1841
_Rochecotte, 1er janvier 1841._--La journée d'hier s'est passée
sans grand incident. Le matin, j'ai fait dire dans ma chapelle une
messe pour feu M. de Quélen; j'y ai pleuré de tout mon cœur. Le
soir, mon fils Alexandre, mon gendre et Pauline ont fait de la
musique, chanté des vaudevilles, représenté des charges et fait un
train dont j'étais charmée pour eux, parce que je meurs toujours de
peur qu'ils ne s'ennuient ici, mais qui, je l'avoue, contrastait
tout particulièrement avec ma disposition d'âme. Au coup de minuit,
on a servi du punch: il est tombé plus d'une larme dans mon verre
en songeant à ceux avec lesquels j'ai si longtemps passé ce moment.
_Rochecotte, 2 janvier 1841._--Voici ce que M. de Salvandy m'écrit
sur la réception académique de M. Molé: «M. Molé a parlé au milieu
d'un magnifique auditoire. Il était assis entre M. Royer-Collard et
M. de Chateaubriand, qui a fait une grande exception à ses
habitudes en se montrant en public; c'était comme un honneur
particulier fait soit à M. Molé, soit à la mémoire du défunt
Archevêque. Tout le plus beau monde du faubourg Saint-Germain s'y
trouvait; de plus, toute la société particulière de M. Molé et
tout ce qui s'appelle _le monde_ d'aujourd'hui. Un constant
applaudissement a soutenu M. Molé, et il a mérité ce suffrage, par
l'esprit, le bon goût et le courage de sa parole. Il a abordé
noblement, en face et avec respect, cette pure et sainte mémoire.
Il a parlé de M. de Quélen sans concessions, sans réticences, sans
ménagements pour sa situation personnelle. Il semblait brûler les
vaisseaux de l'ambition, tant il a célébré de haut les anciennes
mœurs et l'ancienne société, les idées et les principes d'ordre.
L'éloge vif du Roi est la seule part faite au temps présent, et
vous savez que le temps présent ne lui en saura qu'un gré médiocre.
Ce qui m'a frappée, c'est la vive adhésion de l'auditoire; c'est
cette réhabilitation publique du Prélat persécuté; c'est cette
canonisation laïque au milieu d'un public qui n'était pas tout
entier, ni de bonne compagnie, ni légitimiste; car il y a eu
approbation effervescente de quelques passages de la réponse de
Dupin, passages dirigés contre la Restauration et contre
l'_Anglais_. Cette réponse de Dupin est l'homme même; c'est vous en
dire assez! M. Guizot et M. Thiers ont semblé prévoir l'ovation de
M. Molé, car ils n'ont pas paru, ce qui a été fort remarqué. En
résumé, cette séance grandit M. Molé dans l'opinion et l'estime de
tous les gens de bien, mais la journée a surtout été excellente
pour la mémoire de l'Archevêque, pour sa famille, pour ses amis,
pour ceux qui ont senti sa bénédiction en mourant, et c'est
pourquoi je me hâte, Madame, de vous en parler; c'est une manière
de m'en rendre un compte plus vrai, et plus touchant encore que d'y
avoir simplement assisté!
«M. Guizot m'a communiqué des dépêches de Saint-Pétersbourg, de
Vienne, de Londres, excellentes partout; désir de ramener la France
au concert européen; résolution de faire les avances, recherche des
moyens et de l'occasion; la paix rétablie, et je dirais moi-même,
_plus_ que la paix.»
Je suis charmée du succès de M. Molé, que je lui avais prédit,
lorsqu'il me fit la lecture de son discours à Paris, au mois de
septembre; bien aise pour lui, mais surtout de l'effet produit en
faveur de ce saint Archevêque, si mal jugé de son vivant.
_Rochecotte, 3 janvier 1841._--J'ai reçu beaucoup de lettres de Paris
hier, répétant à peu près les mêmes choses que M. de Salvandy sur la
séance académique de M. Molé. Il paraît que Dupin a été vraiment
ineffable, qu'il a été Dupin enfin. M. Royer-Collard grommelait tout le
temps qu'il prononçait son discours, et disait: «Ce discours est un
carnage!» En effet, tout le monde est tombé sous les coups de ce Dupin.
On a remarqué le tonnerre d'applaudissements aux invectives contre la
révélation des secrets d'État, qui allaient droit à M. Molé. Mais ce qui
a été, assure-t-on, tout à fait dramatique, c'est le geste de Dupin en
rappelant qu'un Molé, échevin de Troyes, avait aidé Charles VII à
chasser les Anglais. Le geste et la pose ont enlevé les applaudissements
qui ont éclaté à plusieurs reprises. Heureusement, le Corps diplomatique
n'y était pas! C'est assez drôle de voir Dupin déblatérer contre la
Coalition, lui qui en était.
M. Molé doit être extrêmement satisfait de son triomphe, qui a été
complet, brillant, vif et inusité. Voici le texte d'une lettre de
M. Royer-Collard à ce sujet: «Plus d'une lettre aujourd'hui vous
porte la nouvelle du triomphe de M. Molé. En effet, il a triomphé
devant une nombreuse et brillante assemblée. J'ai entendu avec
plaisir ce discours, que nous connaissions, vous et moi, depuis
assez longtemps. Si ce n'est pas l'œuvre d'un artiste, c'est la
production d'un homme de beaucoup d'esprit qui connut de meilleurs
temps que le nôtre, et qui en garde de bonnes traditions. Les
défauts n'ont pas été aperçus; le courage a paru si naturel qu'il
n'a pas été remarqué; les beautés, car il y a des beautés, ont été
comprises et vivement senties. M. de Quélen a partagé l'honneur de
la journée; c'est lui, à vrai dire, qui a triomphé, tant
l'auditoire a pris part à cette réhabilitation solennelle. J'ai vu
des larmes couler des yeux les plus _endurcis_. Comme M. Affre
n'avait pas songé à son prédécesseur, personne n'a songé à M.
Affre. M. de Quélen a emporté avec lui l'Archevêque de Paris; il
n'y en a plus, il n'y en aura plus; il a cette éclatante et triste
gloire.»
Je jouis extrêmement de ce triomphe _post mortem_; j'en ai le
droit, car j'ai honoré, défendu, soigné et peut-être même consolé
le vivant.
Il y a, dans le discours de M. Molé, quelques lignes parfaites sur
Mgr le Cardinal de Périgord.
Avant les séances académiques, les discours doivent passer sous les
yeux d'un Comité d'académiciens chargés de les examiner et de
décider si rien n'en doit être rayé. M. Dupin n'a pas fait en
conscience la lecture du sien, il a été autre en séance publique
qu'en séance secrète. On s'attendait à ce que, le lendemain jeudi,
jour de la réunion particulière de l'Académie, on lui en
demanderait des explications. Mignet, présent à la séance publique,
était, dit-on, de fort mauvaise humeur; les journaux de M. Thiers
se préparent à fulminer contre Dupin.
On dit que Mgr Affre a voulu changer les maîtrises de sa Cathédrale
sans assembler le Chapitre; que le Chapitre s'est assemblé pour
s'en expliquer; que Mgr Affre, en l'apprenant, a fait une scène
affreuse et a défendu toute réunion qu'il n'aurait pas lui-même
autorisée. Mais le Jour de l'An arrive. Le Chapitre avait
l'habitude de se rassembler pour aller offrir ses vœux à
l'Archevêque: la défense étant positive, ils ne se sont pas réunis
et n'ont pas été chez l'Archevêque. Cela amènera quelque nouvel
orage, car Mgr Affre est _orageux_. On a eu beaucoup de peine, au
Sacré-Cœur, à obtenir la permission de dire une messe de bout de
l'an pour Mgr de Quélen; cependant, cela a été accordé, et on y
étouffait tant il y avait de monde.
_Rochecotte, 5 janvier 1841._--Depuis vingt heures, il tombe de la
neige sans discontinuer; nous sommes absolument enterrés sous cet
épais linceul: c'est le Nord dans toute sa froide horreur; pas
moyen de sortir. Toutes les communications vont être coupées, pour
peu que cela dure encore ainsi quelques heures. Quel hiver!
_Rochecotte, 7 janvier 1841._--J'ai reçu hier une lettre de Mme de
Lieven, dont voici l'essentiel: «Le monde me paraît mieux, mais pas
encore raffermi. Vous ai-je écrit depuis les nouvelles de
Saint-Pétersbourg? Ne croyez pas aux exagérations de certains
journaux sur ce point; mais croyez, ce qui est vrai, que le ton des
dernières communications est convenable, que la Russie désire
sincèrement voir la France rentrer dans le concert européen, et
qu'elle fait des vœux pour le maintien du Ministère actuel. Cette
démonstration, que les experts ont jugée plus amicale qu'aucune qui
soit venue de Saint-Pétersbourg, a fait plaisir ici et donné
beaucoup d'inquiétude aux Anglais. Voilà tout pour le moment. On
cherche, à Londres, les moyens de se raccrocher à la France, on les
cherche et on les désire partout. Savez-vous un moyen? Jérusalem.
Jérusalem délivrée du joug des infidèles; Jérusalem, ville
chrétienne, ouverte à tous les cultes chrétiens; ville _libre_ sous
la garantie de la chrétienté. Aimez-vous cela? Moi, j'en ai grande
envie. Osera-t-on repousser une idée si simple, d'une exécution si
facile? Car si jamais cela se peut, c'est aujourd'hui. Lord
Melbourne se moquera de cela probablement, et lord Palmerston
aussi.
«On bavarde beaucoup sur l'ouverture du Parlement; on dit que Peel
et les radicaux renverseraient aisément le Ministère, mais je n'en
vois pas de bonnes raisons dans ce moment. Nous verrons.
«L'Académie a été un événement pour vingt-quatre heures. M. Molé a
eu un grand succès; moi qui n'ai fait que lire son discours, j'ose
le trouver un peu apprêté. Il fait cet effet sur beaucoup de monde;
on ajoute même qu'il est assez insignifiant. Je n'ai rien à dire de
celui de M. Dupin: comme convenance, il est jugé; mais il m'a
divertie.--C'est que j'ai le goût très mauvais!
«Vous ne vous serez pas trompée, j'espère, sur le dénouement
d'Égypte. Méhémet-Ali, quoi qu'il arrive, conserve le Pachalik
héréditaire: mais quelle confusion entre ces marins, cet
Ambassadeur et ce Ministre des Affaires étrangères!
«On dit, ma chère Duchesse, que le Roi de Prusse est un peu vague
dans sa conduite, que cela se remarque dans son pays, que sa
popularité est fort en déclin, et que tous les jours on regrette
davantage le vieux Roi.»
_Rochecotte, 12 janvier 1841._--Voici ce que m'écrit M. de
Salvandy. «Il me paraît que les Puissances cherchent sérieusement
l'occasion et le moyen de nous faire rentrer dans le concert
européen. Les déclarations de M. de Metternich, la dépêche russe,
si nouvelle dans ses expressions sur la sagesse du Roi, les
services qu'il rend à l'Europe, et le désir de s'entendre avec son
gouvernement; les sentiments enfin de la Prusse, plus français et
moins russes que jamais, donnent à réfléchir à l'Angleterre. Lord
Palmerston se voit plus d'embarras qu'il ne pensait. Le duc de
Wellington et sir Robert Peel proposeront des amendements; on dit
qu'ils seront français et qu'ils passeront; les Tories s'en
prétendent assurés. Je ne puis le croire. Je ne saurais imaginer
que les succès réels de Palmerston sur tout le continent asiatique,
depuis Saint-Jean d'Acre jusqu'à la Chine, fussent la date et
l'occasion de sa chute. Quoiqu'il en soit, il est certain que
l'Angleterre, gouvernement et nation, se préoccupe de notre
isolement et de notre liberté d'action.
«Ici, la question des fortifications tient tout en suspens. Elle
s'est simplifiée par le parti qu'a pris M. Thiers de ne rien
proposer qui ne soit consenti par le Gouvernement. Il renonce à ses
amendements, ou les modifie selon les vœux du Cabinet; ainsi là ne
sera pas la lutte. La victoire ou l'échec seront communs à MM.
Thiers et Guizot; cependant, par une étrange disposition des
esprits, M. Guizot est, il semble, menacé dans ce début. MM. de
Lamartine, Passy et Dufaure, quarante voix de la gauche, Tracy et
Garnier-Pagès réunis, en tout cinquante voix au moins, repoussent
le projet. On se demande si le maréchal Soult n'est pas aussi de
l'opposition à cet égard. Il y a des nuages autour de lui; on se
demande si les réserves qu'il a faites pour les forts détachés en
1833, contre le système mixte et l'enceinte continue en 1840, ne
dominent pas sa pensée plus que tout autre intérêt; s'il n'espère
pas les faire prévaloir par le rejet d'une moitié de la loi, ce qui
pourrait bien la renverser tout entière, et renverserait aussi la
partie oratoire du Cabinet, liée à la défense du projet entier; on
se demande encore si ce dernier résultat n'est pas le but de la
stratégie parlementaire du Maréchal. Le Prince Royal, que j'ai vu
hier, me paraît inquiet de ce soupçon. Quelle serait alors
l'arrière-pensée? Une combinaison Passy-Dufaure, Passy aux Affaires
étrangères? Ce serait la Restauration du ministère du 2 Mai, qui
n'était pas viable la première fois, qui ne le serait pas davantage
maintenant qu'il est mort. Une combinaison Soult-Molé, c'est peu
vraisemblable. Enfin, M. Molé sortirait-il de ses ruines? Tout cela
est fort obscur. M. Molé est bien difficile. Il y a encore trop de
gens pour qui l'adhésion serait une amende honorable. Quoi qu'il
arrive, il est certain que M. Guizot est entamé, et qu'aux
Tuileries même on accepte mieux qu'on ne l'eût fait autrefois les
chances de sa mortalité. On remarque qu'il ne nomme pas Londres.
Les choses en seraient-elles au point que lui, qui n'a jamais douté
de sa fortune, en doutât cette fois et qu'il se réservât une
retraite?
«Rambuteau a, hier, pendu la crémaillère dans ses nouveaux
appartements de l'Hôtel de Ville. Ils sont magnifiques. Il y a
grandeur, luxe, bon goût; les peintures, les ornements, les meubles
sont admirables. On a plaisir à voir un monument qu'on peut louer,
et puisque nous sommes sous le régime de l'élection, je suis bien
aise de voir qu'il en peut sortir des choses marquées au coin du
bon goût et d'une certaine grandeur. Mais il est curieux de voir la
Ville de Paris traiter ainsi son Préfet. Espérons que cela fera
planche pour les Rois.
«M. Pasquier a eu un grand chagrin, celui de ne pas remplacer à
l'Académie M. Pastoret. Il y a beaucoup pensé, mais la candidature
de M. de Sainte-Aulaire était trop bien établie. Il se réserve pour
la succession de l'évêque d'Hermopolis[1]. N'admirez-vous pas,
Madame, qu'à son âge on capte des héritages, et que dans son rang
on ait encore des ambitions?»
[1] Le duc Pasquier devait être, en effet, élu membre de
l'Académie française le 17 février 1842, en remplacement de Mgr
Frayssinous, évêque d'Hermopolis (1765-1841) et grand-maître de
l'Université, qui, en janvier 1841, était déjà fort malade.
_Rochecotte, 18 janvier 1841._--Voici ce que Mme de Lieven m'écrit de
Paris, sous la date d'avant-hier: «Mme de Nesselrode est très préoccupée
des grands hommes de France; décidément, c'est eux qu'elle est venue voir
à Paris. M. Eynard, de Genève, en tient boutique ici. Il fait dîner Mme
de Nesselrode alternativement avec eux; je ne crois pas qu'il lui en
manque maintenant un seul, si ce n'est Garnier-Pagès.
«On attend le discours de la Reine d'Angleterre avec quelque curiosité.
Dira-t-elle un mot convenable pour ici? Ici, on ne se détourne pas d'une
ligne de ce qu'on a résolu. Paix armée, attente tranquille, isolement, ne
menaçant personne; ni inquiet, ni inquiétant. Les voisins, cependant,
sont agités; ils voudraient voir finir cet état de suspens; l'obstination
de lord Palmerston les désespère, car il n'est que trop vrai que c'est le
véritable Cupidon qui gouverne l'Europe. Il faut trouver un moyen de
raccrocher la France à quelque chose, et le Cupidon n'a pas encore été
trouvé. Quant à l'hérédité pour le Pacha, elle est certaine.
«La France a fait la paix avec Buenos-Ayres, et Rosas, le tyran de cette
République, s'annonce ici comme ambassadeur; il viendra au printemps.
L'Angleterre arrangera le différend entre l'Espagne et le Portugal.
«On ne parle que fortifications. On ne sait pas trop si la Chambre en
voudra. Le Roi d'un côté, M. Thiers de l'autre y prennent des peines
infinies. Le Ministère soutiendra, parlera, mais ne mourra pas de chagrin
si elles ne passent pas.
«M. de Barante a ordre de rester à Pétersbourg. Il y a là des
coquetteries très innocentes; il faudra du temps pour qu'elles deviennent
quelque chose. M. de Lamartine a eu une audience de deux heures et demie
du Roi, dont il s'est dit très frappé; il en parle beaucoup. Ce n'est
qu'après la note sur les fortifications qu'on s'occupera des mutations
diplomatiques.»
Voici maintenant les nouvelles que me donne Mme Mollien: «On désire bien
fort la loi des fortifications aux Tuileries, et très peu à la Chambre.
On sait gré, au Château, à M. Thiers, de s'être, dans son rapport,
renfermé dans la généralité. Il veut rassurer la Chambre sur son compte.
On dit qu'il commence à être très fatigué de ses partisans de la gauche,
et qu'il a eu une scène vive jusqu'à l'injure avec Odilon Barrot dans
laquelle il a appliqué l'épithète de _canaille_ aux journalistes du
parti. Le fait est que si cette loi ne passait pas, les trente millions
déjà dépensés, les travaux commencés, les propriétés particulières
achetées, détruites, bouleversées, le bois de Boulogne dévasté, tout cela
le mettrait dans une situation terrible; aussi se fait-il doux comme un
mouton; il envoie sa femme aux Tuileries. Le Ministère se consolerait de
ce qui ferait son embarras. Le Château, au contraire, fait en ceci cause
commune avec lui. C'est une position fort complexe. M. le Duc d'Orléans
est très mécontent; le rappel du maréchal Valée, prononcé en deux heures,
sans l'avoir averti, l'a fort blessé; il craint son retour, parce que
c'est un de ses ennemis personnels, et il craint pour l'Afrique entre les
mains de Bugeaud. Du reste, il s'efface de plus en plus, pour déférer à
la pensée du Roi, qui s'effarouche de son successeur comme Louis XIV le
faisait du Grand Dauphin. Tous nos Princes vivent comme des Infants
d'Espagne, dans la solitude et l'obscurité. Le Pavillon Marsan est un
cloître où on s'ennuie. Au rez-de-chaussée, pas trop d'esprit; au
premier, pas le contraire. Le Roi a toujours la même confiance impériale
dans son étoile. Il tient moins à M. Guizot qu'il y a quelque temps, ne
s'effrayant plus autant d'un changement ministériel.»
_Rochecotte, 27 janvier 1841._--Le duc de Noailles, qui nous est arrivé
hier, a lu ce matin, dans le salon, la moitié du morceau qu'il a écrit
sur le Jansénisme, et qui doit trouver place dans la publication qu'il
prépare sur Mme de Maintenon[2]. Cette partie est faite avec talent et
clarté. Je lui reproche, cependant, de se montrer trop partial pour les
Jansénistes et de ne pas tenir assez le juste milieu.
[2] Publication qui devait paraître en 1848 sous ce titre:
_Histoire de Madame de Maintenon et des principaux événements du
règne de Louis XIV_.
_Rochecotte, 1er février 1841._--J'ai reçu hier ce bulletin de M. de
Salvandy: «Nous avons le ministère le plus aplati, le plus amoindri, le
plus évanoui qui se soit jamais vu. Je ne sais si je vous ai, Madame,
répété ce que je leur ai dit souvent, c'est qu'il n'y avait pour eux
qu'un danger: non pas d'avoir une opinion qui serait battue, mais de
n'avoir pas d'opinion, ou, ce qui serait pis, d'en avoir deux. Ils ont
donné en plein dans l'écueil, d'une façon sublime, par le discours de
Guizot; d'une façon niaise, par celui du maréchal Soult; d'une façon
misérable, par l'attitude et le langage de tous. La vérité est que, dans
le principe, ils ont présenté le projet de loi sur les fortifications
contre l'opinion du Maréchal, violentant leur chef en fait d'art
militaire, parce qu'ils croyaient que l'opinion publique était là.
Depuis, le rôle qu'a pris M. Thiers comme rapporteur les a empêchés de
dormir, et tout en s'accordant avec lui dans la Commission, ils lui
quêtaient, près de nous, dans la Chambre, des échecs. L'amendement
Schneider a été présenté d'accord avec eux, contre M. Thiers, et, par une
autre combinaison plus ou moins avouée, d'accord avec le Maréchal, contre
M. Guizot. Aussi M. Guizot s'est-il tout à coup ravisé, et après nous
avoir, par une phrase significative, demandé de le voter dans son grand
discours, il est venu sur tous les bancs, il y a trois jours, déclarer
solennellement qu'il le combattrait. L'immense succès de M. Dufaure a
changé de nouveau ces dispositions, car on craint que la force ne soit
là. Hier soir, Thiers les a sommés de s'expliquer. Ils ont demandé la
nuit pour y réfléchir; la réflexion ne peut rien apprendre qui rende
digne, ni politique une telle conduite. Jamais on ne gouverna si mal une
question. Ils ont réussi à se placer sous le protectorat de M. Thiers, en
l'exaspérant par des trahisons évidentes, et à se séparer de MM. Passy et
Dufaure, en blessant au même moment le parti conservateur dont la
majorité repousse la grande muraille de M. Thiers. Quoi qu'il arrive, ils
sont battus, car ils ont tour à tour conspiré contre tous. Que
sortira-t-il de tout ceci? Au moins un grand discrédit et de profondes
divisions. Je vais à la Chambre, d'où j'essayerai encore de vous dire,
par _post-scriptum_, le langage du Cabinet et le vote de l'Assemblée,
mais je m'attends à des tempêtes, et présidant la Chambre, au lieu et
place de M. Sauzet, il me faudra avoir la main sur l'outre aux ouragans.»
«_Post-scriptum de la Chambre._--Le Maréchal nous fait un discours
insensé de duplicité cousue de gros fil, qui met le feu à la Chambre. Je
n'ai que le temps de vous offrir mes hommages et d'envoyer à la poste.»
_Rochecotte, 2 février 1841._--Les lettres d'hier ne disent rien; les
journaux annoncent le rejet de l'amendement Schneider et l'adoption
_probable_ des forts et de l'enceinte continue, et cela, après le plus
inconcevable discours du maréchal Soult, rajusté par celui, vraiment
habile, de M. Guizot.
_Rochecotte, 4 février 1841._--Il faisait bien froid hier, mais il
faisait très clair, et je me suis promenée avec mon gendre dans les bois,
où, malgré l'absence de feuilles, on est toujours plus abrité; mais
aujourd'hui, il neige comme en Sibérie; cette nuit, le thermomètre est
tombé à plus de 10 degrés. Quelle jolie reprise d'hiver!
Les journaux nous disent les fortifications votées; ceux mêmes qui les
ont votées ne les voulaient pas, et on ne sait vraiment pas qui est dupe
dans tout ceci. Une des plaisanteries de Paris, c'est de ne plus dire,
quand il est question du maréchal Soult ce qu'on en a dit si longtemps,
_l'illustre Épée_, mais de dire _l'illustre Fourreau_. C'est assez drôle
et m'a fait rire.
_Rochecotte, 5 février 1841._--Voici le passage principal d'une lettre de
la comtesse Mollien: «Nous voilà donc fortifiés. Dans cette question très
compliquée, tout le monde s'est attrapé, et, en définitive, on ne voit
pas trop qui y gagne, excepté M. Thiers dont la joie, encore, est fort
troublée par le succès de M. Guizot, car on convient, généralement, que
c'est son dernier et très admirable discours qui a entraîné la Chambre
des Députés. Reste maintenant celle des Pairs, qui pourrait bien, dit-on,
se montrer assez taquine. Elle veut bien des forts extérieurs, plus ou
moins éloignés, rattachés, etc..., mais on aura de la peine à lui faire
admettre l'enceinte continue. En lisant les articles du _Journal des
Débats_, vous aurez vu sans doute qu'il était favorable à cette loi. Il
n'en est rien, cependant; c'est Auguste de Veaux, le fils de Bertin de
Veaux, qui seul était de cet avis, même avec une telle chaleur qu'il a
violenté le journal en dépit de son père et de son oncle, non moins
violents que lui dans l'opinion contraire, mais qui ont fini par céder à
la jeunesse et à la qualité de député. Au Château, on est ravi, mais on
n'y cache pas assez, ce me semble, que l'enceinte n'était que le
passeport du reste. M. Bertin de Veaux disait, avant-hier, que cette
enceinte était le tombeau de la civilisation parisienne, en attendant
qu'elle devînt celui de la Monarchie. Il est sûr qu'elle était déjà
devenue celui de la conversation. On s'y était absorbé; femmes et hommes,
jeunes et vieux, en faisaient leur unique préoccupation: c'était
parfaitement ennuyeux et ridicule!
«Il y a eu un bal monstre aux Tuileries. Il n'y en aura pas d'autres: pas
de petit bal, un seul concert, voilà tout; seulement, le lundi gras, un
petit bal déguisé, uniquement pour la famille et les maisons. Il n'y aura
de déguisé que la jeunesse; les femmes non dansantes tout en blanc pour
faire ressortir les autres.»
_Rochecotte, 7 février 1841._--Il paraît que la Chambre des Pairs prend
très mal les fortifications et qu'elle veut leur résister; je doute
qu'elle en ait l'énergie. Mlle de Cossé épouse le duc de Rivière. Elle
sera fort riche et veut être duchesse; lui, a bien peu de fortune. La
vieille Mme de la Briche est parfaitement en enfance; ce qui n'empêche
pas qu'elle veuille voir du monde, et n'y dise et n'y fasse des choses
étranges.
_Rochecotte, 9 février 1841._--On mande à mon gendre que la désunion sur
les fortifications et la manière dont tout cela a été mené, a préparé
pour tout le monde une fausse position. La division est dans le Conseil,
dans la Chambre, partout. La Chambre des Pairs est décidément agitée et
mécontente, aspirant à voter un amendement, y étant poussée par le
maréchal Soult, Villemain et Teste, mais arrêtée par Guizot et Duchâtel.
Au milieu de tous ces troubles, on laissera passer très aisément les
fonds secrets. Il n'y a donc plus d'autre question grave pour cette
session, et M. Thiers, dit-on, n'est pas en état de livrer bataille sur
celle-là.
La situation, au fond, à ce que dit M. Guizot, lui semble bonne, car la
gauche, ajoute-t-il, est hors des affaires pour longtemps. Il se montre
de plus en plus content du dehors, des _avances_ qu'on lui fait, et dont
il se vante beaucoup. Il va jusqu'à dire que le faisceau des quatre
Puissances est rompu, ce qui me paraît un peu prématuré.
_Rochecotte, 11 février 1841._--Je trouve ceci dans une lettre que
m'écrit le duc de Noailles: «J'étudie les fortifications, puisque cette
absurde loi nous arrive. Je ne puis la digérer et je ne veux pas qu'elle
passe avec mon silence. Mgr le duc d'Orléans y est acharné. Il vient tous
les jours à la Chambre des Pairs, même quand il n'y a que des pétitions à
discuter; il note, il pointe, avec notre Grand Référendaire, M. Decazes,
qui se traîne à la Chambre avec un carnet, tous les Pairs _pour_ ou
_contre_ et compte les votes à l'avance. Il a dépêché hier quelqu'un,
pendant la séance, à M. de Vérac, qui paraît rarement à la Chambre, pour
savoir son opinion. Il a dit que si on manquait d'eau pour le mortier des
constructions, il donnerait plutôt de son sang pour qu'elles ne soient
pas interrompues. Il a dit à M. de Mornay, qui a parlé _contre_ à la
Chambre des Députés, qu'il avait parlé en marquis et non en patriote.
Enfin, il chapitre tous les Pairs, les fait venir, leur donne à dîner,
emploie tous les moyens. Il est vrai que presque toute la Chambre votera
_pour_, tant les révolutions qui ont sillonné ce pays-ci l'ont aplati.
Vous qui avez de l'attachement pour M. le duc d'Orléans, vous souffririez
d'entendre tous les propos inconvenants et révolutionnaires que cette loi
lui fait tenir, et qui circulent partout. M. Molé jette feu et flamme
contre les fortifications, mais n'aura probablement pas le courage de
parler _contre_; M. Pasquier est tout aussi furieux, et sera,
probablement, tout aussi silencieux.
«Nous avons eu une charmante soirée pour les incendiés de Lyon, chez Mme
Récamier[3]. Je m'étais chargé de l'arrangement des lieux, et l'estrade
placée au fond du salon faisait à merveille pour la musique et la
déclamation. Les artistes musiciens ont exécuté admirablement. La petite
Rachel est arrivée tard, parce que le comité du Théâtre Français l'avait,
par méchanceté, forcée à jouer ce même jour _Mithridate_. Elle est venue
à onze heures, avec une bonne grâce, un empressement et une abnégation
de toute prétention qui ont charmé tout le monde; elle a fort bien dit
_le Songe d'Athalie_ et la scène avec Joas. Ce sera bien mieux encore sur
le théâtre, les effets de scène étant perdus dans un salon. On a été
également ravi de sa conversation et de ses manières. La recette a été
excellente: 5000 francs; deux cents billets ont été envoyés, à 20 francs
le billet, mais presque tout le monde a payé 40 francs, 50 francs et même
100 francs le billet. C'est une très jolie forme de quête. M. de
Chateaubriand, qui se couche à neuf heures d'habitude, est resté jusqu'à
minuit. M. de Lamartine y était aussi, et deux abbés pour caractériser le
couvent: l'abbé Genoude et l'abbé Deguerry.»
[3] Mme Récamier était venue, au commencement de la Restauration,
et après la ruine de son mari, s'établir à l'Abbaye-au-Bois.
Toutes les illustrations de l'époque briguaient la faveur d'être
reçues dans son salon, qui, abstraction faite de la politique,
était une sorte d'Hôtel de Rambouillet du dix-neuvième siècle,
dont la belle Mme Récamier était la Julie.
Le Duc s'est livré également à la politique et aux arts!
_Rochecotte, 12 février 1841._--Plusieurs journaux légitimistes ont
publié de soi-disant lettres, écrites pendant l'émigration par le roi
Louis-Philippe au marquis d'Entraigues, et une longue lettre écrite à feu
M. de Talleyrand par le Roi, durant l'ambassade de Londres. Le Cabinet a
trouvé qu'il fallait saisir les journaux, arrêter les gérants et porter
devant les tribunaux une plainte en faux. J'ai fait demander le journal
qui contenait la lettre prétendue écrite à M. de Talleyrand. Elle est
absolument controuvée, j'en ai la conviction. M. Delessert, préfet de
police, a fait prier mon fils, M. de Valençay, de m'écrire pour me
demander: 1º si je savais qu'on eût volé des papiers à M. de Talleyrand à
Londres; 2º si on avait pu lui en soustraire à Paris durant sa maladie
et au moment de sa mort; et 3º enfin, si je connaissais une femme mêlée à
toute cette affaire[4], qui prétend avoir habité Valençay et même le
Château; enfin, quels sont mes souvenirs et mon opinion sur toute cette
histoire. J'ai causé de tout cela avec mon gendre; nous avons trouvé
qu'il n'y avait pas moyen de refuser une réponse; je l'ai donc faite à M.
de Valençay, en lui disant de _lire_ ma lettre à M. Delessert, sans la
lui laisser entre les mains. Je dis dans cette lettre que je n'ai jamais
connu cette femme, ni n'ai entendu parler d'elle, ce qui est l'exacte
vérité; que tous les papiers importants de M. de Talleyrand ayant été
déposés par lui en pays étrangers, en lieux et mains sûrs qui rendent la
violation de dépôt impossible, on n'aurait pu en trouver aucun chez lui à
Paris, si même on avait cherché à en soustraire, ce dont je ne m'étais
nullement aperçue; et qu'enfin tous mes souvenirs et toutes mes
impressions se réunissent pour être convaincue de la fausseté de la
lettre en question. En effet, c'est une très longue lettre sur les
affaires européennes, qui n'a jamais été écrite par le Roi. D'ailleurs,
jamais le Roi, ni Madame Adélaïde, n'ont manifesté, dans leurs lettres à
M. de Talleyrand, les pensées, ni les opinions, ni les projets exposés
dans cette lettre. Il paraît que l'abbé Genoude et M. de La
Rochejaquelein, dans un voyage qu'ils ont fait en Angleterre, ont acheté
de cette femme les soi-disant lettres du Roi, et qu'ils sont venus les
publier en France, dupes de leur animosité et esprit de parti. Cependant,
le tout est une affaire très désagréable pour le Roi, et le procès fort
ennuyeux à suivre. Ces messieurs prétendaient avoir les originaux de la
main du Roi; ce sont sans doute des pièces de faussaires, mais il est
odieux d'avoir à le prouver.
[4] Cette femme, Eselina Vanayl de Yongh, était sous le nom d'Ida
de Saint-Elme une aventurière célèbre; ces prétendues lettres de
Louis-Philippe avaient été de toutes pièces fabriquées par elle.
On publie aussi, dans les journaux légitimistes, des fragments de
journal, ou plutôt des _Mémoires_ de Mme de Feuchères; c'est d'une
fausseté évidente pour moi qui n'ai pas ignoré les relations qui ont
existé entre elle et la Famille Royale, et qui étaient fort différentes
de ce que ces fragments les représentent. Sa famille et ses exécuteurs
testamentaires ont fait publier une dénégation absolue de l'existence de
ces prétendus _Mémoires_. Eh bien! les journaux légitimistes vont
toujours leur train et continuent cette ridicule publication, et il y a
des imbéciles ou des méchants qui veulent encore y croire.
_Rochecotte, 15 février 1841._--On m'a demandé quelle espèce de personne
est Mme de Salvandy, qui correspond avec le ministre d'Autriche aux
États-Unis. Elle s'appelle Mlle Ferey de son nom, elle est nièce des
Oberkampf: cela tient aux toiles peintes de Jouy[5]; ce n'est pas une
personne distinguée, cependant elle n'est pas vulgaire; elle n'est pas
jolie, mais elle n'est pas laide; elle n'est pas aimable, mais elle
n'est pas mal élevée; elle n'est pas spirituelle, mais elle n'est pas
sotte; il me semble qu'après cela, on peut être bien convaincu qu'elle
n'est pas une _négation_. Il est juste d'ajouter qu'elle est bonne fille,
bonne femme et bonne mère; qu'elle ennuie son mari et qu'elle fatigue ses
enfants, le tout à force d'être _correcte_; pour achever, c'est une
protestante exacte au prêche, et qui ne se lasse pas de semer de petites
Bibles françaises, en cachette de son mari, qui, lui, est très bon
catholique.
[5] Allusion à la manufacture de toiles peintes fondée au
dix-huitième siècle par Oberkampf, à Jouy-en-Josas, en
Seine-et-Oise, non loin de Versailles.
Voici le bulletin de ma correspondance, que j'ai trouvé ici hier en
arrivant de Tours, où j'avais été passer quelques heures pour une loterie
de charité:
_Mme de Lieven_: «La passion des Tuileries pour les fortifications de
Paris remonte, dit-on, à Dumouriez. On les veut, on les aura, car la
Chambre des Pairs donnera, à ce qu'on croit, la majorité, malgré la
conspiration _Pasquier-Molé-Légitimiste_. L'Angleterre va être obligée de
faire des avances à la France, car le Parlement l'y pousse, et l'Autriche
aussi. Malgré les succès extérieurs du Cabinet anglais, le Ministère
s'affaiblit; on va jusqu'à dire qu'il croulera. Lord Palmerston seul est
plein de confiance en sa fortune. Toute l'Europe montre une grande
confiance à M. Guizot, surtout M. de Metternich qui ne lui demande qu'une
chose, c'est de durer. Je le crois aussi solide qu'on peut l'être en
France. Je crois que le projet sur Jérusalem ne tombera pas dans l'eau.»
_La duchesse de Montmorency_: «Je vous ai mandé, il y a quelques jours,
que Mgr Affre avait, dans un moment de mauvaise humeur, défendu au
Chapitre de se rassembler, et qu'alors, celui-ci, pour suivre ses ordres
dans toute leur rigueur, n'avait pas été lui souhaiter la bonne année,
puisque, pour cela, il fallait se réunir. Tout cela a jeté dans le clergé
un désordre qui, aujourd'hui, est au comble. Et voilà qu'aux Tuileries
même, on commence à se repentir du triste choix qu'on a fait de M. Affre,
car il a fait une scène violente à M. Guillon, évêque de Maroc, premier
aumônier de la Reine et fort aimé au Château. Celui-ci, quoiqu'il eût été
grand ennemi de Mgr de Quélen, a été se plaindre au Roi de Mgr Affre.
Malheureusement, on ne peut le destituer. Il a fait quitter à M. de
Courtier, curé très populaire des Missions étrangères, sa paroisse;
celui-ci ne vit plus que de ses messes. Les chanoines de Notre-Dame ne
disent plus la messe au maître-autel, parce que ce serait une façon de se
rassembler; de même à matines et aux autres offices. C'est comme si la
Cathédrale était en interdit. Mgr Affre est si violent, qu'ayant dicté
d'étranges lettres à son secrétaire, jeune et innocent abbé, celui-ci
s'est permis une observation; aussitôt il a été mis à la porte avec le
bâton blanc. Comme c'est chrétien, pastoral, évangélique!
«M. Demidoff a renvoyé le secrétaire, le maître d'hôtel et les
domestiques qu'il avait ici. On ne le sait point encore arrivé en Russie,
ni si l'Empereur Nicolas permettra à sa femme d'y entrer avec lui: on en
doute.
«Le duc Decazes a ses affaires dans un affreux désordre, ses gens le
quittent; on le dit, du reste, fort malade.»
_M. Raullin_: «Nous avons eu hier, à Notre-Dame, une prédication du
Révérend Père Lacordaire, qui veut rétablir ou établir en France l'ordre
des Dominicains, avec leur bel habit blanc. Tout Paris y est venu:
l'église était comble. On a beaucoup dit, pour et contre ce sermon;
c'était une prédication à la manière de Pierre l'Ermite prêchant la
Croisade aux peuples, seulement la Croisade n'était contre personne, mais
pour le catholicisme. C'était Rome et la France, marchant ensemble depuis
Clovis à la conquête de la vraie liberté et de la civilisation. Il y
avait, dans tout cela, un mélange de papauté et de nationalité, de
monarchie spirituelle et de liberté universelle, de manière à faire
trembler les piliers et à remuer les fondements de toutes les églises
gallicanes. Je ne voudrais pas qu'on renouvelât souvent de pareils
essais, mais une fois, en passant, ce n'est pas un mal. J'ai surtout été
frappé de cet immense concours de monde et de l'attention infinie avec
laquelle on suivait toutes les paroles de ce résurrecteur des
Dominicains. Que sera-t-il de cette tentative? J'ai peur que
l'imagination seule et le pittoresque n'en fassent les frais. Je n'aime
pas qu'on débute par l'extraordinaire.»
_La duchesse d'Albuféra_: «Mme de Rambuteau, pour se tirer de la terrible
foule qui envahit les salons de l'Hôtel de Ville, a déclaré qu'elle
n'inviterait, en fait de nouvelles connaissances, que ceux qui se
feraient _présenter_ chez elle les mardis matin. C'est ce qu'elle a
répondu à un billet de Mme d'Istrie, qui lui demandait de lui présenter
sa sœur, Mme de La Ferronnays. On a trouvé ce mot de _présentation_
ridicule de la part de Mme de Rambuteau envers Mme de La Ferronnays; on
en glose, on s'en moque, et beaucoup de personnes comme il faut ne
veulent plus retourner à l'Hôtel de Ville.
«Mme de Flahaut n'est occupée qu'à attirer le faubourg Saint-Germain chez
elle; cela donne beaucoup d'humeur à M. le duc d'Orléans: mais comme les
Princes ne vont plus dans les salons, Mme de Flahaut dit qu'elle ne
continuera pas à sacrifier _ses goûts aux fantaisies de M. le duc
d'Orléans_. Émilie, sa fille, qui gouverne la maison, pousse dans ce
sens-là. Les jeudis, on danse chez Mme de Flahaut: on disait, chez la
marquise de Caraman, que c'étaient des bals de _jeunes personnes_; à
cela, la Marquise a repris: _et de jeunes femmes, car j'y suis priée_.
Là-dessus, on s'est souvenu de son extrait de baptême, qu'on n'a pas
trouvé d'accord avec cette prétention!»
Enfin, M. de Valençay m'écrit que Mme de Saint-Elme, l'auteur des
_Mémoires de la contemporaine_, est fort impliquée dans l'affaire des
soi-disant lettres du Roi. Le Préfet de police est toujours très occupé
d'arriver au fond de cette intrigue.
M. de Valençay a été entendre le Père Lacordaire qui représentait,
dit-il, un beau tableau espagnol. Son discours a été très républicain,
ses expressions très différentes de celles employées jusqu'à présent en
chaire, mais il a beaucoup de talent et de verve.
Il ajoute que M. de Chateaubriand lit ses _Mémoires_ chez Mme Récamier:
Mme Gay s'y pâme d'admiration; Mme de Boigne y fait la grimace: ces deux
sensations sont devenues évidentes à un portrait très brillant de M. le
duc de Bordeaux. Mme la duchesse de Gramont-Guiche, qui y était, a été
médiocrement contente d'un passage où il était question d'elle, et où M.
de Chateaubriand dit: _Madame de Guiche qui_ A ÉTÉ _d'une grande beauté_.
Voilà tout ce que je trouve dans mes lettres qui vaille la peine d'être
extrait, et encore y a-t-il bien du fatras.
_Rochecotte, 23 février 1841._--On m'avait conseillé, il y a quelque
temps, de lire un roman de M. de Sainte-Beuve, sans m'effrayer du titre:
_Volupté_. J'en ai lu la moitié hier: malgré un peu de divagation plus
métaphysique que religieuse, une certaine afféterie et le raboteux du
style de Sainte-Beuve, je suis touchée de cet ouvrage, dans lequel il y a
une connaissance profonde du cœur humain, un sentiment vrai du bien et
du mal, et, en général, une élévation délicate de la pensée, rare chez
nos auteurs modernes.
On mande de Paris à mon gendre que la Chambre des Députés a été émue du
rapport de M. Jouffroy sur les fonds secrets. Il paraît que la Chambre
vivait dans une quiétude profonde et que ce rapport l'a troublée: il
ranime toutes les querelles, met tous les Ministères passés sur la
sellette; il fait de la politique du Cabinet actuel des définitions
inacceptables pour beaucoup de ceux qui le soutiennent. Enfin, c'est un
incident malheureux, qui a de la portée, en donnant de la force à cette
fraction importante de la Chambre qu'on appelle Dufaure-Passy.
_Rochecotte, 24 février 1841._--J'ai trouvé dans _l'Ami de la religion_,
petit journal que je reçois pour le prêter à mon curé, un long extrait du
fameux sermon de M. Lacordaire, qui a fait dernièrement tant de bruit à
Paris, et qui, heureusement, parait y avoir été fort désapprouvé. En
effet, ce que j'y ai lu est inimaginable, quoique semé de passages pleins
de verve et de talent. Mais ils sont noyés dans des choses étranges
jusqu'au scandale et au danger. Il a pris pour texte le devoir des
enfants à l'égard des parents, et il part de là pour faire de la
démocratie avec enivrement. Il dit que Jésus-Christ était un bourgeois,
classe moyenne avant tout, et que la France est protégée de Dieu parce
qu'elle respire la démocratie. Feu Mgr de Quélen avait bien raison de ne
jamais permettre à M. Lacordaire de prêcher, à moins qu'il n'y assistât
pour le surveiller: il se défiait de ces étranges doctrines, puisées
jadis dans son commerce avec M. de Lamennais, et, quoiqu'il soit resté
catholique, il est resté aussi imbu du mauvais lait sucé dans sa
jeunesse.
Le prince Pierre d'Aremberg m'écrit que, le jour de la quête à
Notre-Dame, Mgr Affre s'est fait nommer les dames quêteuses à la
sacristie; qu'il ne leur a pas dit un mot, qu'il ne les a pas remerciées,
à quoi elles s'attendaient, y ayant toujours été habituées par Mgr de
Quélen, qui le faisait toujours avec une grâce parfaite, et qu'il les a
fait entrer dans l'église par un: _Allons, marchons_, des plus
militaires, ce qui, à la lettre, a été accueilli par des _murmures_ de la
part de ces dames!
M. de Valençay m'écrit savoir de bonne source qu'on attend toujours une
ouverture de la part du Cabinet anglais, et que, pour le coup, on croit
qu'elle va venir. Il avait rencontré Mme de Lieven qui l'avait chargé de
me le mander, et d'ajouter que M. Guizot est au mieux avec les Cours
allemandes. Il paraît que cette semaine va se décider le sort du Cabinet
anglais, qui sera fort attaqué.
Les fortifications ne seront votées ou rejetées par la Chambre des Pairs
que dans quinze jours: elles seront rudement attaquées par M. Molé, par
le Chancelier et les légitimistes. La Cour est fort en colère contre les
deux premiers. On ne sait vraiment pas encore quel pourra être le sort de
cette loi.
Mme de Nesselrode a quitté Paris, pleine d'engouement pour la vie qu'on y
mène, pour les choses et pour les personnes. Je continue à rendre justice
à son bon cœur, à son âme généreuse, mais je n'ai plus aucune
considération pour son jugement.
_Rochecotte, 26 février 1841._--On m'écrit, de Paris, qu'il y a eu chez
Mme Le Hon un bal _très bien composé_; qu'à présent, elle et Mme de
Flahaut cherchent à _épurer_ leur salon et à y attirer le faubourg
Saint-Germain; qu'on espère, à cet égard, une sorte de réaction, que l'on
veut absolument être du grand monde, qu'on dédaigne ceux qu'on
recherchait et qu'on courtise ceux qu'on dédaignait.
On m'écrit de Vienne que la fille du ministre de Prusse Maltzan, jeune et
jolie personne de vingt-quatre ans, épouse lord Beauvale, ambassadeur
d'Angleterre: il pourrait être grandement son père; il a été fort
libertin, il est rongé de goutte; cependant, elle l'a préféré à
plusieurs autres partis, parce qu'il est Pair d'Angleterre, Ambassadeur
et frère du Premier Ministre. Elle était décidée à faire un brillant
mariage.
_Rochecotte, 27 février 1841._--Ma fille a reçu hier une longue lettre de
la jeune lady Holland, qu'elle a beaucoup connue à Florence. Cette petite
Lady est maintenant à Londres. J'ai demandé à ma fille la permission
d'extraire de cette épître ce qui en est intéressant. Les fautes de
français sont dans l'original, je les y laisse pour conserver la _couleur
locale_, si respectée aujourd'hui: «Je crois qu'en cherchant bien, on ne
trouverait pas une position plus pénible que la nôtre, parce que je crois
qu'il n'existe pas, peut-être, une femme comme lady Holland, ma
belle-mère. C'est quelque chose qui surpasse tout ce qu'on pourrait
imaginer de plus extraordinaire, de plus rapace, de plus égoïste: c'est
un caractère que, dans un roman, on trouverait exagéré, impossible. Elle
a, vous l'avez su, _tout, tout au monde_, dans la succession de mon
beau-père; mais cela ne lui suffit pas; elle veut _détruire_
Holland-House où elle a passé quarante ans de sa vie; elle veut bâtir,
elle veut vendre, Dieu sait ce qu'elle ne veut pas, car elle voulait,
l'autre jour, par un arrangement avec son fils, nous enlever notre petite
rente fixée à notre mariage, de sorte que si le Ministère changeait
demain (chose fort possible) et que nous quittions, comme de raison,
notre poste, nous serions réduits à vivre sur les intérêts de ma dot.
Heureusement, elle ne peut détruire Holland-House sans le consentement
de mon mari, et il a dit qu'on lui couperait plutôt la main que de le
faire consentir à sacrifier la plus petite partie, même du parc. De même,
elle ne peut vendre l'autre propriété d'Ampthill sans son consentement:
il le donnerait volontiers, pour lever les hypothèques considérables dont
elle a chargé des biens qui étaient immenses et sans une dette à
l'avènement de son mariage avec lord Holland, si elle, de son côté,
voulait faire quelque chose. Elle a tant dans son pouvoir, tant, dont
malheureusement elle peut disposer, qu'on a conseillé à mon mari de
demander quelque chose d'_équivalent_ pour ce consentement; il ne lui
demandait que de conserver la maison telle qu'elle était du vivant de son
père, de ce père qu'il adorait, dont la mémoire lui est si chère; que la
bibliothèque, les papiers qu'il a laissés, toutes ces choses lui tiennent
plus au cœur cent fois que le _solide_, que l'_argent_ dont elle peut
disposer. Eh bien! elle ne veut pas, elle ne veut rien faire. Elle a
consulté tous ses amis, qui tous lui ont démontré la vérité, l'ont priée
de faire ce qu'elle doit faire. Non, ce sont des scènes, des injustices;
et il faut tout voir, tout entendre, et ne pas se plaindre! La position
est difficile, et quelquefois je sens mon sang bouillir dans mes veines;
mais pour mon mari, je me retiens, et je fais comme ses fils, comme sa
fille, qui sont des anges pour elle, et qui se conduisent avec une
délicatesse, une tendresse, une réserve dont elle n'est, parfois,
sûrement pas digne. Enfin, il faut espérer qu'un jour viendra où nous
pourrons vivre tranquilles et rentrer dans cette chère maison qu'il ne
nous a pas été permis d'approcher depuis notre arrivée. Pour le moment,
il faut partir sitôt que nous le pourrons et retourner à Florence en
passant par Paris.
«Fanny Cowper n'épouse pas Charles Gore; elle ne peut encore se fixer, ni
se décider; elle est toujours fort jolie[6]. La beauté par excellence,
c'est lady Douro. Le duc de Wellington est de nouveau rétabli, mais il
fait de telles imprudences qu'on ne peut jamais être en sûreté sur lui.
On siffle lord Cardigan au théâtre, ce qui est fort ennuyeux pour ceux
qui y vont. J'ai été à son jugement, qui m'a fort intéressée[7]. Il est
bel homme, et il était pâle et intéressant; aussi, avons-nous été, nous
Pairesses, contentes de sa libération. Mais c'était un peu théâtral, et
je crains que, dans ces temps de réforme et de mécontentement, cela ne
donne des griefs contre la Chambre des Pairs. Mon mari a prononcé bien
les paroles: _Pas coupable, sur mon honneur_, mais celui qui les a
prononcées mieux que personne était mon cousin, lord Essex. Du reste,
vers le soir, les robes des Pairs, les tapisseries rouges, la présence
des dames, etc., tout cela faisait un effet frappant. Les dames les plus
admirées étaient lady Douro, lady Seymour, lady Mahon, ma cousine
Caroline Essex.
[6] Fille d'un premier mariage de lady Palmerston, et nièce de
lord Melbourne, lady Fanny devait épouser, quelques mois plus
tard, lord Jocelyn.
[7] Le jeune colonel Cardigan avait eu plusieurs démêlés avec les
officiers de son régiment, et, à la suite d'un duel avec le
capitaine Harvey-Tuckett, qu'il blessa, il fut, en février 1841,
traduit devant la Chambre des Lords constituée en Cour de
justice. Un verdict d'acquittement y fut rendu en sa faveur: son
accusation n'était qu'un hommage nécessaire rendu aux lois du
pays contre le duel.
«Notre chère tante, miss Fox, que nous aimons tant, puisqu'elle a été une
vraie mère pour mon mari, nous a mis dans la peine; elle a été bien
malade, mais j'espère qu'elle est sauvée; elle pleure son frère qu'elle
aimait pour lui, pour lui seul; ni vanité, ni regrets d'importance ou
d'ambition n'entrent dans sa douleur, et tout ce qu'elle a vu ou entendu
depuis sa mort l'a choquée, peinée. Nous avons été aussi en alarme pour
ma pauvre cousine lady Melbourne: elle a été à la mort, d'une fausse
couche de cinq mois; elle est sauvée, je crois et j'espère, mais ce sont
des scènes qui font mal et restent empreintes sur le cœur. Elle croyait
mourir, et quittait tout ce qu'elle aimait avec tranquillité, soumission
et tendresse, n'oubliant rien de ce qui pouvait conduire au bonheur de
son mari qu'elle laissait.
«Nous passâmes une semaine, le premier de l'An, à Windsor; un tableau de
bonheur parfait; notre chère petite Reine, le beau Prince Albert et la
petite Princesse, bel enfant de bonne humeur, se laissant tout faire avec
un sourire, signe certain de bonne santé. On dit que la Reine est encore
grosse. Nous y dînâmes il y a quatre ou cinq jours, elle me parut un peu
souffrante, mais deux soirs après, elle dansa beaucoup; mais, au reste,
elle est si forte qu'on ne peut juger sur les apparences.»
_Rochecotte, 1er mars 1841._--Voici mon dernier mois de Rochecotte qui
commence. Je l'envisage à regret. Je me suis trouvée ici aussi bien que
je puis être à présent; j'y vis exemptée de fatigue, d'agitations, de
blessures et de contrainte; je retrouverai tout cela à Paris, mais comme
il y aurait une certaine affectation à n'y pas aller du tout, et qu'avant
de partir pour l'Allemagne, j'ai pas mal de petits arrangements à
prendre, de préparatifs à faire, qui ne peuvent s'accomplir qu'à Paris,
j'en prends, quoiqu'en grommelant, mon parti pour le mois d'avril.
J'ai reçu, hier, une lettre de Mme Mollien, qui me paraît assez amusante
d'un bout à l'autre: «Il faut donc vous parler de ce bal costumé, vrai
bal de carnaval et qui fera époque dans les annales des Tuileries pour
avoir, pendant quelques heures, ramené dans ses murs, d'ordinaire assez
tristes, la folle, franche et vive gaieté qui ne se voit guère que dans
de plus simples salons: c'est au Prince de Joinville qu'est dû le succès
de cette soirée. Rien ne peut résister à son entrain. Les costumes
étaient variés, en général assez riches et de bon goût, à quelques
exceptions près; il y a des exceptions partout. La Reine, les _vieilles_
Princesses et les _vieilles_ dames _non costumées_ s'étaient rendues
successivement dans la galerie Louis-Philippe; tous les costumes, hommes
et femmes, se réunissaient dans une autre partie du Château, pour faire
une entrée solennelle, qui eut lieu vers huit heures et demie, au bruit
d'une musique infernale, composée de toutes sortes d'instruments plus ou
moins barbares, que le Prince de Joinville a rapportés de ses voyages.
Lui-même, en vrai costume turc, portait devant lui un immense tambour,
oriental s'il en fut, dont il faisait un très bruyant usage. Un magicien,
en guise de héraut, précédait le cortège, qui était conduit par la
Duchesse d'Orléans: elle était superbe et avait le plus grand air. Son
costume était celui de Marie de Bourgogne, velours noir, richement brodé
d'or et garni d'hermine; le grand bonnet pointu, qui fait partie de ce
costume, était orné par devant d'une barbe de velours, bordée tout autour
par d'énormes chatons; le susdit bonnet était lui-même en drap d'or,
surmonté à son extrémité d'un voile de tulle brodé en or. Deux dames et
deux hommes, également en costume du temps de Louis XI, escortaient la
Princesse: les deux femmes, dont le costume était pareil au sien, mais
seulement moins riche, étaient Mmes de Chanaleilles et Olivia de Chabot;
les hommes étaient M. Asseline, son secrétaire des commandements, et M.
de Praslin, qui était à merveille dans un vêtement long, tout de velours
brun et en martre, et qui s'appelait Philippe de Commines. Ma pauvre
Princesse Clémentine n'était pas bien: elle portait un costume turc,
rapporté par le Prince de Joinville, lors de son voyage en Syrie; c'était
riche, mais lourd, peu gracieux, et sa mobile et charmante figure n'a
retrouvé tous ses avantages qu'après souper, lorsque, pour danser plus à
son aise, elle s'est débarrassée de son énorme coiffure qui l'écrasait.
La Duchesse de Nemours, au contraire, était ravissante: elle avait copié
un portrait de la femme du Régent, à qui on prétend qu'elle ressemble;
une robe de dessus en velours, rouge, très courte, bouffante, relevée
tout autour par des rubans et des diamants, sur une jupe de satin blanc,
garnie de deux rangs de grosses franges chenilles et perles posées en
guirlandes; un petit toquet de velours, avec une seule petite plume
droite, posé en biais et bordant le front, en le dégageant extrêmement
d'un côté; des cheveux très blonds, légèrement poudrés, frisés, mousseux,
relevés de côté, tombant de l'autre, tout cela avait un certain air
coquet, et, en même temps, négligemment abandonné qui était charmant; je
ne l'ai jamais vue si jolie: ce n'était qu'un cri. Le reste ne vaut pas
la peine d'être nommé. Cependant, il y avait de très belles toilettes.
Des dames du temps de la Ligue, de la Fronde, de Louis XIII, de Louis
XIV, quelques Espagnoles, et, entre autres, une vivandière du temps de
Louis XV, qui faisait fureur. Mme de Montalivet et Mme de Praslin
s'appelaient, à l'envi l'une de l'autre, Mlle de Hautefort. Beaucoup de
dames poudrées. Le Duc d'Orléans n'était pas revenu de Saint-Omer, comme
il l'avait fait espérer, au grand chagrin de la Princesse, pour qui, je
crois, cela a beaucoup gâté la soirée. Le Prince de Joinville s'est
promptement délivré de son costume turc. Ses deux jeunes frères étaient
d'abord apparus en costumes militaires des derniers siècles. Après la
première contredanse, tous trois s'en allèrent et revinrent bientôt, le
Prince de Joinville et le Duc d'Aumale, en _débardeurs_, et le Duc de
Montpensier en _fifi_ du temps de la Régence. Si vous avez près de vous
quelque habitué des bals masqués (je ne pense pas que ce soit M. de
Castellane), faites-vous expliquer ce que sont ces costumes. Leur
principal mérite, et qui, probablement, les avait fait choisir, est de
seconder merveilleusement les projets de gaieté, car ils en autorisent et
même en exigent l'allure. Les contredanses ne se formaient que sur deux
rangs; comme on avait beaucoup de place, on se mettait à l'aise. Comme
les couples des deux bouts auraient eu trop d'espace à parcourir, chaque
figure n'était répétée que deux fois au lieu de l'être quatre; ainsi,
toujours en mouvement, sans repos, sans relâche, chaque contredanse se
terminait par un galop général, sur l'air final joué seulement sur une
mesure beaucoup plus vive. Cela a duré ainsi jusqu'à trois heures et
demie du matin, dans une progression de mouvements et d'ardeur de danse à
laquelle je ne croyais plus. La Reine s'est fort amusée; le Roi lui-même
a paru prendre plaisir à toutes ces gaietés: il est resté jusqu'au
souper, qui a été servi dans la galerie de Diane, sur de petites tables
rondes, comme aux petits bals. Les Infants et Infantes d'Espagne étaient
tous costumés, excepté cependant père et mère: celle-ci n'a dansé que
l'anglaise qui a terminé le bal; elle avait pour cavalier un _Incroyable_
de la Révolution. C'était... incroyable! Elle s'est cependant dispensée
du dernier galop qui a mis fin à l'anglaise et qui a surpassé tous les
autres. Le Prince de Joinville avait pour page le Duc de Nemours, qui a
pris, toute la soirée, une part très joyeuse à toutes ces gaietés; il
tâchait bien un peu d'imiter son frère, mais ce Prince de Joinville, si
fou, en même temps si grave et si beau de figure, si plein de verve et
d'originalité, est, de tous points, inimitable. J'ai oublié de vous citer
M. et Mme de Chabannes; elle, en dame de la Cour de Charles IX; son
costume, dessiné, disait-elle, par Paul Delaroche, était parfaitement
exact et rigoureux, et la rendait parfaitement laide; lui, s'était
enveloppé de la tête aux pieds de ces flots de mousseline blanche dont se
revêtent les Arabes; ce n'était pas une imitation: costume, poignard,
pistolet, de plus un énorme fusil, pris par lui à Blidah, Milianah,
etc... tout cela venait d'Alger. Il était de service, et c'est dans cet
équipage qu'il a précédé le Roi et la Reine, lorsqu'ils ont passé de leur
appartement dans la salle de bal. J'ai trouvé que ce n'était pas celle de
ses campagnes où il avait montré le moins de courage.
«Le bal a eu un lendemain. Tous les costumés dansants et de bonne volonté
se sont réunis chez M. de Lasalle, officier d'ordonnance du Roi,
l'_Incroyable_ de l'Infante, dont la femme avait un très riche costume
dit _Mademoiselle de Montpensier_. Le Duc de Nemours, le Prince de
Joinville et le Duc d'Aumale ont été à cette réunion improvisée, qui
s'est prolongée jusqu'à cinq heures du matin, et qui a été, dit-on,
_prodigieusement gaie_. C'était le Mardi-Gras: tout est permis ce
jour-là. La matinée avait aussi voulu être amusante: Madame Adélaïde
avait, comme de coutume, son déjeuner d'enfants. Le Roi et la Reine y
vont toujours, ainsi que les Princesses. C'est au Palais-Royal, dans les
appartements mêmes de Madame, que cela se passe. Plusieurs tables sont
dressées dans trois pièces; la famille royale s'établit à une de ces
tables, qui sont servies de toutes sortes de choses recherchées. C'est
là, le grand divertissement. Madame y avait ajouté, cette année, un petit
spectacle pour amuser le Roi: on jouait une pièce du théâtre des
Variétés, le _Chevalier du guet_, qui a _peut-être_ amusé le Roi, mais
les enfants pas du tout; j'en suis garant: j'avais mes deux neveux, que
Madame avait invités avec une obligeance qui ne m'avait pas permis de
refuser; je suis restée là depuis trois heures jusqu'à sept, puis je suis
encore retournée passer la soirée aux Tuileries, parce que j'étais de
service, ce qui fait que, le mercredi des Cendres, j'étais morte de
fatigue.
«Pas un mot aujourd'hui des fortifications, ni des fonds secrets,
quoiqu'à vrai dire, certains hommes d'État pourraient ne pas se trouver
tout à fait déplacés au milieu des déguisements du Carnaval.»
_Rochecotte, 2 mars 1841._--M. de Valençay me mande qu'il a dîné hier
jeudi chez le maréchal Soult, un grand dîner de quarante couverts. Les
Ailesbury, les Seaford, lady Aldborough, les Brignole et Durazzo, les
Francis Baring y assistaient. Mon fils était assis à table à côté de
Francis Baring, homme d'un esprit agréable qu'il avait beaucoup vu chez
M. de Talleyrand, surtout en Angleterre et qui semble avoir conservé de
l'attachement pour sa mémoire. Ils ont beaucoup causé. Sir Francis lui a
dit qu'un grand nombre de lettres de M. de Talleyrand lui avaient
dernièrement passé par les mains, car il venait de parcourir et de mettre
en ordre toute la correspondance de son beau-père, le duc de Bassano. Il
a ajouté que son impression, après cette lecture, était de donner toute
raison à mon oncle dans les différends qu'il a eus avec le duc de Bassano
sur la politique de l'Empereur Napoléon. Dans le courant de cette
conversation, Francis Baring a dit, comme un avis qui pourrait nous être
utile, qu'un de ses amis est venu chez lui, il y a peu de temps, et lui a
dit: «Vous ne savez pas que Thiers se vante d'avoir trouvé, en fouillant
dans des papiers, des choses qui compromettent M. de Talleyrand dans
l'affaire du duc d'Enghien.» Mon fils est entré alors dans quelques
détails, pour démontrer à Baring que les renseignements prétendus trouvés
par M. Thiers ne pouvaient être qu'erronés; que son oncle avait toujours
ignoré les projets de l'Empereur, sa pensée secrète sur le duc d'Enghien,
et tous ceux qui ont connu Napoléon ne s'en sont point étonnés.
Je suis bien aise de savoir ce que M. Thiers se plaît à répandre, pour
donner crédit à l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ qu'il écrit en ce
moment.
Quand vous serez revenu de votre exil[8], je vous prierai de demander à
Francis Baring communication des lettres dont il a parlé à mon fils; ces
pièces figureraient bien, ce me semble, dans _notre grand ouvrage_[9].
[8] M. de Bacourt, à qui s'adressait cette lettre, était toujours
ministre de France à Washington. On trouve ici l'explication du
refroidissement qui est survenu dans les relations de la duchesse
de Talleyrand et de M. Thiers.
[9] Ce grand ouvrage consistait en la copie et le classement des
papiers réunis sous le titre: _Mémoires du prince de Talleyrand_.
La discussion sur les fonds secrets s'est prolongée beaucoup plus qu'on
ne s'y attendait. Le vote, du reste, n'est pas douteux.
La nouvelle d'hier était la faible majorité du Ministère anglais sur le
bill de lord Morpeth. Le chiffre de cinq est bien faible[10].
Indiquerait-il la chute prochaine du Cabinet?
[10] Le bill de l'inscription des électeurs en Irlande avait été
proposé par lord Morpeth à la Chambre des Communes, où il
trouvait une très considérable opposition.
On ne peut pas dire encore quel sera le sort des fortifications de Paris
à la Chambre des Pairs. Le duc de Broglie se montre des plus violents en
faveur de cette loi.
Les journaux apprennent le mariage du vieux Roi des Pays-Bas avec la
comtesse d'Oultremont[11]. La tante du Roi de Prusse, la vieille
électrice de Hesse, vient de mourir. La pauvre femme a eu une triste
existence semée de bien d'épreuves et de traverses! Son vilain mari
épouse cette dame avec laquelle je l'ai souvent rencontré à Bade.
[11] Le 16 février 1841, le Roi Guillaume Ier des Pays-Bas avait
épousé, morganatiquement, la comtesse d'Oultremont-Vegimont,
après avoir abdiqué, en 1840, en faveur de son fils, le Roi
Guillaume II.
_Rochecotte, 3 mars 1841._--Le duc de Noailles m'écrit que M. de Flahaut
fait une cour assidue à M. Guizot, partout, et surtout chaque soir, chez
Mme de Lieven, où ses prévenances commencent dès la porte. Bref, il lui
paraît dévoué comme il l'était à M. Thiers; cependant, il n'aura Vienne
que si Sainte-Aulaire va à Londres, et pour cela, il faut que M. de
Broglie, qu'on presse d'accepter Londres, continue de s'y refuser.
Le Duc mande encore que le Roi regarde la question des fortifications
comme une question de paix et dit qu'il faut rendre les guerres plus
difficiles pour les rendre plus rares; qu'il est bon que l'Allemagne se
fortifie chez elle, et que nous nous fortifiions chez nous, parce qu'il
faut arrêter notre fougue et élever mutuellement des obstacles qui
empêchent de s'attaquer. Le duc d'Orléans, au contraire, prend la chose
du côté révolutionnaire. Il dit que l'Europe ne s'arrangera jamais de sa
dynastie, ni du principe de gouvernement qui a triomphé en 1830; qu'un
jour ou l'autre, elle l'attaquera, et qu'il faut, dès aujourd'hui,
préparer sa défense. Quant au duc de Noailles, il me paraît, lui,
préparer un discours, auquel il met beaucoup de prétention.
_Rochecotte, 5 mars 1841._--Voici un passage d'une lettre que j'ai reçue,
hier, de M. Molé: «La Coalition a rendu le bien désormais impossible; on
ne peut plus exercer le pouvoir qu'au prix de concessions, que je ne
ferai jamais; je regarde donc ma carrière politique, ou plutôt
ministérielle, comme terminée. Quand les choses en vaudront la peine, je
ferai mon devoir à la Chambre des Pairs; rien de plus, rien de moins; j'y
suis irrévocablement décidé. L'aveuglement est partout, mais là surtout
où il importait tant de trouver la clairvoyance. C'est ce qui me fait le
plus redouter l'avenir. Je me le représente sous de sombres couleurs, et
je vais jusqu'à craindre qu'il ne soit prochain.»
M. de Salvandy, dans une lettre où il me dit qu'allant ce mois-ci, pour
des affaires de famille, à Toulouse, il me demandera l'hospitalité en
passant, ajoute: «La campagne des fonds secrets a été aussi pitoyablement
menée que celle des fortifications. M. Thiers en sort battu et
impossible; M. Guizot, victorieux en paroles, affaibli par le fait, car
la majorité reste inquiète des réserves de M. Dufaure. La session semble
terminée, cependant les lois de crédit la réveilleront aux dépens de M.
Thiers, et la discussion de la loi des fortifications, si elle tournait,
à la Chambre des Pairs, selon les désirs de M. Molé, ce que je ne crois
pas, la compliquerait encore davantage.»
Les journaux annoncent la mort de M. de Bellune, qui a reçu tous les
sacrements de la main de mon cousin, l'abbé de Brézé, en présence de M.
de Chateaubriand, du marquis de Brézé et de M. Hyde de Neuville. On ne
saurait finir en plus pur carlisme. M. Alexandre de La Rochefoucauld est
mort aussi, mais moins légitimement.
M. Royer-Collard reste triste, accablé, souffrant, et indigné que M.
Ancelot ait eu la succession académique de M. de Bonald au lieu de M. de
Tocqueville.
_Rochecotte, 7 mars 1841._--Je suis charmée de votre goût pour les
lettres de Mme de Maintenon[12] et beaucoup trop honorée des analogies
que vous trouvez entre mon genre d'esprit et le sien; du reste, le duc de
Noailles m'a dit plusieurs fois la même chose. Je voudrais justifier plus
complètement cette ressemblance, car, outre la qualité de son esprit,
elle avait, avec quelques-unes des faiblesses de son temps et de sa
position, une élévation d'âme, une fermeté de caractère et une pureté de
principes et de vie, qui la mettent bien haut dans mon estime, et qui
expliquent, bien plus encore que sa beauté, ses grâces et sa hauteur de
pensée, l'étonnante fortune qui l'a couronnée.
[12] Extrait d'une lettre.
_Rochecotte, 8 mars 1841._--Hier au soir, mon gendre nous a lu un très
joli article sur Mlle de Lespinasse, dans le numéro de la _Revue des Deux
Mondes_ du 1er mars. Cet article est bien fait et m'a rappelé plusieurs
particularités que M. de Talleyrand m'a racontées sur cette personne qui
ne lui plaisait pas. Il trouvait qu'elle manquait de simplicité, car un
des caractères supérieurs du goût de M. de Talleyrand était son respect
et son attrait pour la simplicité. Il l'admirait en toutes choses: dans
l'esprit, dans les manières, dans le langage, dans les sentiments, et il
a fallu un concours de circonstances bien étranges, une position bien
forcée, pour que ce noble instinct de simplicité ne se soit pas toujours
conservé dans son caractère et dans ses actions. L'exagération et
l'affectation lui ont toujours été antipathiques et son commerce m'en a
singulièrement corrigée. J'en avais un peu lorsque je me suis mariée, et
j'espère qu'il ne m'en reste guère; c'est bien à lui que je le dois,
ainsi que tant d'autres choses dont je ne puis assez rendre grâce à sa
mémoire. Pour en revenir à Mlle de Lespinasse, je me souviens
parfaitement d'avoir lu ses _Lettres_, qui parurent peu après celles de
Mme du Deffant. Elles ne m'attirèrent pas beaucoup. La fausse exaltation
n'est pas de la vraie sensibilité; la passion n'est pas de la tendresse.
Dans l'absence de principes qui caractérise le dix-huitième siècle, on ne
se sauvait que par le joug qu'imposait le grand monde, par ses coutumes
et par ses exigences. Pour peu que l'on n'y appartînt pas absolument,
rien n'arrêtait; l'imagination entraînait bien loin et bien bas. Mlle de
Lespinasse, sans famille et sans fortune, n'étant pas obligée de compter
avec un monde auquel elle n'appartenait qu'à moitié, a mené la vie d'un
homme d'esprit à bonnes fortunes. Mais me voilà faisant moi-même un
article de revue: celui que nous lisions hier vaut beaucoup mieux.
_Rochecotte, 9 mars 1841._--Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue
de la duchesse de Montmorency: «Ici on ne pense qu'aux fortifications.
Les moins politiques en sont occupés, et ceux qui sont supposés devoir
voter _pour_, sont très mal traités dans la société. Mon mari dit qu'il
n'est pas encore _éclairé_; cela fait dire par notre famille qu'il est
gagné par le Roi; le fait est qu'il est travaillé par mon fils, qui en
est chargé par le Château; tout cela m'excède.
«M. Gobert, trésorier de l'_Œuvre des orphelins du choléra_, et qui est
resté fort dévoué à la mémoire de feu Mgr de Quélen, a eu une horrible
scène avec Mgr Affre, qui, à l'assemblée de l'Œuvre, a voulu le chasser.
M. Gobert a répondu qu'il ne bougerait pas; bref, cela a été très
scandaleux: on ne peut comprendre comment ces scènes, ces colères, ces
abus d'autorité finiront.
«Le duc de Rohan marie sa fille au marquis de Béthisy: c'est un mariage
convenable.
«Vous verrez, dans le journal, la comédie filiale du prince de la
Moskowa. On loue M. Pasquier de ne pas lui avoir accordé la parole. On
m'a raconté que c'est le duc d'Orléans qui a décidé le prince de la
Moskowa à faire son entrée aux Pairs, afin de voter pour ces sottes
fortifications. C'est aussi le duc d'Orléans qui tient le _Journal des
Débats_. Le vieux Bertin et les principaux rédacteurs sont très opposés
aux fortifications, mais le jeune Bertin, officier d'ordonnance du duc
d'Orléans, et M. Cuvillier-Fleury, secrétaire des commandements du duc
d'Aumale, font insérer dans le journal ce qu'ils veulent, ou plutôt ce
que le Château veut. Je sais que Bertin de Veaux a dit, l'autre jour, à
quelqu'un de ma connaissance: «Ne croyez pas au moins que je sois pour
une aussi fatale mesure.»
_Rochecotte, 14 mars 1841._--Il faisait si beau hier, et j'étais si en
retard d'une visite à rendre à ma sous-préfète[13], que je me suis
décidée à aller, entre le déjeuner et le dîner, à Chinon, avec mon
gendre. La route qui mène de chez moi à Chinon est jolie et facile. J'ai
été visiter, à Chinon même, les grandes et nobles ruines du Château, qui
domine la riante et riche vallée de la Vienne; la salle où Jeanne d'Arc
est venue offrir sa sainte épée à Charles VII; la tour où Jacques Molay,
le Grand Maître des Templiers, a été longtemps détenu; le passage
souterrain menant à la maison d'Agnès Sorel; tout cela s'aperçoit encore;
surtout, on y porte l'œil de la foi, ce qui est le mieux en fait
d'archéologie. Si on soignait cette ruine comme celle de Heidelberg, on
en ferait un objet tout à fait pittoresque. Je me suis arrêtée un quart
d'heure au Bureau de bienfaisance, où se trouve maintenant une Sœur
supérieure qui a passé quatorze ans dans l'établissement de Valençay, et
qui m'avait plusieurs fois exprimé le désir qu'elle aurait de me voir.
C'est une sainte personne, qui partout est chérie; elle a été pleurée à
Valençay. Quand j'ai sonné au portail, une sœur est venue me dire que la
Supérieure était à la mort, et avait reçu, peu d'heures auparavant, les
derniers Sacrements. Cependant, ayant voulu que la malade sût que j'étais
là, celle-ci a voulu absolument me voir. J'ai été bien attendrie de cette
entrevue qui a illuminé le visage défaillant de cette excellente
personne. Elle m'a dit la même chose que feu Mgr de Quélen: c'est que,
depuis le jour où elle m'avait vue pour la première fois jusqu'à celui de
sa mort, qui allait avoir lieu, il ne s'était pas passé une journée où
elle n'eût prié pour moi. C'est doux d'être aimée par des âmes
chrétiennes: elles ont une fidélité qui n'appartient qu'à elles.
[13] Le sous-préfet de Chinon était alors M. Viel.
En revenant de Chinon, j'ai trouvé deux lettres, qui auront influence sur
l'emploi de mon été. L'une est du Roi de Prusse qui a appris mes projets
de voyage et me demande d'aller le voir à _Sans-Souci_. Ceci me décide à
être à Berlin vers le 12 mai. Voilà un premier point arrêté. La seconde
est de mes sœurs, qui me mandent qu'elles resteront à Vienne jusqu'au
1er juillet, et que je devrais bien réaliser le projet que j'avais fait
d'y aller voir Mme de Sagan, si elle avait vécu. Je tiens à ce que mes
sœurs et moi restions unies: je le trouve convenable, et puis cela m'est
doux et repose le cœur; nous sommes réduites à un si petit groupe; et
les liens du sang ont une puissance qu'on est bien étonné de voir
subsister, à travers tout ce qui, naturellement, devrait la détruire, ou
au moins l'affaiblir.
_Rochecotte, 16 mars 1841._--J'ai eu hier cette lettre de Mme de Lieven:
«Le firman d'hérédité a l'air d'un vrai _humbug._ Le Pacha l'a trouvé
aussi et Napier, l'amiral anglais, l'a trouvé encore davantage; il a
conseillé au Pacha de refuser, ce que celui-ci a fait très poliment.
Pendant que ceci se passait en Orient, ici on recevait une invitation
très polie de Londres de rentrer dans le concert européen pour régler la
question générale de l'Orient, et cette invitation était précédée d'un
protocole annonçant que la question égyptienne était vidée entièrement.
Comme les termes de l'invitation paraissaient bons, on s'est montré ici
disposé à entamer les pourparlers. Votre Gouvernement a proposé des
changements de rédaction qui ont été tout de suite acceptés, et voilà
qu'on était à peu près à la veille de conclure, lorsqu'arrivent les
nouvelles que je vous ai dites plus haut. M. Guizot a, sur-le-champ, tout
suspendu, car au lieu de l'affaire égyptienne terminée, elle recommence,
et le Sultan et le Pacha s'entendent moins que jamais. C'est lord
Ponsonby qui a dicté le firman, les trois autres représentants s'y
étaient opposés. Les Anglais qui sont à Paris sont honteux de ce
méprisable _trick_; tout le monde regarde ce fait comme un acte de
mauvaise foi, et ici on rit un peu de l'embarras que cela va causer aux
puissances du Nord, parce qu'il faut redresser cela, sous peine de voir
recommencer toute la querelle, comme s'il n'y avait pas eu de traité du
15 juillet. En attendant, les Allemands grillent de voir finir
l'isolement de la France, qui les force à des armements fort coûteux et
la France ne se prêtera à aucun rapprochement, tant que subsistera le
différend avec l'Égypte.
«Et l'Amérique!... Lady Palmerston m'écrit toutes les semaines et me dit
dans sa dernière lettre: «Nous sommes très contents des nouvelles
d'Amérique, tout cela s'arrangera»; c'est-à-dire que le pauvre Mac Leod
sera pendu, et le territoire anglais sera envahi: si cela leur convient,
à la bonne heure[14]. En Chine, les affaires anglaises vont aussi très
mal.
[14] Pendant la rébellion du Canada, en 1837 et 1838, le vapeur
_Caroline_ avait été brûlé sur la rivière de Niagara, et M. Amos
Durfee (Anglais) fut tué. M. Alexandre Mac Leod, citoyen des
États-Unis, fut accusé d'avoir été le meurtrier, mais M. Gridley,
juge à Utica, réussit à prouver son innocence.
«Bresson retournera sûrement à Berlin. M. de Sainte-Aulaire arrive ces
jours-ci. Il ira à Londres.... mais!... quand?... Quand vous y enverrez
un ambassadeur. Je ne sais qui aura Vienne.
«Lord Beauvale a pris un accès de goutte pendant la bénédiction
nuptiale[15]. Il a dit au prêtre de se dépêcher; on l'a ramené chez lui
très malade; le lendemain, il était dans son lit, sa femme dînant sur une
petite table à côté! Ils viendront à Paris en allant en Angleterre.
[15] Voir à la page 28 (26 février) l'annonce du mariage de lord
Beauvale avec Mlle Maltzan.
«Adèle de Flahaut se meurt. Le père est comme un fou; la mère a le
courage d'un homme.
«Je me décide à vous envoyer la lettre même de lady Palmerston, pour que
Pauline y lise des détails qui l'intéresseront.»
Voici cette lettre de lady Palmerston à la Princesse: «Je viens vous
annoncer le mariage de ma fille Fanny avec lord Jocelyn. C'est un
charmant jeune homme de 28 ans, de belle figure, très gai, très dévoué,
spirituel et aimable, et qui a voyagé dans toutes les parties du monde.
Il revient en ce moment de la Chine, dont il donne des détails très
intéressants. Nous sommes tous fort contents de ce mariage, qui est tout
à fait un roman. Il a écrit sa proposition de Calcutta, il y a un an et
demi, mais sans pouvoir attendre la réponse, étant obligé de partir pour
Chusan; il a passé ainsi près de deux ans, ballotté entre la crainte et
l'espérance, et il est arrivé à Liverpool sans savoir s'il ne la
trouverait pas mariée à un autre, car dans les papiers anglais qu'il
voyait parfois, il trouvait souvent l'annonce du mariage de Fanny avec
d'autres. Le père de lord Jocelyn est lord Roden, grand tory, mais vous
savez que c'est là une bagatelle qui ne nous inquiète pas, car le bonheur
de Fanny est notre premier objet, et l'amour ne suit pas la politique; et
puis, il n'est pas enragé comme son père, mais très raisonnable et sage
dans ses idées.
«Les nouvelles d'Amérique sont assez bonnes au fond; tout est clabaudage
et affaire de parti; ceux qui sortent veulent rendre difficile la
position de ceux qui entrent; c'est à peu près comme en Europe.»
Je veux copier aujourd'hui une petite romance, composée par Henri IV et
que j'ai trouvée dans les _Mémoires_ de Sully. Elle me paraît pleine
d'élégance et de charme, et plus gracieuse encore que _Charmante
Gabrielle_.
Viens, Aurore,
Je t'implore,
Je suis gai quand je te vois;
La Bergère
Qui m'est chère,
Est vermeille comme toi.
Elle est blonde,
Sans seconde,
Elle a la taille à la main;
Sa prunelle
Étincelle,
Comme l'astre du matin,
De rosée
Arrosée.
La rose a moins de fraîcheur;
Une hermine
Est moins fine;
Le lys a moins de blancheur!
Que c'est joli! Les lettres de Henri IV sont aussi charmantes. Enfin
c'est lui, quand il est en scène, qui donne de l'intérêt à ce singulier
ouvrage, le plus lourd, le plus diffus possible, mais néanmoins attachant
pour qui y sait ramer avec patience.
_Rochecotte, 27 mars 1841._--On a écrit à mon gendre que le discours de
M. Molé contre les fortifications n'avait pas répondu à l'attente
générale; que celui de M. d'Alton-Shée, que l'on dit avoir été fait par
M. Berryer, étincelait d'esprit et de bonnes moqueries, et avait charmé
la Chambre des Pairs, tout aussi foncièrement contre la loi que l'était
la Chambre des Députés; néanmoins, elle la votera probablement tout comme
a fait l'autre.
_Rochecotte, 29 mars 1841._--Me voici dans ma dernière semaine de
campagne. Elle va être remplie par mille affaires, rangements,
comptabilité, ordres à laisser. Je regretterai beaucoup ma solitude, ma
paix, l'ordre uniforme de mes journées, la simplicité de mes habitudes,
l'activité efficace, sans fatigue et sans agitation, qui profite aux
autres, et par conséquent à moi-même. Je ne suis pas sans inquiétude de
quitter la retraite protectrice où je m'abritais pour remettre _à la
voile_. La navigation du monde est la plus difficile, la plus orageuse,
et je ne m'y sens plus du tout propre; je n'ai plus de pilote et je ne
sais pas, à moi seule, conduire ma barque; j'ai toujours peur de me
briser contre quelque écueil. Mes nombreuses expériences ne m'ont pas
rendue habile, seulement elles m'ont mise en défiance de moi-même, et
cela ne suffit pas pour faire bonne traversée!
_Rochecotte, 2 avril 1841._--J'ai vu, dans le journal, la mort de la
vicomtesse d'Agoult, dame d'atours de Mme la Dauphine. Il me semble que
la perte d'une amie si ancienne et si dévouée doit être, en exil surtout,
un coup bien sensible pour cette Princesse, à laquelle pas un chagrin,
pas une épreuve n'ont été épargnés.
_Rochecotte, 3 avril 1841._--Les journaux m'ont appris que l'amendement,
qui aurait fait retourner la loi sur les fortifications à la Chambre des
Députés, a été rejeté par les Pairs à une assez grande majorité, ce qui
indique que la loi même sera adoptée. Le Château en sera ravi!
La duchesse de Montmorency me mande que je retrouverai Paris occupé de
magnétisme. Chacun a sa somnambule. On a de petites matinées ou soirées,
pour voir les effets du somnambulisme. C'est Mme Jules de Contades, sœur
de mon voisin, M. du Ponceau, qui a mis cela en vogue. Son frère, qui est
depuis trois mois à Paris, y a fait venir une Angevine, qui est un sujet
principal de magnétisme. Elle était chez lui à Benais[16] l'automne
dernier et le Dr Orye m'en a raconté des merveilles. Il était très
incrédule, mais ce qu'il a vu de cette personne l'a fort ébranlé.
[16] Benais, château près de Rochecotte, appartenait alors à M.
et Mme de Messine, parents de Mme du Ponceau.
_Rochecotte, 4 avril 1841._--Décidément, voilà Paris embastillé. Le duc
de Noailles m'écrit là-dessus une lettre très politique, probablement
très judicieuse, mais qui m'a ennuyée. Il ajoute ceci: «Je vous dirai
pour nouvelle, que la princesse de Lieven donne à dîner; elle a une très
belle argenterie, de la vaisselle plate, et elle m'a engagé lundi dernier
avec M. Guizot, Montrond, M. et Mme de La Redorte, M. Peel (frère de sir
Robert Peel) et Mrs Peel. C'était le second dîner qu'elle donnait. Le
premier avait été pour son Ambassadeur et sa nièce Apponyi. Elle a donné
aussi une soirée à la Duchesse de Nassau, la veuve, fille du prince Paul
de Wurtemberg, venue passer quinze jours à Paris pour voir son père, qui
vient d'être à la mort et reste très menacé. La Duchesse de Nassau est
sourde, mais agréable et gracieuse. Elle ne voulait pas aller aux
Tuileries, son père l'y a obligée; toute la Famille Royale, excepté le
Roi, est allée chez elle le lendemain. Elle a été invitée à dîner pour
trois jours après et a refusé, disant qu'elle devait aller ce jour-là à
Versailles; elle a refusé avant d'en parler à son père, qui n'est
assurément pas Philippiste, mais qui a senti l'inconvenance de ce refus;
il a exigé qu'elle demandât l'heure de la Reine pour aller prendre congé;
la Reine a fait dire qu'elle était très fâchée, mais que les devoirs de
la Semaine sainte ne lui permettaient pas de la recevoir. La Cour avait,
dès son arrivée, mis des loges à sa disposition; elle a refusé, disant
qu'elle n'irait pas du tout au spectacle, et cependant, elle a été à
l'Opéra dans la loge de la duchesse de Bauffremont. Dans notre Faubourg,
on est charmé de cette conduite, qui me paraît pleine de sottise et de
mauvais goût.» En effet, je trouve cette équipée absurde.
Puisque vous lisez[17] le petit Fénelon, souvenez-vous que je vous
recommande surtout le troisième et le quatrième volumes. Je les mets à
l'égal, tout à la fois, de Mme de Sévigné et de la Bruyère. Le tout fondu
dans la grâce inimitable et le sérieux fin et doux de l'évêque chrétien,
grand seigneur, homme de Dieu et du monde, et qui, comme disait Bossuet,
_avait de l'esprit à faire peur_.
[17] Extrait de lettre.
Je pars dans une heure. J'ai le cœur fort gros de m'en aller. Quand et
comment reviendrai-je? L'imprévu a une trop large part dans la vie de
chacun.
_Paris, 6 avril 1841._--M'y voici, dans ce grand Paris. La première
impression n'est pas du tout gracieuse!
_Paris, 9 avril 1841._--Mme de Lieven, qui m'avait écrit pour me voir et
que j'avais priée à dîner tête à tête avec moi, ce qu'elle a accepté, est
apparue parée, démaigrie, de bonne humeur. Elle m'a raconté que son
Empereur est toujours également farouche, que la petite Princesse de
Darmstadt se trouve fort mal du climat de Saint-Pétersbourg, que le froid
lui a rougi le nez; le jeune héritier n'en est plus du tout épris,
cependant il va épouser. La Princesse assure qu'il n'y a rien du tout de
décidé pour les mouvements diplomatiques, si ce n'est que Sainte-Aulaire
ira à Londres et Flahaut à Naples; le reste est très au hasard. On croit
que Palmerston encourage secrètement les étranges procédés Ponsonby, car
rien ne se termine dans la question d'Orient. Lord Granville est obligé
de donner sa démission à cause de sa santé. Lady Clanricarde désire
extrêmement Paris, mais la petite Reine et lady Palmerston ne l'aiment
pas: elle s'est cependant réconciliée avec lord Palmerston qu'elle
détestait jadis. On dit que la Reine a envie de nommer à Paris lord
Normanby, qui est insuffisant dans le Cabinet.
M. Decazes est déjà assez mal pour qu'on pense à son successeur; les uns
parlent de M. Monnier, les autres nomment des noms que je n'ai pas
retenus.
_Paris, 10 avril 1841._--Je voudrais avoir quelque chose d'intéressant à
conter de Paris, où tant d'intérêts s'agitent et se combattent; eh bien!
point du tout; il me semble que j'y suis plus stérile et hébétée qu'à
Rochecotte. Cependant, j'entends beaucoup de paroles bourdonner à mes
oreilles, mais elles ne laissent pas de traces, et elles empêchent
seulement le cours tranquille de mes réflexions.
Hier, après mon déjeuner, j'ai été chez Madame Adélaïde, qui, ayant
appris indirectement que j'étais à Paris, m'a fait demander. J'avais
compté ne me manifester au Château qu'après Pâques. Je l'ai trouvée
souffrante et singulièrement changée, maigrie, voûtée, fatiguée,
vieillie. Elle a été parfaitement bonne pour moi, mais vraiment ennuyeuse
par son interminable morceau sur les fortifications. Je crois que c'était
pour me l'adresser qu'elle m'avait fait venir, comme si j'avais, ou qu'il
fût important que j'eusse une opinion à ce sujet. Ce qui m'a amusée
davantage, c'est le portrait de la Reine Christine d'Espagne, qu'elle m'a
montré et qui est très agréable. Cette Reine n'a point été jusqu'à Naples
parce que son frère n'a pas voulu l'y recevoir. Elle doit être maintenant
à Lyon, et on suppose qu'elle reviendra ici, où la Cour me paraît lui
être très favorable. On s'y montre moins bien disposé pour la grosse
Infante; on lui en veut d'avoir, tout dernièrement, mis ses trois filles
aînées au couvent: cela ne s'explique pas. Depuis qu'elle était ici, elle
avait mené ses trois Princesses au bal et partout, et puis, maintenant,
cette réclusion!
M. Molé est venu me voir à la fin de la matinée, il est très sombre sur
la politique. Le fait est que, très évidemment, personne n'a gagné en
force, ni en considération. Il paraît que la Cour s'est tellement commise
pour ces malheureuses fortifications, dont personne ne veut, pas même
ceux qui ont voté pour, que l'effet a été jusqu'au ridicule. On a blessé,
à cette occasion, bien du monde, et tous ceux qui ne promettaient pas
leur vote ont été moqués et injuriés à bout portant. On dit que le Prince
Royal ne s'y est pas épargné. J'en suis bien peinée, car je le serai
toujours de tout ce qui peut lui nuire. Il est, en ce moment, à
Saint-Omer.
_Paris, 12 avril 1841._--On entre chez moi, à l'instant, me dire une
nouvelle saisissante. La jolie duchesse de Vallombrose, si jeune encore,
grosse de son second enfant, et heureusement accouchée il y a quelques
jours, a été saisie le surlendemain d'une fièvre puerpérale, et la
réponse au domestique que j'ai envoyé pour savoir de ses nouvelles, est
qu'elle est morte cette nuit. Quelle horreur! C'est la même maladie dont
la petite maîtresse d'école de Rochecotte a été guérie par des médecins
de campagne, tandis que la duchesse de Vallombrose, entourée de toute la
Faculté, meurt en dépit de cette prétendue science. Ah! que la vie tient
peu ce qu'elle promet!
_Paris, 13 avril 1841._--Partout, hier, on ne parlait que de cette mort
de la duchesse de Vallombrose. Elle ne se doutait pas de son danger, la
malheureuse, et quand on a fait chercher un prêtre, qui, heureusement,
s'est trouvé homme d'esprit habile (l'abbé Dupanloup), il a eu à la
préparer à ce terrible inattendu. Voilà de ces morts qui, du temps de
Louis XIV, auraient opéré de soudaines conversions, mais rien n'agit plus
sur les esprits blasés et les consciences éteintes de notre temps, où
tout est plat et écrasé, au dedans et au dehors.
_Paris, 14 avril 1841._--M. de Sainte-Aulaire est venu déjeuner chez moi,
hier, et me questionner sur les détails matériels et sociaux de
l'ambassade de Londres, à laquelle il se prépare. M. Royer-Collard est
arrivé avant qu'il ne fût parti; ils ont parlé de l'Académie française et
d'un nouveau travail dont s'occupe M. Nodier, _l'Histoire des mots_. On
dit que ce sera un ouvrage curieux et sérieux, fait à merveille par un
homme de beaucoup d'esprit, un vrai monument.
M. Royer-Collard m'a dit que le jour de la mort de sa fille la porte de
son cabinet s'est ouverte trois fois en un quart d'heure, pour y faire
entrer M. Molé, ce qui était tout simple, M. Thiers, ce qui l'était
moins, et M. Guizot, ce qui ne l'était pas du tout. La réunion rendait la
chose plus singulière encore. M. Guizot s'est jeté, pâle et _en larmes_,
sur M. Royer-Collard qui, dans ce jour de deuil, n'a pas eu la force de
le repousser, ce dont je l'ai fort loué. Deux des enfants de M. Guizot
ayant été depuis à la mort et ayant été tirés d'affaire par M.
Andral[18], M. Royer-Collard a été chez M. Guizot lui faire compliment
sur leur rétablissement. Depuis ce temps, quand ces messieurs se
rencontrent à la Chambre, ils se donnent la main et échangent quelques
paroles. Moi, qui suis pour les pacifications générales, et qui trouve
que plus on avance dans la vie, plus il faut y tendre, j'ai dit et répété
à M. Royer-Collard que j'étais charmée de le voir adouci.
[18] Le docteur Andral était le gendre de M. Royer-Collard.
J'ai eu mes enfants à dîner. Après leur départ, je me suis couchée. Il ne
tiendrait qu'à moi d'aller dans le monde ou d'en recevoir chez moi; mais
j'en ai le plus invincible dégoût, et l'heure pendant laquelle je laisse
ma porte ouverte me semble la plus longue de la journée. M. de
Talleyrand, notre cher M. de Talleyrand, qui avait tant de perspicacité
et qui disait, sur chacun, bien plus vrai encore que je ne croyais,
disait sur moi, avec grande raison, que, mes enfants mariés, je ne
resterais pas dans le monde. En effet, je ne puis plus du tout m'y
supporter: mon curé, mes sœurs blanches, mon jardinier, mes pauvres et
mes ouvriers, voilà mon monde. Ce qu'on appelle les amis, dans le monde,
pâlit auprès d'eux; Mme de Maintenon disait: «Mes amis m'intéressent,
mais mes pauvres me touchent.» Je me suis bien souvent fait l'application
de cette phrase, que je comprends merveilleusement.
_Paris, 16 avril 1841._--C'était hier que le duc de Rohan-Chabot, dont
nous sommes un peu parents, mariait sa fille aînée au marquis de Béthisy.
C'était une belle noce, dans le plus pur du faubourg Saint-Germain.
J'étais priée à la messe de mariage. Saint-Thomas-d'Aquin contenait à
peine la foule. On étouffait dans la sacristie, on s'est grossièrement
coudoyé sur le péristyle; la pluie battante augmentait la confusion, au
lieu de modérer la hâte que chacun avait de rentrer chez soi. L'abbé
Dupanloup, qui, chaque jour, baptise, confesse, enterre ou marie
quelqu'un de notre quartier, a fait un discours un peu long, mais
touchant pour ceux qui l'écoutaient; presque personne ne songeait à autre
chose qu'à ce qui occupe dans un salon: la toilette et la coquetterie. Il
est bien rare qu'à Paris et dans notre monde un mariage soit grave et
recueilli, et les paroles dites par le prêtre sont les seules qui tombent
sérieusement au milieu de cette extrême frivolité, qui ne permet pas même
de les laisser écouter. C'est un spectacle qui fait faire plus d'une
triste réflexion, surtout pour ceux qui se rappelaient que la veille on
avait dit, dans cette même église, les dernières prières sur le cercueil
de cette jeune et belle duchesse de Vallombrose.
_Paris, 17 avril 1841._--J'ai profité hier de l'obligeance du comte de
Rambuteau, qui m'avait offert sa loge pour la dernière représentation de
Mlle Mars. La foule était grande, la salle remplie de tout ce qu'on
connaît; toute la Famille Royale s'y trouvait. Mlle Mars avait épuisé
tous les artifices de la toilette, et avec un succès étonnant. Elle a
épuisé aussi toutes les ressources de son talent, et avec un succès plus
complet encore. Son son de voix n'avait besoin d'aucun art, d'aucune
étude; il était toujours jeune et modulé; si elle avait voulu renoncer
aux rôles trop jeunes et modifier son emploi, elle aurait pu rester
longtemps encore au théâtre. On lui a fait de brillants adieux: elle
succombait sous les fleurs et les applaudissements. _Le Misanthrope_ a
été honteusement massacré par toute cette pauvre troupe, et Mlle Mars
seule respectait Molière. Dans _les Fausses Confidences_, il y a eu plus
d'ensemble et de mouvement, et Mlle Mars a triomphé.
_Paris, 25 avril 1841._--M. Royer-Collard m'ayant dit, à son
avant-dernière visite, qu'il avait une vingtaine de lettres de M. de
Talleyrand, et qu'il me les donnerait, si cela me faisait plaisir, j'ai
accepté, étant bien aise de réunir le plus possible d'autographes de lui.
Il me les a apportées avant-hier. Je les ai relues hier, il y en a
quelques-unes d'agréables par le cachet de simplicité gracieuse et fine
qui lui était propre. J'y ai retrouvé quelque chose que je cherchais
depuis longtemps, sans avoir pu remettre la main dessus: c'est la copie
de la lettre que M. de Talleyrand écrivit à Louis XVIII, lorsque parurent
les _Mémoires_ du duc de Rovigo au sujet du duc d'Enghien[19]. Je savais
qu'il avait écrit, mais j'avais confondu les dates; il m'était resté
l'idée que cette lettre avait été adressée à lord Castlereagh, tandis que
ce fut au Roi; M. de Talleyrand en envoya une copie à M. Royer-Collard,
et c'est celle-là que j'ai retrouvée à ma grande satisfaction.
[19] Cette lettre de M. de Talleyrand au Roi Louis XVIII, et la
réponse que M. de Villèle lui adressa au nom du Roi, se trouvent
dans l'Appendice du troisième volume des _Mémoires_ du prince de
Talleyrand.
M. de Villèle, qui n'était pas venu à Paris depuis 1830, y est en ce
moment. C'est un événement pour les légitimistes; ils désirent vivement
qu'il se réconcilie avec M. de Chateaubriand, et cependant, ces deux
messieurs ne se sont pas revus encore... Pourquoi? Parce qu'aucun des
deux ne veut faire la première visite, tout en déclarant qu'ils seraient
ravis de se revoir et d'oublier le passé.
_Paris, 26 avril 1841._--Hier, avant le salut, j'ai fait mes adieux à
toutes mes bonnes amies du Sacré-Cœur. Toutes ces dames sont très comme
il faut, et Mme de Gramont est vraiment une personne rare par l'esprit,
la bonté, la grâce et la fermeté réunis; elle est bonne pour moi, et je
me trouve mieux avec elle qu'avec toutes les personnes du monde. C'est
que je n'y suis plus propre du tout, au monde, j'en fais journellement
l'expérience: outre qu'il me dégoûte, m'irrite et me déplaît, il me
trouble, me blesse, m'agite, et j'y vais chaque jour moins; tout
l'équilibre, toute la paix, difficilement reconquis dans ma retraite, se
perdent ici; j'y suis mécontente de moi-même, et peu satisfaite de ceux
mêmes dont je n'ai pas à me plaindre.
_Paris, 29 avril 1841._--J'ai eu hier à la fin de la matinée une infinité
de visites qui venaient me faire des adieux et qui m'ont toutes paru
ennuyeuses; je n'en excepte que celle de ce bon et excellent
ambassadeur[20] de Russie, qui va aller passer une partie de l'été à
Carlsbad. Décidément, sa souveraine ne va point à Ems. Il paraît que les
Cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin sont très mal ensemble, et que ce
n'est que pour éviter une brouillerie complète que le Roi de Prusse a
envoyé son frère Guillaume assister aux noces du Grand-Duc héritier. La
froideur des deux Cours tient à des intérêts de commerce très opposés, à
l'impopularité des Russes en Allemagne, dont les gouvernements sont
obligés de tenir compte, mais surtout à la tenue des États dans le
grand-duché de Posen et à la liberté qui y est accordée de se servir de
la langue polonaise. L'Empereur Nicolas est entré en rage et a dit
qu'autant vaudrait être voisin de la Chambre des Députés français. Ces
détails sont très officiels, je les tiens du Roi lui-même, que j'ai vu
longtemps hier, chez sa sœur à laquelle j'avais été faire mes adieux.
J'ai trouvé, lui et elle, très émus du jugement d'acquittement prononcé,
il y a quelques jours, dans la fameuse affaire des fausses lettres
attribuées au Roi[21]. Ce jugement est, en effet, bien inique et bien
injuste, car personne ne peut, mieux que moi, connaître la fausseté de
ces lettres. A cette occasion, il a été question dans notre entretien de
bien des choses qui prouvent qu'on ne saurait trop peu écrire, qu'il ne
faudrait presque rien confier au papier, et qu'il faudrait surtout tout
détruire. Je suis rentrée chez moi avec une vraie terreur à cet égard.
[20] Le comte Pahlen.
[21] Voir à la page 19 (12 février 1841). Une instruction
judiciaire avait été ouverte contre M. de Montour, gérant du
journal _la France_ qui avait publié les fausses lettres.
L'affaire, longtemps retardée par la défense, ne vint devant le
jury que le 24 avril. Me Berryer plaida habilement la bonne foi
de M. de Montour, qui avait cru les lettres authentiques (sans
s'en assurer). A la suite de cette plaidoirie, le gérant de _la
France_ fut acquitté par 6 voix contre 6.
_Paris, 1er mai 1841._--Hier, j'ai été prendre les commissions de Mme la
Duchesse d'Orléans pour Berlin; elle m'a montré ses deux enfants. Le
Comte de Paris, l'aîné, est tout le portrait du Roi, son grand-père,
timide du reste, et délicat; le second ressemble à sa mère et paraît
avoir plus de vivacité que son frère.
_Paris, 3 mai 1841._--Le temps s'est un peu rafraîchi par un orage dans
la nuit, qui a eu le mérite de n'éclater qu'après tous les feux
d'artifice et les illuminations faits à l'occasion du baptême du jeune
Prince[22]. Tout s'est bien passé à Notre-Dame, noblement, dignement; le
petit Prince a été charmant. On a remarqué l'extrême bonne grâce de Mme
la Duchesse d'Orléans, ses belles révérences, et le soin avec lequel elle
a fait faire les signes de croix, dès l'entrée à l'église. J'avais voulu
y aller, et j'avais toutes les facilités pour le faire grâce aux bontés
de Madame Adélaïde, mais inquiète de ma fille, et ne voulant pas manquer
la visite de son médecin, je n'y ai pas été[23].
[22] Le Comte de Paris, né le 24 août 1838, avait été ondoyé aux
Tuileries, le jour de sa naissance. Il ne fut baptisé à
Notre-Dame que près de trois ans plus tard, le 2 mai 1841, en
grande pompe.
[23] La marquise de Castellane fut alors très malade d'une
violente esquinancie dont les suites la firent longtemps
souffrir.
_Paris, 5 mai 1841._--M. Bresson, qui est venu me faire ses adieux hier,
me paraît destiné à retourner tout simplement à Berlin, ce qui lui plaît
médiocrement; il s'était évidemment flatté d'aller à Vienne. Le Roi veut
y envoyer Montebello, mais M. Guizot, poussé par Mme de Lieven, veut que
Vienne soit donné à M. de Flahaut. Il circule beaucoup que Mme de Lieven
fait et défait les ambassadeurs, et les cris, contre elle, dans le Corps
diplomatique français, sont violents.