La connaissance constitue le grand facteur des progrès matériels de la

civilisation. Les croyances orientent les idées, les sentiments, et par

conséquent la conduite.

* * * * *

La connaissance établit des vérités, la croyance incarne nos désirs;

c’est pourquoi l’homme préféra toujours la croyance à la connaissance.

* * * * *

Les religions donnent aux illusions, nées de nos désirs, une apparence

de réalité. La science seule crée des réalités indépendantes de ces

désirs.

* * * * *

Une croyance politique, religieuse ou sociale, est un acte de foi

inconscient. Lorsque le raisonnement essaie de la justifier, elle est

déjà formée.

* * * * *

La grande force des croyances, est de donner des espérances et des

représentations mentales impliquant le bonheur.

* * * * *

On ne citerait pas dans l’histoire, une croyance politique ou religieuse

réduite par réfutation rationnelle. La raison se brise toujours contre

le mur de la croyance.

* * * * *

Une croyance se subit et ne se discute pas. Quand on la discute, c’est

que, fort ébranlée déjà, elle est près de disparaître.

* * * * *

On rencontre difficilement un homme acceptant d’exposer sa vie pour une

vérité rationnelle. On en trouve aisément dix mille prêts à se faire

tuer pour une croyance.

* * * * *

Les hommes de chaque âge vivent sur un petit nombre de croyances

politiques, religieuses et sociales, que le temps seul, ou l’acquisition

d’une nouvelle croyance, peut transformer.

* * * * *

Créer une croyance, c’est créer une nouvelle conscience, génératrice

d’une nouvelle conduite.

* * * * *

Le moindre changement dans les croyances d’un peuple modifie sa

destinée.

* * * * *

Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on

peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui

de la connaissance.

* * * * *

Dans les persécutions politiques antireligieuses, ce n’est pas la raison

qui se dresse contre une croyance, mais deux croyances contraires qui se

trouvent en lutte.

* * * * *

Les divergences d’origine rationnelle se supportent facilement, les

antagonismes de croyances ne se tolèrent pas. Les luttes religieuses ou

politiques seront toujours violentes.

* * * * *

L’intolérance est la compagne nécessaire des convictions fortes. Entre

sectateurs de croyances voisines, elle est beaucoup plus accentuée

qu’entre défenseurs de dogmes sans parenté.

* * * * *

C’est surtout dans le domaine des croyances, que l’esprit humain cherche

des certitudes.

* * * * *

L’hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance.

* * * * *

Les phénomènes qui se passent dans le champ de la croyance n’étant pas

scientifiquement vérifiables, la crédulité du savant y peut égaler celle

de l’ignorant.

* * * * *

Les choses rationnellement contradictoires se concilient parfaitement

dans l’esprit hypnotisé par une croyance.

* * * * *

Une croyance n’étant ni rationnelle ni volontaire, aucune des absurdités

qu’elle enseigne ne saurait nuire à sa propagation.

* * * * *

Ne pas croire les choses possibles, c’est les rendre impossibles. Une

des forces de la foi est d’ignorer l’impossible.

* * * * *

Une croyance forte crée des volontés fortes, auxquelles ne résistent

jamais les volontés faibles.

* * * * *

L’homme eut toujours besoin de croyances pour orienter sa pensée et

guider sa conduite. Ni la philosophie, ni la science n’ont pu jusqu’ici

les remplacer.

* * * * *

Les croyances ont fait surgir du néant des œuvres d’art, qu’aucune

pensée rationnelle n’aurait pu en faire sortir.

* * * * *

Malgré leur faible valeur rationnelle, les croyances mènent les peuples.

Elles les empêchent d’être une poussière de barbares, sans cohésion et

sans force.

II

L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION

L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient.

* * * * *

Bien éduqué, l’inconscient est notre esclave et travaille pour nous. Mal

éduqué, il devient notre maître et agit contre nous.

* * * * *

La valeur de l’homme ne se mesure pas, comme le croient les maîtres de

notre université, au niveau de son instruction mais à celui de son

caractère.

* * * * *

La force du caractère, et non l’instruction, donne à l’homme une

armature interne résistante. Privé de cette armature, il devient le

jouet de toutes les circonstances.

* * * * *

Une des plus graves erreurs latines est de croire au parallélisme de

l’instruction, de la moralité et de l’intelligence.

* * * * *

Instruire n’est pas éduquer. L’instruction enrichit la mémoire.

L’éducation crée chez l’homme des réflexes utiles et lui apprend à

dominer les réflexes nuisibles.

* * * * *

Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des

siècles pour l’éduquer.

* * * * *

Développer chez l’homme la réflexion, le jugement, l’énergie, et le

sang-froid, serait autrement nécessaire que de lui imposer l’insipide

phraséologie, qui constitue l’enseignement scolaire.

* * * * *

Confiner l’esprit dans l’artificiel et le rendre incapable

d’observation, est le plus sûr résultat des méthodes ne montrant le

monde qu’à travers les livres.

* * * * *

La science élève ou abaisse, suivant le terrain mental qui la reçoit. La

culture supérieure n’est utilisable que par des cerveaux supérieurs.

* * * * *

Une trop haute instruction, imposée à des êtres de mentalité inférieure,

fausse tous leurs jugements. A demi rationalisés, ils perdent les

qualités intuitives du primitif et deviennent des métis intellectuels.

* * * * *

Les expériences, répétées sur des milliers d’indigènes des colonies,

montrent combien une instruction mal adaptée, abaisse l’intelligence, la

moralité et le caractère.

* * * * *

Rien de plus dangereux que les idées générales dégagées de leurs

racines. Elles conduisent toujours au simplisme et à l’incompréhension.

* * * * *

Il faut d’abord de grands efforts pour établir d’utiles habitudes dans

l’inconscient, mais une fois fixées elles permettent de se guider sans

efforts.

* * * * *

Canalisée par une bonne méthode, l’intelligence la plus faible arrive à

progresser.

* * * * *

Acquérir une méthode, c’est posséder l’art d’économiser le temps et, par

suite, d’en prolonger la durée.

* * * * *

Vouloir enseigner trop de choses empêche l’élève d’en apprendre aucune.

Ce principe fondamental est entièrement méconnu de notre Université.

* * * * *

L’éducateur devrait savoir déterminer les aptitudes de chaque élève, qui

peuvent être utilement développées. Quand le hasard seul détermine le

choix des études et des carrières, le rendement de l’homme est médiocre.

* * * * *

Une des grandes illusions de la démocratie est de s’imaginer que

l’instruction égalise les hommes. Elle ne sert souvent qu’à les

différencier davantage.

* * * * *

Les concours mnémoniques créent des inégalités sociales plus profondes

que celles de l’ancien régime, et souvent moins justifiées.

* * * * *

Notre système d’éducation classique a fini par créer une aristocratie de

la mémoire, n’ayant aucun rapport avec celle du jugement et de

l’intelligence.

* * * * *

L’instruction peut être mnémonique ou expérimentale. La première forme

les beaux parleurs, la seconde les hommes d’action.

* * * * *

Conservée presque exclusivement par les peuples latins, l’instruction

mnémonique est une des grandes causes de leur faiblesse. Elle a pour

résultat de confier les plus importantes fonctions sociales à des

individualités souvent fort médiocres.

* * * * *

Le choix d’un système d’éducation, à plus d’importance pour un peuple,

que celui de son gouvernement.

III

LES ÉLITES

La force d’une nation ne se mesure pas au chiffre de sa population, mais

à la valeur de ses élites.

* * * * *

Créées par les élites, les civilisations ne progressent que par elles.

Privé de ses élites, un pays tomberait bientôt dans la misère et

l’anarchie.

* * * * *

Le peuple est le grand réservoir d’énergie d’un pays, mais cette énergie

n’est utilisable que canalisée par une élite.

* * * * *

Les inventions de génie sont toujours personnelles. Elles s’épanouissent

en devenant collectives.

* * * * *

Des hommes d’élite réunis en groupe ne constituent plus une élite. Pour

garder son niveau, l’esprit supérieur doit rester solitaire.

* * * * *

Les aristocraties ont pris des formes diverses: naissance, talent ou

fortune. Le monde ne s’en est jamais passé.

* * * * *

L’aristocratie intellectuelle devrait paraître aussi peu équitable aux

foules égalitaires que l’ancienne noblesse. La naissance seule en effet,

confère les qualités intellectuelles, comme jadis elle conférait les

privilèges.

* * * * *

La lutte des aveugles multitudes contre les élites dont elles vivent est

une des continuités de l’histoire. Le triomphe du nombre a marqué la fin

de plusieurs civilisations.

* * * * *

Les grandes civilisations n’ont pu prospérer, qu’en sachant dominer

leurs éléments inférieurs.

* * * * *

L’élite crée, la plèbe détruit.

IV

LES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES

La raison est beaucoup plus constructive qu’explicative. Elle a changé

la face du monde mais n’a rien dit encore, des puissances secrètes qui

font évoluer un brin d’herbe.

* * * * *

La logique de l’univers diffère trop de notre logique pour que nous

puissions espérer en pénétrer les secrets.

* * * * *

Si on appelait miracle tout ce qui est incompréhensible, la vie d’un

être quelconque devrait être considérée comme un perpétuel miracle.

* * * * *

Les forces mystérieuses qui font naître, grandir et mourir les êtres,

sont si éloignées de notre raison, que la science renonce aujourd’hui à

les expliquer.

* * * * *

La moindre cellule vivante porte en elle un immense passé et un

mystérieux avenir.

* * * * *

Le monde est-il créé ou incréé, réel ou irréel, l’espèce humaine durable

ou éphémère? La philosophie, qui répondait jadis à ces questions,

renonce maintenant à les résoudre.

* * * * *

Certains problèmes redoutables: d’où venons-nous? où allons-nous? ne

doivent pas être trop discutés, afin de leur laisser un nuage de doute

qui n’efface pas toute espérance.

* * * * *

Des trois conceptions possibles de la vie: optimiste, pessimiste,

résignée, la dernière est peut-être la plus sage, mais aussi la moins

génératrice d’action.

* * * * *

Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie.

* * * * *

En ôtant l’éternité à la matière, la science a détruit une des dernières

idoles de la philosophie.

* * * * *

La philosophie réelle du monde se fait à côté des philosophes et en

dehors d’eux.

* * * * *

Les systèmes philosophiques pourront disparaître, mais il restera

toujours une façon philosophique d’envisager les phénomènes.

* * * * *

Le dernier mot de la philosophie est de comprendre qu’on ne peut pas

encore comprendre.

* * * * *

Chaque phénomène a son mystère. Le mystère est l’âme ignorée des choses.

V

LES PRINCIPES SCIENTIFIQUES

La science est en réalité une révolte de l’homme contre la nature, un

effort pour se soustraire aux forces aveugles qui l’oppriment.

* * * * *

Les asservissements, imposés à l’homme par la nature, constituaient

autrefois d’inexorables fatalités. En apprenant à désagréger ces

fatalités, la science leur ôte de plus en plus le caractère de

nécessités.

* * * * *

Déterminisme et fatalisme sent choses fort différentes. Découvrir le

déterminisme d’un phénomène, fait souvent disparaître sa fatalité.

* * * * *

L’harmonie, supposée préétablie de l’univers, n’est due sans doute qu’à

l’équilibre inévitable des forces qui le composent.

* * * * *

Les lois scientifiques les plus précises, ne sont valables que pour une

portion limitée du temps et de l’espace.

* * * * *

Chaque science dérive d’un petit nombre de principes. Celui de

l’invariabilité de la masse soutient tout l’édifice de la chimie. Sur

celui de la conservation de l’énergie reposent la physique et la

mécanique.

* * * * *

Les deux grandes constantes de l’univers sont la résistance et le

mouvement. La première est constituée par l’inertie, la seconde par

l’énergie.

* * * * *

Les formes diverses de l’énergie, aussi bien que les phénomènes de la

vie, résultent de perturbations d’équilibre, constituées le plus souvent

par des dénivellations.

* * * * *

Dans la constatation des phénomènes, la science avance rapidement. Dans

leur explication, elle reste depuis longtemps stationnaire.

* * * * *

Le terrain de la science est sûr, mais il ne représente qu’un îlot perdu

dans l’océan illimité des choses inconnues.

* * * * *

Les progrès scientifiques ne font que déplacer dans l’infini les

barrières qui nous séparent de l’inaccessible.

* * * * *

Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd’hui

la matière est devenue aussi mystérieuse, que les dieux qu’elle devait

remplacer.

* * * * *

La précision des formules scientifiques cache souvent l’incertitude des

principes.

* * * * *

Une des supériorités du savant sur l’ignorant est de sentir où commence

le mystère.

* * * * *

Dès qu’une théorie scientifique arrive à la fixité, elle retarde tout

progrès.

* * * * *

La science crée plus de mystères qu’elle n’en éclaircit.

VI

LA MATIÈRE[1]

[1] Les propositions qui vont suivre étaient très neuves quand je les

formulai pour la première fois. Elles représentent les résultats de

recherches expérimentales, poursuivies pendant près de dix ans, et

exposées dans dix-huit mémoires que résument mes deux ouvrages:

_L’Évolution de la Matière_ et _L’Évolution des Forces_.

J’interrompis ces recherches le jour où elles devinrent trop

onéreuses et me résignai à retourner aux études psychologiques.

La matière supposée jadis indestructible s’évanouit lentement par la

dissociation continue des atomes qui la composent.

* * * * *

Certains produits de la dématérialisation de la matière constituent par

leurs propriétés, des intermédiaires entre les corps pondérables et

l’éther impondérable, mondes profondément séparés par la science

jusqu’ici.

* * * * *

La matière, jadis envisagée comme inerte et ne pouvant que restituer une

énergie préalablement fournie, est au contraire un colossal réservoir

d’énergie--l’énergie intra-atomique--capable d’être spontanément

dépensée.

* * * * *

C’est de l’énergie intra-atomique, libérée pendant la dissociation de la

matière, que résultent la plupart des forces de l’univers, l’électricité

et la chaleur solaire notamment.

* * * * *

La force et la matière sont deux aspects d’une même chose. La matière

représente une forme relativement stable de l’énergie intra-atomique. La

chaleur, la lumière, l’électricité, etc., représentent des formes

instables de la même énergie.

* * * * *

Dissocier les atomes, ou en d’autres termes dématérialiser la matière,

c’est simplement transmuer la forme stable d’énergie nommée matière, en

ces formes instables, connues sous les noms d’électricité, lumière,

chaleur, etc.

* * * * *

Les équilibres des forces colossales condensées dans les atomes leur

donnent une stabilité très grande. Il suffit cependant de troubler ces

équilibres, par un réactif approprié, pour que la désagrégation des

atomes commence. C’est ainsi que certains rayons lumineux dissocient

facilement les parties superficielles d’un corps quelconque.

* * * * *

La lumière, l’électricité et la plupart des forces connues, résultant de

la dématérialisation de la matière, un corps en rayonnant perd, par le

fait seul de ce rayonnement, une partie de sa masse. S’il pouvait

rayonner toute son énergie, il s’évanouirait entièrement dans l’éther.

* * * * *

La matière se transmue en des formes diverses d’énergie, mais c’est

uniquement sans doute à l’origine des choses, que l’énergie put se

condenser sous forme de matière.

* * * * *

La loi d’évolution, applicable aux êtres vivants, l’est également aux

corps simples. Les espèces chimiques, pas plus que les espèces vivantes,

ne sont invariables.

VII

LA VÉRITÉ ET L’ERREUR

Le besoin de certitude a toujours été plus fort que le besoin de vérité.

* * * * *

La valeur pratique d’une vérité se mesure au degré de croyance qu’elle

inspire.

* * * * *

Les apparences de certitude exercent sur les âmes autant d’action que

les véritables certitudes.

* * * * *

Parfois peu difficile sur le choix de ses vérités, l’homme supporte

toujours mal qu’on les combatte.

* * * * *

La logique affective et la logique mystique ne servent pas à découvrir

des réalités mais à cacher celles qu’on redoute.

* * * * *

Revêtir l’erreur d’une forme séduisante, suffit souvent pour la faire

accepter comme vérité.

* * * * *

Les vérités formulées mettent parfois longtemps à se transformer en

vérités acceptées.

* * * * *

C’est nuire à la découverte de la vérité que de l’apprécier, comme les

pragmatistes, d’après son degré d’utilité.

* * * * *

La vérité n’est ni une entité, ni une commodité, ni une utilité, mais

une nécessité.

* * * * *

Avant la science, l’homme ne connaissait guère que des vérités

subjectives; le rôle des savants fut de créer des vérités

impersonnelles.

* * * * *

Dans notre univers, les choses s’enchaînent mais ne se fixent pas.

* * * * *

Il n’y a pas plus de vérité définitive pour l’homme, qu’il n’y a d’être

définitif pour la nature.

* * * * *

Une vérité, comme un organisme vivant, n’est explicable que par la

connaissance de ses états antérieurs.

* * * * *

Les êtres et les choses se modifient sans cesse. Aux réalités qui

s’écoulent correspondent des vérités suivant la même marche.

* * * * *

Une vérité est une étape provisoire sur une route qui n’a pas de fin.

* * * * *

Il y a des vérités absolues dans le temps mais non dans l’éternité.

* * * * *

Les siècles finissent par transformer en erreurs la plupart de nos

vérités.

* * * * *

Les vérités changent d’aspect suivant les mentalités qui les reçoivent.

* * * * *

Présentée sous forme mathématique, l’erreur acquiert un grand prestige.

Le sceptique le plus endurci, attribue volontiers aux équations de

mystérieuses vertus.

* * * * *

Beaucoup d’hommes se passent facilement de vérités, aucun n’est assez

fort pour se passer d’illusions.

* * * * *

Une illusion tenue pour vraie agit comme une réalité.

* * * * *

Perdre une illusion n’est pas toujours acquérir une certitude.

* * * * *

C’est en poursuivant des illusions, que l’homme a souvent réalisé des

progrès qu’il ne cherchait pas.

* * * * *

En devenant collective une illusion individuelle acquiert la force d’une

vérité.

* * * * *

L’erreur a peut-être rendu plus de services au monde que la vérité.

VIII

LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE

L’Histoire se déroule en dehors de la raison et souvent même contre

toute raison.

* * * * *

Beaucoup d’événements restent incompris tant qu’on leur suppose des

causes rationnelles.

* * * * *

Un historien n’a pas à s’occuper de la qualité rationnelle des

croyances, mais seulement du degré de domination qu’elles ont exercé sur

les âmes.

* * * * *

La vie mentale de chaque génération dérivant des générations

précédentes, la trame de l’histoire future est en partie tissée par le

présent.

* * * * *

La légende est généralement plus vraie que l’histoire. La première

traduit les sentiments réels des peuples. La seconde raconte des

événements déformés par la mentalité de leurs narrateurs.

* * * * *

Il n’est possible d’écrire l’histoire que si, n’étant attaché à aucun

parti, on se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis.

* * * * *

Les conflits psychologiques mènent l’histoire. Les grands

bouleversements dérivent beaucoup plus des luttes de croyances que des

oppositions d’intérêts.

* * * * *

L’histoire fut presque toujours dominée par le mystique et l’affectif et

rarement par le rationnel. L’Irréel a été le vrai moteur du monde.

LIVRE IV

La Pensée et l’Action

I

L’ACTION

L’intelligence fait penser. La croyance fait agir.

* * * * *

Si l’homme avait commencé par penser au lieu d’agir, le cycle de son

histoire serait clos depuis longtemps.

* * * * *

Illusoires ou réelles les certitudes sont génératrices d’action. L’homme

privé de certitudes serait comme un vaisseau sans gouvernail, une

machine sans moteur.

* * * * *

L’absurde et l’impossible n’ont jamais empêché une croyance suffisamment

forte, de faire agir.

* * * * *

L’action seule révèle la nature de notre intelligence et la valeur de

notre caractère.

* * * * *

Réfléchir est utile, mais agir sans trop réfléchir est parfois

nécessaire. Les grands héroïsmes sont généralement dus à des hommes

ayant peu réfléchi.

* * * * *

Les pensées, comme tous les phénomènes de la vie, résultent d’équilibres

instables, sans cesse en voie de transformation.

* * * * *

Les livres font rarement évoluer les idées générales. Ils se bornent le

plus souvent à enregistrer leurs transformations.

* * * * *

Nos actes portent en eux un cortège de conséquences nécessaires. Nous

nommons fatalité l’enchaînement logique de ces conséquences.

* * * * *

Savoir ce qu’on doit faire, n’est pas du tout savoir ce qu’on fera.

II

LES ILLUSIONS DÉMOCRATIQUES

La démocratie, qui se croit d’origine rationnelle, tire en réalité sa

force d’éléments affectifs et mystiques indépendants de la raison.

* * * * *

Le mot démocratie correspond, dans les classes populaires et chez les

lettrés, à des idées fort différentes.

* * * * *

Dominée par le besoin d’égalité, la démocratie populaire repousse la

fraternité entre classes et ne manifeste aucun souci de la liberté. La

démocratie des intellectuels est au contraire avide de liberté et très

peu d’égalité.

* * * * *

Le vrai démocrate est un être collectif, n’ayant d’autre individualité

que celle de son groupe.

* * * * *

Contrairement aux idées démocratiques, la psychologie enseigne que

l’entité collective, nommée Peuple, est très inférieure à l’homme isolé.

* * * * *

Les empiètements successifs de la classe ouvrière rappellent ceux de la

noblesse et du clergé, contre lesquels les anciens rois eurent tant de

peine à lutter.

* * * * *

La haine du despotisme et l’amour de la liberté, furent toujours

proclamés chez des peuples supportant fort bien le despotisme et très

mal la liberté.

* * * * *

Les principes démocratiques font partie de ces idées, volontiers

imposées aux autres, mais rarement acceptées pour soi.

* * * * *

Plus les lois proclament l’égalité, plus se développe le besoin des

signes extérieurs d’inégalité.

* * * * *

Le démocratique besoin de paraître est le plus coûteux et le moins

profitable des besoins.

* * * * *

La soif d’égalité n’est souvent qu’une forme avouable du désir d’avoir

des inférieurs et pas de supérieurs.

* * * * *

La notion artificielle d’égalité a fait naître la haine de toutes les

supériorités qui constituent la grandeur d’un pays.

* * * * *

Les démocraties arriveront à remplacer les guerres intermittentes entre

peuples, par des luttes continues entre classes.

* * * * *

La nature ne connaît pas l’égalité. Elle n’a réalisé ses progrès que par

des inégalités croissantes.

* * * * *

Loin de tendre à l’égalisation des hommes, la civilisation les

différencie chaque jour davantage.

* * * * *

En lui attribuant des pouvoirs imaginaires, la démocratie a fini par

faire de la science un faux dieu.

III

LES ILLUSIONS SOCIALISTES

Le socialisme, forme ultime du principe d’égalité, est un état mental

bien plus qu’une doctrine.

* * * * *

Démocratie et socialisme sont, malgré les apparences, séparés par de

profonds abîmes.

* * * * *

Le socialisme qui prêche le nivellement des conditions, est en

opposition évidente avec la démocratie des intellectuels, qui prétend

faire triompher les plus capables.

* * * * *

L’imprécision des doctrines socialistes est un élément de leur succès.

Il importe pour un dogme de ne se préciser qu’après avoir triomphé.

* * * * *

Les progrès du socialisme tiennent surtout à ce qu’il est une forme de

l’Étatisme, idéal de tous les partis politiques en France.

* * * * *

La dureté de certains capitalistes et la faiblesse de leur moralité,

créent beaucoup d’adeptes au socialisme.

* * * * *

Quand l’État prétend trop protéger les citoyens, ils perdent l’habitude

de se protéger eux-mêmes et par conséquent toute initiative.

* * * * *

Les croyances n’impliquant pas de désillusions, placent leur paradis

dans des régions inaccessibles. La faiblesse du socialisme est de situer

le sien ici-bas.

* * * * *

Le bonheur mesquin, l’égalité dans la servitude, que promet le

socialisme, n’est pas un idéal assez fort pour passionner longtemps les

peuples.

* * * * *

Par le seul fait de leurs progrès, les civilisations modernes créent une

masse croissante d’inadaptés toujours prêts à lutter contre elles. Ils

forment la majorité des socialistes.

* * * * *

Aphorismes du temps présent · 第 2 / 3 段