GUSTAVE LE BON
APHORISMES
du Temps présent
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE
1913
TROISIÈME MILLE Prix: 4 fr. »
PRINCIPALES PUBLICATIONS
DU Dr GUSTAVE LE BON
1º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de nouvelles recherches sur les
divers alcaloïdes que la fumée du tabac contient. In-8º. (_Épuisé._)
La Vie.--Traité de physiologie humaine. 1 volume in-8º, illustré de 300
gravures. (_Épuisé._)
Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie
des Sciences.)
Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
volume du crâne. (_Épuisé._)
La Méthode graphique et les appareils enregistreurs, contenant la
description des nouveaux instruments de l’auteur. 1 vol. in-8º, avec 63
figures. (_Épuisé._)
Les Levers photographiques. Exposé des méthodes des levers de cartes et
de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18.
(Gauthier-Villars.)
L’Équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e
édition. 1 vol. in-8º, avec un atlas de 200 photographies instantanées.
(Flammarion.)
Mémoires de physique. _Lumière noire. Phosphorescence. Ondes
hertziennes. Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique_, etc.
L’Évolution de la matière. 1 vol. in-18, illustré de 62 figures
photographiées au laboratoire de l’auteur. 24e édition. (Flammarion)
L’Évolution des forces. 1 vol. in-18, illustré de 40 figures. 13e
édition. (Flammarion.)
2º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE
Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
l’auteur. (Publié par la _Société géographique de Paris_.)
Voyage au Népal. (Publié par le _Tour du monde_.)
L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. 2 vol. in-8º.
(_Épuisé._)
Les premières Civilisations de l’Orient. Grand in-4º, illustré de 430
gravures, 2 cartes et 9 photographies. (Flammarion.)
La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
cartes et 11 planches en couleur, d’après les documents de l’auteur.
(_Épuisé._)
Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e
édition. (_Épuisé._)
Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches, par
l’auteur. (_Épuisé._)
Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 10e
édition. (F. Alcan.)
Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 18e édition. (F. Alcan.)
Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º de la _Bibliothèque de
philosophie contemporaine_. 7e édition. (F. Alcan.)
Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 14e mille. (Flammarion.)
La Psychologie politique. 1 vol. in-18, 9e mille. (Flammarion.)
Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 7e mille. (Flammarion.)
La Révolution française et la psychologie des révolutions. 1 vol.,
in-18, 9e mille. (Flammarion.)
* * * * *
Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe,
polonais, espagnol, portugais, suédois, tchèque, arabe, turc,
hindoustani, japonais, etc., de plusieurs des précédents ouvrages.
A
S. A. R. LE PRINCE GEORGES DE GRÈCE
Affectueux Souvenir
GUSTAVE LE BON
PRÉFACE
Ce livre a pour but de condenser en aphorismes quelques-unes des idées
disséminées dans mes divers ouvrages.
Grâce à sa forme brève, l’aphorisme impressionne l’esprit et se retient
facilement. Il constitue, pour ces raisons, un des genres littéraires
les plus répandus.
La plupart de nos vérités, c’est-à-dire des idées que nous nous faisons
des choses, se présentent à l’esprit sous une forme concise.
L’expérience humaine fut toujours synthétisée en proverbes et sentences,
qui sont les aphorismes des peuples. L’homme pense par aphorismes et se
guide avec des aphorismes. L’aphorisme le dispense de longuement
réfléchir avant d’agir.
Ces avantages ne sont pas sans inconvénients. L’aphorisme représente en
effet la conclusion d’une démonstration que le lecteur doit chercher.
Quand cette démonstration se devine facilement, l’aphorisme est voisin
du truisme; si on ne la saisit pas, l’aphorisme reste incompréhensible.
Il semble donc condamné à n’exprimer que des vérités très générales et
souvent évidentes. Tel est justement le cas de la plupart des proverbes.
Si je n’ai pas hésité à faire figurer dans ce livre certaines
propositions dont l’évidence ne s’impose pas tout d’abord, c’est que
leur démonstration se trouve dans mes ouvrages. Ce petit volume en est
la synthèse.
GUSTAVE LE BON
Paris, Mars 1913.
LIVRE PREMIER
La Vie Affective
I
LE CARACTÈRE ET LA PERSONNALITÉ
On ne se conduit pas avec son intelligence mais avec son caractère.
* * * * *
Le moi se compose d’un agrégat d’éléments ancestraux souvent
hétérogènes. Son unité est aussi fictive que celle d’une armée.
* * * * *
La psychologie de chaque individu est formée de psychologies
superposées: psychologie de sa race, de sa famille, de son groupe. Un
homme peut rarement se soustraire à cette addition de forces
accablantes.
* * * * *
Les transformations brusques du caractère tiennent à ce que certains
événements, font surgir une des nombreuses personnalités qui sommeillent
en nous.
* * * * *
Il est impossible de juger les sentiments d’un être par sa conduite dans
un cas déterminé. L’homme d’une circonstance n’est pas celui de toutes
les circonstances.
* * * * *
Pour connaître un homme il faut l’étudier en temps de grandes crises,
notamment de révolutions. Alors seulement se révèlent ses diverses
possibilités de caractère.
* * * * *
La constance du caractère représente surtout la constance du milieu.
* * * * *
Les raisons attribuées par nous à nos actes constituent rarement leurs
vrais mobiles. Elles servent surtout à justifier les impulsions
sentimentales et mystiques qui nous ont fait agir.
* * * * *
Les contradictions de la conduite tiennent souvent aux dissemblances de
la volonté consciente et de la volonté inconsciente.
* * * * *
L’intelligence et la volonté inconscientes, étant quelquefois
supérieures à l’intelligence et à la volonté conscientes, des hommes
raisonnant fort mal peuvent agir très bien.
* * * * *
Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous
mènent, est se condamner à ne jamais les comprendre.
* * * * *
Grâce aux suggestions de l’habitude, les hommes savent chaque jour ce
qu’il faut dire, faire et penser.
* * * * *
L’être irrésolu n’est pas guidé par ses véritables désirs, mais par ceux
qu’il se suppose au moment où il est forcé d’agir.
* * * * *
Quand on ne gêne pas par sa volonté, on nuit souvent par son inertie.
* * * * *
Les héros populaires n’ont pas toujours le caractère qu’on leur
attribue, mais ils finissent souvent par le prendre.
* * * * *
Les œuvres importantes résultent plus rarement d’un grand effort, que
d’une accumulation de petits efforts.
* * * * *
Le proverbe: _Qui peut le plus peut le moins_, n’est pas toujours exact.
Les esprits supérieurs réussissent parfois mieux les choses difficiles
que les choses faciles.
* * * * *
La vanité est pour les imbéciles une puissante source de satisfaction.
Elle leur permet de substituer aux qualités qu’ils n’acquerront jamais,
la conviction de les avoir toujours possédées.
* * * * *
Nul besoin d’être loué quand on est sûr de soi. Qui recherche la louange
doute de sa propre valeur.
* * * * *
Appartenir à une école, c’est perdre sa personnalité; ne pas appartenir
à une école, c’est abdiquer toute possibilité de prestige.
* * * * *
Les grandes pensées viennent de l’esprit et non du cœur comme on l’a
soutenu, mais c’est du cœur qu’elles tirent leur force.
* * * * *
Le caractère et l’intelligence étant rarement réunis, il faut se
résigner à choisir ses amis pour leur caractère et ses relations pour
leur intelligence.
* * * * *
Chez les natures sensibles, l’âme est une mer changeante, sur laquelle
la lumière des choses se reflète chaque jour avec des nuances
différentes.
* * * * *
Les grandes supériorités mentales sont un peu comparables aux
monstruosités botaniques artificiellement créées. Leur descendance
retourne toujours au type moyen de l’espèce.
* * * * *
On n’est pas maître de ses désirs, on l’est souvent de sa volonté.
* * * * *
Rien ne résiste à une volonté forte et continue: ni la nature, ni les
hommes, ni la fatalité même.
* * * * *
Une volonté forte a le plus souvent un désir fort pour soutien. Le désir
est l’âme de la volonté.
II
L’AFFECTIF ET LE RATIONNEL
Les sentiments sont la base de l’existence. Le jour où le dévouement, la
pitié, l’amour, et les illusions qui nous mènent, seraient remplacés par
la froide raison, tous les ressorts de l’activité se trouveraient
brisés.
* * * * *
Le rôle de la raison apparut très tard dans l’histoire de notre planète.
Pendant des entassements d’âges, les êtres ont vécu et se sont
transformés sans elle.
* * * * *
L’évolution des sentiments est indépendante de la volonté. Nul ne peut
aimer ou haïr à son gré. L’homme le plus fort reste sans pouvoir sur la
vie de ses éléments affectifs et ne peut qu’en réfréner l’expression.
* * * * *
Les sentiments, quoique peu variables, changent souvent d’objet. C’est
ce qui fait croire à leurs transformations.
* * * * *
En matière de sentiment, l’illusion crée vite la certitude.
* * * * *
Les sentiments simulés finissent quelquefois par devenir des sentiments
éprouvés.
* * * * *
La force des évidences sentimentales, est de ne pas tenir compte des
évidences rationnelles.
* * * * *
Les diverses formes de logiques: mystique, sentimentale et rationnelle,
n’ayant pas de commune mesure, peuvent se superposer mais non se
concilier.
* * * * *
Les sentiments se combattent avec des sentiments, ou des représentations
mentales de sentiments, jamais avec des raisons.
* * * * *
Ce qu’on fait par orgueil est supérieur à ce qu’on accomplit par devoir.
* * * * *
Les impulsions sentimentales et mystiques agissent beaucoup plus sur la
conduite des hommes, que toutes les démonstrations rationnelles.
* * * * *
Une idée, dénuée de soutien affectif ou mystique, n’exerce aucune
action. Elle est un fantôme sans prestige, sans durée et sans force.
* * * * *
Les influences affectives, mystiques et collectives sont les grandes
régulatrices de l’histoire.
* * * * *
Démontrer qu’une chose est rationnelle ne prouve pas toujours qu’elle
soit raisonnable.
III
LE PLAISIR ET LA DOULEUR
L’homme ne possède que deux certitudes absolues: le plaisir et la
douleur. Elles orientent toute sa vie individuelle et sociale.
* * * * *
Les codes religieux et sociaux n’ont jamais pu trouver d’autres soutiens
à leurs prescriptions, que l’attrait du plaisir et la crainte de la
douleur: châtiments ou récompenses, paradis ou enfer.
* * * * *
Les variations possibles de la sensibilité n’étant pas très étendues,
les bornes du plaisir et de la douleur sont bientôt atteintes.
* * * * *
La répétition fréquente des mêmes sensations, engendre un effet
physiologique qu’on pourrait qualifier loi de lassitude. Elle oblige les
êtres sensibles à varier souvent leurs désirs.
* * * * *
Les croyants reconnaissent que l’attrait du paradis serait moins vif
sans la crainte de l’enfer.
* * * * *
Le plaisir étant éphémère, et le désir durable, les hommes sont plus
facilement menés par le désir que par le plaisir.
* * * * *
Le bonheur est surtout de l’espérance réalisable, mais non réalisée
encore.
* * * * *
L’homme qui, suivant le conseil du bouddhisme, tuerait en lui le désir
perdrait toute raison d’agir.
* * * * *
Le désir établit l’échelle de nos valeurs. L’idéal de chaque peuple est
la synthèse de ses désirs.
* * * * *
Les grands manieurs d’hommes furent toujours des créateurs de désirs.
Les réformateurs ne font que substituer un désir à un autre désir.
* * * * *
La vie paraîtrait trop longue si elle n’était consacrée à poursuivre des
bonheurs chimériques, et à regretter ceux qu’on ne peut atteindre.
* * * * *
L’homme vraiment sage saurait maîtriser toutes les impulsions de son
cœur, mais être sage n’est pas toujours être heureux.
* * * * *
La vue du malheur est antipathique au bonheur. L’amitié ne dure guère
entre l’homme heureux et l’homme malheureux.
* * * * *
L’attraction et la répulsion dirigent l’évolution des mondes. L’amour et
la haine, qui en sont des formes, dirigent l’évolution des êtres.
* * * * *
La véritable durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours, mais de
la diversité des sensations accumulées pendant ces jours.
IV
LA PSYCHOLOGIE FÉMININE
La femme est trop confinée dans le domaine de l’affectif et du mystique,
pour être beaucoup influencée par un raisonnement.
* * * * *
L’intuition est souvent supérieure à la raison. Elle fait deviner à des
femmes, raisonnant mal, des choses incomprises d’hommes raisonnant très
bien.
* * * * *
La femme demeurant plus apte à sentir qu’à raisonner, on n’améliore pas
sa destinée en l’obligeant à trop penser.
* * * * *
Selon les divers ordres d’activité, la femme est inférieure ou
supérieure à l’homme. Elle est rarement son égale.
* * * * *
En matière d’art et de toilette, les femmes n’ont que des goûts
suggérés.
* * * * *
La femme ne pardonne pas à l’homme de deviner ce qu’elle pense, à
travers ce qu’elle dit.
* * * * *
Dominer ou être dominée, il n’y a pas pour l’âme féminine, d’autre
alternative.
* * * * *
L’affectif étant mal exprimable en termes intellectuels, vouloir
raisonner sur l’amour c’est forcément déraisonner.
* * * * *
Les femmes perdraient vite leur empire sur l’homme, si elles pouvaient
acquérir la faculté d’être sincères.
* * * * *
L’homme ne croit guère la femme que quand elle ment. Il la condamne
ainsi à souvent mentir.
* * * * *
L’obstination habituelle des femmes et des diplomates à nier l’évidence,
est la principale cause du scepticisme que leurs propos inspirent.
* * * * *
Les femmes reprochent aux hommes de ne pas les comprendre, mais quels
êtres de mentalités différentes se sont jamais compris?
* * * * *
En amour, quand on demande des paroles, c’est qu’on a peur d’entendre
les pensées.
* * * * *
L’amour élève ou abaisse, il ne nous permet donc pas de rester
nous-même.
* * * * *
La femme est trop peu sortie encore du domaine de l’Instinctif pour ne
pas préférer, à la gloire la plus haute, l’amour le plus médiocre.
* * * * *
L’amour craint le doute, cependant il grandit par le doute et périt
souvent par la certitude.
* * * * *
Les passions modérées sont les plus durables. On arrive vite à ne plus
se supporter quand on commence par trop s’aimer.
* * * * *
L’amour devenu clairvoyant, est bien près de finir.
* * * * *
Vouloir retenir un amour qui meurt, c’est prétendre ralentir
l’écoulement des jours.
V
LES OPINIONS
Nos opinions représentent souvent de petites croyances en voie de
formation, et par conséquent non stabilisées encore.
* * * * *
Une opinion peut avoir des origines affectives, mystiques ou
rationnelles. L’origine rationnelle est la plus rare.
* * * * *
Les opinions de la majorité des hommes ne se fondent pas sur des
arguments, mais sur des haines, des sympathies ou des espérances.
* * * * *
Le milieu crée nos opinions. Les passions et l’intérêt les transforment.
* * * * *
La plupart des hommes sont incapables de se former une opinion
personnelle, mais le groupe social auquel ils appartiennent leur en
fournit de toutes faites.
* * * * *
Peu d’êtres savent voir les choses comme elles sont. Les uns aperçoivent
seulement ce qu’ils veulent voir, les autres ce qu’on leur fait voir.
* * * * *
Il faut un esprit très indépendant, pour se créer cinq ou six opinions
personnelles dans le cours de l’existence.
* * * * *
Si les opinions les moins fondées sont généralement très tenaces, c’est
qu’elles ont pour soutien des éléments affectifs et mystiques sur
lesquels la raison reste sans prise.
* * * * *
Un livre peut modifier pendant quelques instants les opinions du
lecteur, mais ses idées inconscientes reprennent bientôt leur force.
* * * * *
L’intolérance des opinions l’emporte sur la tolérance, parce que la
première est d’origine affective ou mystique, et la seconde d’origine
rationnelle.
* * * * *
Contester la valeur d’une opinion d’origine affective ou mystique, c’est
la fortifier.
* * * * *
Les foules ne créent pas l’opinion, mais lui donnent sa force. Une
opinion populaire devient vite contagieuse.
* * * * *
Il n’y a guère aujourd’hui de journaux assez indépendants, pour
permettre à leurs rédacteurs des opinions personnelles.
* * * * *
L’absence d’esprit critique favorise beaucoup l’adoption des opinions
générales, nécessaires à l’existence d’une société. Un peuple, dont
toutes les unités seraient douées d’esprit critique, ne subsisterait pas
longtemps.
* * * * *
La force d’une opinion générale est irrésistible. En la créant on la
domine; si on ne sait pas la créer il faut la subir.
VI
LES MOTS ET LES FORMULES
L’affectif, n’ayant pas d’équivalent rationnel, n’est pas exprimable en
termes intellectuels. Les mots ne peuvent donc traduire les sentiments
avec exactitude.
* * * * *
Derrière certains mots, se trouve un monde d’idées que ces mots ne
sauraient atteindre.
* * * * *
Plus un mot est d’usage général, plus il revêt de sens différents
suivant la mentalité des hommes qui l’emploient.
* * * * *
L’incompréhension qui domine les relations entre les êtres de races, de
situations sociales et de sexes différents, est irréductible, parce que
les mêmes mots éveillent chez eux des idées dissemblables. On peut donc
dire qu’en réalité, ils ne parlent pas la même langue.
* * * * *
Les mots qui représentent des idées abstraites, ne sont pas traduisibles
avec exactitude dans une langue étrangère. D’un peuple à l’autre, les
mêmes mots correspondent à des images mentales différentes.
* * * * *
L’interprétation diverse de mêmes mots, par des êtres de mentalité
dissemblable, a été une cause fréquente des luttes historiques.
* * * * *
Dans l’art de gouverner figure la nécessité d’utiliser les mots
possédant du prestige. Leur action est généralement plus efficace que
celle des arguments rationnels.
* * * * *
Le contenu mystique de certaines formules, leur donne un pouvoir magique
redoutable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour des paroles qu’ils
ne pouvaient comprendre, et d’ailleurs dépourvues de sens rationnel.
* * * * *
En politique, les choses ont moins d’importance que leurs noms. Déguiser
sous des mots bien choisis, les théories les plus absurdes, suffit
souvent à les faire accepter.
* * * * *
Certains mots, certaines formules, sont de puissants évocateurs
d’images, mais leur vie est éphémère. Ils s’usent et perdent alors la
faculté d’émouvoir.
* * * * *
Les mots fixés par l’écriture ne peuvent changer que lentement. Leur
sens et les images qu’ils évoquent évoluent au contraire rapidement. Un
langage ancien ne peut donc représenter que les idées d’autrefois.
* * * * *
Chez beaucoup d’hommes, la parole précède la pensée. Ils savent
seulement ce qu’ils pensent, après avoir entendu ce qu’ils disent.
VII
LA PERSUASION
§ 1. La suggestion, la répétition et la contagion.
Un traité complet de l’art de persuader pourrait ne contenir que cinq
chapitres: Affirmation, Répétition, Prestige, Suggestion, Contagion.
* * * * *
Persuader n’est pas simplement convaincre, mais faire agir.
* * * * *
Les raisonnements peuvent convaincre, mais ils ne font pas toujours
agir. La suggestion, la répétition et la contagion pénétrant dans
l’inconscient, tendent au contraire à se transformer en actes.
* * * * *
La contagion mentale est le plus sûr agent de propagation des opinions
et des croyances. Les convictions politiques ne se fondent guère
autrement, on tâche ensuite de leur donner un aspect rationnel pour les
justifier.
* * * * *
Si les observations collectives sont presque toujours erronées, c’est
qu’elles représentent souvent l’illusion d’un individu, transmise par
voie de contagion.
* * * * *
Dès que, par suggestion ou contagion, une opinion est fixée dans
l’esprit, son absurdité n’apparaît plus, la raison ne peut l’atteindre,
elle domine la volonté et la conduite.
* * * * *
Suffisamment répétées, les théories les plus funestes finissent par
s’incorporer dans l’inconscient et devenir mobiles d’action.
* * * * *
Obtenir par suggestion, vaut toujours mieux qu’obtenir par contrainte.
* * * * *
L’art des grands meneurs, est de créer chez ceux qu’ils entraînent, des
personnalités nouvelles.
* * * * *
Pour acquérir une autorité momentanée, il suffit généralement de
persuader qu’on la possède.
* * * * *
On domine plus facilement les peuples en excitant leurs passions, qu’en
s’occupant de leurs intérêts.
* * * * *
Pour agir profondément sur les hommes, ce n’est pas leur âme consciente
qu’il importe d’influencer, mais leur âme inconsciente.
* * * * *
Qui sait dompter ou séduire, n’a pas besoin de discourir pour persuader.
§ 2. Le Prestige.
A qui possède le prestige, la force est inutile.
* * * * *
Le prestige peut remplacer la force, mais la force ne remplace pas le
prestige.
* * * * *
La force contraint à obéir, le prestige enlève jusqu’à l’idée de
désobéir.
* * * * *
Pas d’obéissance volontaire sans respect, pas de respect sans prestige.
* * * * *
En remplissant l’âme d’étonnement et de respect, le prestige paralyse
les facultés critiques et rend la suggestion facile.
* * * * *
Une erreur, auréolée de prestige, exercera toujours plus d’action qu’une
vérité sans prestige.
* * * * *
Les gouvernements et les peuples qui perdent leur prestige, ont bientôt
tout perdu.
LIVRE II
La Vie Collective
I
L’AME DES RACES
Les races pures n’existent plus que parmi les primitifs. Chez les
peuples civilisés, la répétition des croisements et l’identité du milieu
ont fini par former des races historiques nouvelles, analogues aux races
pures.
* * * * *
Les caractères psychologiques d’une race historique, sont aussi stables
que ses caractères anatomiques. Ils se transmettent par l’hérédité avec
régularité et constance.
* * * * *
Le hasard des conquêtes peut courber sous une seule domination plusieurs
peuples différents. Des siècles de croisements et de conditions
d’existence identiques, leur sont nécessaires pour acquérir une âme
nationale.
* * * * *
L’histoire d’un peuple est le récit de ses efforts pour stabiliser son
âme et sortir ainsi de la barbarie.
* * * * *
La force d’un peuple réside moins dans la puissance de ses armées, que
dans la communauté de sentiments engendrée par la solidité de son âme
nationale. L’âme nationale des Romains leur fit dominer le monde. Ils
disparurent en la perdant.
* * * * *
L’évolution régressive étant toujours plus rapide que l’évolution
ascendante, les peuples mettent des siècles à acquérir une certaine
structure mentale et la perdent parfois très vite.
* * * * *
Un peuple civilisé représente une foule, dont l’âme a été stabilisée par
de lentes accumulations ancestrales.
* * * * *
L’âme stable de la race tend toujours à lutter contre l’âme instable de
la foule et à limiter ses oscillations. Les foules font les révolutions.
L’âme de la race en restreint la durée.
* * * * *
Chaque race historique et chaque phase de la vie de cette race
impliquent certaines institutions, certaines morales, certains arts,
certaines philosophies et n’en impliquent pas d’autres. Jamais peuple
n’adopta une civilisation étrangère sans la transformer entièrement.
* * * * *
Prétendre imposer nos institutions, nos coutumes et nos lois aux
indigènes d’une colonie, c’est vouloir substituer au passé d’une race le
passé d’une autre race.
* * * * *
Sans rigidité, l’âme ancestrale ne possède aucune permanence. Sans une
certaine malléabilité, elle ne saurait s’adapter aux changements de
milieux, engendrés par l’évolution de la civilisation, et en conséquence
progresser.
* * * * *
L’hérédité seule peut lutter contre l’hérédité. Les croisements entre
individus inégaux désagrègent l’âme ancestrale de la race. Plusieurs
nations périrent pour ne l’avoir pas compris.
* * * * *
Le patriotisme représente la synthèse des aspirations de l’âme
nationale.
* * * * *
Le métis est un homme qui flotte entre les impulsions contraires
d’ancêtres, d’intelligence, de moralité et de caractère différents.
* * * * *
Un peuple de métis est ingouvernable.
* * * * *
Le passé ne meurt jamais. Il vit en nous-même et constitue le guide le
plus sûr de la conduite des individus et des peuples. L’âme des vivants
est faite surtout de la pensée des morts.
* * * * *
Les morts sont souvent terriblement tyranniques.
* * * * *
Créer des idées qui influenceront les hommes, c’est mettre un peu de
soi-même dans la vie de ses descendants.
II
L’AME DES FOULES
Chez les hommes en foule se forme une âme collective, très différente de
l’âme individuelle de chacun d’eux.
* * * * *
L’âme des foules est dominée par une logique particulière inconsciente:
la logique collective.
* * * * *
L’homme faisant partie d’une multitude cesse d’être lui-même. Sa
personnalité consciente s’évanouit dans l’âme inconsciente de la foule.
Il perd tout esprit critique, toute aptitude à raisonner, et redevient
un primitif. Il en a les héroïsmes, les enthousiasmes et les violences.
* * * * *
* * * * *
Excitabilité, fureurs subites, inaptitude au raisonnement, crédulité
sans bornes, intolérance excessive, obéissance servile aux meneurs,
constituent les caractères principaux des foules.
* * * * *
Toujours intellectuellement au-dessous de l’homme isolé, une foule peut
lui être supérieure ou inférieure dans le domaine des sentiments. Elle
devient aussi aisément héroïque que criminelle.
* * * * *
La foule est un être amorphe, incapable de vouloir et d’agir sans
meneur. Son âme semble liée à celle de ce meneur.
* * * * *
Exagérées dans leurs sentiments, les foules réclament de leurs meneurs
la même exagération.
* * * * *
Il est beaucoup plus facile de suggestionner une collectivité qu’un
individu.
* * * * *
La notion de sa puissance et de son irresponsabilité, donne à la foule
une intolérance et un orgueil excessifs.
* * * * *
La foule est plus susceptible d’héroïsme que de moralité.
* * * * *
Il faut à la foule un fétiche: personnage, doctrine ou formule.
* * * * *
L’extrême sensibilité des foules rend leurs sentiments très mobiles.
Elles passent facilement de l’adoration à la haine.
* * * * *
Le mysticisme, qui sature les foules, leur fait attribuer une puissance
mystérieuse à la formule politique, ou au héros qui les séduit.
* * * * *
Confinée dans l’affectif et le mystique, la foule est incapable de voir
ce qu’apercevrait clairement l’observateur isolé. Un témoignage
collectif est donc le plus souvent erroné.
* * * * *
La foule ne retient guère des événements que leur côté merveilleux. Les
légendes sont plus durables que l’histoire.
* * * * *
Les foules exigent avant tout des espérances. Privées du sens des
possibilités et douées d’une crédulité infinie, elles acceptent les plus
invraisemblables promesses.
* * * * *
Dans les foules, les sentiments les émotions et les croyances, exercent
un pouvoir contagieux, contre lequel aucun argument rationnel ne peut
lutter.
* * * * *
L’affirmation, la répétition, la contagion et le prestige constituent
les seuls moyens efficaces de persuader les foules.
* * * * *
Une idée n’est acceptée par les foules que concrétisée en formules
brèves et violentes.
* * * * *
L’altruisme est une vertu collective. L’intérêt personnel, si influent
sur les individus, agit peu sur les multitudes.
* * * * *
Toujours impressionnées par la force, les foules le sont rarement par la
bonté.
* * * * *
Les foules ne respectent que les forts. Le mépris du faible a toujours
été leur loi.
* * * * *
A la liberté, les foules ont généralement préféré l’égalité dans la
servitude.
* * * * *
Quand les freins sociaux, qui contiennent les instincts des multitudes,
sont brisés, elles retombent très vite dans la barbarie ancestrale.
* * * * *
Il est parfois utile à un politicien d’invoquer la sagesse, le bon sens
et la modération des multitudes. Les croire douées de telles qualités
rend incapable de gouverner.
* * * * *
Céder une fois à la foule, c’est lui donner conscience de sa force et se
condamner à lui céder toujours.
* * * * *
Le poids du nombre tend chaque jour à se substituer au poids de
l’intelligence. Mais si le nombre peut détruire l’intelligence, il est
incapable de la remplacer.
* * * * *
Les foules comprennent rarement quelque chose aux événements qu’elles
accomplissent.
III
L’AME DES ASSEMBLÉES
Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des
foules: Niveau intellectuel médiocre, excitabilité excessive, fureurs
subites, intolérance complète, obéissance servile aux meneurs.
* * * * *
Une foule hétérogène formée d’individus différents, réunis au hasard,
n’a qu’une âme transitoire. Une foule homogène: comités politiques,
groupements professionnels, congrégations, etc., possède une âme
collective que la communauté des intérêts rend assez fixe.
* * * * *
Bien que soumise aux règles de la psychologie collective, une assemblée
politique n’agit pas toujours comme une foule, parce que les groupes
rivaux dont elle se compose possèdent des intérêts contraires et ont
chacun leurs meneurs.
* * * * *
L’homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d’un groupe;
l’homme supérieur la diminue.
* * * * *
Certains meneurs violents et possédant du prestige, parviennent
quelquefois à transformer tous les groupes d’une réunion, en une seule
foule soumise à leur volonté. Les grandes assemblées révolutionnaires
fournirent plusieurs exemples de ce phénomène.
* * * * *
L’âme collective des assemblées les conduit souvent à des votes
contraires aux volontés individuelles de leurs membres. L’histoire de la
Révolution est incompréhensible sans la connaissance de cette loi.
* * * * *
On ne peut agir sur les individus d’un groupe qu’en influençant d’abord
les meneurs de ce groupe.
* * * * *
Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive
et irrésolue.
* * * * *
La peur est un des plus grands mobiles d’action des assemblées
politiques. C’est par excès de peur qu’elles manifestent quelquefois un
peu de courage.
IV
LA VIE DES PEUPLES
Les principes directeurs capables de guider un peuple n’ont pas besoin
d’être nombreux, il suffit qu’ils soient stables et universellement
respectés.
* * * * *
La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus de son caractère, que de
son intelligence.
* * * * *
L’âme ancestrale d’un peuple domine toute son évolution. Les
bouleversements politiques ne modifient que l’expression de cette âme.
* * * * *
Garder les institutions du passé, mais les transformer insensiblement,
est pour les peuples une grande force. Les Romains jadis, les Anglais de
nos jours, sont à peu près les seuls ayant su réaliser cet idéal.
* * * * *
Un peuple n’essaya jamais de rompre brusquement avec ses aïeux, sans
bouleverser profondément le cours de son histoire.
* * * * *
Le joug formidable des ancêtres écrase l’individu mais fortifie la
société.
* * * * *
Pour un peuple, ne pas avoir de passé, comme les États-Unis, par
exemple, est à la fois une force et une faiblesse.
* * * * *
Un peuple ne pourrait pas plus transmettre à un autre ses institutions,
que lui léguer son âme.
* * * * *
La conquête durable d’un peuple ne se fait pas avec des canons, mais par
l’établissement, entre conquérant et conquis, d’une certaine communauté
de sentiments, d’intérêts et de pensées.
* * * * *
Un peuple n’est vraiment fort que si les classes qui le composent
possèdent beaucoup d’intérêts communs. L’égoïsme individuel agit alors
dans le même sens que l’égoïsme collectif.
* * * * *
Les divergences politiques chez un peuple, dont l’âme nationale est
solidement constituée, s’effacent vite devant de grands intérêts
collectifs.
* * * * *
Les nations latines se fatiguent plus rapidement de la liberté que de la
servitude.
* * * * *
Les peuples qui n’ont pas su acquérir une discipline interne, sont
condamnés à subir une discipline externe.
* * * * *
L’élite d’un peuple crée ses progrès, les individus moyens font sa
force.
* * * * *
Dans la vie d’un peuple l’effort continu est seul efficace. L’effort
intermittent peut créer des révolutions; il ne réalise pas de progrès
durables.
* * * * *
Un peuple dont la population augmente rapidement ne saurait rester
pacifiste. Il finit par envahir les voisins dont la population demeure
stationnaire.
* * * * *
Les peuples restent toujours saturés de mysticisme. Les lois, les
institutions et les gouvernements, représentent pour eux des puissances
magiques, capables de changer le cours des choses à leur gré.
* * * * *
Chez les primitifs, l’homme n’étant pas dégagé des influences
collectives, l’âme de l’individu diffère peu de celle de son groupe.
* * * * *
Une civilisation avancée contient des résidus de toutes les étapes
successivement franchies. L’homme des cavernes et les barbares du temps
d’Attila y ont des représentants.
* * * * *
Les barbares de l’avenir ne surgiront pas du dehors, mais de cette armée
des inadaptés, que les civilisations en progressant laissent derrière
elles.
* * * * *
Si médiocre que soit un homme d’État, ses facultés de jugement et de
prévision sont supérieures à celles d’une réunion de diplomates. Par
leur groupement, ces derniers acquièrent la mentalité inférieure des
foules. Le sort des peuples réglé par des congrès fut toujours
misérable.
* * * * *
La civilisation d’un peuple est le vêtement extérieur de son âme,
l’expression visible des forces invisibles qui le mènent.
* * * * *
Une civilisation utilise la science, mais ne s’édifie pas sur elle.
* * * * *
Une foi forte rend un peuple invincible, tant qu’il ne rencontre pas
devant lui une foi plus forte.
* * * * *
En créant des freins sociaux puissants les peuples sortent de la
barbarie, en les brisant ils y retournent.
* * * * *
Les progrès d’un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni
par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui le
composent.
* * * * *
Les peuples, comme les espèces vivantes, disparaissent lorsque, trop
stabilisés par un long passé, ils sont devenus incapables de s’adapter à
de nouvelles conditions d’existence.
V
LES INSTITUTIONS ET LES LOIS
Les hommes en société ne pouvant vivre sans tyrannie, la plus acceptable
est encore celle des lois.
* * * * *
Les peuples étant gouvernés par leur mentalité et non par les
institutions qu’on leur impose, les lois doivent être l’expression de
cette mentalité. Une loi utile pour un peuple devient souvent nuisible
pour un autre.
* * * * *
Les lois n’ont pas à s’occuper de la logique rationnelle. Elles sont
filles de nécessités indépendantes de cette logique.
* * * * *
Les lois doivent fixer des nécessités et non des passions. Celles
édictées sous l’empire d’une passion ne sont jamais durables.
* * * * *
Les lois stabilisent des coutumes, elles peuvent rarement en créer.
* * * * *
Une loi qui ne sanctionne pas simplement la coutume, c’est-à-dire
l’expérience du passé, ne fait que codifier notre ignorance de l’avenir.
* * * * *
Les nécessités sociales évoluant plus vite que les codes, la
jurisprudence doit compléter et modifier les lois.
* * * * *
Les institutions politiques ne créent pas les sentiments d’un peuple.
Elles sont engendrées par ces sentiments.
* * * * *
Les institutions imposées à coups de décrets troublent toujours le jeu
des facteurs politiques que les nécessités naturelles finiraient par
équilibrer.
* * * * *
Croire, comme les politiciens, à la puissance transformatrice des lois,
c’est oublier que derrière les phénomènes visibles, se trouvent toujours
des forces invisibles qui les déterminent.
* * * * *
Si tant de lois accroissent les maux qu’elles prétendaient guérir, c’est
qu’en les votant on ignorait leurs incidences.
* * * * *
Une loi générale, c’est-à-dire non édictée contre un parti, peut être
despotique, elle n’est pas arbitraire.
* * * * *
La tyrannie individuelle est prochaine quand les collectivités se
soustraient au joug des lois.
* * * * *
Un délit généralisé devient bientôt un droit.
* * * * *
Les lois n’ayant que la force armée pour soutien, ne sauraient durer
longtemps.
* * * * *
On remanie facilement sur le papier les lois d’une nation, on ne refait
pas son âme.
VI
LE DROIT
La nature ignore la justice. L’équité est une création de l’homme.
* * * * *
Le droit ne commence qu’à dater du moment où l’on détient la force
nécessaire pour le faire respecter.
* * * * *
Dès qu’on possède la force, on cesse d’invoquer la justice.
* * * * *
Le droit et la justice ne jouent aucun rôle dans les relations entre
peuples de forces inégales.
* * * * *
On ne peut opposer le droit à la force, car la force et le droit sont
des identités. Le droit est de la force qui dure.
VII
LA MORALE
Les lois morales ne sont pas des entités fictives, mais d’impérieuses
nécessités.
* * * * *
La morale représente la synthèse des besoins sociaux d’une époque. Par
le fait seul qu’elle veut subsister, une société est obligée d’avoir un
criterium irréductible du bien et du mal.
* * * * *
Nulle civilisation ne pouvant durer sans morale, les codes
n’accumuleront jamais trop de sévérités pour maintenir les prescriptions
morales.
* * * * *
Formule des nécessités d’existence d’une société à un moment donné, la
morale évolue avec ces nécessités.
* * * * *
En droit, comme en morale, certaines nécessités ne sont pas toujours des
vérités, mais il est inutile de contester des nécessités.
* * * * *
Toute morale qui, sous l’influence de l’hérédité, de l’éducation et des
codes, n’est pas devenue inconsciente, et par conséquent instinctive, ne
constitue pas une sûre morale.
* * * * *
Les règles morales n’ont de force que lorsqu’il n’y a plus de mérite à
les observer.
* * * * *
Une vertu pratiquée sans effort est une qualité, mais non une vertu.
* * * * *
Vouloir, avec beaucoup de philosophes, fonder la morale sur la raison
pure est une dangereuse illusion. Une morale, dépourvue de supports
affectifs ou mystiques, reste sans durée et sans force.
* * * * *
La morale ne s’apprend qu’en la pratiquant. Elle fait partie, comme les
arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres.
* * * * *
Le milieu et l’exemple sont deux grands générateurs de la morale.
* * * * *
Il faut quelquefois des siècles à un peuple pour acquérir une morale et
peu d’années pour la perdre.
* * * * *
La morale d’un peuple représente l’échelle de ses valeurs.
* * * * *
Le minimum possible de morale est celui prescrit par les codes et
maintenu par les gendarmes. Dès que ce minimum cesse d’être respecté,
l’anarchie commence.
* * * * *
Au-dessus de la morale indispensable, maintenue par les codes, existe
une morale plus haute qui apprend à sacrifier l’intérêt individuel à
l’intérêt collectif. Une société peut durer avec la première, elle ne
grandit pas sans la seconde.
* * * * *
On peut considérer comme un grave symptôme de décadence, que la moralité
des classes dirigeantes tombe au-dessous de celle des classes dirigées.
* * * * *
Faute d’un code accepté, la morale internationale n’a jamais réalisé
aucun progrès. Elle est restée celle d’une bande de loups: respecter les
forts, dévorer les faibles.
* * * * *
Le même sentiment peut être appelé vice ou vertu suivant son utilité
sociale. Étendu à la famille, à la tribu, à la patrie, l’égoïsme
individuel devient une vertu. La vanité, défaut individuel, est
également une vertu collective.
* * * * *
Les vertus individuelles deviennent parfois des vices collectifs. La
douceur et le pardon des injures, pratiqués par un peuple, attireraient
sur lui un universel mépris.
* * * * *
Possible entre individus, la tolérance ne l’est jamais entre
collectivités.
* * * * *
L’intolérance représente souvent dans la vie des peuples une vertu
nécessaire à l’action.
* * * * *
A en juger par ses résultats, on pourrait difficilement ranger
l’humanitarisme parmi les vertus. Il est le plus redoutable ennemi de la
morale. Quand l’humanitarisme grandit, la morale fléchit.
* * * * *
La criminalité d’un pays croît avec le développement de l’humanitarisme.
Limitant sans cesse la répression, il réduit l’action inhibitive des
châtiments.
* * * * *
Excuser le mal, c’est le multiplier.
* * * * *
Dans le domaine moral, l’homme moderne détruit plus vite qu’il ne bâtit.
* * * * *
La vertu ne pousse pas toujours à l’action. Des vices inférieurs: haine,
vengeance, jalousie, amour du pillage, ont été les grands mobiles de
l’activité des hommes. Ces sentiments maintiennent l’Europe en armes.
* * * * *
Les gens vertueux se vengent souvent des contraintes qu’ils s’imposent,
par l’ennui qu’ils inspirent.
* * * * *
L’action désintéressée nous grandit à nos yeux et donne souvent plus de
joie que des actes égoïstes.
* * * * *
Les petits héroïsmes continus sont plus difficiles, que les grands
héroïsmes accidentels.
* * * * *
La peur du jugement des autres, est un des plus sûrs soutiens de la
morale.
* * * * *
Plus un peuple possède de discipline interne et par conséquent de
moralité stable, plus il est élevé en civilisation.
* * * * *
Les peuples disparaissent vite de l’histoire quand leur morale commence
à se désagréger.
VIII
L’IDÉAL
Un idéal a toujours des soutiens affectifs et mystiques. Les éléments
rationnels qu’on lui superpose n’ont jamais servi à le créer.
* * * * *
Les révolutions et l’anarchie représentent la rançon de ce phénomène,
capital dans l’histoire d’un peuple, un changement d’idéal.
* * * * *
On ne peut rien sur l’homme dont l’idéal, comme celui des
révolutionnaires russes, est de sacrifier sa vie pour une croyance.
* * * * *
Pas de peuple puissant sans un idéal respecté. Cet idéal le guide, comme
une boussole oriente la direction d’un navire.
* * * * *
Les peuples dont l’idéal est fort et les besoins faibles, triompheront
toujours de ceux dont les besoins sont grands et l’idéal médiocre.
* * * * *
Détruire l’idéal d’un individu, d’une classe, d’un peuple, c’est lui
ôter tout ce qui faisait sa cohésion, sa grandeur et ses raisons d’agir.
* * * * *
Synthèse de l’existence ancestrale, la patrie est un idéal dont le culte
a toujours constitué un des plus forts ciments sociaux.
* * * * *
Consacrer de longs efforts à édifier un idéal, puis autant d’efforts
pour le détruire, tel est le cycle de la vie d’un peuple.
IX
LES DIEUX
Il ne faut pas croire à la multiplicité des dieux. Sous des noms divers,
les hommes de tous les âges n’ont guère adoré qu’une divinité:
l’Espérance.
* * * * *
L’attribution d’un pouvoir mystérieux à des forces supérieures,
concrétisées sous forme d’idoles, de fétiches, de formules, constitue
l’esprit mystique. Il domine l’histoire.
* * * * *
Si l’homme change parfois les noms de ses dieux, il ne s’en est jamais
passé. Le mysticisme semble un besoin indestructible de l’esprit.
* * * * *
La logique mystique peut dominer la logique affective, au point
d’annuler l’instinct de la conservation.
* * * * *
Les héros et les Dieux, condensent en lumineuses synthèses, les obscures
aspirations des peuples.
* * * * *
Une religion traduit la mentalité collective d’un peuple à un moment
donné de son histoire.
* * * * *
Les dieux eux-mêmes évoluent. Les dogmes fixés par les textes restent
invariables, mais suivant les peuples et le temps, l’interprétation de
ces dogmes se transforme.
* * * * *
L’esprit religieux est indépendant des dogmes qui l’alimentent. Les
Jacobins de la Terreur et les moines de l’Inquisition possédaient une
mentalité identique.
* * * * *
Incapable de vivre sans certitude, l’homme préférera toujours les
croyances les moins défendables, aux négations les plus justifiées.
* * * * *
Si l’athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi
intolérante que les anciennes.
* * * * *
L’intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la
religiosité inconsciente dont l’atavisme a rempli leurs âmes.
* * * * *
La libre pensée ne constitue souvent qu’une croyance, qui dispense de la
fatigue de penser.
* * * * *
Il est toujours imprudent de vouloir raisonner sa foi.
* * * * *
En donnant aux hommes l’espoir d’une éternité heureuse, les religions
ont été beaucoup plus utiles à l’humanité que toutes les philosophies
réunies.
* * * * *
Les religions constituent une force à utiliser; jamais à combattre.
* * * * *
Si les croyances religieuses ont retardé la connaissance de quelques
vérités scientifiques, il est douteux qu’aux phases inférieures de son
évolution, l’homme eût beaucoup gagné à leur découverte.
* * * * *
C’est surtout après avoir détruit ses dieux qu’on en découvre l’utilité.
* * * * *
La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent
l’histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme
Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d’hommes sous
l’enchantement de leurs rêves.
* * * * *
Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux.
X
L’ART
La naissance des arts a toujours précédé celle de la philosophie et des
sciences. Fils de besoins affectifs et mystiques, antérieurs à l’âge de
la raison, ils peuvent fleurir aux époques de barbarie.
* * * * *
Les arts, la musique surtout, sont le langage de l’affectif et du
mystique; les mots, celui du rationnel.
* * * * *
L’artiste est médiocre quand il raisonne au lieu de sentir.
* * * * *
L’art dérivant des sentiments n’est accessible aux interprétations
intellectuelles, que dans ses éléments techniques.
* * * * *
Comme la politique l’art est guidé par quelques meneurs, suivis d’une
foule de menés.
* * * * *
Le beau, c’est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine
moins par le goût personnel, que par la sensibilité de personnes
influentes, dont la contagion mentale impose le jugement.
* * * * *
Il n’y a pas de lois esthétiques invariables. Les monuments gothiques et
les œuvres de certains peintres, très admirés aujourd’hui, furent
méprisés pendant longtemps.
* * * * *
A certaines époques semble se créer une véritable atmosphère de goûts et
de sentiments, qui s’impose aux esprits les plus indépendants.
* * * * *
La contagion mentale est si puissante en art, qu’elle donne aux œuvres
d’une époque un air de famille, permettant de reconnaître le moment de
leur création.
* * * * *
L’art subit tellement l’influence du milieu et de la race qu’il n’y a
pas dans l’histoire, malgré certaines apparences contraires, de peuple
ayant adopté les arts d’un autre sans les transformer.
* * * * *
Une grande œuvre artistique est inconsciente. Consciente, elle
deviendrait personnelle et ne traduirait plus les sentiments et les
idées d’une époque.
* * * * *
Évoquant des idées indécises, accompagnées de sensations fortes, la
musique agit facilement sur les êtres d’intelligence faible mais de
sensibilité vive. On a dit avec raison, qu’elle est l’art des femmes et
des foules.
* * * * *
L’homme, confiné par la nature dans l’éphémère, rêve d’éternité. En
élevant des temples et des statues, il se donne l’illusion de créer des
choses qu’on ne verra pas périr.
* * * * *
Le véritable artiste crée, même en copiant.
XI
LES RITES ET LES SYMBOLES
Les rites et les symboles: cérémonies, drapeaux, fêtes nationales,
usages mondains, dominent la volonté individuelle. Ils constituent les
plus sûrs soutiens de la vie religieuse et sociale.
* * * * *
Nulle place dans une société, pour qui prétend s’affranchir des rites et
mépriser les symboles.
* * * * *
C’est seulement sous l’influence des rites et des symboles que les
croyances individuelles prennent un caractère collectif.
* * * * *
La justice privée de rites et de symboles ne serait plus la justice.
* * * * *
Une croyance religieuse ou politique se fonde sur la foi, mais sans les
rites et les symboles elle ne saurait durer.
* * * * *
La force des rites est telle, qu’ils survivent longtemps à la foi qui
les avait fait naître.
* * * * *
L’homme le plus indépendant, le libre penseur le plus sceptique,
soumettent volontairement leur existence à des rites politiques,
mondains ou sociaux qui leur ôtent toute liberté réelle.
* * * * *
Les rites évitent à l’homme l’incertitude. Grâce à eux, il sait, sans
réfléchir, ce qui doit être dit et fait en toutes circonstances.
* * * * *
Les rites et les symboles fondamentaux d’un peuple sont la création de
ses morts.
LIVRE III
La Vie Rationnelle
I
LA CROYANCE ET LA CONNAISSANCE
La croyance et la connaissance constituent deux modes d’activité
mentale, d’origines différentes.
* * * * *
La connaissance est toujours consciente et rationnelle, la croyance
irrationnelle et inconsciente.
* * * * *
La croyance a pour caractéristique fondamentale de n’être modifiable ni
par l’observation, ni par la raison, ni par l’expérience.
* * * * *
La découverte de la plus modeste connaissance scientifique exige un
énorme labeur, l’acquisition d’une croyance n’en demande aucun.
* * * * *
La connaissance se répand par les livres, les croyances par les apôtres.
* * * * *