--Oui, dit-elle en réprimant des larmes qui lui venaient aux yeux.

--Hé! bien, je dois... Oh! je n’ose pas...

--Mais dites donc, mon père!

--C’est considérable, reprit-il!

Elle joignit les mains par un mouvement de désespoir.

--Je dois trente mille francs à messieurs Protez et Chiffreville.

--Trente mille francs, dit-elle, sont mes économies, mais j’ai du

plaisir à vous les offrir, ajouta-t-elle en lui baisant le front avec

respect.

Il se leva, prit sa fille dans ses bras, et tourna tout autour de sa

chambre en la faisant sauter comme un enfant; puis, il la remit sur le

fauteuil où elle était, en s’écriant:--Ma chère enfant, tu es un trésor

d’amour! Je ne vivais plus. Les Chiffreville m’ont écrit trois lettres

menaçantes et voulaient me poursuivre, moi qui leur ai fait faire une

fortune.

--Mon père, dit Marguerite avec un accent de désespoir, vous cherchez

donc toujours?

--Toujours, dit-il avec un sourire de fou. Je trouverai, va!... Si tu

savais où nous en sommes.

--Qui, nous?...

--Je parle de Mulquinier, il a fini par me comprendre, il m’aide bien.

Pauvre garçon, il m’est si dévoué!

Conyncks interrompit la conversation en entrant, Marguerite fit signe

à son père de se taire en craignant qu’il ne se déconsidérât aux yeux

de leur oncle. Elle était épouvantée des ravages que la préoccupation

avait faits dans cette grande intelligence absorbée dans la recherche

d’un problème peut-être insoluble. Balthazar, qui ne voyait sans doute

rien au delà de ses fourneaux, ne devinait même pas la libération de

sa fortune. Le lendemain, ils partirent pour la Flandre. Le voyage fut

assez long pour que Marguerite pût acquérir de confuses lumières sur

la situation dans laquelle se trouvaient son père et Lemulquinier.

Le valet avait-il sur le maître cet ascendant que savent prendre

sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se sentent

nécessaires, et qui, de concession en concession, savent marcher vers

la domination avec la persistance que donne une idée fixe? Ou bien le

maître avait-il contracté pour son valet cette espèce d’affection qui

naît de l’habitude, et semblable à celle qu’un ouvrier a pour son outil

créateur, que l’Arabe a pour son coursier libérateur. Marguerite épia

quelques faits pour se décider, en se proposant de soustraire Balthazar

à un joug humiliant, s’il était réel. En passant à Paris, elle y resta

durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son père, et prier

les fabricants de produits chimiques de ne rien envoyer à Douai sans

l’avoir prévenue à l’avance des demandes que leur ferait Claës. Elle

obtint de son père qu’il changeât de costume et reprît les habitudes

de toilette convenables à un homme de son rang. Cette restauration

corporelle rendit à Balthazar une sorte de dignité physique qui fut de

bon augure pour un changement d’idées. Bientôt sa fille, heureuse par

avance de toutes les surprises qui attendaient son père dans sa propre

maison, repartit pour Douai.

A trois lieues de cette ville, Balthazar trouva sa fille Félicie à

cheval, escortée par ses deux frères, par Emmanuel, par Pierquin et par

les intimes amis des trois familles. Le voyage avait nécessairement

distrait le chimiste de ses pensées habituelles, l’aspect de la Flandre

avait agi sur son cœur; aussi quand il aperçut le joyeux cortége que

lui formaient et sa famille et ses amis, éprouva-t-il des émotions si

vives que ses yeux devinrent humides, sa voix trembla, ses paupières

rougirent, et il embrassa si passionnément ses enfants sans pouvoir les

quitter, que les spectateurs de cette scène furent émus aux larmes.

Lorsqu’il revit sa maison, il pâlit, sauta hors de la voiture de

voyage avec l’agilité d’un jeune homme, respira l’air de la cour avec

délices, et se mit à regarder les moindres détails avec un plaisir qui

débordait dans ses gestes; il se redressa, et sa physionomie redevint

jeune. Quand il entra dans le parloir, il eut des pleurs aux yeux

en y voyant par l’exactitude avec laquelle sa fille avait reproduit

ses anciens flambeaux d’argent vendus, que les désastres devaient

être entièrement réparés. Un déjeuner splendide était servi dans la

salle à manger, dont les dressoirs avaient été remplis de curiosités

et d’argenterie d’une valeur au moins égale à celle des pièces qui

s’y trouvaient jadis. Quoique ce repas de famille durât long-temps,

il suffit à peine aux récits que Balthazar exigeait de chacun de ses

enfants. La secousse imprimée à son moral par ce retour lui fit épouser

le bonheur de sa famille, et il s’en montra bien le père. Ses manières

reprirent leur ancienne noblesse. Dans le premier moment, il fut tout

à la jouissance de la possession, sans se demander compte des moyens

par lesquels il recouvrait tout ce qu’il avait perdu. Sa joie fut donc

entière et pleine. Le déjeuner fini, les quatre enfants, le père et

Pierquin le notaire passèrent dans le parloir où Balthazar ne vit pas

sans inquiétude des papiers timbrés qu’un clerc avait apportés sur une

table devant laquelle il se tenait, comme pour assister son patron. Les

enfants s’assirent, et Balthazar étonné resta debout devant la cheminée.

--Ceci, dit Pierquin, est le compte de tutelle que rend monsieur

Claës à ses enfants. Quoique ce ne soit pas très-amusant, ajouta-t-il

en riant à la façon des notaires qui prennent assez généralement un

ton plaisant pour parler des affaires les plus sérieuses, il faut

absolument que vous l’écoutiez.

Quoique les circonstances justifiassent cette phrase, monsieur Claës,

à qui sa conscience rappelait le passé de sa vie, l’accepta comme

un reproche et fronça les sourcils. Le clerc commença la lecture.

L’étonnement de Balthazar alla croissant à mesure que cet acte se

déroulait. Il y était établi d’abord que la fortune de sa femme

montait, au moment du décès, à seize cent mille francs environ, et

la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement à

chacun de ses enfants une part entière, comme aurait pu la gérer un

bon et soigneux père de famille. Il en résultait que la maison était

libre de toute hypothèque, que Balthazar était chez lui, et que ses

biens ruraux étaient également dégagés. Lorsque les divers actes furent

signés, Pierquin présenta les quittances des sommes jadis empruntées et

les main-levées des inscriptions qui pesaient sur les propriétés. En ce

moment, Balthazar, qui recouvrait à la fois l’honneur de l’homme, la

vie du père, la considération du citoyen, tomba dans un fauteuil; il

chercha Marguerite qui par une de ces sublimes délicatesses de femme

s’était absentée pendant cette lecture, afin de voir si toutes ses

intentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres

de la famille comprit la pensée du vieillard au moment où ses yeux

faiblement humides demandaient sa fille que tous voyaient en ce moment

par les yeux de l’âme, comme un ange de force et de lumière. Lucien

alla chercher Marguerite. En entendant le pas de sa fille, Balthazar

courut la serrer dans ses bras.

--Mon père, lui dit-elle au pied de l’escalier où le vieillard la

saisit pour l’étreindre, je vous en supplie, ne diminuez en rien votre

sainte autorité. Remerciez-moi, devant toute la famille, d’avoir bien

accompli vos intentions, et soyez ainsi le seul auteur du bien qui a pu

se faire ici.

Balthazar leva les yeux au ciel, regarda sa fille, se croisa les

bras, et dit après une pause pendant laquelle son visage reprit une

expression que ses enfants ne lui avaient pas vue depuis dix ans:--Que

n’es-tu là, Pépita, pour admirer notre enfant! Il serra Marguerite avec

force, sans pouvoir prononcer une parole, et rentra.--Mes enfants,

dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des

hommes les plus imposants, nous devons tous des remercîments et de la

reconnaissance à ma fille Marguerite, pour la sagesse et le courage

avec lesquels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans, lorsque,

trop absorbé par mes travaux, je lui ai remis les rênes de notre

administration domestique.

--Ah! maintenant, nous allons lire les contrats de mariage, dit

Pierquin en regardant l’heure. Mais ces actes-là ne me regardent pas,

attendu que la loi me défend d’instrumenter pour mes parents et pour

moi. Monsieur Raparlier l’oncle va venir.

En ce moment, les amis de la famille invités au dîner que l’on donnait

pour fêter le retour de monsieur Claës et célébrer la signature des

contrats, arrivèrent successivement, pendant que les gens apportèrent

les cadeaux de noces. L’assemblée s’augmenta promptement et devint

aussi imposante par la qualité des personnes qu’elle était belle par

la richesse des toilettes. Les trois familles qui s’unissaient par le

bonheur de leurs enfants avaient voulu rivaliser de splendeur. En un

moment, le parloir fut plein des gracieux présents qui se font aux

fiancés. L’or ruisselait et pétillait. Les étoffes dépliées, les châles

de cachemire, les colliers, les parures excitaient une joie si vraie

chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient, cette

joie enfantine à demi se peignait si bien sur tous les visages, que la

valeur de ces présents magnifiques était oubliée par les indifférents,

assez souvent occupés à la calculer par curiosité. Bientôt commença le

cérémonial usité dans la famille Claës pour ces solennités. Le père

et la mère devaient seuls être assis, et les assistants demeuraient

debout devant eux à distance. A gauche du parloir et du côté du jardin

se placèrent Gabriel Claës et mademoiselle Conyncks, auprès de qui

se tinrent monsieur de Solis et Marguerite, sa sœur et Pierquin. A

quelques pas de ces trois couples, Balthazar et Conyncks, les seuls de

l’assemblée qui fussent assis, prirent place chacun dans un fauteuil,

près du notaire qui remplaçait Pierquin. Jean était debout derrière

son père. Une vingtaine de femmes élégamment mises et quelques hommes,

tous choisis parmi les plus proches parents des Pierquin, des Conyncks

et des Claës, le maire de Douai qui devait marier les époux, les douze

témoins pris parmi les amis les plus dévoués des trois familles, et

dont faisait partie le premier président de la cour royale, tous,

jusqu’au curé de Saint-Pierre, restèrent debout en formant, du côté

de la cour, un cercle imposant. Cet hommage rendu par toute cette

assemblée à la paternité qui, dans cet instant, rayonnait d’une majesté

royale, imprimait à cette scène une couleur antique. Ce fut le seul

moment pendant lequel, depuis seize ans, Balthazar oublia la recherche

de l’Absolu. Monsieur Raparlier, le notaire, alla demander à Marguerite

et à sa sœur si toutes les personnes invitées à la signature et au

dîner qui devait la suivre étaient arrivées; et, sur leur réponse

affirmative, il revint prendre le contrat de mariage de Marguerite et

de monsieur de Solis, qui devait être lu le premier, quand tout à coup

la porte du parloir s’ouvrit, et Lemulquinier se montra le visage

flamboyant de joie.

--Monsieur, monsieur!

Balthazar jeta sur Marguerite un regard de désespoir, lui fit un signe

et l’emmena dans le jardin. Aussitôt le trouble se mit dans l’assemblée.

--Je n’osais pas te le dire, mon enfant, dit le père à sa fille; mais

puisque tu as tant fait pour moi, tu me sauveras de ce dernier malheur.

Lemulquinier m’a prêté, pour une dernière expérience qui n’a pas

réussi, vingt mille francs, le fruit de ses économies. Le malheureux

vient sans doute me les redemander en apprenant que je suis redevenu

riche, donne-les-lui sur-le-champ. Ah! mon ange, tu lui dois ton père,

car lui seul me consolait dans mes désastres, lui seul encore a foi en

moi. Certes, sans lui je serais mort...

--Monsieur, monsieur, criait Lemulquinier.

--Eh! bien? dit Balthazar en se retournant.

--Un diamant!

Claës sauta dans le parloir en apercevant un diamant dans la main de

son valet de chambre qui lui dit tout bas:--Je suis allé au laboratoire.

Le chimiste, qui avait tout oublié, jeta un regard sur le vieux

Flamand, et ce regard ne pouvait se traduire que par ces mots: «_Tu es

allé le premier au laboratoire!_»

--Et, dit le valet en continuant, j’ai trouvé ce diamant dans la

capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laissée en

train de faire des siennes, et elle en a fait, monsieur! ajouta-t-il en

montrant un diamant blanc de forme octaédrique dont l’éclat attirait

les regards étonnés de toute l’assemblée.

--Mes enfants, mes amis, dit Balthazar, pardonnez à mon vieux

serviteur, pardonnez-moi. Ceci va me rendre fou. Un hasard de sept

années a produit, sans moi, une découverte que je cherche depuis seize

ans. Comment? je n’en sais rien. Oui, j’avais laissé du sulfure de

carbone sous l’influence d’une pile de Volta dont l’action aurait

dû être surveillée tous les jours. Eh! bien, pendant mon absence,

le pouvoir de Dieu a éclaté dans mon laboratoire sans que j’aie

pu constater ses effets, progressifs, bien entendu! Cela n’est-il

pas affreux? Maudit exil! maudit hasard! Hélas! si j’avais épié

cette longue, cette lente, cette subite, je ne sais comment dire,

cristallisation, transformation, enfin ce miracle, eh! bien, mes

enfants seraient plus riches encore. Quoique ce ne soit pas la solution

du problème que je cherche, au moins les premiers rayons de ma gloire

auraient lui sur mon pays, et ce moment que nos affections satisfaites

rendent si ardent de bonheur serait encore échauffé par le soleil de la

Science.

Chacun gardait le silence devant cet homme. Les paroles sans suite qui

lui furent arrachées par la douleur furent trop vraies pour n’être pas

sublimes.

Tout à coup, Balthazar refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta

sur l’assemblée un regard majestueux qui brilla dans les âmes, prit

le diamant, et l’offrit à Marguerite en s’écriant:--Il t’appartient,

mon ange. Puis il renvoya Lemulquinier par un geste, et dit au

notaire:--Continuons.

Ce mot excita dans l’assemblée le frissonnement que, dans certains

rôles, Talma causait aux masses attentives. Balthazar s’était assis

en se disant à voix basse: «Je ne dois être que père aujourd’hui.»

Marguerite entendit le mot, s’avança, saisit la main de son père et la

baisa respectueusement.

--Jamais homme n’a été si grand, dit Emmanuel quand sa prétendue

revint près de lui, jamais homme n’a été si puissant, tout autre en

deviendrait fou.

Les trois contrats lus et signés, chacun s’empressa de questionner

Balthazar sur la manière dont s’était formé ce diamant, mais il ne

pouvait rien répondre sur un accident si étrange. Il regarda son

grenier, et le montra par un geste de rage.

--Oui, la puissance effrayante due au mouvement de la matière enflammée

qui sans doute a fait les métaux, les diamants, dit-il, s’est

manifestée là pendant un moment, par hasard.

--Ce hasard est sans doute bien naturel, dit un de ces gens qui veulent

expliquer tout, le bonhomme aura oublié quelque diamant véritable.

C’est autant de sauvé sur ceux qu’il a brûlés.

--Oublions cela, dit Balthazar à ses amis, je vous prie de ne pas m’en

parler aujourd’hui.

Marguerite prit le bras de son père pour se rendre dans les

appartements de la maison de devant où l’attendait une somptueuse fête.

Quand il entra dans la galerie après tous ses hôtes, il la vit meublée

de tableaux et remplie de fleurs rares.

--Des tableaux, s’écria-t-il, des tableaux! et quelques-uns de nos

anciens!

Il s’arrêta, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse,

et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant l’étendue de son

humiliation secrète.

--Tout cela est à vous, mon père, dit Marguerite en devinant les

sentiments qui agitaient l’âme de Balthazar.

--Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s’écria-t-il,

combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père?

--Ne conservez plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée

triste dans votre cœur, répondit-elle, et vous m’aurez récompensée au

delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père

chéri, le peu de mots que vous m’avez dits de lui me le fait estimer,

et, je l’avoue, j’avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que

vous lui devez, il restera près de vous comme un humble ami. Emmanuel

possède environ soixante mille francs d’économie, nous les donnerons

à Lemulquinier. Après vous avoir si bien servi, cet homme doit être

heureux le reste de ses jours. Ne vous inquiétez pas de nous! Monsieur

de Solis et moi, nous aurons une vie calme et douce, une vie sans

faste; nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu’à ce que vous

nous la rendiez.

--Ah! ma fille, ne m’abandonne jamais! Sois toujours la providence de

ton père.

En entrant dans les appartements de réception, Balthazar les trouva

restaurés et meublés aussi magnifiquement qu’ils l’étaient autrefois.

Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du

rez-de-chaussée par le grand escalier, sur chaque marche duquel se

trouvaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon,

offerte par Gabriel à son père, séduisit les regards autant qu’un luxe

de table qui parut inouï aux principaux habitants d’une ville où ce

luxe est traditionnellement à la mode. Les domestiques de monsieur

Conyncks, ceux de Claës et de Pierquin étaient là pour servir ce repas

somptueux. En se voyant au milieu de cette table couronnée de parents,

d’amis et de figures sur lesquelles éclatait une joie vive et sincère,

Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinier, eut une émotion si

pénétrante que chacun se tut, comme on se tait devant les grandes joies

ou les grandes douleurs.

--Chers enfants, s’écria-t-il, vous avez tué le veau gras pour le

retour du père prodigue.

Ce mot par lequel le savant se faisait justice, et qui empêcha

peut-être qu’on ne la lui fît plus sévère, fut prononcé si noblement

que chacun attendri essuya ses larmes; mais ce fut la dernière

expression de mélancolie, la joie prit insensiblement le caractère

bruyant et animé qui signale les fêtes de famille. Après le dîner, les

principaux habitants de la ville arrivèrent pour le bal qui s’ouvrit

et qui répondit à la splendeur classique de la maison Claës restaurée.

Les trois mariages se firent promptement et donnèrent lieu à des fêtes,

des bals, des repas qui entraînèrent pour plusieurs mois le vieux

Claës dans le tourbillon du monde. Son fils aîné alla s’établir à la

terre que possédait près de Cambray Conyncks, qui ne voulait jamais se

séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la maison

paternelle, pour faire les honneurs de l’hôtel que Pierquin avait fait

bâtir, et où il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue,

et son oncle Des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors

lentement économisés. Jean partit pour Paris, où il devait achever son

éducation.

Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna

le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison

de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel de

Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Cette

noble fille reçut par les mains de l’amour la couronne la plus enviée,

celle que le bonheur tresse et dont l’éclat est entretenu par la

constance. En effet, jamais couple n’offrit mieux l’image de cette

félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans

leurs rêves. L’union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves

de la vie, et qui s’étaient si saintement aimés, excita dans la ville

une admiration respectueuse. Monsieur de Solis, nommé depuis long-temps

inspecteur-général de l’Université, se démit de ses fonctions pour

mieux jouir de son bonheur, et rester à Douai où chacun rendait si

bien hommage à ses talents et à son caractère, que son nom était par

avance promis au scrutin des colléges électoraux, quand viendrait pour

lui l’âge de la députation. Marguerite, qui s’était montrée si forte

dans l’adversité, redevint dans le bonheur une femme douce et bonne.

Claës resta pendant cette année gravement préoccupé sans doute; mais,

s’il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus

suffisaient, il parut négliger son laboratoire. Marguerite, qui reprit

les anciennes habitudes de la maison Claës, donna tous les mois à son

père, une fête de famille à laquelle assistaient les Pierquin et les

Conyncks, et reçut la haute société de la ville à un jour de la semaine

où elle avait un Café qui devint l’un des plus célèbres. Quoique

souvent distrait, Claës assistait à toutes les assemblées, et redevint

si complaisamment homme du monde pour complaire à sa fille aînée, que

ses enfants purent croire qu’il avait renoncé à chercher la solution de

son problème. Trois ans se passèrent ainsi.

En 1828, un événement favorable à Emmanuel l’appela en Espagne.

Quoiqu’il y eût, entre les biens de la maison de Solis et lui, trois

branches nombreuses, la fièvre jaune, la vieillesse, l’infécondité,

tous les caprices de la fortune s’accordèrent pour rendre Emmanuel

l’héritier des titres et des riches substitutions de sa maison, lui,

le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que

dans les livres, la maison de Solis avait acquis le comté de Nourho.

Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari qui devait rester en

Espagne aussi long-temps que le voudraient ses affaires, elle fut

d’ailleurs curieuse de voir le château de Casa-Réal, où sa mère avait

passé son enfance, et la ville de Grenade, berceau patrimonial de la

famille Solis. Elle partit, en confiant l’administration de la maison

au dévouement de Martha, de Josette et de Lemulquinier qui avait

l’habitude de la conduire. Balthazar, à qui Marguerite avait proposé le

voyage en Espagne, s’y était refusé en alléguant son grand âge; mais

plusieurs travaux médités depuis long-temps, et qui devaient réaliser

ses espérances, furent la véritable raison de son refus.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 46 / 48 段