à Josette, à Félicie, et partit en poste pour Paris. Le grand-oncle
devenu veuf n’avait qu’une fille de douze ans et possédait une immense
fortune, il n’était donc pas impossible qu’il voulût se marier; aussi
les habitants de Douai crurent-ils que mademoiselle Claës épousait
son grand-oncle. Le bruit de ce riche mariage ramena Pierquin le
notaire chez les Claës. Il s’était fait de grands changements dans
les idées de cet excellent calculateur. Depuis deux ans, la société
de la ville s’était divisée en deux camps ennemis. La noblesse avait
formé un premier cercle, et la bourgeoisie un second, naturellement
fort hostile au premier. Cette séparation subite qui eut lieu dans
toute la France et la partagea en deux nations ennemies, dont les
irritations jalouses allèrent en croissant, fut une des principales
raisons qui firent adopter la révolution de juillet 1830 en province.
Entre ces deux sociétés, dont l’une était ultra-monarchique et l’autre
ultra-libérale, se trouvaient les fonctionnaires admis, suivant leur
importance, dans l’un et dans l’autre monde, et qui, au moment de la
chute du pouvoir légitime, furent neutres. Au commencement de la lutte
entre la noblesse et la bourgeoisie, les Cafés royalistes contractèrent
une splendeur inouïe, et rivalisèrent si brillamment avec les Cafés
libéraux, que ces sortes de fêtes gastronomiques coûtèrent, dit-on, la
vie à plusieurs personnages qui, semblables à des mortiers mal fondus,
ne purent résister à ces exercices. Naturellement, les deux sociétés
devinrent exclusives et s’épurèrent. Quoique fort riche pour un homme
de province, Pierquin fut exclu des cercles aristocratiques, et refoulé
dans ceux de la bourgeoisie. Son amour-propre eut beaucoup à souffrir
des échecs successifs qu’il reçut en se voyant insensiblement éconduit
par les gens avec lesquels il frayait naguère. Il atteignait l’âge de
quarante ans, seule époque de la vie où les hommes qui se destinent
au mariage puissent encore épouser des personnes jeunes. Les partis
auxquels il pouvait prétendre appartenaient à la bourgeoisie, et son
ambition tendait à rester dans le haut monde, où devait l’introduire
une belle alliance. L’isolement dans lequel vivait la famille Claës
l’avait rendue étrangère à ce mouvement social. Quoique Claës appartînt
à la vieille aristocratie de la province, il était vraisemblable que
ses préoccupations l’empêcheraient d’obéir aux antipathies créées par
ce nouveau classement de personnes. Quelque pauvre qu’elle pût être,
une demoiselle Claës apportait à son mari cette fortune de vanité
que souhaitent tous les parvenus. Pierquin revint donc chez les Claës
avec une secrète intention de faire les sacrifices nécessaires pour
arriver à la conclusion d’un mariage qui réalisait désormais toutes ses
ambitions. Il tint compagnie à Balthazar et à Félicie pendant l’absence
de Marguerite, mais il reconnut tardivement un concurrent redoutable
dans Emmanuel de Solis. La succession du défunt abbé passait pour être
considérable; et, aux yeux d’un homme qui chiffrait naïvement toutes
les choses de la vie, le jeune héritier paraissait plus puissant par
son argent que par les séductions du cœur dont ne s’inquiétait jamais
Pierquin. Cette fortune rendait au nom de Solis toute sa valeur.
L’or et la noblesse étaient comme deux lustres qui, s’éclairant l’un
par l’autre, redoublaient d’éclat. L’affection sincère que le jeune
proviseur témoignait à Félicie, qu’il traitait comme une sœur, excita
l’émulation du notaire. Il essaya d’éclipser Emmanuel en mêlant le
jargon à la mode et les expressions d’une galanterie superficielle
aux airs rêveurs, aux élégies soucieuses qui allaient si bien à sa
physionomie. En se disant désenchanté de tout au monde, il tournait les
yeux vers Félicie de manière à lui faire croire qu’elle seule pourrait
le réconcilier avec la vie. Félicie, à qui pour la première fois un
homme adressait des compliments, écouta ce langage toujours si doux,
même quand il est mensonger; elle prit le vide pour de la profondeur,
et, dans le besoin qui l’oppressait de fixer les sentiments vagues
dont surabondait son cœur, elle s’occupa de son cousin. Jalouse, à son
insu peut-être, des attentions amoureuses qu’Emmanuel prodiguait à sa
sœur, elle voulait sans doute se voir, comme elle, l’objet des regards,
des pensées et des soins d’un homme. Pierquin démêla facilement la
préférence que Félicie lui accordait sur Emmanuel, et ce fut pour lui
une raison de persister dans ses efforts, en sorte qu’il s’engagea plus
qu’il ne le voulait. Emmanuel surveilla les commencements de cette
passion fausse peut-être chez le notaire, naïve chez Félicie dont
l’avenir était en jeu. Il s’ensuivit, entre la cousine et le cousin,
quelques causeries douces, quelques mots dits à voix basse en arrière
d’Emmanuel, enfin de ces petites tromperies qui donnent à un regard,
à une parole une expression dont la douceur insidieuse peut causer
d’innocentes erreurs. A la faveur du commerce que Pierquin entretenait
avec Félicie, il essaya de pénétrer le secret du voyage entrepris
par Marguerite, afin de savoir s’il s’agissait de mariage et s’il
devait renoncer à ses espérances; mais, malgré sa grosse finesse, ni
Balthazar ni Félicie ne purent lui donner aucune lumière, par la raison
qu’ils ne savaient rien des projets de Marguerite qui, en prenant le
pouvoir, semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets.
La morne tristesse de Balthazar et son affaissement rendaient les
soirées difficiles à passer. Quoique Emmanuel eût réussi à faire jouer
le chimiste au trictrac, Balthazar y était distrait; et la plupart
du temps cet homme, si grand par son intelligence, semblait stupide.
Déchu de ses espérances, humilié d’avoir dévoré trois fortunes,
joueur sans argent, il pliait sous le poids de ses ruines, sous le
fardeau de ses espérances moins détruites que trompées. Cet homme de
génie, muselé par la nécessité, se condamnant lui-même, offrait un
spectacle vraiment tragique qui eût touché l’homme le plus insensible.
Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce
lion en cage, dont les yeux pleins d’une puissance refoulée étaient
devenus calmes à force de tristesse, ternes à force de lumière; dont
les regards demandaient une aumône que la bouche n’osait proférer.
Parfois un éclair passait sur cette face desséchée qui se ranimait
par la conception d’une nouvelle expérience; puis, si, en contemplant
le parloir, les yeux de Balthazar s’arrêtaient à la place où sa femme
avait expiré, de légers pleurs roulaient comme d’ardents grains de
sable dans le désert de ses prunelles que la pensée faisait immenses,
et sa tête retombait sur sa poitrine. Il avait soulevé le monde comme
un Titan, et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Cette
gigantesque douleur, si virilement contenue, agissait sur Pierquin et
sur Emmanuel qui, parfois, se sentaient assez émus pour vouloir offrir
à cet homme la somme nécessaire à quelque série d’expériences; tant
sont communicatives les convictions du génie! Tous deux concevaient
comment madame Claës et Marguerite avaient pu jeter des millions dans
ce gouffre: mais la raison arrêtait promptement les élans du cœur; et
leurs émotions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient
encore les peines de ce Titan foudroyé. Claës ne parlait point de
sa fille aînée, et ne s’inquiétait ni de son absence, ni du silence
qu’elle gardait en n’écrivant ni à lui, ni à Félicie. Quand Solis
et Pierquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait affecté
désagréablement. Pressentait-il que Marguerite agissait contre lui?
Se trouvait-il humilié d’avoir résigné les droits majestueux de la
paternité à son enfant? En était-il venu à moins l’aimer parce
qu’elle allait être le père, et lui l’enfant? Peut-être y avait-il
beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables
qui passent comme des nuages en l’âme, dans la disgrâce muette qu’il
faisait peser sur Marguerite. Quelque grands que puissent être les
grands hommes connus ou inconnus, heureux ou malheureux dans leurs
tentatives, ils ont des petitesses par lesquelles ils tiennent à
l’humanité. Par un double malheur, il ne souffrent pas moins de leurs
qualités que de leurs défauts; et peut-être Balthazar avait-il à se
familiariser avec les douleurs de ses vanités blessées. La vie qu’il
menait, et les soirées pendant lesquelles ces quatre personnes se
trouvèrent réunies en l’absence de Marguerite furent donc une vie et
des soirées empreintes de tristesse, remplies d’appréhensions vagues.
Ce fut des jours infertiles comme des landes desséchées, où néanmoins
ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L’atmosphère leur
semblait brumeuse en l’absence de la fille aînée, devenue l’âme,
l’espoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi,
pendant lesquels Balthazar attendit patiemment sa fille. Marguerite
fut ramenée à Douai par son oncle, qui resta au logis au lieu de
retourner à Cambrai, sans doute pour y appuyer de son autorité quelque
coup d’état médité par sa nièce. Ce fut une petite fête de famille
que le retour de Marguerite. Le notaire et monsieur de Solis avaient
été invités à dîner par Félicie et par Balthazar. Quand la voiture de
voyage s’arrêta devant la porte de la maison, ces quatre personnes
vinrent y recevoir les voyageurs avec de grandes démonstrations de
joie. Marguerite parut heureuse de revoir les foyers paternels, ses
yeux s’emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver
au parloir. En embrassant son père, ses caresses de jeune fille ne
furent pas néanmoins sans arrière-pensée, elle rougissait comme une
épouse coupable qui ne sait pas feindre; mais ses regards reprirent
leur pureté quand elle regarda monsieur de Solis, en qui elle semblait
puiser la force d’achever l’entreprise qu’elle avait secrètement
formée. Pendant le dîner, malgré l’allégresse qui animait les
physionomies et les paroles, le père et la fille s’examinèrent avec
défiance et curiosité. Balthazar ne fit à Marguerite aucune question
sur son séjour à Paris, sans doute par dignité paternelle. Emmanuel de
Solis imita cette réserve. Mais Pierquin, qui était habitué à connaître
tous les secrets de famille, dit à Marguerite en couvrant sa curiosité
sous une fausse bonhomie:--Eh! bien, chère cousine, vous avez vu
Paris, les spectacles...
--Je n’ai rien vu à Paris, répondit-elle, je n’y suis pas allée pour me
divertir. Les jours s’y sont tristement écoulés pour moi, j’étais trop
impatiente de revoir Douai.
--Si je ne m’étais pas fâché, elle ne serait pas venue à l’Opéra, où
d’ailleurs elle s’est ennuyée! dit monsieur Conyncks.
La soirée fut pénible, chacun était gêné, souriait mal ou s’efforçait
de témoigner cette gaieté de commande sous laquelle se cachent de
réelles anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de
sourdes et cruelles appréhensions qui réagissaient sur les cœurs.
Plus la soirée s’avançait, plus la contenance du père et de la fille
s’altérait. Parfois Marguerite essayait de sourire, mais ses gestes,
ses regards, le son de sa voix trahissaient une vive inquiétude.
Messieurs Conyncks et de Solis semblaient connaître la cause des
secrets mouvements qui agitaient cette noble fille, et paraissaient
l’encourager par des œillades expressives. Blessé d’avoir été mis en
dehors d’une résolution et de démarches accomplies pour lui, Balthazar
se séparait insensiblement de ses enfants et de ses amis, en affectant
de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui découvrir ce
qu’elle avait décidé de lui. Pour un homme grand, pour un père, cette
situation était intolérable. Parvenu à un âge où l’on ne dissimule
rien au milieu de ses enfants, où l’étendue des idées donne de la
force aux sentiments, il devenait donc de plus en plus grave, songeur
et chagrin, en voyant s’approcher le moment de sa mort civile. Cette
soirée renfermait une de ces crises de la vie intérieure qui ne peuvent
s’expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s’amoncelaient
au ciel, l’on riait dans la campagne; chacun avait chaud, sentait
l’orage, levait la tête et continuait sa route. Monsieur Conyncks, le
premier, alla se coucher et fut conduit à sa chambre par Balthazar.
Pendant son absence, Pierquin et monsieur de Solis s’en allèrent.
Marguerite fit un adieu plein d’affection au notaire, elle ne dit
rien à Emmanuel, mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard
humide. Elle renvoya Félicie, et quand Claës revint au parloir, il y
trouva sa fille seule.
--Mon bon père, lui dit-elle d’une voix tremblante, il a fallu les
circonstances graves où nous sommes pour me faire quitter la maison;
mais, après bien des angoisses et après avoir surmonté des difficultés
inouïes, j’y reviens avec quelques chances de salut pour nous tous.
Grâce à votre nom, à l’influence de notre oncle et aux protections
de monsieur de Solis, nous avons obtenu, pour vous, une place de
receveur des finances en Bretagne; elle vaut, dit-on, dix-huit à vingt
mille francs par an. Notre oncle a fait le cautionnement. Voici votre
nomination, dit-elle en tirant une lettre de son sac. Votre séjour ici,
pendant nos années de privations et de sacrifices, serait intolérable.
Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle où il
a toujours vécu. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus, vous les
emploierez comme bon vous semblera. Je vous supplie seulement de songer
que nous n’avons pas un sou de rente, et que nous vivrons tous avec ce
que Gustave nous donnera sur ses revenus. La ville ne saura rien de
cette vie claustrale. Si vous étiez chez vous, vous seriez un obstacle
aux moyens que nous emploierons, ma sœur et moi, pour tâcher d’y
rétablir l’aisance. Est-ce abuser de l’autorité que vous m’avez donnée
que de vous mettre dans une position à refaire vous-même votre fortune?
dans quelques années, si vous le voulez, vous serez Receveur-général.
--Ainsi, Marguerite, dit doucement Balthazar, tu me chasses de ma
maison.
--Je ne mérite pas un reproche si dur, répondit la fille en comprimant
les mouvements tumultueux de son cœur. Vous reviendrez parmi nous
lorsque vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient
d’y paraître. D’ailleurs, mon père, n’ai-je point votre parole?
reprit-elle froidement. Vous devez m’obéir. Mon oncle est resté pour
vous emmener en Bretagne, afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.
--Je n’irai pas, s’écria Balthazar en se levant, je n’ai besoin du
secours de personne pour rétablir ma fortune et payer ce que je dois à
mes enfants.
--Ce sera mieux, reprit Marguerite sans s’émouvoir. Je vous prierai
de réfléchir à notre situation respective que je vais vous expliquer
en peu de mots. Si vous restez dans cette maison, vos enfants en
sortiront, afin de vous en laisser le maître.
--Marguerite! cria Balthazar.
--Puis, dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l’irritation
de son père, il faut instruire le ministre de votre refus, si vous
n’acceptez pas une place lucrative et honorable que, malgré nos
démarches et nos protections, nous n’aurions pas eue sans quelques
billets de mille francs adroitement mis par mon oncle dans le gant
d’une dame.
--Me quitter!
--Ou vous nous quitterez ou nous vous fuirons, dit-elle. Si j’étais
votre seule enfant, j’imiterais ma mère, sans murmurer contre le sort
que vous me feriez. Mais ma sœur et mes deux frères ne périront pas
de faim ou de désespoir auprès de vous; je l’ai promis à celle qui
mourut là, dit-elle en montrant la place du lit de sa mère. Nous vous
avons caché nos douleurs, nous avons souffert en silence, aujourd’hui
nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas au bord d’un abîme, nous
sommes au fond, mon père! pour nous en tirer, il ne nous faut pas
seulement du courage, il faut encore que nos efforts ne soient pas
incessamment déjoués par les caprices d’une passion...
--Mes chers enfants! s’écria Balthazar, en saisissant la main de
Marguerite, je vous aiderai, je travaillerai, je...
--En voici les moyens, répondit-elle en lui tendant la lettre
ministérielle.
--Mais, mon ange, le moyen que tu m’offres pour refaire ma fortune est
trop lent! tu me fais perdre le fruit de dix années de travaux, et les
sommes énormes que représente mon laboratoire. Là, dit-il en indiquant
le grenier, sont toutes nos ressources.
Marguerite marcha vers la porte en disant:--Mon père, vous choisirez!
--Ah! ma fille, vous êtes bien dure! répondit-il en s’asseyant dans un
fauteuil et la laissant partir.
Le lendemain matin, Marguerite apprit par Lemulquinier que monsieur
Claës était sorti. Cette simple annonce la fit pâlir, et sa contenance
fut si cruellement significative, que le vieux valet lui dit:--Soyez
tranquille, mademoiselle, monsieur a dit qu’il serait revenu à onze
heures pour déjeuner. Il ne s’est pas couché. A deux heures du matin,
il était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres
les toits du laboratoire. J’attendais dans la cuisine, je le voyais,
il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant
lequel le soleil est capable de nous enrichir tous, et si vous
vouliez...
--Assez! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû
assaillir son père.
Il s’était en effet accompli chez Balthazar ce phénomène qui s’empare
de toutes les personnes sédentaires, sa vie dépendait pour ainsi dire
des lieux avec lesquels il s’était identifié, sa pensée mariée à son
laboratoire et à sa maison les lui rendait indispensables, comme l’est
la Bourse au joueur pour qui les jours fériés sont des jours perdus.
Là étaient ses espérances, là descendait du ciel la seule atmosphère
où ses poumons pouvaient puiser l’air vital. Cette alliance des
lieux et des choses entre les hommes, si puissante chez les natures
faibles, devient presque tyrannique chez les gens de science et
d’étude. Quitter sa maison, c’était, pour Balthazar, renoncer à la
Science, à son problème, c’était mourir. Marguerite fut en proie à
une extrême agitation jusqu’au moment du déjeuner. La scène qui avait
porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et
elle craignit de voir se dénouer tragiquement la situation désespérée
où se trouvait son père. Elle allait et venait dans le parloir, en
tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait.
Enfin, Balthazar revint. Pendant qu’il traversait la cour, Marguerite,
qui étudia sa figure avec inquiétude, n’y vit que l’expression d’une
douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir, elle s’avança vers
lui pour lui souhaiter le bonjour; il la saisit affectueusement par
la taille, l’appuya sur son cœur, la baisa au front et lui dit à
l’oreille:--Je suis allé demander mon passe-port. Le son de la voix,
le regard résigné, le mouvement de son père, tout écrasa le cœur de
la pauvre fille qui détourna la tête pour ne point laisser voir ses
larmes; mais ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin, et
revint après y avoir pleuré à son aise. Pendant le déjeuner, Balthazar
se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.
--Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle, dit-il a
monsieur Conyncks. J’ai toujours eu le désir de voir ce pays-là.
--On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle.
--Mon père nous quitte? s’écria Félicie.
Monsieur de Solis entra, il amenait Jean.
--Vous nous le laisserez aujourd’hui, dit Balthazar en mettant son fils
près de lui, je pars demain, et je veux lui dire adieu.
Emmanuel regarda Marguerite qui baissa la tête. Ce fut une journée
morne, pendant laquelle chacun fut triste, et réprima des pensées
ou des pleurs. Ce n’était pas une absence, mais un exil. Puis, tous
sentaient instinctivement ce qu’il y avait d’humiliant pour un père à
déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en
quittant sa famille à l’âge de Balthazar. Lui seul fut aussi grand que
Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des
fautes que l’emportement du génie lui avait fait commettre. Quand la
soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls, Balthazar,
qui, pendant toute la journée, s’était montré tendre et affectueux,
comme il l’était durant les beaux jours de sa vie patriarcale, tendit
la main à Marguerite, et lui dit avec une sorte de tendresse mêlée de
désespoir:--Es-tu contente de ton père?
--Vous êtes digne de celui-là, répondit Marguerite en lui montrant le
portrait de Van-Claës.
Le lendemain matin, Balthazar suivi de Lemulquinier monta dans son
laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu’il avait
caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes.
Le maître et le valet se jetèrent un regard plein de mélancolie
en entrant dans le grenier qu’ils allaient quitter peut-être pour
toujours. Balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pensée
avait si longtemps plané, et dont chacune était liée au souvenir
d’une recherche ou d’une expérience. Il ordonna d’un air triste à
Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de
séparer des substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en
prenant ces soins, il proférait des regrets amers, comme en exprime un
condamné à mort, avant d’aller à l’échafaud.
--Voici pourtant, dit-il en s’arrêtant devant une capsule dans laquelle
plongeaient les deux fils d’une pile de Volta, une expérience dont le
résultat devrait être attendu. Si elle réussissait, affreuse pensée!
mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des
diamants à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de soufre,
ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue
le rôle de corps électro-positif; la cristallisation doit commencer
au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s’y
porterait cristallisé...
--Ah! ça se ferait comme ça, dit Lemulquinier en contemplant son maître
avec admiration.
--Or, reprit Balthazar après une pause, la combinaison est soumise à
l’influence de cette pile qui peut agir...
--Si monsieur veut, je vais en augmenter l’effet...
--Non, non, il faut la laisser telle qu’elle est. Le repos et le temps
sont des conditions essentielles à la cristallisation...
--Parbleu, faut qu’elle prenne son temps, cette cristallisation,
s’écria le valet de chambre.
--Si la température baisse, le sulfure de carbone se cristallisera,
dit Balthazar en continuant d’exprimer par lambeaux les pensées
indistinctes d’une méditation complète dans son entendement; mais si
l’action de la pile opère dans certaines conditions que j’ignore... Il
faudrait surveiller cela... il est possible... Mais à quoi pensé-je? il
ne s’agit plus de Chimie, mon ami, nous devons aller gérer une recette
en Bretagne.
Claës sortit précipitamment, et descendit pour faire un dernier
déjeuner de famille auquel assistèrent Pierquin et monsieur de Solis.
Balthazar, pressé d’en finir avec son agonie scientifique, dit adieu
à ses enfants et monta en voiture avec son oncle, toute la famille
l’accompagna sur le seuil de la porte. Là, quand Marguerite eut
embrassé son père par une étreinte désespérée, à laquelle il répondit
en lui disant à l’oreille: «Tu es une bonne fille, et je ne t’en
voudrai jamais!» elle franchit la cour, se sauva dans le parloir,
s’agenouilla à la place où sa mère était morte, et fit une ardente
prière à Dieu pour lui demander la force d’accomplir les rudes travaux
de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortifiée par une voix intérieure
qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissements des anges et les
remercîments de sa mère, quand sa sœur, son frère, Emmanuel et Pierquin
rentrèrent après avoir regardé la calèche jusqu’à ce qu’ils ne la
vissent plus.
--Maintenant, mademoiselle, qu’allez-vous faire? lui dit Pierquin.
--Sauver la maison, répondit-elle avec simplicité. Nous possédons près
de treize cents arpents à Waignies. Mon intention est de les faire
défricher, les partager en trois fermes, construire les bâtiments
nécessaires à leur exploitation, les louer; et je crois qu’en quelques
années, avec beaucoup d’économie et de patience, chacun de nous,
dit-elle en montrant sa sœur et son frère, aura une ferme de quatre
cents et quelques arpents qui pourra valoir, un jour, près de quinze
mille francs de rente. Mon frère Gustave gardera pour sa part cette
maison et ce qu’il possède sur le Grand-Livre. Puis nous rendrons un
jour à notre père sa fortune dégagée de toute obligation, en consacrant
nos revenus à l’acquittement de ses dettes.
--Mais, chère cousine, dit le notaire stupéfait de cette entente des
affaires et de la froide raison de Marguerite, il vous faut plus de
deux cent mille francs pour défricher vos terrains, bâtir vos fermes et
acheter des bestiaux. Où prendrez-vous cette somme?
--Là commencent mes embarras, dit-elle en regardant alternativement le
notaire et monsieur de Solis, je n’ose les demander à mon oncle qui a
déjà fait le cautionnement de mon père!
--Vous avez des amis! s’écria Pierquin en voyant tout à coup que les
demoiselles Claës _seraient encore des filles de plus de cinq cent
mille francs_.
Emmanuel de Solis regarda Marguerite avec attendrissement, mais,
malheureusement pour lui, Pierquin resta notaire au milieu de son
enthousiasme et reprit ainsi:--Moi, je vous les offre, ces deux cent
mille francs!
Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un regard qui fut un trait
de lumière pour Pierquin. Félicie rougit excessivement, tant elle était
heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu’elle le souhaitait.
Elle regarda sa sœur qui, tout à coup, devina que pendant l’absence
qu’elle avait faite, la pauvre fille s’était laissé prendre à quelques
banales galanteries de Pierquin.
--Vous ne me paierez que cinq pour cent d’intérêt, dit-il. Vous me
rembourserez quand vous voudrez, et vous me donnerez une hypothèque sur
vos terrains. Mais soyez tranquille, vous n’aurez que les déboursés à
payer pour tous vos contrats, je vous trouverai de bons fermiers, et
ferai vos affaires gratuitement afin de vous aider en bon parent.