bruxelles: c'est une jolie équipée pour une Princesse! Aussi comment

enfermer du sang espagnol de vingt ans? Le Roi a dit encore qu'Espartero

avait été proclamé seul Régent et Dictateur en Espagne.

_Berlin, 20 mai 1841; jour de l'Ascension._--Je suis partie, hier, par le

premier convoi du chemin de fer de Berlin à Potsdam. Le Roi m'avait fait

inviter à assister à une grande parade: c'était très beau, le temps

propice, les troupes superbes, la musique excellente, mais la journée a

été un peu fatigante.

Avant-hier, j'avais dîné chez la Princesse de Prusse, et le soir j'avais

été à un raout chez la comtesse Nostitz, sœur du comte Hatzfeldt. Ici,

il n'y a qu'à marcher, à se montrer de bonne humeur, de bonne grâce et

reconnaissante de tout bon accueil; ce qui n'empêche pas que quand je

pourrai rentrer dans ma vie paresseuse, je serai ravie.

_Berlin, 21 mai 1841._--La vie d'ici se ressemble beaucoup; les dîners

chez les Princes, etc... Hier, j'ai dîné chez la Princesse Charles;

avant, j'avais passé une heure chez la Princesse de Prusse dont la

conversation est sérieuse et élevée. Le soir, j'ai été, pendant quelque

temps, près du fauteuil de la vieille comtesse de Reede, où était sa

fille Perponcher, puis il a fallu faire acte d'apparition chez les

Werther qui reçoivent le jeudi.

_Berlin, 22 mai 1841._--Hier soir, j'ai été chez les Wolff, qui avaient

réuni quelques savants, artistes, gens de lettres. A Berlin, la société

de la haute bourgeoisie est celle qui offre le plus de ressources de

conversation.

Le Roi actuel a les plus grands projets d'embellissement pour sa

capitale, et donne une impulsion remarquable aux arts.

Ma vie est toujours assez semblable: hier, un dîner chez la Princesse

Guillaume, tante; une première soirée chez la Princesse de Prusse, et une

fin de soirée chez Mme de Perponcher, où un artiste distingué, Hensel,

nous a montré son album, plein de portraits curieux. Tout cela par une

chaleur inusitée.

La Princesse Frédéric, celle de Düsseldorf, qui a de temps en temps la

tête un peu dérangée, dînait chez la Princesse Guillaume; elle a pu être

assez belle, et n'a rien de trop étrange.

Pauline m'écrit de Paris que, pour changer d'air et essayer ses forces,

elle va aller à Genève, et, si elle y est en train, elle viendra par la

Bavière me retrouver à Vienne.

Je retourne ce matin à Potsdam où j'ai été engagée à passer la journée:

je reviendrai demain. Ah! que mon petit manoir tourangeau me paraîtra

doux à retrouver!

_Berlin, 24 mai 1841._--La soirée ayant fini à Potsdam à 10 heures, j'ai

pu revenir hier au soir par le dernier convoi du chemin de fer, après une

journée passée auprès de la Reine, qui gagne beaucoup à être vue de près,

ce qui arrive toujours aux personnes simples et un peu intérieures. La

promenade du soir a été agréable, et la conversation pendant le thé sous

les portiques de Charlottenhof très intéressante, le Roi ayant beaucoup

causé sur l'état des arts en Allemagne.

_Berlin, 25 mai 1841._--J'ai été hier aux manœuvres avec la Princesse de

Prusse, son jeune fils et la Princesse Charles. L'état-major du Roi était

très brillant, l'emplacement fort beau, le temps à souhait, le coup

d'œil des troupes, celui des spectateurs venus en foule de la ville,

les calèches des dames, enfin l'ensemble, vraiment digne du pinceau

d'Horace Vernet; cela n'a pas été long: une heure, pas davantage. La

Princesse de Prusse m'a ramenée déjeuner chez elle, et m'a gardée à

causer presque jusqu'au dîner. Mme de Perponcher est venue me prendre,

pour aller dîner près du fauteuil de sa mère, que la goutte rend toujours

un peu infirme. J'ai été ensuite, avec les Radziwill, au jubilé de

l'Académie de chant. Elle est composée de quatre cent cinquante membres,

tous amateurs de toutes classes. D'après l'institution, il ne leur est

pas permis d'avoir d'autre orchestre qu'un simple piano et on n'y exécute

que de la musique sacrée. Cela ressemble à l'_Ancient music_ de Londres,

mais ici on exécute infiniment mieux, et avec un ensemble, une justesse

et une majesté remarquables. Il n'y a que des Allemands pour chanter

ainsi les fugues les plus compliquées, sans soutien d'orchestre, et avec

une si énorme masse de voix!

A une soirée chez la comtesse Néale où j'ai été ensuite, lord William

Russell racontait que son Ministère avait eu une énorme minorité dans le

Parlement mais, en même temps, il ne semble pas croire à sa retraite. Il

m'a dit que ce pauvre Mitford que j'ai rencontré dernièrement si à

l'improviste, descendant de la diligence à Fulda pour rejoindre sa femme

à Wiesbaden, l'a trouvée partie, avec qui? avec Francis Molyneux. Elle

n'est plus très jeune, elle n'est pas très belle, elle a des enfants!...

Mon fils Valençay me mande que les courses, à Chantilly, ont été très

brillantes et élégantes; il a demeuré au Château, et m'en raconte des

merveilles. Il dit que l'Infante, reprise et ramenée, demeure chez Mme

Duchâtel, femme du Ministre de l'Intérieur, ayant refusé positivement de

rentrer sous la gouverne de sa mère, dont elle craint les coups. Elle

persiste à dire qu'elle a épousé le Polonais, mais elle s'obstine à

cacher le nom du prêtre qui les aurait mariés.

_Berlin, 26 mai 1841._--Le vieux Roi des Pays-Bas, qui est ici sous le

nom de Comte de Nassau, est en fort mauvais état de santé; on le croit

atteint de la gangrène sénile. Sa femme[26], qui est très bien traitée

par la famille royale de Prusse, soigne beaucoup le Roi, qui ne peut se

passer d'elle un moment; elle ne bouge pas d'auprès de lui. On dit qu'au

fond elle est très ennuyée et porte péniblement cet illustre mariage,

qu'on ne veut pas reconnaître en Hollande, ce qui met le vieux Roi en

fureur. On fonde le refus de reconnaître en Hollande ce mariage sur ce

que les bans n'ont pas été publiés; et on n'a pas osé les publier, parce

qu'on a craint les démonstrations les plus violentes du public.

[26] La comtesse d'Oultremont.

J'ai été hier matin, avec les Wolff et M. d'Olfers, le Directeur des

Beaux-Arts, voir l'atelier de Wichmann, où j'ai fait une commande,

d'après un charmant modèle que j'y ai vu; c'est une nymphe qui puise de

l'eau: cela sera exécuté dans un an.

Le Prince de Prusse m'a fait une longue et intéressante visite. Il m'a

beaucoup parlé de l'état du pays et des difficultés du gouvernement.

Certes, il y en a, et plus d'une, mais aussi il y a encore ici des points

d'appui solides.

_Berlin, 28 mai 1841._--Ma matinée d'hier s'est passée en affaires avec

M. de Wolff. Notre entretien a été interrompu par le Grand Maréchal de la

Cour, qui m'a apporté, de la part du Roi, un cadeau auquel je suis fort

sensible. C'est la copie en fer d'une statue que j'ai trouvée jolie,

l'année dernière, à Charlottenhof: un jeune faune, qui, du haut d'une

colonne placée au milieu d'un bassin, jette de l'eau par une urne sur

laquelle il s'est accroupi. Le tout a six pieds. C'est fort joli. Le Roi

m'a fait dire qu'il me demanderait de le placer sur une des terrasses de

Rochecotte, ce qui sera certainement exécuté.

J'ai dîné chez la Princesse Albert. Son père va mieux; elle part ces

jours-ci avec lui pour la Silésie. Son mari m'a impatientée; quant à

elle, c'est un petit cheval échappé. Le tout n'était pas fort à mon gré.

M. et Mme de Redern, qui y dînaient aussi, m'ont menée dans leur loge à

la Comédie allemande, pour entendre Seidelmann dans le rôle du Juif[27].

C'est l'acteur à la mode; mes souvenirs d'Iffland me l'ont fait paraître

inférieur.

[27] Dans _le Marchand de Venise_, de Shakespeare.

_Berlin, 30 mai 1841._--Les Radziwill ont très obligeamment arrangé une

matinée musicale chez eux, dans une jolie salle voûtée, ouvrant sur leur

superbe jardin. On a exécuté le _Faust_ de Gœthe, mis en musique par le

feu prince Radziwill, père de la génération actuelle. Devrient, le

premier tragique du théâtre de Berlin, déclamait certains passages,

accompagné par les instruments; puis un nombreux détachement du

Conservatoire exécutait les chœurs. C'était d'un très bel effet, et cela

m'a fait réellement plaisir[28].

[28] Le prince Antoine Radziwill avait été envoyé à Gœttingen

pour y terminer ses études, et pendant ce séjour en Allemagne, en

1794, il connut Gœthe, qui travaillait déjà à la première partie

de _Faust_. Le prince Radziwill, très enthousiasmé par la beauté

de cette œuvre, et, lui-même, parfait mélomane, entreprit de

mettre en musique quelques scènes de la création du grand poète

allemand, puis il compléta petit à petit cette composition. Le

Prince était en relations personnelles avec Gœthe, qui, à sa

demande, modifia un peu la scène du jardin entre Faust et

Marguerite. La première représentation de _Faust_ avec la musique

du prince Radziwill fut donnée à Berlin, en 1819, sur le théâtre

du palais de Monbijou, en présence de toute la Cour de Prusse.

L'Académie de musique de Berlin, à laquelle le Prince fit don de

son œuvre, l'exécute presque tous les ans depuis cette époque.

_Berlin, 31 mai 1841._--Je veux partir demain d'ici, pour Dresde, et de

là, pour Vienne.

Hier, j'ai été à la grand'messe de la Pentecôte, qui a été très bien

exécutée et chantée à l'église catholique, mais cette église était si

encombrée de monde, et la chaleur si étouffante, que j'ai cru m'y trouver

mal. Cependant, il a fallu, en sortant de la messe, aller aux audiences

de congé de la Princesse de Prusse et de la Princesse Charles, puis à un

dîner chez une ancienne amie. Pendant que nous étions à table, m'est

arrivée l'invitation de me rendre pour le thé à Schœnhausen, maison de

plaisance du Roi, à deux lieues de Berlin. Je suis heureusement arrivée à

temps à Schœnhausen; on y a pris le thé, et plus tard on a soupé à

l'italienne sous une vérandah éclairée par des lampes. Outre la Famille

Royale et le service, il y avait le Duc et la Duchesse de Leuchtenberg,

M. d'Arenberg, moi, Rauch, Thorwaldsen, et le directeur général du Musée,

M. d'Olfers. C'était agréable et intéressant. Thorwaldsen a une belle

tête, dans le genre de celle de Cuvier, mais avec une coiffure étrange,

de longs cheveux blancs qui tombent sur ses épaules. Je préfère le visage

de Rauch, mieux proportionné et, à mon sens, plus noble et plus simple.

La Duchesse Marie de Leuchtenberg ressemble extrêmement à son père,

l'Empereur Nicolas, avec une expression toute différente; c'est une tête

classique, mais trop longue pour le corps, qui est petit. Elle est

blanche comme un lis: des façons sautillantes et évaporées ne m'ont pas

charmée. La Reine m'a nommée à elle, et le Roi m'a amené le Duc de

Leuchtenberg qui ressemble, à frapper, à sa sœur la Duchesse de

Bragance, mais dont l'ensemble est commun, et ne justifie en aucune façon

la mésalliance. J'ai fait à Schœnhausen mes derniers adieux.

_Dresde, 2 juin 1841._--Avant-hier, je suis partie de Berlin, comblée,

gracieusée, gâtée, mais fatiguée par une chaleur effroyable. Le baron de

Werther, que j'ai vu le dernier jour à Berlin, m'a dit qu'il craignait

que M. Bresson ne s'y trouvât plus aussi bien que pendant les dernières

années; que, décidément, son discours avait fort déplu et inspiré une

grande méfiance; qu'il était mal instruit s'il croyait le contraire, et

que toutes ses bonnes voies d'information et d'action étaient fermées

depuis la mort du feu Roi. La Princesse de Prusse et Mme de Perponcher

m'ont parlé dans le même sens. J'ai su aussi que, lorsque le traité du 15

juillet avait été connu ici, M. Bresson avait eu un mouvement de violence

inconcevable, au point de se promener _sous les Tilleuls_ et d'y

vociférer la guerre, de la façon la plus étrange. Je suis vraiment peinée

pour lui qu'il reprenne ce poste qu'il s'est gâté.

_Dresde, 3 juin 1841._--J'ai été hier soir au Théâtre, pour voir la

nouvelle salle qu'on vient de construire et qui a une grande réputation

en Allemagne. Elle est, en effet, assez grande, d'une fort jolie forme,

très bien décorée. Les loges sont commodes, on est bien assis; le tout a

un air de grandeur. Les décorations sont très fraîches, les costumes

brillants; l'orchestre bon, mais les chanteurs si mauvais que je n'ai pu

y rester plus d'une demi-heure.

_Prague, 5 juin 1841._--Prague n'est pas sans intérêt pour moi: j'y ai

passé, avec ma mère et mes sœurs, l'année du deuil de mon père; j'y suis

revenue deux fois depuis, peu après le Congrès de Vienne. J'y ai passé la

journée d'aujourd'hui, y ai pris une voiture et crois avoir vu tout ce

qu'il y avait de curieux, ou à peu près. Les trois principales églises,

le tombeau de Tycho-Brahé, son observatoire; tous les ex-voto en

l'honneur de saint Jean Népomucène, ses reliques, le vieux Château, le

Calvaire d'où l'on plonge sur Prague en panorama; le cheval de bataille

empaillé de Wallenstein; toutes les diverses traces de la guerre des

Hussites, de celle de Trente ans; enfin les bombes lancées par Frédéric

II; la chapelle, qui recevait deux fois par jour les prières de Charles X

et qui a été restaurée par lui, porte les armes de France et de Navarre.

Prague, comme Nuremberg, est une des plus anciennes villes d'Allemagne:

si cette dernière est plus intéressante pour les artistes, la première

l'est davantage pour l'archéologue; je me range parmi ceux-là. Prague

renferme seize couvents; on y rencontre des moines de toute espèce; en

bien plus grand, cela rappelle Fribourg, en Suisse. Mais ce qui lui donne

un aspect tout particulier, ce sont ces grands hôtels, presque tous

inhabités par les grands seigneurs bohèmes, leurs possesseurs, qui, pour

la plupart, désertent Prague pour aller à Vienne. J'ai eu la curiosité

d'aller un moment au spectacle voir jouer une farce locale du théâtre de

la Leopoldstadt, de Vienne. La salle, assez laide, était comble et

l'hilarité du public inextinguible; je n'y suis pas restée longtemps, il

faisait trop chaud, et les lazzi viennois ne sont pas à mon goût: je ne

les comprends pas!

_Vienne, 8 juin 1841._--J'ai fait, de Prague ici, le plus maussade

voyage; le temps s'est gâté, il a fait froid, orageux, humide. J'ai passé

la première nuit en voiture, et la seconde dans une humble auberge. Je

suis enfin arrivée cette après-dînée à trois heures, et je suis descendue

dans un appartement que mes sœurs avaient retenu pour moi. J'ai déjà vu

mon ci-devant beau-frère, le comte de Schulenbourg, dont je vais faire

mon majordome; c'est essentiellement sa vocation!

Il me semble bien étrange de me retrouver à Vienne[29]. Vienne!... Toute

ma destinée est dans ce mot! C'est ici que ma vie dévouée à M. de

Talleyrand a commencé, que s'est formée cette association singulière,

unique, qui n'a pu se rompre que par la mort, et quand je dis se rompre,

j'ai tort; je devrais dire se suspendre, car je sens mille fois dans

l'année que nous nous retrouverons ailleurs. C'est à Vienne que j'ai

débuté dans cette célébrité fâcheuse, quoique enivrante, qui me persécute

bien plus qu'elle ne me flatte. Je me suis prodigieusement amusée ici,

j'y ai abondamment pleuré; ma vie s'y est compliquée, j'y suis entrée

dans les orages qui ont si longtemps grondé autour de moi. De tout ce qui

m'a tourné la tête, égarée, exaltée, il ne reste plus personne; les

jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, tout a disparu. Eh! mon Dieu!

Le monde n'a-t-il pas changé tout à fait deux fois depuis? Et ma pauvre

sœur, chez laquelle je devais demeurer? morte aussi! Reste le prince de

Metternich. Il m'a fait dire des paroles fort aimables; je le verrai

probablement demain...

[29] L'auteur avait accompagné le prince de Talleyrand à Vienne,

à l'époque du Congrès de 1815, et le Prince en parla en ces

termes dans ses _Mémoires_: «Il me parut aussi qu'il fallait

faire revenir la haute et influente société de Vienne des

préventions hostiles que la France impériale lui avait inspirées.

Il était nécessaire, pour cela, de lui rendre l'ambassade

française agréable; je demandai donc à ma nièce, Mme la comtesse

Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire les

honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact,

elle sut plaire et me fut fort utile.» (Tome II, p. 208.)

Je ne suis pas bien sûre de dormir cette nuit; je suis fort troublée de

tous ces fantômes que les lieux évoquent, et qui me parlent tous le même

langage, celui de la profonde vanité des choses de ce monde.

_Vienne, 10 juin 1841._--Le choix de M. de Flahaut comme ambassadeur de

France ici, qui semble de plus en plus probable, d'après les dernières

nouvelles de Paris, est généralement redouté. Pour désarmer cette

opinion, Mme de Flahaut a écrit à lord Beauvale, ambassadeur

d'Angleterre, qu'il ne fallait pas s'effaroucher de l'arrivée de son mari

puisqu'_elle_ ne pourrait l'y suivre de _longtemps_! Je trouve cette

façon de se faire accepter incomparable!

Je suis rentrée chez moi, hier, à deux heures après midi, pour y attendre

le prince de Metternich, qui m'avait fait dire qu'il y viendrait à cette

heure-là. En effet, il est venu. Je ne l'ai pas trouvé très changé; j'ai

eu un véritable plaisir à le revoir et à le retrouver avec toute sa

fraîcheur d'esprit, son excellent jugement, sa grande connaissance des

hommes et des choses et une bienveillance amicale et affectueuse pour

moi, dont il ne s'est jamais départi. Il est resté deux heures, qui m'ont

été fort précieuses. Il ne fait, en général, de visites à personne. Quant

à sa femme, elle m'a fait dire que, si elle n'avait pas craint de me

gêner, elle serait venue; car elle avait le plus grand désir de me

connaître. Il est impossible d'être plus gracieuse. Je dîne aujourd'hui

chez eux, dans leur villa du faubourg, où ils passent le printemps.

On m'écrit que Schlegel, l'admirateur platonique de Mme de Staël, est à

Berlin, pour aider à la publication des œuvres du grand Frédéric. On y

attendait M. Thiers, que je suis charmée d'éviter. On était décidé à l'y

traiter en académicien, historien, mais nullement en homme politique,

encore moins en homme d'État. Pendant ce temps, il paraît que M. Guizot

se promène avec la princesse de Lieven, à 9 heures du matin, sous les

ombrages des Tuileries: c'est, pour eux, réveiller la nature.

J'ai trouvé la carte du maréchal Marmont, hier au soir, en rentrant; je

l'avais vu, lui, de loin, à l'Opéra.

_Vienne, 11 juin 1841._--J'ai dîné, hier, chez M. de Metternich: c'est un

joli établissement, qui ressemble en petit à Neuilly, où il a réuni

beaucoup d'objets d'art, mêlés agréablement à de belles fleurs et à

beaucoup d'autres choses, sans que cela soit surchargé. Il n'y avait à ce

dîner, outre les maîtres de la maison, que la fille non mariée du premier

mariage, mes sœurs, les Louis de Sainte-Aulaire et les deux messieurs de

Hügel, qui sont les habitués de la maison. La princesse de Metternich a

une fort jolie tête, beaucoup de naturel, du trait, de l'originalité, et

ayant eu la bonne grâce de vouloir me plaire, il était impossible qu'elle

n'y réussît pas. Après le dîner, j'ai été chez quelques membres de la

famille Hohenzollern qui sont ici, et enfin prendre le thé chez une amie

intime de mes sœurs: il s'y trouvait une douzaine de personnes qui

m'étaient presque toutes inconnues, excepté le prince Windisch-Graetz, un

comte O'Donnel, vieux débris de l'hôtel de Ligne, et le maréchal Marmont,

qui ne m'a pas semblé changé.

_Vienne, 12 juin 1841._--J'ai été hier matin, avec mes sœurs, chez la

princesse Amélie de Suède, leur grande amie. J'ai vu, chez elle, sa

sœur, la Grande-Duchesse d'Oldenbourg; elle va avec son mari à Munich, y

voir la Reine des Grecs, qui est venue y faire un voyage. J'ai été

ensuite chez une Polonaise, que j'avais connue jadis chez la princesse

Tyszkiewicz, à Paris, dont elle était nièce à la mode de Bretagne. Elle

s'appelait Mme Soba[´n]ska, et a eu une certaine célébrité. Je l'ai

trouvée pas mal changée; elle a de l'esprit, de beaux yeux, mais elle est

méchante et commère; c'est une de ces personnes à redouter. A peine

étais-je rentrée de ces courses, que j'ai eu la visite du maréchal

Marmont. Il m'a beaucoup parlé de son désir de rentrer en France, mais il

a encore, je crois, plus de raisons pécuniaires que de motifs politiques

qui l'en empêchent. Il passe sa vie ici à l'ambassade de France.

_Vienne, 14 juin 1841._--J'ai été, hier, entendre la messe chez les

Capucins, afin de voir ensuite le P. François, celui qui a assisté ma

sœur dans ses derniers instants. Je désirais avoir de lui des détails

religieux que mes autres sœurs ne pouvaient me donner. J'ai trouvé un

homme doux et fin qui, sous sa robe de frère mendiant, m'a paru

connaître le monde et aussi s'y frayer sa route. On dit qu'il dirige ici

toutes les consciences combattues entre Dieu et le monde. C'est une rude

tâche dans laquelle les triomphes définitifs sont difficiles.

_Vienne, 15 juin 1841._--Louis de Sainte-Aulaire est venu me voir hier

matin. Il m'a conté que la maladie du maréchal Soult, dont parlent les

gazettes, tient moins au rejet de la loi de recrutement, contre laquelle

M. le Duc d'Orléans a voté publiquement, qu'à une colère paternelle. Il a

regardé la nomination de M. de Flahaut à Vienne comme un passe-droit fait

à son fils. Il menaçait de se retirer, et on ne sait pas si M. de Flahaut

aura la gloire de causer une dislocation du Cabinet, ou bien s'il lui

faudra définitivement renoncer à Vienne. M. Bresson était parti de Paris

pour Berlin de fort mauvaise humeur.

_Vienne, 16 juin 1841._--J'ai reçu, hier, de Paris, une lettre de Mme de

Lieven; en voici l'extrait: «Le maréchal Soult fait une petite crise

ministérielle. Le Duc d'Orléans a voté contre lui dans la loi de

recrutement; le Maréchal a été battu; il a été fort colère; il est

survenu des spasmes au cœur, une menace d'apoplexie, ce qui fait qu'il

menace de sa retraite. Le Duc d'Orléans est allé chez lui, il a refusé de

le voir; il est fort douteux qu'on parvienne à l'apaiser; de plus, la

Maréchale a sérieusement peur pour sa vie. Voilà donc un gros embarras,

car il faudra le remplacer pour les deux postes qu'il occupe. M. Guizot

est bien décidé à ne point se faire Président du Conseil. Enfin... on

espère cependant encore que le Maréchal restera. En Angleterre, c'est

plus gros que cela: la dissolution du Parlement va avoir lieu

probablement demain, mais les élections sont douteuses; il se pourrait

qu'il revînt une Chambre pareille à celle qu'on renvoie, et alors, il n'y

aurait plus moyen de gouverner pour personne. En attendant, le pays sera

fort agité. L'affaire d'Orient n'est point arrangée; au contraire, la

Turquie se dérange tous les jours davantage.

«Lady Jersey veut que sa fille épouse Nicolas Esterhazy; il y a grande

passion entre les jeunes gens. Paul Esterhazy tâche de s'en défaire, ce

qui est difficile.

«L'accueil fait au Prince de Joinville à La Haye a été des plus

empressés: le Roi et la Reine l'ont comblé d'amitié! Qu'en dira-t-on à

Pétersbourg?

«M. de Flahaut a été proposé pour Vienne; on l'y accepte avec peu

d'empressement. En tous cas, il ne peut encore y avoir ici ni mutations,

ni nominations, car le poste de Londres restant vacant, vu que lord

Palmerston suspend la clôture de l'affaire d'Orient, rien ne se fera

avant l'envoi de Sainte-Aulaire à Londres.»

_Vienne, 17 juin 1841._--Charles de Talleyrand est venu hier me conter

les nouvelles les plus fraîches de Paris. L'affaire du maréchal Soult est

arrangée. Il reste, et son fils ira comme ambassadeur à Rome. Le Maréchal

reçoit six cent mille francs pour liquider je ne sais quelle avance,

qu'il prétend avoir faite à l'État. L'affaire turco-égyptienne est finie:

l'acte ratifié est parti pour Alexandrie et les _cinq_ Cours se

rencontreront à Londres, si déjà elles ne s'y sont tendu la main.

_Vienne, 18 juin 1841._--Hier soir, j'ai été entendre une tragédie

allemande, puis prendre le thé chez le prince de Metternich, où le Prince

se mit à causer, à la fin de la soirée, autour d'une table ronde, et où

il est, vraiment, très aimable et intéressant. Excepté le dimanche, qui

est leur jour de réception, il y vient peu de monde, ce qui rend la chose

beaucoup plus agréable, à mon gré. Le maréchal Marmont y est tous les

jours.

_Vienne, 19 juin 1841._--J'ai été, hier, avec mes sœurs, visiter la

Galerie Impériale des tableaux. Je suis étonnée qu'on n'en parle pas

davantage; elle contient de fort belles choses. Elle est hors de la

ville, dans un palais nommé le Belvédère, qui a été bâti par le prince

Eugène de Savoie: ses proportions intérieures sont très belles.

J'ai dîné chez la princesse Paul Esterhazy avec le prince et la princesse

de Metternich et leur fille, le prince Wenzel, Lichtenstein,

Schulenbourg, lord Rokeby, le comte Haugwitz et le baron de Hügel. La

princesse Esterhazy était fort comique, avec ses terreurs d'avoir lady

Jersey pour co-belle-mère. Le mariage n'est cependant pas encore certain.

_Vienne, 21 juin 1841._--Je suis ravie que vous aimiez les _Lettres_ de

Fénelon[30]. Tout est là, et sous une forme qui explique bien le culte

fidèle et courageux dont cet aimable et saint Archevêque a été l'objet de

la part des courtisans du grand Roi. Il sait donner à la religion un

charme et une grandeur, une simplicité et une élévation entraînantes, et

si, en s'initiant dans son commerce avec ses amis, on ne se convertit pas

absolument, il est, du moins, impossible de n'y pas puiser le goût du

bien, du beau, et le désir de mieux vivre pour bien mourir.

[30] Extrait de lettre.

L'_Histoire de Port-Royal_, de Sainte-Beuve, a certainement de l'intérêt;

le sujet est grand, mais traité avec un langage qui n'est ni assez

sérieux, ni assez simple, pour parler dignement des âpres et imposantes

figures du Jansénisme.

_Vienne, 25 juin 1841._--Je veux partir mercredi prochain et reprendre

par Prague la route qui me ramène en Saxe chez mes nièces; de là, par la

Lusace, d'abord dans la Haute-Silésie, chez ma sœur Hohenzollern, qui y

sera alors, puis enfin chez moi, à Wartenberg, où je compte être le 26

juillet.

_Vienne, 26 juin 1841._--J'ai dîné hier chez le prince de Metternich; il

n'y avait que strictement la famille. De là, je suis allée au spectacle,

puis au _Volksgarten_, espèce de Tivoli où Strauss joue ses valses, où

des Styriens chantent, où toute la bonne et la mauvaise compagnie de

Vienne se réunissent dans cette saison. Mes sœurs, qui étaient avec

moi, m'ont ensuite ramenée chez elles où nous avons pris le thé.

On est bien mécontent de lord Palmerston, qui toujours au moment de

terminer la question égyptienne suscite de nouveaux empêchements. Sa

conduite est singulièrement louche. On se perd en conjectures, et on en a

beaucoup d'humeur où je dînais hier.

_Vienne, 28 juin 1841._--Il a fait hier, ici, un temps fort singulier. Il

a soufflé, du midi, un vent violent qui a fait tourbillonner des flots de

poussière; la ville et les environs en étaient enveloppés; ce vent

brûlant était un véritable siroco qui desséchait et accablait.

J'ai été à la messe aux Capucins, pour faire mes adieux au P. François,

qui m'a donné sa bénédiction. Je suis rentrée chez moi pour attendre et

entendre le maréchal Marmont: il m'avait demandé d'écouter les quarante

pages de ses _Mémoires_ manuscrits, qu'il a consacrés à sa justification,

relativement à sa conduite dans les journées de juillet 1830. Je ne

pouvais refuser. Cela ne m'a pas appris grand'chose de nouveau, car je

connaissais tous ces faits singuliers, qui prouvent si évidemment que

l'imbécillité du gouvernement a été idéale et que le Maréchal a été très

malheureux d'être appelé à une action aussi mal imaginée que mal

préparée. Il n'avait donc pas à se justifier à mes yeux, mais enfin, j'ai

écouté, avec intérêt surtout, les détails de la scène avec Monseigneur le

Dauphin, dont je ne savais pas l'existence, et dont les paroles, les

gestes sont inimaginables[31]. Cette lecture, interrompue par plusieurs

réflexions, a duré d'autant plus longtemps que le Maréchal lit lentement,

barbouille et ânonne extrêmement; son débit est le plus embourbé qu'il

soit possible.

[31] Cette scène lamentable, qui marqua douloureusement la

dernière soirée que le Roi Charles X et le Dauphin passèrent à

Saint-Cloud, est racontée tout au long dans les _Mémoires_ du duc

de Raguse dont il est ici question (tome VIII, livre XXIV), et

reproduite en partie dans un livre de M. IMBERT DE SAINT-AMAND,

intitulé: _La Duchesse de Berry et la Révolution de 1830_, paru

en 1880.

Je suis allée ensuite avec mon beau-frère Schulenbourg dîner à Hitzinger,

village près de Schœnbrunn, chez la comtesse Nandine Karolyi, qui ne me

plaît pas du tout, mais qui, m'ayant fait la politesse de me prier, a été

fort obligeante. Elle habite la moitié d'un cottage charmant, qui

appartient à Charles de Hügel le voyageur, qu'un dépit amoureux, ayant la

princesse de Metternich pour objet, a fait passer sept ans en Orient. Il

en est revenu, a bâti cette maison, l'a remplie de choses curieuses

rapportées de l'Inde. Il habite une moitié de la maison, Nandine l'autre;

le tout, entouré de fleurs et dans une jolie situation, a un aspect fort

anglais. Je ne me suis pas du tout plu à ce dîner: la maîtresse de maison

est singulière, l'exagération du type viennois et les messieurs qui

l'entourent à l'avenant. Je suis partie le plus tôt possible, et suis

allée passer une heure en tête à tête et faire mes adieux à la princesse

Louise de Schœnbourg.

_Vienne, 29 juin 1841._--Hier, à la chute du jour, j'ai été avec mes

sœurs, Schulenbourg et le comte Haugwitz, au Volksgarten, où tout

Vienne cherchait à humer un peu de rosée, à travers des nuages de tabac;

un feu d'artifice et Strauss faisaient diversion. Ce qui y était

positivement rafraîchissant, c'étaient les glaces, dont on m'a paru faire

une énorme consommation. La population de Vienne est paisible, bien

habillée, de bon aspect, et toute mêlée, dans ce genre de plaisir, à la

plus haute aristocratie. Aucune trace de police qui serait parfaitement

inutile.

_Vienne, 30 juin 1841._--Je quitte Vienne ce soir. La chaleur est

toujours excessive, et je crois qu'elle va rendre mon voyage bien

pénible. Je n'expédierai cette lettre que de Dresde; pour la

correspondance, il vaut mieux être hors des États autrichiens. Il m'est

égal qu'on trouve dans la mienne l'expression de mon affection, mais non

pas mes impressions et mes jugements; aussi, j'espère avoir été très

prudente sous ce rapport pendant mon séjour ici.

_Tabor, 1er juillet 1841._--J'ai quitté Vienne hier à sept heures du

soir. J'avais eu, dans l'après-midi, la visite du prince de Metternich:

il a été aimable, confiant, cordial; il n'est pas du tout vrai qu'il soit

baissé; il a peut-être un peu plus de lenteur et de diffusion dans le

débit, mais aucun trouble dans les idées; le jugement est net et ferme;

il conserve de la modération dans l'action et de la douceur dans

l'humeur; enfin, il est bien lui-même. Il m'a fort engagée à prendre mon

chemin de retour par le Johannisberg, où il ira, de Kœnigswart, au mois

d'août, pour y rester jusqu'en septembre. Sa femme m'y a fort engagée

aussi, et a été extrêmement gracieuse pour moi. J'aime fort sa beauté,

qu'un mauvais son de voix, des façons parfois communes, un langage assez

rude, gâtent souvent. Elle est généralement détestée à Vienne; je m'en

étonne, car je crois le fond très bon, quoique inculte. Plusieurs

personnes sont venues me dire adieu au dernier moment, très obligeamment.

Mes sœurs, Schulenbourg, le comte Maurice Esterhazy, le plus petit et le

plus spirituel de tous les Esterhazy, m'ont reconduite à deux lieues de

Vienne, où ma voiture de voyage m'attendait. Le comte Esterhazy est le

même que celui qui était à Paris; il a, depuis, été attaché à la mission

d'Autriche à Berlin, où je l'ai vu dernièrement et d'où il est arrivé, il

y a quelques jours, à Vienne, se rendant en congé en Italie, où sa mère

est assez malade en ce moment. Il est fort de la société de mes sœurs,

assez malicieux, comme tous les très petits hommes, mais fin causeur et

beaucoup plus civilisé et de bon goût qu'on ne l'est en général à Vienne,

surtout chez les hommes, qui y sont, au fond, très ignorants. En tout, je

préfère le ton de Berlin à celui de Vienne. A Vienne, on est plus riche

et plus grand seigneur, très naturel, trop naturel! A Berlin, je conviens

qu'il y a un peu de prétention et de recherche, mais bien plus de culture

et d'esprit. A Vienne, la vie est extrêmement libre et facile; on y fait

tout ce qui plaît, sans que cela paraisse singulier; mais, sans s'étonner

des autres, on n'en médit pas moins très couramment du prochain, et je

dirais volontiers qu'il y règne une _fausse bonhomie_ très dangereuse; à

Berlin, on est plus solennel, on observe beaucoup plus un certain

décorum, un peu raide, je l'avoue, mais aussi on y a plus de mesure dans

le langage, et, avec moins de motifs de médisance, une bienveillance plus

réelle. Personnellement, je ne puis assez me louer de l'hospitalité de

ces deux villes, et je reste reconnaissante envers l'une et l'autre. Ce

qui m'a fort déplu, à Vienne, c'est cette façon qu'a chacun, homme ou

femme, de s'appeler par les noms de baptême. Pour peu qu'on se connaisse

un peu, et qu'on soit de la même coterie, il n'est plus question du nom

de famille, et c'est assez mal de s'exprimer autrement. Les femmes

s'embrassent prodigieusement entre elles, et habituellement sur la

bouche, ce qui me semble horrible; les hommes prennent et baisent les

mains des femmes constamment; aussi, au premier aspect, tout le monde a

l'air, au moins, de frères et sœurs. Vingt personnes, en parlant de moi

ou à moi, disaient: _Dorothée_; les moins familiers disaient _duchesse

Dorothée_; les très formalistes _chère Duchesse_; personne ni _Madame_,

ni _madame la Duchesse_; et pour mes mains, je suis étonnée qu'il m'en

reste; mes joues, que je tâchais de substituer à mes lèvres, ont été

aussi vraiment martelées. La galanterie des femmes est évidente à Vienne;

aucune ne cherche à dissimuler, ce qui n'empêche pas les églises d'être

pleines et les confessionnaux assiégés, mais personne n'a l'air

recueilli, et la dévotion sincère et effective de la Famille Impériale

n'a aucune influence sur la société, dont toute l'indépendance est

concentrée dans une fronderie habituelle contre la Cour.

_Dresde, 3 juillet 1841._--Me voici revenue où j'étais il y a un mois.

Je suis venue de Tabor sans m'arrêter autrement que pour dîner hier à

Prague et pour déjeuner ce matin à Téplitz. Je ne me lasse pas d'admirer

le pays qui est entre Téplitz et Dresde. C'est la belle Saxe, riche et

gracieuse, se mariant agréablement à la forte et sauvage Bohême; c'est la

seule partie pittoresque de la route entre Vienne et Dresde, si j'en

excepte Prague et ses environs rapprochés.

Aux portes de Téplitz, j'ai vu descendre, du haut d'une montagne

surmontée d'une chapelle, une procession de pèlerins, des rosaires à la

main, et chantant des cantiques: c'était touchant, et m'a donné envie de

monter à mon tour faire mes vœux, mais un orage qui commençait à gronder

m'a forcée de continuer sans arrêt.

Je lis l'_Histoire de la vie, des écrits et de la doctrine de Luther_,

par M. Audin. C'est ce que j'ai lu à ce sujet de plus érudit, de plus

impartial, de plus intéressant et de plus catholique. J'ai fini, en

quittant Vienne, la _Vie de saint Dominique_, par l'abbé Lacordaire.

C'est écrit à l'effet et ne me plaît que médiocrement.

J'entends dire ici, dans l'auberge, qu'on y attend M. Thiers depuis trois

jours; j'espère qu'il n'y arrivera que demain après mon départ. Je compte

me rendre ce soir même à Kœnigsbruck chez mes nièces et y rester

quelques jours.

_Kœnigsbruck, 5 juillet 1841._--Je suis arrivée hier ici à cinq heures.

J'avais eu, à Dresde, la visite du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui

logeait dans la même auberge que moi. Il venait de Berlin, où il avait

passé quinze jours chez sa nièce la Princesse de Prusse.

La même auberge m'a fait aussi revoir la comtesse Strogonoff,

précédemment comtesse d'Ega, que j'ai vue l'année dernière à Bade et qui,

là, m'avait prise fort à gré. Elle m'a raconté qu'aussitôt après mon

départ de Bade, jusqu'au moment où Mme de Nesselrode était elle-même

partie pour Paris, celle-ci passait toutes ses soirées à la table

publique du jeu de Benacet, et, en regard du vieux électeur de Hesse,

perdant ou gagnant dans la soirée, avec le même sang-froid imperturbable,

les vingt louis, taux qu'elle s'était fixé. Quelle étrange personne!

A la messe, à Dresde, j'ai revu la veuve du Prince Maximilien de Saxe,

revenue de Rome, où elle a épousé son chambellan, un comte Rossi, cousin

du mari de Mlle Sontag. Elle est obligée de revenir de temps en temps à

Dresde, à cause de son douaire; son mari, toujours en guise de

chambellan, l'accompagne. Elle n'est, ce me semble, ni jeune, ni jolie,

ni bien tournée, ni élégante; lui est grand, avec une barbe _jeune

France_, et les certaines allures spéciales d'un mari de Princesse.

J'ai trouvé ici le comte de Hohenthal, sa femme et Fanny, mes deux

nièces, fort affectueux dans leur accueil, tout pleins des souvenirs

rapportés de leur voyage en Italie. Il fait très beau temps; le silence,

le calme et le repos de la campagne me font plaisir. J'ai aussi trouvé

des lettres de Paris. M. Molé m'écrit quatre pages, dans lesquelles il

n'y a rien ce me semble, si ce n'est que Mme de Lieven _règne_ et

_gouverne_ à Paris, pour ne rien dire de plus.

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven donne des

petites soirées musicales, pour faire entendre sa nièce, la comtesse

Annette Apponyi. La Princesse reprend tous les goûts de la jeunesse et du

bonheur. Il serait heureux que le don de M. Guizot allât jusqu'à faire

reverdir et refleurir les destinées de la France.

La duchesse de Montmorency me mande que la vicomtesse de Chateaubriand

est allée _faire son service_ près de Mme la Duchesse de Berry. Se

serait-on douté qu'elle fût _Dame_? Elle l'a demandé il y a longtemps.

Elle a emmené avec elle la nourrice de M. le Duc de Bordeaux, celle qui

n'a pu le nourrir que trois jours. Quel singulier voyage! On n'y comprend

rien.

Le duc de Noailles m'écrit qu'il se prépare, en face des événements qui

s'accomplissent en Orient par le soulèvement successif des provinces, un

mouvement à Paris, qui pourrait être analogue à celui qui a eu lieu à

l'occasion de la Grèce, il y a quelques années. On veut former un Comité

pour le soulagement (c'est-à-dire pour le soulèvement) des populations

chrétiennes de l'Orient; ce Comité est composé d'hommes de la gauche et

d'hommes du centre; on propose aux légitimistes d'en faire partie, et on

leur offre la présidence, qui serait dévolue à lui, duc de Noailles.

Cette question a été compliquée par le parti royaliste, qui voulait aussi

faire quelque chose dans ce sens, qui a même déjà commencé, mais

maladroitement, petitement.

Mon fils, M. de Dino, me mande qu'un nouvel arrêté de l'Archevêque de

Paris a ordonné qu'il n'y eût plus de portes au milieu des

confessionnaux. On dit que cela paraît fort ridicule; en effet, c'est une

précaution un peu humiliante d'une part pour le Clergé et de l'autre bien

superflue, car les côtés des confessionnaux sont tous fermés de façon à

ce qu'il y ait toujours une séparation très effective entre les

pénitentes et les confesseurs, et le milieu étant fermé, le confesseur

pouvait, du moins, sans distraction, écouter ses pénitentes. Ce Mgr Affre

ne sait qu'imaginer comme ridicule.

_Kœnigsbruck, 6 juillet 1841._--La mort de la Reine de Hanovre[32], que

je viens d'apprendre, me fait de la peine. Encore une image de Londres

effacée pour moi!

[32] La Reine de Hanovre était la duchesse de Cumberland, née

princesse de Mecklembourg-Strélitz, morte le 29 juin, après trois

mois d'une maladie consomptive.

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven, dans sa

petite maison de campagne, à Beauséjour, où elle passe la journée, mène

une vie toute pastorale; elle y a un petit jardin qu'elle arrose avec de

petits arrosoirs, qu'on a vu déposer à sa porte, rue Saint-Florentin, par

M. Guizot, qui va tous les jours dîner à Beauséjour. Aux obsèques de M.

Garnier-Pagès, le député radical, l'affluence du monde a été telle que la

tête du convoi était déjà à la Bastille, quand la queue était encore à la

porte Saint-Denis. Les discours prononcés sur sa tombe sont tous remplis

de maximes révolutionnaires et divines, à la façon des _Paroles d'un

croyant_, de M. de Lamennais. Le rédacteur du journal _le Peuple_ a dit:

«Nous te portons nos regrets, mais cela ne suffit pas, nous te portons

aussi nos promesses!» Voilà mes rapsodies de Paris.

_Hohlstein, 11 juillet 1841._--J'ai quitté mes nièces avant-hier après le

dîner et suis arrivée ici hier dans la matinée[33]. J'ai traversé toute

la Lusace, qui est une belle province; le temps était enfin redevenu

beau, mais aussitôt arrivée ici, la pluie a recommencé avec fureur; elle

a continué pendant toute la nuit, et en ce moment elle tombe avec rage,

ce qui gâte la belle vue que je devrais avoir des fenêtres de ma chambre

qui donnent sur les montagnes de Silésie.

[33] Hohlstein était la propriété de la princesse de

Hohenzollern-Hechingen, née princesse de Courlande.

_Hohlstein, 13 juillet 1841._--J'ai profité, hier, de quelques

éclaircies, pour visiter le parc, le potager, les alentours. Le tout est

joli, soigné, parfois pittoresque. J'ai reçu une lettre de Mme

d'Albuféra, dont voici quelques passages: «Mme de Flahaut part demain,

avec ses filles, pour Ems; elle est bien affectée de ce qui se passe au

sujet de son mari. Hier, elle était en larmes, à Beauséjour, chez la

princesse de Lieven. Il ne paraît que trop décidé qu'ils n'iront pas à

Vienne. On pense assez que ce sera M. Bresson et que le marquis de

Dalmatie lui succédera à Berlin; resteraient Turin et Madrid à donner:

Mme de Flahaut m'a dit que si on proposait l'un ou l'autre à son mari,

elle est d'avis de refuser, mais que c'est à lui de décider; je sais que

ses amis l'engageraient à accepter. Il reste à Paris pour attendre la fin

de tout ceci; il dissimule ses peines mieux que sa femme, mais on voit

qu'il souffre de plus d'une manière. Il n'est pas question de Naples, où

on dit que le Roi ne veut pas d'eux.

«Tout ce qui se passe en Angleterre ajoute à la tristesse de Mme de

Flahaut: le triomphe des Tories paraît sûr, et la déchéance des Whigs

inévitable. Les Granville sont à la Jonchère[34], attendant l'issue de

tout cela. Lord Granville ne peut pas remuer la main et a encore un peu

de difficulté à s'exprimer, mais son intelligence est intacte.»

[34] _La Jonchère_ était la propriété de M. Thiers à la

Celle-Saint-Cloud.

_Hohlstein, 21 juillet 1841._--Les journaux donnent la date officielle du

jour où les plénipotentiaires des cinq Cours ont signé enfin le protocole

collectif relatif à l'Orient[35].

[35] Ce protocole de clôture de la question égyptienne fut signé

le 13 juillet 1841, par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la

Russie et la Turquie. La convention des Détroits, signée en même

temps, joignit la signature du plénipotentiaire français aux cinq

autres.

Je m'imagine que cela va faire décider le mouvement dans le Corps

diplomatique français.

J'ai une longue lettre de M. de Chalais, mais il ne me parle que de son

intérieur, sans nouvelles, si ce n'est que la princesse de Lieven a écrit

une longue lettre au duc de Noailles pour le prier de permettre que, dans

son testament, elle le nomme son exécuteur testamentaire, ayant,

dit-elle, l'intuition de mourir à Paris. En attendant, elle paraît s'y

porter à merveille.

M. Royer-Collard me mande ceci, en me parlant du discours académique de

M. de Sainte-Aulaire: «Il faut bien que je vous dise un mot de la

réception de Sainte-Aulaire. Les journaux le flattent; l'auditoire était

fort brillant, le discours du Récipiendaire pâle et froid; celui de M.

Roger a mieux réussi qu'il ne le méritait, tant pis pour le public.» M.

Royer-Collard me dit aussi qu'après avoir été avec sa fille visiter

Versailles, il a eu un retour de cette fièvre qui a failli l'emporter, il

y a quelques années, à Châteauvieux. Il est bien évident que toute son

organisation a reçu alors un choc dont il ne se remettra plus.

_Günthersdorf, 27 juillet 1841._--Je suis partie de Hohlstein avant-hier

matin et suis arrivée à deux heures à Sagan. Après le dîner, j'ai été au

Château indiquer quelques portraits de famille que je veux faire copier

pour Rochecotte; ensuite à l'église, pour y fixer le lieu et la forme du

petit monument qu'il est temps enfin d'élever à mon père, dont les

restes, au bout de quarante ans, sont enterrés dans cette église, sans

que l'on sache, autrement que par la tradition, le lieu où ils sont

placés. Hier, j'ai été, de bonne heure, à la petite église

pittoresquement située au bout du parc de Sagan, dans le caveau de

laquelle les restes de feu ma sœur sont déposés. J'y ai fait dire une

messe, à laquelle j'ai assisté, pour le repos de son âme. Elle était

toute remplie de belles fleurs et de plantes rares, que le jardinier du

Château y avait portées; il y était venu aussi beaucoup de monde. Je suis

ensuite partie pour _Deutsch-Wartenberg_, qui m'appartient, après quoi,

je suis venue ici, le soir, avec M. de Wolff, qui reste deux ou trois

jours, pour se rencontrer avec M. de Gersdorf que j'attends. A eux deux,

ils verront à aplanir la question litigieuse entre mes fils et ma sœur

Hohenzollern, relativement aux prétentions allodiales de celle-ci sur la

majeure partie de Sagan.

J'ai trouvé ici quelques améliorations; le jardin est bien tenu et le

tout fort propre.

J'ai reçu plusieurs lettres: une, de Mme de Lieven, en date du 15, me dit

que la Reine Victoria fait une tournée de châteaux chez les ministres

Whigs, qu'on trouve fort déplacée dans les circonstances actuelles, et

qu'on ne serait pas étonné d'un coup d'État de sa part, plutôt que de

subir les Tories; qu'il serait possible aussi que, pour éviter sir Robert

Peel, elle fît appeler lord Liverpool, ce qui n'aurait aucun succès. On

dit que le fils aîné de lady Jersey va épouser la fille de sir Robert

Peel; que lady Palmerston est la plus révolutionnaire et la plus enragée

d'avoir à quitter le Ministère. Tous ces _on-dit_ sont assez vides et

vagues.

La duchesse de Montmorency dit le mariage de Mlle Vandermarck, fille de

l'agent de change, avec le comte de Panis, propriétaire du beau château

Borelli, près de Marseille.

_Günthersdorf, 31 juillet 1841._--M. Bresson m'écrit de Berlin, qu'il y

attend, du 15 au 20 août, le général de Rumigny que le Roi de Prusse a

fait inviter aux manœuvres de Silésie et de Berlin. C'est à la même

époque, me dit-il, que M. et Mme Thiers doivent arriver à Berlin.

Le duc de Noailles m'écrit que lady Clanricarde passera l'hiver prochain

à Paris, et qu'on croit lord Cowley appelé à la succession de lord

Granville. Il ajoute que la _petite_ Rachel venait d'arriver à Paris;

qu'il n'y avait que le maréchal Soult dont le triomphe en Angleterre pût

être comparé au sien; qu'il avait reçu de ses lettres, de Londres, dans

lesquelles elle montrait tout le ravissement de ses succès, sans que

(nouveau prodige!) ils lui tournassent la tête. Je crois celle du Duc

moins ferme dans cette circonstance.

_Günthersdorf, 1er août 1841._--Mme de Perponcher me mande que le Roi de

Hanovre est au dernier degré du désespoir de la mort de sa femme qu'il

paraît avoir admirablement soignée. Il s'était longtemps fait illusion

sur son état: quand les médecins lui ont annoncé qu'elle était

désespérée, il est resté comme atterré. Cependant, aussitôt qu'il a eu

repris ses _spirits_, il est entré chez la Reine et lui a parlé de ses

devoirs religieux, comme un catholique aurait pu le faire. La Reine a

reçu cette terrible annonce avec la plus grande fermeté; elle a communié

avec le Roi, sa fille, la duchesse d'Anhalt et le pauvre prince Georges.

Le désespoir de celui-ci a été déchirant: ne pouvant _voir_ sa mère, il

ne pouvait se persuader qu'elle fût morte, et a demandé qu'on lui fit

toucher ses restes; dans le moment où le père a mis la main glacée de la

mère dans celle du fils, le pauvre aveugle a été saisi comme d'un accès

de folie; on l'a, depuis, fait partir pour les bains de mer. Ces détails

sont cruels et vraiment très attendrissants.

_Günthersdorf, 6 août 1841._--Mes sœurs sont ici depuis le 1er de ce

mois et paraissent s'y plaire assez, malgré le temps détestable que nous

avons.

J'ai reçu hier une lettre de M. Bresson qui me dit: «Rien de positif de

Paris; M. de Flahaut a refusé Turin et il évite de se prononcer sur

l'offre de Madrid; il s'en tient, dit-il, à la promesse qui lui a été

_faite_ de Vienne, ce que M. Guizot n'admet pas. Faite ou non, il se

donne tout le mouvement possible pour qu'elle s'accomplisse, et Mme de

Flahaut guette, d'Ems, l'arrivée de M. et de Mme de Metternich au

Johannisberg. Pour moi, je conserve mon attitude expectante, fort décidé

à ne quitter Berlin que pour Vienne ou Londres.

«M. de Werther a donné sa démission de ministre des Affaires étrangères.

Il sera remplacé par le comte Maltzan, mais on ne sait pas encore qui

remplacera celui-ci à Vienne. Le Roi a accordé à Werther l'Aigle noir et

a rendu héréditaire dans sa famille le titre de Baron, qui jusqu'à

présent n'avait été que personnel. Arnim, de Paris, est nommé Comte.

«Les affaires de Toulouse[36] m'inquiètent plus; aucune autre ville de

France n'a imité ce triste exemple: Les journées de Juillet ont été

célébrées avec ordre. L'emprunt ne sera pas nécessaire en totalité; les

brèches financières se réparent, et il nous restera la France retrempée

et sa force militaire réorganisée. Que tout cela ne profite qu'à la paix,

je le désire ardemment.»

[36] La question du recensement avait agité les habitants de

Toulouse, dans les journées des 9 et 10 juillet. Ces troubles

paraissaient apaisés, quand tout à coup éclata le 12 une émeute

sérieuse: de nombreux rassemblements parcoururent les rues, des

barricades furent formées, et la journée du 13 fut très

menaçante. La ville fut sauvée par la sagesse du maire par

_intérim_, M. Arzac, qui sut habilement ramener le calme et la

tranquillité.

Voilà la prose, ou si on aime mieux, la poésie de M. Bresson.

_Günthersdorf, 7 août 1841._--J'ai reçu une lettre de M. Molé, qui se

plaint de sa santé, traite les troubles de Toulouse et tout l'état de la

France avec autant de tristesse que M. Bresson en parlait avec

satisfaction dans la lettre citée hier.

La duchesse de Montmorency m'écrit que Mgr Affre, ayant défendu à M.

Genoude de prêcher, celui-ci est venu lui demander le motif de cette

interdiction. Monseigneur a répondu que c'était à cause de ses opinions

_anti-gouvernementales_. M. Genoude s'est fâché et a répliqué que, si

Monseigneur persistait dans cette défense, il ferait imprimer tout ce que

Mgr Affre a écrit, il y a quelques années, contre la Monarchie de

Juillet, et dont il a en mains les pièces originales et signées. Sur ce,

l'Archevêque s'est radouci, et M. Genoude prêchera. Voilà, ce me semble,

une attitude épiscopale bien digne! Cela me fait faire des comparaisons

avec le passé, et me confirme dans ma conviction que Mgr de Quélen a été

le dernier véritable Archevêque de Paris. Le temps actuel ne semble plus

comporter aucune grande et noble existence en aucun genre. Tout se

réduit, tout s'avilit et s'aplatit.

_Günthersdorf 16 août 1841._--En mettant cette date à ce papier, je ne

puis m'empêcher d'être saisie au cœur par un souvenir qui me sera

toujours cher et sacré: c'est aujourd'hui la Saint-Hyacinthe, la fête de

feu Mgr de Quélen! Je suis sûre qu'au Sacré-Cœur on entend la messe à

son intention. Pendant bien des années, on lui portait, ce jour-là, un

arbuste de ma part. Il y a deux ans, encore malade, à Conflans, il fit

entrer mon domestique qui lui portait un oranger, et me fit écrire, par

Mme de Gramont, que de tous les bouquets qu'il venait de recevoir le mien

lui avait fait le plus de plaisir. Je ne puis, maintenant, que lui

adresser des prières dans le Ciel. Je me figure souvent qu'il y est réuni

à Celui pour lequel il a tant prié lui-même, et que tous deux demandent

pour moi, à Dieu, la grâce d'une bonne mort, et avant tout, celle d'une

vie chrétienne, car il est rare qu'on arrive à l'une sans l'autre, et si

Dieu fait quelquefois des grâces tardives, il ne faut pas s'y reposer et

négliger de les mériter. Je me dis souvent de ces paroles vraies et

sérieuses, sans trouver qu'elles me profitent assez. L'esprit du monde,

ce vieil ennemi, est difficile à déraciner.

A Wartenberg, j'ai inspecté l'école protestante. L'an dernier, j'avais

assisté à l'examen des enfants catholiques; sans prévention, je puis

assurer que cette dernière est infiniment supérieure à l'autre.

La poste m'a apporté une lettre du Maréchal de la Cour, qui m'annonce

officiellement, de la part de Leurs Majestés, leur passage ici, le 31 de

ce mois.

_Günthersdorf 18 août 1841._--J'ai reçu une lettre de M. Bresson, qui,

m'ayant depuis longtemps annoncé sa visite, me demande de la placer le 31

de ce mois, de rester ici le 31, pour le passage du Roi, et de repartir

le 1er. Il me dit que le Roi, ayant su son projet de venir ici, venait de

lui dire à sa dernière audience qu'il espérait le rencontrer chez moi. Il

me dit aussi que les nominations diplomatiques ne se feront qu'après

l'installation du ministère Tory, auquel la Reine d'Angleterre ne pourra

pas échapper.

Il ajoute que M. et Mme Thiers sont à Berlin et y provoquent une vive

curiosité. On fait haie sur leur passage. M. Thiers paraît s'appliquer à

ôter à son voyage tout caractère politique et se montre très circonspect.

Il a demandé à voir le Roi. M. Bresson attendait, quand il m'écrivait, la

réponse de Sans-Souci à cette demande.

_Günthersdorf, 20 août 1841._--J'ai fait hier une longue course dans mes

propriétés, de l'autre côté de l'Oder. Il faisait très beau. Le temps est

aussi, ce matin, fort clair; Dieu veuille qu'il en soit ainsi le jour où

le Roi passera ici.

_Günthersdorf, 21 août 1841._--En Allemagne, on fête encore plus les

jours de naissance que les jours de fête[37]; aussi, depuis hier, les

compliments et bouquets vont leur train. Tous les curés catholiques sont

venus, hier, m'offrir des vœux et m'ont promis de dire ce matin la messe

à mon intention. Hier au soir, tous les maîtres d'écoles catholiques (il

y en a douze dans mes terres), se sont réunis, quoiqu'il y en ait qui

demeurent à huit lieues d'ici; ils sont venus me chanter, en parties,

avec les meilleurs élèves de leurs écoles, des vers simples et touchants,

réellement très bien dits et inspirés, sans accompagnement d'instruments:

c'était fort joli et aimable. Je suis très sensible aux témoignages

d'affection; j'ai donc été fort touchée.

[37] La duchesse de Talleyrand était née le 21 août 1793.

_Günthersdorf, 22 août 1841._--J'ai eu, hier, une nombreuse compagnie à

dîner; je l'ai menée au tir arrangé dans la Faisanderie. Tous les gardes,

fermiers et employés y étaient réunis; il y avait de la musique dans les

bosquets, des fleurs partout, et du soleil à souhait. J'ai donné trois

prix: une carabine de chasse, un couteau de chasse et une gibecière. Les

deux Préfets, dans les départements desquels j'ai des terres, sont venus

après le dîner et ont pris le thé. Il faisait si beau que, malgré la

nuit, tout le monde n'est parti qu'à l'heure de mon coucher.

_Günthersdorf, 25 août 1841._--J'ai eu, hier, une lettre de la princesse

de Lieven; en voici le principal: «On dit que la société viennoise ferait

mauvais accueil à M. Bresson: M. de Metternich le fait insinuer ici. Il

n'a pas grand goût à aucun de ceux qui sont sur les rangs pour cette

place, mais encore moins pour Bresson que pour les autres; Apponyi ne se

gêne pas pour le dire. Je pense que lord Cowley remplacera lord

Granville. Lady Palmerston est désolée de perdre Downing Street[38]. Lord

Palmerston fait meilleure contenance qu'elle. Son discours aux électeurs

de Tiverton l'a tout à fait achevé dans l'opinion du public français; il

en reste ici bien de la rancune, et l'on se sépare de lui assez mal.»

[38] C'est dans Downing Street que se trouvait la demeure du

ministre des Affaires étrangères.

Je compte quitter la Silésie d'aujourd'hui en huit; je voudrais fort

saluer ma douce Touraine au 1er octobre. Les gazettes locales ne disent

rien, si ce n'est que le Roi a reçu M. Thiers, non pas à Sans-Souci, mais

à Berlin, en audience particulière, et que l'audience a duré vingt

minutes. M. Thiers portait l'habit d'académicien et les ordres de

Belgique et d'Espagne. Il a été, dans tout son voyage, l'objet d'une

curiosité extrême mais plus vive que bienveillante, et s'il comprenait

l'allemand, il aurait pu entendre plus d'une parole déplaisante.

J'ai fait des arrangements avec mon jardinier et un architecte, pour les

décorations du jour où le Roi s'arrêtera ici. Elles consisteront en

beaucoup de guirlandes, pyramides, festons et arceaux de dahlias de

toutes couleurs, qui, depuis l'avenue jusqu'à la maison, décoreront la

route que suivra le Roi. Ce lieu-ci n'a rien de grandiose, d'imposant; il

n'a aucune vue; il est frais, vert, les arbres sont beaux, le jardin

soigné, la maison grande, mais plate, sans architecture, et surmontée

d'un fort grand et vilain toit; il n'y a donc qu'à force de fleurs qu'on

peut donner à tout cela une certaine grâce. Le vestibule intérieur se

transforme en orangerie; enfin, le tout aura un petit air de fête, sans

prétentions, qui prouvera au moins ma bonne volonté.

_Günthersdorf, 30 août 1841._--Ma nièce Hohenthal m'est arrivée hier.

Elle m'a raconté que Mme Thiers était si malade à Dresde que de l'auberge

on l'avait transportée dans la maison du médecin. M. Thiers a dit à

quelqu'un, de qui ma nièce le tenait, que son audience chez le Roi de

Prusse avait été courte et froide et que le Roi ne lui avait parlé que

d'art, en quoi il me paraît avoir eu parfaitement raison. Le général de

Rumigny, au contraire, est traité à merveille.

_Günthersdorf, 31 août 1841._--Hier, après dîner, je suis partie avec mon

neveu Biron et nous avons été à Grünberg y attendre Leurs Majestés chez

la Grande-Maîtresse de la Reine qui l'y avait précédée. La prodigieuse

quantité d'arcs de triomphe, de députations, de harangues, de cavalcades,

a si bien retenu les Majestés qu'Elles ne sont arrivées à leur coucher

qu'à dix heures et demie du soir, ce qui, du reste, a été très favorable

aux illuminations et feux d'artifice de notre chef-lieu. Plusieurs des

principaux propriétaires de ce district y étaient venus. Le Roi, ainsi

que la Reine, m'ont reçue seule d'abord, puis le reste du monde. Leurs

Majestés voulaient me retenir à souper, mais, ayant encore beaucoup de

choses à régler ici, j'ai demandé la permission de me retirer. Je suis

rentrée à une heure et demie du matin. Heureusement, la nuit était

admirable et le clair de lune superbe.

J'ai trouvé le général de Rumigny à Grünberg. Il suit le Roi aux

manœuvres et vient ici ce matin. Le temps est charmant, éclatant, et

j'ai envie de me mettre à genoux devant le soleil, pour le remercier de

sa bonne grâce.

_Günthersdorf, 1er septembre 1841._--La journée d'hier s'est très bien

passée. Leurs Majestés étaient de très bonne humeur et très aimables, le

temps à souhait, les fleurs en abondance, le déjeuner bon, le service

convenable, la population, en habits de fête, fort nombreuse et fort

respectueuse. J'ai suivi le Roi, en calèche, avec mon neveu, jusqu'au

premier relais, qui est dans un village à moi, où Sa Majesté a trouvé

encore un arc de triomphe, mes gardes, et toutes sortes d'accueils

champêtres. Le Roi, qui ne savait pas que je suivais, car je n'en avais

pas prévenu, a été tout surpris de me voir; il est descendu de sa voiture

et m'y a fait prendre sa place, parce que la Reine a voulu encore

m'embrasser; enfin, ils ont eu l'air satisfait, et cela m'a fait un très

grand plaisir.

Le général de Rumigny est parti aussitôt après le Roi, M. Bresson après

le dîner, les Biron après le thé, ma nièce Hohenthal cette nuit; je suis

seule ici.

_Günthersdorf, 2 septembre 1841._--Je pars décidément ce soir; je trace,

avant de partir, un nouvel ajouté au jardin, qui le rendra vraiment

grandiose, et je laisse de la besogne à l'architecte pour changer le toit

lourd et pourri en un attique à toit plat.

_Berlin, 3 septembre 1841._--J'arrive ici, ayant mis dix-sept heures pour

faire cinquante-quatre lieues de France. Ici, où on ne peut pas faire

courir devant soi, c'est très bien aller.

M. Bresson m'a conté qu'il était impossible d'être plus maussade et plus

désagréable que Mme Thiers; elle a été malade, ou a fait semblant, et a

déclaré qu'elle mourrait si elle restait plus longtemps en Allemagne, qui

lui apparaissait comme la Sibérie.

_Berlin, 5 septembre 1841._--Je suis allée hier chez les Werther, qui

vont bientôt changer leur position diplomatique contre une situation de

Cour; c'est Werther qui, en bon courtisan, a demandé ce changement, en

temps utile; il s'est, par là, épargné un dégoût et procuré une bonne

situation. Mme de Werther et Joséphine regrettent ce qu'elles quittent.

_Berlin, 6 septembre 1841._--Je vais me livrer au chemin de fer jusqu'à

Potsdam. A Potsdam, je ferai ma toilette et dînerai chez la Princesse

Charles de Prusse, au _Klein Glienicke_, aux portes de la ville; je me

remettrai ensuite en route et passerai la nuit en voiture, pour arriver

demain dans la matinée à Leipzig, où je trouverai les Hohenthal qui

m'amènent ma nièce Fanny Biron que j'ai consenti à emmener avec moi en

France; on redoutait pour sa santé, qui est délicate, un hiver de Saxe.

_Leipzig, 7 septembre 1841._--J'ai quitté mon auberge de Berlin hier

matin. J'ai été prendre du chocolat chez Mme de Perponcher, où j'ai

appris la triste nouvelle de la mort subite de ma jeune et charmante

voisine, la princesse Adélaïde Carolath, mariée sous les auspices les

plus dramatiques, il y a un an, à son cousin, et qu'une rougeole rentrée

a enlevée en peu d'heures. C'était une personne vraiment _idéale_, et

j'ai été bien saisie de cette disparition si prompte.

J'ai été de Berlin à Potsdam avec le baron d'Arnim, Maître des

cérémonies, qui dînait aussi à Glienicke. La Princesse m'a fait faire, en

poney-chaise, le tour du parc; après le dîner, une promenade à pied, puis

les adieux.

_Weimar, 9 septembre 1841._--Nous nous sommes séparées hier matin, à

Leipzig, des Hohenthal. Les deux sœurs ont eu le cœur gros en se

quittant, cependant le grand air, le joli pays que nous avons traversé

ont remis Fanny.

J'ai reçu ici une lettre de la Princesse de Prusse, qui, établie à

Kreuznach sur le Rhin, me prie de l'y aller voir, du Johannisberg. J'irai

certainement, quoique cela me fasse rester un jour de plus en route.

_Francfort-sur-le-Mein, 11 septembre 1841._--Je suis arrivée ici ce

matin. Le temps est très beau. Ma nièce va aller, avec son ancienne

gouvernante, passer quelques jours à Bonn près de son frère, qui y est en

garnison et qui est malade en ce moment. Nous nous retrouverons le 15 à

Mayence. Moi, je vais demain au Johannisberg.

_Francfort, 12 septembre 1841._--Hier, à l'heure du thé, nous est arrivé

le comte Maltzan, qui de Kreuznach où il prend les bains est venu voir sa

nièce Fanny. Il est fort aise d'être Ministre des Affaires étrangères. Je

doute qu'à la longue il convienne au Roi de Prusse, car il est véhément,

irascible, emporté, et le Roi, bon comme un ange, est vif comme salpêtre;

mais cela ne me regarde pas. Le Comte est aimable et doux dans sa

conversation de salon, et quand il sera déshabitué du commérage, défaut

dont il a été infecté à Vienne, il sera très agréable, pour ceux qui

n'auront pas d'affaires à traiter avec lui.

_Johannisberg, 13 septembre 1841._--Je suis arrivée ici hier à deux

heures par une chaleur extrême. Je connaissais déjà ce lieu-ci; on y a

fait peu de changements. La vue est très étendue, très riche, mais je

trouve celle de Rochecotte, qui est analogue, plus gracieuse, tant à

cause de la forêt qui couronne ma maison, que par la végétation de la

Loire et des coteaux qui sont en face de moi, et qui rendent la vallée

plus verte et plus belle. Ici, les vignes seules envahissent tout. Le

château est très grand, et les appartements spacieux, mais assez

pauvrement meublés. J'y ai été reçue à merveille, non seulement par les

maîtres de la maison, mais par bien d'autres personnes de ma

connaissance; mon cousin Paul Medem, qui aime autant retourner à

Stuttgart comme Ministre que d'aller à Vienne comme Chargé d'affaires; M.

de Tatitscheff, à peu près complètement aveugle, et Neumann qui retourne

demain à Londres.

Je ne sais aucune nouvelle; le prince de Metternich dit qu'il n'y en a

pas. Il est fort aise de la chute des Whigs en Angleterre, et fort

gracieux pour M. Guizot; il regrette qu'on ne lui envoie pas le duc de

Montebello à Vienne; il reçoit des lettres _humbles_ de M. de Flahaut, et

commence à trouver qu'un Ambassadeur qui fait d'avance des platitudes

doit être plus facile à manier que tout autre. Du reste, rien n'est

encore officiellement connu sur le mouvement diplomatique français. On

attend aujourd'hui les Apponyi, venant de Paris, et s'arrêtant ici avant

de se rendre en congé en Hongrie; ils apporteront, croit-on, quelque

chose de positif sur la nomination de l'Ambassadeur de France à Vienne.

_Johannisberg, 14 septembre 1841._--Je suis venue à bout de ma course à

Kreuznach, qui a pris toute ma journée d'hier. Je ne suis revenue qu'à

huit heures et demie du soir; j'ai dû traverser le Rhin dans l'obscurité,

ce qui m'a fait un très médiocre plaisir, malgré la beauté du spectacle,

car les bateaux à vapeur portant des réverbères, les lumières des rivages

se reflétant dans la rivière, les masses des rochers grandis encore par

les ombres de la nuit, tout cela faisait un effet imposant, dont je n'ai

joui qu'à moitié, parce que j'avais un peu peur. A Kreuznach, j'ai passé

plusieurs heures avec la Princesse de Prusse, toujours parfaite pour moi;

j'ai eu le chagrin de la trouver fort changée, inquiète de sa santé,

fatiguée par les eaux, et, jusqu'à présent, n'en éprouvant pas d'autre

effet. J'ai dîné chez elle avec le comte Maltzan.

Le prince de Metternich a reçu, hier, la nouvelle officielle de la

nomination de M. de Flahaut à l'ambassade de Vienne: cela lui plaît

médiocrement. Le reste du mouvement diplomatique français n'était pas

connu.

M. de Bourqueney est fort à la mode ici. Le Prince, sans le connaître

personnellement, a beaucoup loué sa façon de faire à Londres, quoiqu'il

ait ajouté qu'un diplomate collaborateur du _Journal des Débats_ était

une des étrangetés de notre époque.

_Johannisberg, 15 septembre 1841._--Hier, je n'ai pas quitté le château

de toute la journée, quoiqu'il fît très beau. J'étais bien aise de me

reposer; d'ailleurs, on est ici trop occupé à recevoir toutes les

personnes qui se succèdent pour songer à la vie de campagne proprement

dite.

_Mayence, 16 septembre 1841._--J'ai quitté le Johannisberg hier, fort

touchée de toute la bienveillance des maîtres du lieu, et fort aise de

mon séjour auprès d'eux. Je suis arrivée ici de bonne heure. J'y ai

trouvé Mme de Binzer, Paul Medem et le baron de Zedlitz qui m'y

attendaient; le baron, poète connu, est maintenant le successeur de

Gentz, auprès du prince de Metternich, pour je ne sais quelle publication

politique. Pendant que je dînais avec tout ce monde, trois coups de canon

ont signalé le bateau à vapeur sur lequel la Princesse de Prusse

remontait le Rhin pour se rendre, par Mannheim, à Weimar. Le bateau

relâchant dix minutes ici, à trente pas de l'auberge, j'ai été passer ces

dix minutes à bord avec la Princesse. Elle ne s'y attendait pas, et m'a

témoigné la plus aimable satisfaction de cette petite attention.

La soirée étant chaude et belle, nous avons été nous promener en calèche

autour de la ville, dont les environs sont jolis, et voir la statue de

Gutenberg, par Thorwaldsen, qui est d'un beau style. En rentrant, nous

avons appris qu'un courrier des Rothschild, arrivant de Paris, avait

apporté la nouvelle d'une petite émeute à Paris, et d'un coup de pistolet

tiré sur le duc d'Aumale, mais qui ne l'a pas atteint[39].

[39] Les factions révolutionnaires, toujours en effervescence,

poursuivaient avec acharnement l'idée de l'anéantissement de la

Famille Royale: le 4 septembre 1841, un coup de pistolet fut tiré

sur le duc d'Aumale, au moment où il descendait la rue du

Faubourg-Saint-Antoine, à la tête de son régiment, le 17e léger;

le cheval du lieutenant-colonel Levaillant, qui se tenait à côté

du Prince, fut tué par une balle.

_Metz, 18 septembre 1841._--Je suis arrivée hier soir ici, accompagnée

d'une pluie diluvienne, qui rend les voyages fort peu agréables. J'ai

trouvé à l'auberge le général d'Outremont, qui a longtemps commandé à

Tours. Il est en inspection à Metz, et a demandé à me voir; il m'a parlé

des troubles de Clermont comme plus sérieux encore que ceux de Toulouse;

en effet, le journal qu'on vient de me prêter en parle très gravement.

_Paris, 20 septembre 1841._--Me voici donc rentrée dans la grande

Babylone. Barante, le bon et excellent Barante, guettait mon arrivée; il

a passé la soirée ici, et voici ce qu'il m'a appris: les troubles de

Clermont ont eu, ont peut-être encore le caractère le plus grave; c'est

une véritable Jacquerie, et les manifestations sont plus inquiétantes que

tout ce qui s'est vu en France, depuis 1830[40]. Barante, après trois ans

et demi d'absence, est frappé et effrayé des dégradations en tous genres,

et surtout dans la morale politique, qui se manifestent ici. Il disait

spirituellement qu'il n'avait point encore vu, ici, un homme en estimant

un autre. Il va aller passer six semaines chez lui, en Auvergne, puis

restera l'hiver ici, et ne retournera qu'au printemps à

Saint-Pétersbourg. Sainte-Aulaire est parti, il y a quarante huit heures,

pour son nouveau poste à Londres. Sa femme ne le rejoindra qu'au mois de

février, et Mme de Flahaut n'ira à Vienne qu'après avoir marié sa fille

Émilie, pour laquelle il ne se présente pas encore d'épouseur.

[40] Le recensement fut, à Clermont-Ferrand comme à Toulouse, le

prétexte de désordres qui éclatèrent le 13 septembre 1841, et qui

continuèrent toute la journée du lendemain: les émeutiers

attaquèrent la force armée, de nombreux soldats lurent tués ou

blessés; les barrières de la ville furent brûlées, et le combat

acharné. On eut à diriger des forces militaires considérables sur

la ville, pour faire cesser la résistance et pour rétablir

l'ordre.

Voilà Bertin l'aîné mort, et Bertin de Veaux avec une nouvelle attaque!

_Paris, 21 septembre 1841._--Mme de Lieven m'a relancée hier de très

bonne heure. Elle venait pour questionner, et ne m'a rien raconté. Elle

pourra répéter à l'Europe ce que je lui ai dit du coin que je connais!

J'ai pris le parti de dire du bien de tout le monde, ce qui l'a

impatientée! J'ai fini par lui dire que, partout, on croyait et disait

que c'était elle qui faisait et défaisait les ambassadeurs, ce qui l'a

embarrassée! Du reste, ce que je disais là était vrai; on le croit

partout, et je crois qu'on a raison de le croire. Elle m'a invitée à

dîner jeudi à Beauséjour.

Humboldt est venu à son tour. Je lui ai conté la Silésie. Enfin, M. de

Salvandy est arrivé, ravi d'être ambassadeur à Madrid, et se réservant de

revenir pour la session de la Chambre des Députés, et d'y garder sa

vice-présidence. Mon fils Valençay est venu dîner avec moi, et m'a appris

la mort du vieux Hottinger, qui me fait de la peine; c'était un homme

très honorable, attaché à feu M. de Talleyrand, et ami de Labouchère. Il

y a là bien des souvenirs d'un passé qui s'efface _extérieurement_ avec

une effrayante rapidité.

Il y a une petite émotion permanente dans les quartiers éloignés de

Paris. On n'en comprend pas même le but; mais il me semble que ce soit

comme l'état normal de Paris. Revenir aux grands éclats de 1831! C'est se

rajeunir sans se fortifier, quand il faudrait se vieillir pour se

grandir. Heureusement que les troupes sont excellentes partout; mais

aussi, il en faut partout. On est fort décidé et même désireux à s'en

servir vigoureusement; c'est très bien, mais qu'il est heureux de le

pouvoir, et de n'avoir pas une guerre extérieure à côté des plaies du

dedans!

Mes lettres d'Auvergne ne sont pas satisfaisantes[41]. Décidément,

Pauline passera son hiver dans le midi, à Rome si je ne vais pas à Nice.

Elle désire si vivement me revoir, que je me décide pour Nice, où j'irai

au mois de décembre pour en revenir au mois de mars. J'espère que ce sera

bon aussi pour ma nièce Fanny. Pour moi, personnellement, c'est un grand

sacrifice; j'aurais besoin d'un long repos, et de me caser pour longtemps

à Rochecotte; mais Pauline est réellement malade, elle me désire

beaucoup, et me l'exprime si tendrement; son mari se joint à elle avec

tant d'insistance, qu'il n'y a pas à hésiter.

[41] Le marquis et la marquise de Castellane y étaient établis,

dans leur terre d'Aubijou.

_Paris, 22 septembre 1841._--J'ai été, hier soir, avec mon fils Valençay

à Saint-Cloud, où j'ai pu, tout d'une fois, voir la Famille Royale

réunie, même les Majestés belges. Tous partent pour Compiègne. La Reine

avait des nouvelles du prince de Joinville, de Terre-Neuve. Il se

dirigeait vers Halifax.

_Paris, 23 septembre 1841._--J'ai vu hier l'abbé Dupanloup, qui m'a dit

avoir en sa possession une correspondance de M. de Talleyrand avec le

cardinal Fesch, du plus grand intérêt, et aussi celle de M. de Talleyrand

avec le Chapitre d'Autun, aux époques les plus délicates et les plus

difficiles; il est d'autant plus heureux de ces découvertes, qu'elles

confirment son système sur M. de Talleyrand, et font, en général,

beaucoup d'honneur à celui-ci.

J'ai été dîner hier à Beauséjour, chez Mme de Lieven, et j'y ai mené

Barante, qui était prié. Les autres convives étaient le duc de Noailles,

M. Guizot et M. Bulwer. La conversation a été assez animée et variée, et

celle de Barante de beaucoup la plus naturelle et la plus agréable. Quant

à des nouvelles, on n'en disait pas.

_Paris, 26 septembre 1841._--J'ai été hier, à Champlâtreux avec le baron

de Humboldt. Le temps nous a été fort contraire, et a gâté cette course.

Je connaissais Champlâtreux d'ancienne date. Les années ne lui ont pas

nui, au contraire, car M. Molé l'a noblement arrangé, c'est-à-dire, que

ce qui est arrangé est bien, mais il faudrait continuer, et surtout

enlever aux grands appartements les tout petits carreaux des croisées,

qui nuisent à l'effet général. A tout prendre, c'est une noble demeure,

point du tout féodale, mais grave, parlementaire, telle qu'elle convient

au descendant de Mathieu Molé, dont, avec raison, le souvenir est

partout. Ce qui est très bien, c'est que le portrait de la grand'mère,

fille de Samuel Bernard, est dans le grand appartement. C'est avec sa dot

que le grand-père de M. Molé a bâti le château actuel. Le parc est beau

et largement dessiné. M. et Mme Molé sont de fort gracieux et aimables

maîtres de maison.

C'est de Paris à Saint-Denis que les fortifications sont le plus

avancées. Cela est, pour le moment, tout simplement affreux, et

représente le chaos!

L'événement d'hier (car, dans ce pays, chaque jour a le sien) a été

l'acquittement vraiment scandaleux du _National_[42]. Il faut convenir

que nous avons ici de bien _mauvais visages_.

[42] Le _National_ ayant publié, au sujet des troubles de

Clermont, une correspondance remplie de faussetés et d'invectives

contre la Monarchie, fut accusé d'avoir porté atteinte à

l'inviolabilité du Roi, et soumis à un jugement. Le 24 septembre

1841, il était déclaré, par le jury de la Seine, non coupable des

délits qui lui étaient imputés, et il fut acquitté.

_Paris, 1er octobre 1841._--J'ai vu hier, chez moi, M. Guizot, auquel je

voulais parler en faveur de Charles de Talleyrand, qui, j'espère, ira

bientôt rejoindre M. de Sainte-Aulaire à Londres. M. Guizot m'a appris

que c'était décidément lord Cowley qui serait ambassadeur à Paris.

C'était le choix désiré ici. Sir Robert Peel a refusé à lord Wilton et au

duc de Beaufort des charges de Cour, disant qu'il fallait, auprès d'une

jeune Reine, des personnes plus sérieuses, et d'une moralité moins

douteuse. Le duc de Beaufort a refusé l'ambassade de Saint-Pétersbourg,

et le marquis de Londonderry celle de Vienne. Tous deux voulaient Paris;

ils ont beaucoup d'humeur de ne pas l'obtenir, et forment déjà un petit

centre d'opposition.

M. Guizot explique comme ceci les deux nominations, assez singulières, de

M. de Flahaut, comme ambassadeur à Vienne, et de M. de Salvandy à Madrid.

C'est qu'il a trouvé de bonne politique d'enlever l'un à M. Thiers et

l'autre à M. Molé. C'est une admirable explication, et très utile aux

intérêts du pays!

_Courtalin, 3 octobre 1841._--Je suis arrivée hier soir ici, après avoir

dîné et couché à Jeurs, chez Mme Mollien. Me voici au milieu de toute la

famille Montmorency, dont une grande partie se trouve ici en ce moment.

_Rochecotte, 7 octobre 1841._--Me voici enfin rentrée dans mon petit

_Palazzo_ où je suis arrivée hier dans la matinée, enchantée de m'y

retrouver, et de voir tous les arrangements et embellissements qui y ont

été faits pendant mon absence.

_Rochecotte, 12 octobre 1841._--J'ai employé tous les derniers jours à

l'arrangement de ma nouvelle bibliothèque et au placement des livres.

Cela m'a un peu fatiguée, mais fort amusée. Mon fils et ma belle-fille

Dino sont arrivés, ainsi que ma nièce Fanny et sa gouvernante qui ont

passé quelques jours à Paris, après mon départ.

J'ai eu hier la visite de la Supérieure des Filles de la Croix, de

Chinon, cette sainte fille qui, au printemps dernier, venait d'être

administrée quand je fus la voir; cette bonne sœur prétend que c'est

depuis ma visite qu'elle a commencé à aller mieux. Elle m'a apporté des

chapelets, et a désiré prier dans ma chapelle; elle a enlevé ma

lithographie d'une chambre où elle l'a trouvée, et n'a pas eu beaucoup de

peine à me décider à fonder une place d'orpheline dans l'établissement

qu'elle dirige. J'ai donc acquis le droit d'envoyer une orpheline du

village de Saint-Patrice, dont Rochecotte fait partie, recevoir une

éducation chrétienne chez ces excellentes dames, et je vais procéder

aujourd'hui au choix.

_Rochecotte, 14 octobre 1841._--On est fort occupé à Paris de la nouvelle

face des affaires d'Espagne. La guerre civile y est vraiment rallumée;

tout cela fait horreur, et tournera, en définitive, au massacre de

l'innocente Isabelle[43]. La Reine Christine n'a aucune envie de quitter

Paris, où elle s'amuse. Elle a la terreur de rentrer en Espagne, dont

elle parle avec dégoût et mépris. Elle passe, auprès de tous ceux qui la

connaissent, pour spirituelle, aimable et au besoin courageuse; mais

naturellement paresseuse, aimant son plaisir, s'y livrant tant qu'elle

peut, et au désespoir de jouer, forcément, un rôle politique; aimant

beaucoup les enfants qu'elle a de Munoz, et se souciant très peu de ses

filles Royales.

[43] Le 7 octobre 1841, à 8 heures du soir, les généraux Léon et

Concho, profitant de l'arrivée à Madrid d'un régiment que ce

dernier avait commandé, et qui lui était dévoué, voulurent tenter

un coup de main pour enlever la Reine et l'Infante: ils se

rendirent au Palais à la tête d'un escadron de la garde royale

et, tandis qu'un régiment entourait le Palais, ils montèrent aux

appartements de la Reine, heureusement bien gardés par les

hallebardiers, qui opposèrent une vive résistance, les reçurent à

coups de fusil et les repoussèrent à plusieurs

reprises.--Espartero déjoua ce complot militaire et fit fusiller,

le 15 octobre, le général Diégo Léon.

_Rochecotte, 24 octobre 1841._--J'ai eu hier, quelques lettres à

nouvelles. Voici ce que dit Mme de Lieven: «L'Angleterre est dans un

trouble visible des nouvelles d'Amérique, et les spéculateurs de tous les

pays sont fort alarmés; il est bien difficile que la guerre ne sorte pas

de toute cette complication de Grogau[44], ajoutée à celle de Mac Leod.

Quant à l'Espagne, on voit tout dans les journaux. Les tentatives

d'insurrection échouent partout; Espartero fait son devoir en punissant,

mais quelle pitié de voir tomber ce qu'il y a de plus élevé et de plus

brillant en Espagne! La mort de ce Diego Leon, l'idole de l'armée et de

Madrid, fait verser des torrents de larmes à la Reine Christine. Je ne

sais comment elle se tirera des publications d'Olozaga: elle les

désavoue, mais personne ne croit à ses désaveux. On a demandé le renvoi

de France de Christine. Naturellement, le gouvernement refuse et

continuera son hospitalité à la nièce de la Reine des Français. Je ne

crois pas que Salvandy parte tout de suite pour son poste de Madrid.

Sainte-Aulaire plaît à Aberdeen; Flahaut part seul ces jours-ci pour

Vienne.»

[44] Le 20 septembre 1841, le colonel James W. Grogau, citoyen

des États-Unis, fut surpris pendant la nuit dans la maison d'un

certain M. Brown et sur le territoire de son pays, par des

brigands en uniforme anglais, qui l'emmenèrent captifs à

Montréal, au Canada. M. Richard Jackson, gouverneur du Canada, le

mit aussitôt en liberté, et fit punir un officier anglais, M.

Johnson, du corps du colonel Dyer, qui avait pris part à ce coup

de main.

La duchesse d'Albufera me mande que Mme la duchesse de Nemours est

grosse, à la grande joie de la Reine, et qu'à Compiègne, ce ménage, si

longtemps troublé, avait l'air en bon accord.

_Rochecotte, 25 octobre 1841._--J'ai eu hier une lettre de M. de Salvandy

dont voici l'extrait: «Il n'est pas impossible que, dans une douzaine de

jours je reçoive l'ordre du départ. Vous avez vu, Madame la Duchesse, ce

qui s'est passé à Madrid, cette insurrection, ses premières apparences,

son brusque dénouement. Nous avons eu ici toutes les illusions

imaginables; nous les avons affichées, criées, mises dans nos actes

publics et particuliers, dans nos rapports avec le gouvernement espagnol,

avec son Ministre, avec tout le monde. Le Ministre a demandé le renvoi de

la Reine Christine, qu'on lui a justement et durement refusé, mais si

durement qu'on ne sait ce que feront et diront ceux de Madrid. Jusque-là,

les relations sont à peu près interrompues. On ne peut rien savoir avant

une dizaine de jours. Maintenant, nous sommes fort déconcertés de toutes

nos sottises; nous cherchons à sortir de là tout doucement; au premier

bon vent on pressera mon départ. Dans cette position sans dignité, je me

trouve, seul, en situation tolérable, parce que je n'ai partagé aucune de

ces folies. Je les ai notoirement contredites; l'Espagne m'en sait gré.

Elle me demande de partir; j'indique deux ou trois points, sur lesquels

je désire avoir satisfaction. Ils me seront accordés; par là, nous aurons

un peu meilleur air, mais je suis confondu de cette manière de conduire

les affaires de ce monde.»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4) · 第 4 / 17 题