mal est grand, mais il n’est pas irréparable.
--Il se réparera par nous seuls, la famille Claës n’a plus de chef.
Pour en arriver à ne plus être ni père ni homme, n’avoir aucune notion
du juste et de l’injuste, car lui, si grand, si généreux, si probe,
il a dissipé malgré la loi le bien des enfants auxquels il doit
servir de défenseur! dans quel abîme est-il donc tombé? Mon Dieu! que
cherche-t-il donc!
--Malheureusement, ma chère Marguerite, s’il a tort comme chef de
famille, il a raison scientifiquement, et une vingtaine d’hommes en
Europe l’admireront, là où tous les autres le taxeront de folie; mais
vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune de ses enfants. Une
découverte a toujours été un hasard. Si votre père doit rencontrer
la solution de son problème, il la trouvera sans tant de frais, et
peut-être au moment où il en désespérera!
--Ma pauvre mère est heureuse, dit Marguerite, elle aurait souffert
mille fois la mort avant de mourir, elle qui a péri à son premier choc
contre la Science. Mais ce combat n’a pas de fin.
--Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand vous n’aurez plus rien,
monsieur Claës ne trouvera plus de crédit, et s’arrêtera.
--Qu’il s’arrête donc dès aujourd’hui, s’écria Marguerite, nous sommes
sans ressources.
Monsieur de Solis alla racheter les lettres de change et vint les
remettre à Marguerite. Balthazar descendit quelques moments avant le
dîner, contre son habitude. Pour la première fois, depuis deux ans, sa
fille aperçut dans sa physionomie les signes d’une tristesse horrible
à voir: il était redevenu père, la raison avait chassé la Science; il
regarda dans la cour, dans le jardin, et quand il fut certain de se
trouver seul avec sa fille, il vint à elle par un mouvement plein de
mélancolie et de bonté.
--Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant avec une
onctueuse tendresse, pardonne à ton vieux père. Oui, Marguerite, j’ai
eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n’aurai pas _trouvé_, je suis
un misérable! Je m’en irai d’ici. Je ne veux pas voir vendre Van-Claës,
dit-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la Liberté,
je serai mort pour la Science, lui vénéré, moi haï.
--Haï, mon père? non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous
adorons tous. N’est-ce pas, Félicie? dit-elle à sa sœur qui entrait en
ce moment.
--Qu’avez-vous, mon cher père? dit la jeune fille en lui prenant la
main.
--Je vous ai ruinés.
--Hé! dit Félicie, nos frères nous feront une fortune. Jean est
toujours le premier dans sa classe.
--Tenez, mon père, reprit Marguerite en amenant Balthazar par un
mouvement plein de grâce et de câlinerie filiale devant la cheminée
où elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartel, voici vos
lettres de change; mais n’en souscrivez plus, il n’y aurait plus rien
pour les payer...
--Tu as donc de l’argent, dit Balthazar à l’oreille de Marguerite quand
il fut revenu de sa surprise.
Ce mot suffoqua cette héroïque fille, tant il y avait de délire, de
joie, d’espérance dans la figure de son père qui regardait autour de
lui, comme pour découvrir de l’or.
--Mon père, dit-elle avec un accent de douleur, j’ai ma fortune.
--Donne-la-moi, dit-il en laissant échapper un geste avide, je te
rendrai tout au centuple.
--Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite en contemplant
Balthazar qui ne comprit pas le sens que sa fille mettait à ce mot.
--Ha! ma chère fille, dit-il, tu me sauves la vie! J’ai imaginé une
dernière expérience, après laquelle il n’y a plus rien de possible.
Si, cette fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à chercher
l’Absolu. Donne-moi le bras, viens, mon enfant chérie, je voudrais te
faire la femme la plus heureuse de la terre, tu me rends au bonheur,
à la gloire; tu me procures le pouvoir de vous combler de trésors, je
vous accablerai de joyaux, de richesses.
Il baisa sa fille au front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna
sa joie par des câlineries qui parurent presque serviles à Marguerite;
pendant le dîner Balthazar ne voyait qu’elle, il la regardait avec
l’empressement, avec l’attention, la vivacité qu’un amant déploie pour
sa maîtresse: faisait-elle un mouvement? il cherchait à deviner sa
pensée, son désir, et se levait pour la servir; il la rendait honteuse,
il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa
vieillesse anticipée. Mais, à ces cajoleries Marguerite opposait le
tableau de la détresse actuelle, soit par un mot de doute, soit par un
regard qu’elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle
à manger.
--Va, lui dit-il, dans six mois, nous remplirons ça d’or et de
merveilles. Tu seras comme une reine. Bah! la nature entière nous
appartiendra, nous serons au-dessus de tout... et par toi... ma
Marguerite. Margarita? reprit-il en souriant, ton nom est une
prophétie. Margarita veut dire une perle. Sterne a dit cela quelque
part. As-tu lu Sterne? veux-tu un Sterne? ça t’amusera.
--La perle est, dit-on, le fruit d’une maladie, reprit-elle, et nous
avons déjà bien souffert!
--Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, tu
seras bien puissante, bien riche.
--Mademoiselle a si bon cœur, dit Lemulquinier dont la face en écumoire
grimaça péniblement un sourire.
Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux
filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa
conversation. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards
épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance de
génie, ce doux esprit qui fascinait Joséphine, et il mit pour ainsi
dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva,
pour la première fois depuis long-temps, le père et les enfants
réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au prestige
de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent
un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la
pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes
de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère
où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais
en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient tout;
ils préjugent l’avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait
d’un événement avant qu’il n’éclate, mais ils n’en ont rien dit. Si,
dans le silence des méditations, ils ont fait usage de leur puissance
pour reconnaître ce qui se passe autour d’eux, il leur suffit d’avoir
deviné: le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à
faux les connaissances qu’ils ont acquises sur les choses de la vie.
Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils
tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec
une riche mémoire, et n’y sont étrangers à rien. Ainsi Balthazar, qui
joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait
tout le passé de sa fille, il connaissait ou avait deviné les moindres
événements de l’amour mystérieux qui l’unissait à Emmanuel, il le
leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant.
C’était la plus douce flatterie que put faire un père, et les deux
amants ne surent pas y résister. Cette soirée fut délicieuse par le
contraste qu’elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de
ces pauvres enfants. Quand, après les avoir pour ainsi dire remplis de
sa lumière et baignés de tendresse, Balthazar se retira, Emmanuel de
Solis, qui avait eu jusqu’alors une contenance gênée, se débarrassa de
trois mille ducats en or qu’il tenait dans ses poches en craignant de
les laisser apercevoir. Il les mit sur la travailleuse de Marguerite
qui les couvrit avec le linge qu’elle raccommodait, et alla chercher
le reste de la somme. Quand il revint, Félicie était allée se coucher.
Onze heures sonnaient. Martha, qui veillait pour déshabiller sa
maîtresse, était occupée chez Félicie.
--Où cacher cela? dit Marguerite qui n’avait pas résisté au plaisir de
manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit.
--Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit
Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux, et le diable n’irait pas les y
chercher.
Au moment où Marguerite faisait son avant-dernier voyage de la
travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les
rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s’éparpillèrent sur le
parquet: son père était à la porte du parloir, et montrait sa tête dont
l’expression d’avidité l’effraya.
--Que faites-vous donc là? dit-il en regardant tour à tour sa fille
que la peur clouait sur le plancher, et le jeune homme qui s’était
brusquement dressé, mais dont l’attitude auprès de la colonne était
assez significative. Le fracas de l’or sur le parquet fut horrible et
son éparpillement semblait prophétique.--Je ne me trompais pas, dit
Balthazar en s’asseyant, j’avais entendu le son de l’or.
Il n’était pas moins ému que les deux jeunes gens dont les cœurs
palpitaient si bien à l’unisson, que leurs mouvements s’entendaient
comme les coups d’un balancier de pendule au milieu du profond silence
qui régna tout à coup dans le parloir.
--Je vous remercie, monsieur de Solis, dit Marguerite à Emmanuel en lui
jetant un coup d’œil qui signifiait: Secondez-moi, pour sauver cette
somme.
--Quoi, cet or... reprit Balthazar en lançant des regards d’une
épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel.
--Cet or est à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour faire
honneur à nos engagements, lui répondit-elle.
Monsieur de Solis rougit et voulut sortir.
--Monsieur, dit Balthazar en l’arrêtant par le bras, ne vous dérobez
pas à mes remercîments.
--Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argent appartient à mademoiselle
Marguerite qui me l’emprunte sur ses biens, répondit-il en regardant sa
maîtresse qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières.
--Je ne souffrirai pas cela, dit Claës qui prit une plume et une
feuille de papier sur la table où écrivait Félicie, et se tournant vers
les deux jeunes gens étonnés:--Combien y a-t-il? La passion avait rendu
Balthazar plus rusé que ne l’eût été le plus adroit des intendants
coquins; la somme allait être à lui. Marguerite et monsieur de Solis
hésitaient.--Comptons, dit-il.
--Il y a six mille ducats, répondit Emmanuel
--Soixante-dix mille francs, reprit Claës.
Le coup d’œil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.
--Monsieur, dit-il en tremblant, votre engagement est sans valeur,
pardonnez-moi cette expression purement technique; j’ai prêté ce matin
à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change
que vous étiez hors d’état de payer, vous ne sauriez donc me donner
aucune garantie. Ces cent soixante-dix mille francs sont à mademoiselle
votre fille qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je ne les
lui prête que sur la promesse qu’elle m’a faite de souscrire un contrat
avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains
nus de Waignies.
Marguerite détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui lui
vinrent aux yeux, elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait
Emmanuel. Élevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des
vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du
mensonge; après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il lui
faisait donc encore le sacrifice de sa conscience.
--Adieu, monsieur, lui dit Balthazar, je vous croyais plus de confiance
dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.
Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emmanuel fut
reconduit par Martha qui ferma la porte de la rue. Au moment où le
père et la fille furent bien seuls, Claës dit à sa fille:--Tu m’aimes,
n’est-ce pas?
--Ne prenez pas de détours, mon père. Vous voulez cette somme, vous ne
l’aurez point.
Elle se mit à rassembler les ducats, son père l’aida silencieusement à
les ramasser et à vérifier la somme qu’elle avait semée, et Marguerite
le laissa faire sans lui témoigner la moindre défiance. Les deux milles
ducats remis en pile, Balthazar dit d’un air désespéré:--Marguerite, il
me faut cet or!
--Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement.
Écoutez, mon père: il vaut mieux nous tuer d’un seul coup, que de nous
faire souffrir mille morts chaque jour. Voyez, qui de vous, qui de nous
doit succomber.
--Vous aurez donc assassiné votre père, reprit-il.
--Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame
Claës était morte.
--Ma fille, si tu savais ce dont il s’agit, tu ne me dirais pas de
telles paroles. Écoute, je vais t’expliquer le problème... Mais tu ne
me comprendras pas? s’écria-t-il avec désespoir. Enfin, donne! crois
une fois en ton père. Oui, je sais que j’ai fait de la peine à ta
mère; que j’ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune
et dilapidé la vôtre; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes
une folie; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite,
écoute-moi donc! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t’obéirai
comme tu devrais, toi, m’obéir; je ferai tes volontés, je te remettrai
la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants,
je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère, dit-il en
versant des larmes. Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette
figure en pleurs, et Claës se jeta aux genoux de sa fille en croyant
qu’elle allait céder.--Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que sont
soixante mille francs pour éviter des remords éternels! Vois-tu, je
mourrai, ceci me tuera. Écoute-moi! ma parole sera sacrée. Si j’échoue,
je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si
tu l’exiges, et j’irai travailler comme un manœuvre afin de refaire
sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes enfants ce que la
Science leur aura pris. Marguerite voulait relever son père, mais il
persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant:--Sois une
dernière fois, tendre et dévouée? Si je ne réussis pas, je te donnerai
moi-même raison dans tes duretés. Tu m’appelleras vieux fou! tu me
nommeras mauvais père! enfin tu me diras que je suis un ignorant! Moi,
quand j’entendrai ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me
battre, si tu le veux; et quand tu me frapperas, je te bénirai comme la
meilleure des filles en me souvenant que tu m’as donné ton sang!
--S’il ne s’agissait que de mon sang, je vous le rendrais,
s’écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la Science mon frère
et ma sœur? non! Cessez, cessez, dit-elle en essuyant ses larmes et
repoussant les mains caressantes de son père.
--Soixante-mille francs et deux mois, dit-il en se levant avec rage, il
ne me faut plus que cela; mais ma fille se met entre la gloire, entre
la richesse et moi. Sois maudite! ajouta-t-il. Tu n’es ni fille, ni
femme, tu n’as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse,
ajouta-t-il. Laisse-moi prendre! dis, ma chère petite, mon enfant
chérie, je t’adorerai, ajouta-t-il en avançant la main sur l’or par un
mouvement d’atroce énergie.
--Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claës
nous voient! dit Marguerite en montrant le portrait.
--Eh! bien, essaie de vivre couverte du sang de ton père, cria
Balthazar en lui jetant un regard d’horreur. Il se leva, contempla le
parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna
comme eût fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel
Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif.--Adieu, ma
fille, dit-il avec douceur, tâchez de vivre heureuse.
Quand il eut disparu, Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour
effet de l’isoler de la terre, elle n’était plus dans le parloir, elle
ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les
espaces du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et
les distances et les temps, où quelque main divine relève la toile
étendue sur l’avenir. Il lui sembla qu’il s’écoulait des jours entiers
entre chacun des pas que faisait son père en montant l’escalier; puis
elle eut un frisson d’horreur au moment où elle l’entendit entrer
dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son
âme la poignante clarté d’un éclair, elle franchit les escaliers sans
lumière, sans bruit, avec la vélocité d’une flèche, et vit son père qui
s’ajustait le front avec un pistolet.
--Prenez tout, lui cria-t-elle en s’élançant vers lui.
Elle tomba sur un fauteuil. Balthazar la voyant pâle, se mit à pleurer
comme pleurent les vieillards; il redevint enfant, il la baisa au
front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de
joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa
maîtresse après en avoir obtenu le bonheur.
--Assez! assez, mon père, dit-elle, songez à votre promesse! Si vous ne
réussissez pas, vous m’obéirez!
--Oui.
--O ma mère, dit-elle en se tournant vers la chambre de madame Claës,
vous auriez tout donné, n’est-ce pas?
--Dors en paix, dit Balthazar, tu es une bonne fille.
--Dormir! dit-elle, je n’ai plus les nuits de ma jeunesse; vous me
vieillissez, mon père, comme vous avez lentement flétri le cœur de ma
mère.
--Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en t’expliquant les effets de
la magnifique expérience que je viens d’imaginer, tu comprendrais.
--Je ne comprends que notre ruine, dit-elle en s’en allant.
Le lendemain matin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Solis amena
Jean.
--Hé bien? dit-il avec tristesse en abordant Marguerite.
--J’ai cédé, répondit-elle.
--Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie mélancolique, si vous
aviez résisté, je vous eusse admirée; mais faible, je vous adore!
--Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-t-il?
--Laissez-moi faire, s’écria le jeune homme d’un air radieux, nous nous
aimons, tout ira bien!
Quelques mois s’écoulèrent dans une tranquillité parfaite. Monsieur
de Solis fit comprendre à Marguerite que ses chétives économies ne
constitueraient jamais une fortune, et lui conseilla de vivre à l’aise
en prenant, pour maintenir l’abondance au logis, l’argent qui restait
sur la somme de laquelle il avait été le dépositaire. Pendant ce temps,
Marguerite fut livrée aux anxiétés qui jadis avaient agité sa mère
en semblable occurrence. Quelque incrédule qu’elle pût être, elle en
était arrivée à espérer dans le génie de son père. Par un phénomène
inexplicable, beaucoup de gens ont l’espérance sans avoir la foi.
L’espérance est la fleur du Désir, la foi est le fruit de la Certitude.
Marguerite se disait: «Si mon père réussit, nous serons heureux!» Claës
et Lemulquinier seuls disaient: «Nous réussirons!» Malheureusement,
de jour en jour, le visage de cet homme s’attrista. Quand il venait
dîner, il n’osait parfois regarder sa fille et parfois il lui jetait
aussi des regards de triomphe. Marguerite employa ses soirées à se
faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs difficultés légales.
Elle accabla son père de questions sur leurs relations de famille.
Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidemment
à exécuter le plan qu’elle méditait si son père succombait encore une
fois dans son duel avec l’_Inconnu_ (X).
Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa toute une journée
assis sur le banc de son jardin, plongé dans une méditation triste. Il
regarda plusieurs fois le tertre dénué de tulipes, les fenêtres de la
chambre de sa femme; il frémissait sans doute en songeant à tout ce que
sa lutte lui avait coûté: ses mouvements attestaient des pensées en
dehors de la Science. Marguerite vint s’asseoir et travailler près de
lui quelques moments avant le dîner.
--Hé! bien, mon père, vous n’avez pas réussi.
--Non, mon enfant.
--Ah! dit Marguerite d’une voix douce, je ne vous adresserai pas le
plus léger reproche, nous sommes également coupables. Je réclamerai
seulement l’exécution de votre parole, elle doit être sacrée, vous
êtes un Claës. Vos enfants vous entoureront d’amour et de respect;
mais d’aujourd’hui vous m’appartenez, et me devez obéissance. Soyez
sans inquiétude, mon règne sera doux, et je travaillerai même à le
faire promptement finir. J’emmène Martha, je vous quitte pour un mois
environ, et pour m’occuper de vous, car, dit-elle en le baisant au
front, vous êtes mon enfant. Demain, Félicie conduira donc la maison.
La pauvre enfant n’a que dix-sept ans, elle ne saurait pas vous
résister; soyez généreux, ne lui demandez pas un sou, car elle n’aura
que ce qu’il lui faut strictement pour les dépenses de la maison.
Ayez du courage, renoncez pendant deux ou trois années à vos travaux
et à vos pensées. Le problème mûrira, je vous aurai amassé l’argent
nécessaire pour le résoudre et vous le résoudrez. Hé! bien, votre reine
n’est-elle pas clémente, dites?
--Tout n’est donc pas perdu, dit le vieillard.
--Non, si vous êtes fidèle à votre parole.
--Je vous obéirai, ma fille, répondit Claës avec une émotion profonde.
Le lendemain, monsieur Conyncks de Cambrai vint chercher sa petite
nièce. Il était en voiture de voyage, et ne voulut rester chez son
cousin que le temps nécessaire à Marguerite et à Martha pour faire
leurs apprêts. Monsieur Claës reçut son cousin avec affabilité, mais
il était visiblement triste et humilié. Le vieux Conyncks devina les
pensées de Balthazar, et, en déjeunant, il lui dit avec une grosse
franchise:--J’ai quelques-uns de vos tableaux, cousin, j’ai le goût des
beaux tableaux, c’est une passion ruineuse; mais, nous avons tous notre
folie...
--Cher oncle! dit Marguerite.
--Vous passez pour être ruiné, cousin, mais un Claës a toujours des
trésors là, dit-il en se frappant le front. Et là, n’est-ce pas?
ajouta-t-il en montrant son cœur. Aussi compté-je sur vous! J’ai trouvé
dans mon escarcelle quelques écus que j’ai mis à votre service.
--Ha! s’écria Balthazar, je vous rendrai des trésors...
--Les seuls trésors que nous possédions en Flandre, cousin, c’est la
patience et le travail, répondit sévèrement Conyncks. Notre ancien a
ces deux mots gravés sur le front, dit-il en lui montrant le portrait
du président Van-Claës.