Emmanuel fit un signe à Marguerite pour l’engager à refuser; mais

elle était trop occupée à étudier les changements qui nuançaient la

physionomie de sa sœur pour s’en apercevoir. Après une pause, elle

regarda le notaire d’un air ironique et lui dit d’elle-même, à la

grande joie de monsieur de Solis:--Vous êtes un bien bon parent,

je n’attendais pas moins de vous; mais l’intérêt à cinq pour cent

retarderait trop notre libération, j’attendrai la majorité de mon frère

et nous vendrons ses rentes.

Pierquin se mordit les lèvres, Emmanuel se mit à sourire doucement.

--Félicie, ma chère enfant, reconduis Jean au collége, Martha

t’accompagnera, dit Marguerite en montrant son frère.--Jean, mon ange,

sois bien sage, ne déchire pas tes habits, nous ne sommes pas assez

riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisions!

Allons, va, mon petit, étudie bien.

Félicie sortit avec son frère.

--Mon cousin, dit Marguerite à Pierquin, et vous, monsieur, dit-elle

à monsieur de Solis, vous êtes sans doute venus voir mon père pendant

mon absence, je vous remercie de ces preuves d’amitié. Vous ne ferez

sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de

conseils. Entendons-nous à ce sujet?... Quand je serai en ville, je

vous recevrai toujours avec le plus grand plaisir; mais quand Félicie

sera seule ici avec Josette et Martha, je n’ai pas besoin de vous dire

qu’elle ne doit voir personne, fût-ce un vieil ami, et le plus dévoué

de nos parents. Dans les circonstances où nous nous trouvons, notre

conduite doit être d’une irréprochable sévérité. Nous voici donc pour

long-temps vouées au travail et à la solitude.

Le silence régna pendant quelques instants. Emmanuel, abîmé dans la

contemplation de la tête de Marguerite, semblait muet, Pierquin ne

savait que dire. Le notaire prit congé de sa cousine, en éprouvant un

mouvement de rage contre lui-même: il avait deviné tout à coup que

Marguerite aimait Emmanuel, et qu’il venait de se conduire en vrai sot.

--Ah! çà, Pierquin, mon ami, se dit-il en s’apostrophant lui-même dans

la rue, un homme qui te dirait que tu es un grand animal aurait raison.

Suis-je bête? J’ai douze mille livres de rente, en dehors de ma charge,

sans compter la succession de mon oncle Des Racquets, de qui je suis

le seul héritier, et qui me doublera ma fortune un jour ou l’autre

(enfin, je ne lui souhaite pas de mourir, il est économe!)... et j’ai

l’infamie de demander des intérêts à mademoiselle Claës! Je suis sûr

qu’à eux deux ils se moquent maintenant de moi. Je ne dois plus penser

à Marguerite! Non. Après tout, Félicie est une douce et bonne petite

créature qui me convient mieux. Marguerite a un caractère de fer, elle

voudrait me dominer, et elle me dominerait! Allons, montrons-nous

généreux, ne soyons pas tant notaire, je ne peux donc pas secouer ce

harnais là? Sac à papier, je vais me mettre à aimer Félicie, et je ne

bouge pas de ce sentiment-là! Fourche! elle aura une ferme de quatre

cent trente arpents, qui, dans un temps donné, vaudra entre quinze et

vingt mille livres de rente, car les terrains de Waignies sont bons.

Que mon oncle Des Racquets meure, pauvre bonhomme! je vends mon Étude

et je suis un homme de cin-quan-te-mil-le-li-vres de ren-te. Ma femme

est une Claës, je suis allié à des maisons considérables. Diantre,

nous verrons si les Courteville, les Magalhens, les Savaron de Savarus

refuseront de venir chez un Pierquin-Claës-Molina-Nourho. Je serai

maire de Douai, j’aurai la croix, je puis être député, j’arrive à

tout. Ha! ça, Pierquin, mon garçon, tiens-toi là, ne faisons plus de

sottises, d’autant que, ma parole d’honneur, Félicie... mademoiselle

Félicie Van-Claës, elle t’aime.

Quand les deux amants furent seuls, Emmanuel tendit une main à

Marguerite qui ne put s’empêcher d’y mettre sa main droite. Ils se

levèrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc

dans le jardin; mais au milieu du parloir, l’amant ne put résister

à sa joie, et d’une voix que l’émotion rendit tremblante, il dit à

Marguerite:--J’ai trois cent mille francs à vous!...

--Comment, s’écria-t-elle, ma pauvre mère vous aurait encore confié?...

Non. Quoi?

--Oh! ma Marguerite, ce qui est à moi n’est-il pas à vous? N’est-ce pas

vous qui la première avez dit _nous_?

--Cher Emmanuel, dit-elle en pressant la main qu’elle tenait toujours;

et, au lieu d’aller au jardin, elle se jeta dans la bergère.

--N’est-ce pas à moi de vous remercier, dit-il avec sa voix d’amour,

puisque vous acceptez.

--Ce moment, dit-elle, mon cher bien-aimé, efface bien des douleurs, et

rapproche un heureux avenir! Oui, j’accepte ta fortune, reprit-elle en

laissant errer sur ses lèvres un sourire d’ange, je sais le moyen de la

faire mienne. Elle regarda le portrait de Van-Claës comme pour avoir

un témoin. Le jeune homme qui suivait les regards de Marguerite ne lui

vit pas tirer de son doigt une bague de jeune fille, et ne s’aperçut

de ce geste qu’au moment où il entendit ces paroles:--Au milieu de

nos profondes misères, il surgit un bonheur. Mon père me laisse, par

insouciance, la libre disposition de moi-même, dit-elle en tendant la

bague, prends Emmanuel? Ma mère te chérissait, elle t’aurait choisi.

Les larmes vinrent aux yeux d’Emmanuel, il pâlit, tomba sur ses

genoux, et dit à Marguerite en lui donnant un anneau qu’il portait

toujours:--Voici l’alliance de ma mère! Ma Marguerite, reprit-il en

baisant la bague, n’aurai-je donc d’autre gage que ceci!

Elle se baissa pour apporter son front aux lèvres d’Emmanuel.

--Hélas! mon pauvre aimé, ne faisons-nous pas là quelque chose de mal?

dit-elle tout émue, car nous attendrons longtemps.

--Mon oncle disait que l’adoration était le pain quotidien de la

patience, en parlant du chrétien qui aime Dieu. Je puis t’aimer ainsi,

je t’ai, depuis longtemps, confondue avec le Seigneur de toutes choses:

je suis à toi, comme je suis à lui.

Ils restèrent pendant quelques moments en proie à la plus douce

exaltation. Ce fut la sincère et calme effusion d’un sentiment qui,

semblable à une source trop pleine, débordait par de petites vagues

incessantes. Les événements qui séparaient ces deux amants étaient un

sujet de mélancolie qui rendit leur bonheur plus vif, en lui donnant

quelque chose d’aigu comme la douleur; Félicie revint trop tôt pour

eux. Emmanuel, éclairé par le tact délicieux qui fait tout deviner

en amour, laissa les deux sœurs seules, après avoir échangé avec

Marguerite un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait cette

discrétion, car il y exprima combien il était avide de ce bonheur

désiré si longtemps, et qui venait d’être consacré par les fiançailles

du cœur.

--Viens ici, petite sœur, dit Marguerite en prenant Félicie par le cou.

Puis, la ramenant dans le jardin, elles allèrent s’asseoir sur le banc

auquel chaque génération avait confié ses paroles d’amour, ses soupirs

de douleur, ses méditations et ses projets. Malgré le ton joyeux et

l’aimable finesse du sourire de sa sœur, Félicie éprouvait une émotion

qui ressemblait à un mouvement de peur, Marguerite lui prit la main et

la sentit trembler.

--Mademoiselle Félicie, dit l’aînée en s’approchant de l’oreille de

sa sœur, je lis dans votre âme. Pierquin est venu souvent pendant mon

absence, il est venu tous les soirs, il vous a dit de douces paroles,

et vous les avez écoutées. Félicie rougit.--Ne t’en défends pas, mon

ange, reprit Marguerite, il est si naturel d’aimer! Peut-être ta

chère âme changera-t-elle un peu la nature du cousin, il est égoïste,

intéressé, mais c’est un honnête homme; et sans doute ses défauts

serviront à ton bonheur. Il t’aimera comme la plus jolie de ses

propriétés, tu feras partie de ses affaires. Pardonne-moi ce mot, chère

amie? tu le corrigeras des mauvaises habitudes qu’il a prises de ne

voir partout que des intérêts, en lui apprenant les affaires du cœur.

Félicie ne put qu’embrasser sa sœur.--D’ailleurs, reprit Marguerite, il

a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne

bourgeoisie. Mais serait-ce donc moi qui m’opposerais à ton bonheur si

tu veux le trouver dans une condition médiocre?

Félicie laissa échapper ces mots:--Chère sœur!

--Oh! oui, tu peux te confier à moi, s’écria Marguerite. Quoi de plus

naturel que de nous dire nos secrets.

Ce mot plein d’âme détermina l’une de ces causeries délicieuses où

les jeunes filles se disent tout. Quand Marguerite, que l’amour avait

faite experte, eut reconnu l’état du cœur de Félicie, elle finit en lui

disant:--Hé bien, ma chère enfant, assurons-nous que le cousin t’aime

véritablement; et... alors...

--Laisse-moi faire, répondit Félicie en riant, j’ai mes modèles.

--Folle? dit Marguerite en la baisant au front.

Quoique Pierquin appartînt à cette classe d’hommes qui dans le mariage

voient des obligations, l’exécution des lois sociales et un mode pour

la transmission des propriétés; qu’il lui fût indifférent d’épouser ou

Félicie ou Marguerite, si l’une ou l’autre avaient le même nom et la

même dot; il s’aperçut néanmoins que toutes deux étaient, suivant une

de ses expressions, des _filles romanesques et sentimentales_, deux

adjectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons

que la nature sème d’une main parcimonieuse à travers les sillons de

l’humanité, le notaire se dit sans doute qu’il fallait hurler avec

les loups; et, le lendemain, il vint voir Marguerite, il l’emmena

mystérieusement dans le petit jardin, et se mit à parler sentiment,

puisque c’était une des clauses du contrat primitif qui devait

précéder, dans les lois du monde, le contrat notarié.

--Chère cousine, lui dit-il, nous n’avons pas toujours été du même avis

sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heureuse de vos

affaires; mais vous devez reconnaître aujourd’hui que j’ai toujours été

guidé par un grand désir de vous être utile. Hé! bien, hier j’ai gâté

mes offres par une fatale habitude que nous donne _l’esprit notaire_,

comprenez-vous?... Mon cœur n’était pas complice de ma sottise. Je vous

ai bien aimée; mais nous avons une certaine perspicacité, nous autres,

et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas. C’est ma faute! un

autre a été plus adroit que moi. Hé! bien, je viens vous avouer tout

_bonifacement_ que j’éprouve un amour réel pour votre sœur Félicie.

Traitez-moi donc comme un frère? puisez dans ma bourse, prenez à même!

allez, plus vous prendrez, plus vous me prouverez d’amitié. Je suis

tout à vous, _sans intérêt_, entendez-vous? ni à douze, ni à un quart

pour cent. Que je sois trouvé digne de Félicie et je serai content.

Pardonnez-moi mes défauts, ils ne viennent que de la pratique des

affaires, le cœur est bon, et je me jetterais dans la Scarpe, plutôt

que de ne pas rendre ma femme heureuse.

--Voilà qui est bien, cousin! dit Marguerite, mais ma sœur dépend

d’elle et de notre père...

--Je sais cela, ma chère cousine, dit le notaire, mais vous êtes la

mère de toute la famille, et je n’ai rien plus _à cœur_ que de vous

rendre juge du _mien_.

Cette façon de parler peint assez bien l’esprit de l’honnête notaire.

Plus tard, Pierquin devint célèbre par sa réponse au commandant du camp

de Saint-Omer qui l’avait prié d’assister à une fête militaire, et qui

fut ainsi conçue: _Monsieur Pierquin-Claës de Molina-Nourho, maire de

la ville de Douai, chevalier de la Légion-d’Honneur, aura celui de se

rendre, etc._

Marguerite accepta l’assistance du notaire, mais seulement dans tout

ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni

sa dignité de femme, ni l’avenir de sa sœur, ni les déterminations de

son père. Ce jour même elle confia sa sœur à la garde de Josette et

de Martha, qui se vouèrent corps et âme à leur jeune maîtresse, en

en secondant les plans d’économie. Marguerite partit aussitôt pour

Waignies où elle commença ses opérations qui furent savamment dirigées

par Pierquin. Le dévouement s’était chiffré dans l’esprit du notaire

comme une excellente spéculation, ses soins, ses peines furent alors

en quelque sorte une mise de fonds qu’il ne voulut point épargner.

D’abord, il tenta d’éviter à Marguerite la peine de faire défricher

et de labourer les terres destinées aux fermes. Il avisa trois jeunes

fils de fermiers riches qui désiraient s’établir, il les séduisit

par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains, et

réussit à leur faire prendre à bail les trois fermes qui allaient être

construites. Moyennant l’abandon du prix de la ferme pendant trois ans,

les fermiers s’engagèrent à en donner dix mille francs de loyer à la

quatrième année, douze mille à la sixième, et quinze mille pendant le

reste du bail; à creuser les fossés, faire les plantations et acheter

les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent

défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Balthazar,

Marguerite avait déjà presque rétabli la fortune de son frère et

de sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les

constructions. Ni les secours, ni les conseils ne manquèrent à cette

courageuse fille dont la conduite excitait l’admiration de la ville.

Marguerite surveilla ses bâtisses, l’exécution de ses marchés et de

ses baux avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent

déployer les femmes quand elles sont animées par un grand sentiment.

Dès la cinquième année, elle put consacrer trente mille francs de

revenu que donnèrent les fermes, les rentes de son frère et le produit

des biens paternels, à l’acquittement des capitaux hypothéqués, et à

la réparation des dommages que la passion de Balthazar avait faits

dans sa maison. L’amortissement devait donc aller rapidement par la

décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d’ailleurs à

Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de

son oncle, et qu’elle n’avait pas employés, en y joignant une vingtaine

de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année

de sa gestion, elle put acquitter une assez forte somme de dettes.

Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se démentit

point durant cinq années; mais tout fut d’ailleurs succès et réussite,

sous l’administration et l’influence de Marguerite.

Devenu ingénieur des ponts-et-chaussées, Gabriel aidé par son

grand-oncle fit une rapide fortune dans l’entreprise d’un canal qu’il

construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Conyncks, que son

père adorait et l’une des plus riches héritières des deux Flandres. En

1824, les biens de Claës se trouvèrent libres, et la maison de la rue

de Paris avait réparé ses pertes. Pierquin demanda positivement la main

de Félicie à Balthazar, de même que monsieur de Solis sollicita celle

de Marguerite.

Au commencement du mois de janvier 1825, Marguerite et monsieur

Conyncks partirent pour aller chercher le père exilé de qui chacun

désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester

au milieu de sa famille dont le bonheur allait recevoir sa sanction.

En l’absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne

pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de

réception, pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et

monsieur de Solis complotèrent avec Félicie de préparer à Marguerite

une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sœur cadette à

la restauration de la maison Claës. Tous deux avaient acheté à Félicie

plusieurs beaux tableaux qu’ils lui offrirent pour décorer la galerie.

Monsieur Conyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite

la satisfaction que lui causait sa noble conduite et son dévouement

à remplir le mandat que lui avait légué sa mère, il avait pris des

mesures pour qu’on apportât une cinquantaine de ses plus belles toiles

et quelques-unes de celles que Balthazar avait jadis vendues, en sorte

que la galerie Claës fut entièrement remeublée. Marguerite était déjà

venue plusieurs fois voir son père, accompagnée de sa sœur, ou de

Jean; chaque fois, elle l’avait trouvé progressivement plus changé;

mais depuis sa dernière visite, la vieillesse s’était manifestée

chez Balthazar par d’effrayants symptômes à la gravité desquels

contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait afin de

pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements à faire

des expériences qui trompaient toujours son espoir. Quoiqu’il ne fût

âgé que de soixante-cinq ans, il avait l’apparence d’un octogénaire.

Ses yeux s’étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, ses

sourcils avaient blanchi, quelques cheveux lui garnissaient à peine

la nuque; il laissait croître sa barbe qu’il coupait avec des ciseaux

quand elle le gênait; il était courbé comme un vieux vigneron; puis le

désordre de ses vêtements avait repris un caractère de misère que la

décrépitude rendait hideux. Quoiqu’une pensée forte animât ce grand

visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité

du regard, un air désespéré, une constante inquiétude y gravaient les

diagnostics de la démence, ou plutôt de toutes les démences ensemble.

Tantôt il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar l’expression

du monomane; tantôt l’impatience de ne pas deviner un secret qui se

présentait à lui comme un feu follet y mettait les symptômes de la

fureur; puis tout à coup un rire éclatant trahissait la folie, enfin

la plupart du temps l’abattement le plus complet résumait toutes les

nuances de sa passion par la froide mélancolie de l’idiot. Quelque

fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des

étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui

connaissaient un Claës sublime de bonté, grand par le cœur, beau de

visage et duquel il n’existait que de rares vestiges. Vieilli, lassé

comme son maître par de constants travaux, Lemulquinier n’avait pas

eu à subir comme lui les fatigues de la pensée; aussi sa physionomie

offrait-elle un singulier mélange d’inquiétude et d’admiration pour son

maître, auquel il était facile de se méprendre: quoiqu’il écoutât sa

moindre parole avec respect, qu’il suivît ses moindres mouvements avec

une sorte de tendresse, il avait soin du savant comme une mère a soin

d’un enfant; souvent il pouvait avoir l’air de le protéger, parce qu’il

le protégeait véritablement dans les vulgaires nécessités de la vie

auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards enveloppés

par une idée, confiants dans la réalité de leur espoir, agités par

le même souffle, l’un représentant l’enveloppe et l’autre l’âme de

leur existence commune, formaient un spectacle à la fois horrible et

attendrissant. Lorsque Marguerite et monsieur Conyncks arrivèrent, ils

trouvèrent Claës établi dans une auberge, son successeur ne s’était pas

fait attendre et avait déjà pris possession de la place.

A travers les préoccupations de la Science, un désir de revoir sa

patrie, sa maison, sa famille agitait Balthazar; la lettre de sa fille

lui avait annoncé des événements heureux; il songeait à couronner sa

carrière par une série d’expériences qui devait le mener enfin à la

découverte de son problème, il attendait donc Marguerite avec une

excessive impatience. La fille se jeta dans les bras de son père en

pleurant de joie. Cette fois, elle venait chercher la récompense d’une

vie douloureuse, et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait

criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés

pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en

reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s’étaient

opérés en lui. Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et

insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai où l’influence de

la patrie pouvait le rendre à la raison, à la santé, en le rendant à

la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de

cœur qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le

croyait, il eut pour elle des attentions singulières; il témoigna le

regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d’auberge, il s’informa

de ses goûts, il lui demanda ce qu’elle voulait pour ses repas avec les

soins empressés d’un amant; il eut enfin les manières d’un coupable qui

veut s’assurer de son juge. Marguerite connaissait si bien son père

qu’elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu’il pouvait

avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s’acquitter avant

son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors

le cœur humain à nu. Balthazar s’était rapetissé. Le sentiment de son

abaissement, l’isolement dans lequel le mettait la Science, l’avait

rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères à ses

occupations favorites; sa fille aînée lui imposait, le souvenir de son

dévouement passé, de la force qu’elle avait déployée, la conscience du

pouvoir qu’il lui avait laissé prendre, la fortune dont elle disposait

et les sentiments indéfinissables qui s’étaient emparés de lui, depuis

le jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui

avaient sans doute grandie de jour en jour. Conyncks semblait n’être

rien aux yeux de Balthazar, il ne voyait que sa fille et ne pensait

qu’à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles

redoutent la femme supérieure qui les a subjugués; lorsqu’il levait

les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression

de crainte, semblable à celle d’un enfant qui se sent fautif. La noble

fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression

de ce crâne dévasté par la Science et par les travaux, avec le sourire

puéril, avec la servilité naïve qui se peignaient sur les lèvres

et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessée du contraste que

présentaient cette grandeur et cette petitesse, et se promit d’employer

son influence à faire reconquérir à son père toute sa dignité, pour le

jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famille. D’abord,

elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui dire à

l’oreille:--Devez-vous quelque chose ici?

Balthazar rougit et répondit d’un air embarrassé:--Je ne sais pas,

mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes

affaires que je ne le suis moi-même.

Marguerite sonna le valet de chambre, et quand il vint, elle étudia

presque involontairement la physionomie des deux vieillards.

--Monsieur désire quelque chose? demanda Lemulquinier.

Marguerite, qui était tout orgueil et noblesse, eut un serrement de

cœur, en s’apercevant au ton et au maintien du valet, qu’il s’était

établi quelque familiarité mauvaise entre son père et le compagnon de

ses travaux.

--Mon père ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu’il doit

ici? dit Marguerite.

--Monsieur, reprit Lemulquinier, doit...

A ces mots, Balthazar fit à son valet de chambre un signe

d’intelligence que Marguerite surprit et qui l’humilia.

--Dites-moi tout ce que doit mon père, s’écria-t-elle.

--Ici, monsieur doit un millier d’écus à un apothicaire qui tient

l’épicerie en gros, et qui nous a fourni des potasses caustiques, du

plomb, du zinc, et des réactifs.

--Est-ce tout? dit Marguerite.

Balthazar réitéra un signe affirmatif à Lemulquinier qui, fasciné par

son maître, répondit:--Oui, mademoiselle.

--Hé! bien, reprit-elle, je vais vous les remettre.

Balthazar embrassa joyeusement sa fille en lui disant:--Tu es un ange

pour moi, mon enfant.

Et il respira plus à l’aise, en la regardant d’un œil moins triste,

mais, malgré cette joie, Marguerite aperçut facilement sur son visage

les signes d’une profonde inquiétude, et jugea que ces mille écus

constituaient seulement les dettes criardes du laboratoire.

--Soyez franc, mon père, dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux

par lui, vous devez encore quelque chose? Avouez-moi tout, revenez dans

votre maison sans conserver un principe de crainte au milieu de la joie

générale.

--Ma chère Marguerite, dit-il en lui prenant les mains et les lui

baisant avec une grâce qui semblait être un souvenir de sa jeunesse, tu

me gronderas...

--Non, dit-elle.

--Vrai, répondit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine, je

puis donc tout te dire, tu paieras...

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 45 / 48 段