Il disait ce mot pour la première fois, elle l’en remercia par un

regard mouillé, par un sourire et une inclination de tête. Il s’arrêta,

montra Félicie et Martha.

--Parlez devant ma sœur, dit Marguerite. Elle n’a pas besoin de cette

discussion pour se résigner à notre vie de privations et de travail,

elle est si douce et si courageuse! Mais elle doit connaître combien le

courage nous est nécessaire.

Les deux sœurs se prirent la main, et s’embrassèrent comme pour se

donner un nouveau gage de leur union devant le malheur.

--Laissez-nous, Martha.

--Chère Marguerite, reprit Emmanuel en laissant percer dans l’inflexion

de sa voix le bonheur qu’il éprouvait à conquérir les menus droits de

l’affection; je me suis procuré les noms et la demeure des acquéreurs

qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois

abattus. Demain, si vous y consentez, un avoué agissant au nom de

monsieur Conyncks, qui ne le désavouera pas, mettra opposition entre

leurs mains. Dans six jours, votre grand-oncle sera de retour, il

convoquera un conseil de famille, et fera émanciper Gabriel, qui a

dix-huit ans. Étant, vous et votre frère, autorisés à exercer vos

droits, vous demanderez votre part dans le prix des bois, monsieur

Claës ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés

par l’opposition; quant aux cent mille autres qui vous seront encore

dus, vous obtiendrez une obligation hypothécaire qui reposera sur la

maison que vous habitez. Monsieur Conyncks réclamera des garanties

pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie

et à Jean. Dans cette situation, votre père sera forcé de laisser

hypothéquer ses biens de la plaine d’Orchies, déjà grevés de cent

mille écus. La loi donne une priorité rétroactive aux inscriptions

prises dans l’intérêt des mineurs; tout sera donc sauvé. Monsieur Claës

aura désormais les mains liées, vos terres sont inaliénables; il ne

pourra plus rien emprunter sur les siennes, qui répondront des sommes

supérieures à leur prix, les affaires se seront faites en famille, sans

scandale, sans procès. Votre père sera forcé d’aller prudemment dans

ses recherches, si même il ne les cesse tout à fait.

--Oui, dit Marguerite, mais où seront nos revenus? Les cent mille

francs hypothéqués sur cette maison ne nous rapporteront rien, puisque

nous y demeurons. Le produit des biens que possède mon père dans la

plaine d’Orchies payera les intérêts des trois cent mille francs dus à

des étrangers; avec quoi vivrons-nous?

--D’abord, dit Emmanuel, en plaçant les cinquante mille francs qui

resteront à Gabriel sur sa part, dans les fonds publics; vous en

aurez, d’après le taux actuel, plus de quatre mille livres de rente

qui suffiront à sa pension et à son entretien à Paris. Gabriel ne peut

disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père, ni du fonds

de ses rentes; ainsi vous ne craindrez pas qu’il en dissipe un denier,

et vous aurez une charge de moins. Puis, ne vous restera-t-il pas cent

cinquante mille francs à vous!

--Mon père me les demandera, dit-elle avec effroi, et je ne saurai pas

les lui refuser.

--Hé! bien, chère Marguerite, vous pouvez les sauver encore, en vous

en dépouillant. Placez-les sur le Grand Livre, au nom de votre frère.

Cette somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui

vous feront vivre. Les mineurs émancipés ne pouvant rien aliéner sans

l’avis d’un conseil de famille, vous gagnerez ainsi trois ans de

tranquillité. A cette époque, votre père aura trouvé son problème ou

vraisemblablement y renoncera; Gabriel, devenu majeur, vous restituera

les fonds pour établir les comptes entre vous quatre.

Marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de loi qu’elle

ne pouvait comprendre tout d’abord. Ce fut certes une scène neuve que

celle des deux amants étudiant le code dont s’était muni Emmanuel

pour apprendre à sa maîtresse les lois qui régissaient les biens des

mineurs; elle en eut bientôt saisi l’esprit, grâce à la pénétration

naturelle aux femmes, et que l’amour aiguisait encore.

Le lendemain, Gabriel revint à la maison paternelle. Quand monsieur de

Solis le rendit à Balthazar, en lui annonçant l’admission à l’École

Polytechnique, le père remercia le proviseur par un geste de main, et

dit:--J’en suis bien aise, Gabriel sera donc un savant.

--Oh! mon frère, dit Marguerite en voyant Balthazar remonter à son

laboratoire, travaille bien, ne dépense pas d’argent! fais tout ce

qu’il faudra faire; mais sois économe. Les jours où tu sortiras dans

Paris, va chez nos amis, chez nos parents pour ne contracter aucun des

goûts qui ruinent les jeunes gens. Ta pension monte à près de mille

écus, il te restera mille francs pour tes menus-plaisirs, ce doit être

assez.

--Je réponds de lui, dit Emmanuel de Solis en frappant sur l’épaule de

son élève.

Un mois après, monsieur de Conyncks avait, de concert avec Marguerite,

obtenu de Claës toutes les garanties désirables. Les plans si sagement

conçus par Emmanuel de Solis furent entièrement approuvés et exécutés.

En présence de la loi, devant son cousin dont la probité farouche

transigeait difficilement sur les questions d’honneur, Balthazar,

honteux de la vente qu’il avait consentie dans un moment où il était

harcelé par ses créanciers, se soumit à tout ce qu’on exigea de

lui. Satisfait de pouvoir réparer le dommage qu’il avait presque

involontairement fait à ses enfants, il signa les actes avec la

préoccupation d’un savant. Il était devenu complétement imprévoyant à

la manière des nègres qui, le matin, vendent leur femme pour une goutte

d’eau-de-vie, et la pleurent le soir. Il ne jetait même pas les yeux

sur son avenir le plus proche, il ne se demandait pas quelles seraient

ses ressources, quand il aurait fondu son dernier écu; il poursuivait

ses travaux, continuait ses achats, sans savoir qu’il n’était plus

que le possesseur titulaire de sa maison, de ses propriétés, et qu’il

lui serait impossible, grâce à la sévérité des lois, de se procurer

un sou sur les biens desquels il était en quelque sorte le gardien

judiciaire. L’année 1818 expira sans aucun événement malheureux. Les

deux jeunes filles payèrent les frais nécessités par l’éducation de

Jean, et satisfirent à toutes les dépenses de leur maison, avec les

dix-huit mille francs de rente, placés sous le nom de Gabriel, dont

les semestres leur furent envoyés exactement par leur frère. Monsieur

de Solis perdit son oncle dans le mois de décembre de cette année.

Un matin, Marguerite apprit par Martha que son père avait vendu sa

collection de tulipes, le mobilier de la maison de devant, et toute

l’argenterie. Elle fut obligée de racheter les couverts nécessaires au

service de la table, et les fit marquer à son chiffre. Jusqu’à ce jour

elle avait gardé le silence sur les déprédations de Balthazar; mais

le soir, après le dîner, elle pria Félicie de la laisser seule avec

son père, et quand il fut assis, suivant son habitude, au coin de la

cheminée du parloir, Marguerite lui dit:--Mon cher père, vous êtes le

maître de tout vendre ici, même vos enfants. Ici, nous vous obéirons

tous sans murmure; mais je suis forcée de vous faire observer que nous

sommes sans argent, que nous avons à peine de quoi vivre cette année,

et que nous serons obligées, Félicie et moi, de travailler nuit et jour

pour payer la pension de Jean, avec le prix de la robe de dentelle que

nous avons entreprise. Je vous en conjure, mon bon père, discontinuez

vos travaux.

--Tu as raison, mon enfant, dans six semaines tout sera fini! J’aurai

trouvé l’Absolu, ou l’Absolu sera introuvable. Vous serez tous riches à

millions...

--Laissez-nous pour le moment un morceau de pain, répondit Marguerite.

--Il n’y a pas de pain ici, dit Claës d’un air effrayé, pas de pain

chez un Claës. Et tous nos biens?

--Vous avez rasé la forêt de Waignies. Le sol n’en est pas encore

libre, et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d’Orchies, les

revenus ne suffisent point à payer les intérêts des sommes que vous

avez empruntées.

--Avec quoi vivons-nous donc, demanda-t-il.

Marguerite lui montra son aiguille, et ajouta:--Les rentes de Gabriel

nous aident, mais elles sont insuffisantes. Je joindrais les deux

bouts de l’année si vous ne m’accabliez de factures auxquelles je ne

m’attends pas, vous ne me dites rien de vos achats en ville. Quand je

crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites dispositions

sont faites, il m’arrive un mémoire de soude, de potasse, de zinc, de

soufre, que sais-je?

--Ma chère enfant, encore six semaines de patience; après, je me

conduirai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite.

--Il est bien temps que vous pensiez à vos affaires. Vous avez tout

vendu; tableaux, tulipes, argenterie, il ne nous reste plus rien; au

moins, ne contractez pas de nouvelles dettes.

--Je n’en veux plus faire, dit le vieillard.

--Plus, s’écria-t-elle. Vous en avez donc?

--Rien, des misères, répondit-il en baissant les yeux et rougissant.

Marguerite se trouva pour la première fois humiliée par l’abaissement

de son père, et en souffrit tant qu’elle n’osa l’interroger. Un mois

après cette scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lettre

de change de dix mille francs, souscrite par Claës. Marguerite ayant

prié le banquier d’attendre pendant la journée en témoignant le regret

de n’avoir pas été prévenue de ce paiement, celui-ci l’avertit que

la maison Protez et Chiffreville en avait neuf autres de même somme,

échéant de mois en mois.

--Tout est dit, s’écria Marguerite, l’heure est venue.

Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas,

dans le parloir, en se parlant à elle-même:--Trouver cent mille francs,

dit-elle, ou voir notre père en prison! Que faire?

Balthazar ne descendit pas. Lassée de l’attendre, Marguerite monta

au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d’une pièce

immense, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries

poudreuses; çà et là, des livres, des tables encombrées de produits

étiquetés, numérotés. Partout le désordre qu’entraîne la préoccupation

du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras,

de cornues, de métaux, de cristallisations fantasquement colorées,

d’échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était

dominé par la figure de Balthazar Claës qui, sans habit, les bras

nus comme ceux d’un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils

blanchis comme ses cheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent

pas une machine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé

d’une lentille formée par de doubles verres convexes dont l’intérieur

était plein d’alcool et qui réunissait les rayons du soleil entrant

alors par l’un des compartiments de la rose du grenier. Le récipient,

dont le plateau était isolé, communiquait avec des fils d’une immense

pile de Volta. Lemulquinier occupé à faire mouvoir le plateau de

cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours maintenir

la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soleil,

se leva, la face noire de poussière, et dit:--Ha! mademoiselle,

n’approchez pas!

L’aspect de son père qui, presque agenouillé devant sa machine,

recevait d’aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars

ressemblaient à des fils d’argent, son crâne bossué, son visage

contracté par une attente affreuse, la singularité des objets qui

l’entouraient, l’obscurité dans laquelle se trouvaient les parties

de ce vaste grenier d’où s’élançaient des machines bizarres, tout

contribuait à frapper Marguerite qui se dit avec terreur: Mon père

est fou! Elle s’approcha de lui pour lui dire à l’oreille:--Renvoyez

Lemulquinier.

--Non, non, mon enfant, j’ai besoin de lui, j’attends l’effet d’une

belle expérience à laquelle les autres n’ont pas songé. Voici trois

jours que nous guettons un rayon de soleil. J’ai les moyens de

soumettre les métaux dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés

et à des courants électriques. Vois-tu, dans un moment, l’action la

plus énergique dont puisse disposer un chimiste va éclater, et moi

seul...

--Eh! mon père, au lieu de vaporiser les métaux, vous devriez bien les

réserver pour payer vos lettres de change...

--Attends, attends!

--Monsieur Mersktus est venu, mon père, il lui faut dix mille francs à

quatre heures.

--Oui, oui, tout à l’heure. J’avais signé ces petits effets pour ce

mois-ci, c’est vrai. Je croyais que j’aurais trouvé l’Absolu. Mon Dieu,

si j’avais le soleil de juillet, mon expérience serait faite!

Il se prit par les cheveux, s’assit sur un mauvais fauteuil de canne,

et quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

--Monsieur a raison. Tout ça, c’est la faute de ce gredin de soleil qui

est trop faible, le lâche, le paresseux!

Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Marguerite.

--Laissez-nous, Mulquinier, lui dit-elle.

--Ah! je tiens une nouvelle expérience, s’écria Claës.

--Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent

seuls, vous avez cent mille francs à payer, et nous ne possédons

pas un liard. Quittez votre laboratoire, il s’agit aujourd’hui de

votre honneur. Que deviendrez-vous, quand vous serez en prison,

souillerez-vous vos cheveux blancs et le nom de Claës par l’infamie

d’une banqueroute? Je m’y opposerai. J’aurai la force de combattre

votre folie, et il serait affreux de vous voir sans pain dans vos

derniers jours. Ouvrez les yeux sur notre position, ayez donc enfin de

la raison?

--Folie! cria Balthazar qui se dressa sur ses jambes, fixa ses yeux

lumineux sur sa fille, se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le

mot folie si majestueusement, que Marguerite trembla. Ah! ta mère ne

m’aurait pas dit ce mot! reprit-il, elle n’ignorait pas l’importance de

mes recherches, elle avait appris une science pour me comprendre, elle

savait que je travaille pour l’humanité, qu’il n’y a rien de personnel

ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime est, je le

vois, au-dessus de l’affection filiale. Oui, l’amour est le plus beau

de tous les sentiments! Avoir de la raison? reprit-il en se frappant

la poitrine, en manqué-je? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma

fille, eh! bien, je le veux ainsi. Je suis votre père, obéissez-moi.

Je vous ferai riche quand il me plaira. Votre fortune, mais c’est une

misère. Quand j’aurai trouvé un dissolvant du carbone, j’emplirai

votre parloir de diamants, et c’est une niaiserie en comparaison de

ce que je cherche. Vous pouvez bien attendre, quand je me consume en

efforts gigantesques.

--Mon père, je n’ai pas le droit de vous demander compte des quatre

millions que vous avez engloutis dans ce grenier sans résultat. Je ne

vous parlerai pas de ma mère que vous avez tuée. Si j’avais un mari,

je l’aimerais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je

serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout.

J’ai suivi ses ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l’ai

prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me rendre

votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je

viens ici représenter la nécessité que vous avez créée vous-même. Il

faut de l’argent pour vos lettres de change, entendez-vous? il n’y a

rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul Van-Claës. Je viens

donc au nom de ma mère, qui s’est trouvée trop faible pour défendre ses

enfants contre leur père et qui m’a ordonné de vous résister, je viens

au nom de mes frères et de ma sœur, je viens, mon père, au nom de tous

les Claës vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une

fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre

paternité qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j’ai pour moi vos

ancêtres et l’honneur qui parlent plus haut que la Chimie. Les familles

passent avant la Science. J’ai trop été votre fille!

--Et tu veux être alors mon bourreau, dit-il d’une voix affaiblie.

Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle qu’elle venait de

prendre, elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui

avait dit: _Ne contrarie pas trop ton père, aime-le bien!_

--Mademoiselle fait là-haut de la belle ouvrage! dit Lemulquinier

en descendant à la cuisine pour déjeuner. Nous allions mettre la

main sur le secret, nous n’avions plus besoin que d’un brin de

soleil de juillet, car monsieur, ah! quel homme! il est quasiment

dans les chausses du bon Dieu! Il ne s’en faut pas de ça, dit-il à

Josette en faisant claquer l’ongle de son pouce droit sous la dent

populairement nommée la palette, que nous ne sachions le principe de

tout. _Patatras!_ elle s’en vient crier pour des bêtises de lettres de

change.

--Eh! bien, payez-les de vos gages, dit Martha, ces lettres d’échange?

--Il n’y a point de beurre à mettre sur mon pain? dit Lemulquinier à

Josette.

--Et de l’argent pour en acheter? répondit aigrement la cuisinière.

Comment, vieux monstre, si vous faites de l’or dans votre cuisine de

démon, pourquoi ne vous faites-vous pas un peu de beurre? ce ne serait

pas si difficile, et vous en vendriez au marché de quoi faire aller la

marmite. Nous mangeons du pain sec, nous autres! Ces deux demoiselles

se contentent de pain et de noix, vous seriez donc mieux nourri que les

maîtres? Mademoiselle ne veut dépenser que cent francs par mois pour

toute la maison. Nous ne faisons plus qu’un dîner. Si vous voulez des

douceurs, vous avez vos fourneaux là-haut où vous fricassez des perles,

qu’on ne parle que de ça au marché. Faites-vous-y des poulets rôtis.

Lemulquinier prit son pain et sortit.

--Il va acheter quelque chose de son argent, dit Martha, tant mieux, ce

sera autant d’économisé. Est-il avare, ce Chinois-là!

--Fallait le prendre par la famine, dit Josette. Voilà huit jours qu’il

n’a rien frotté _nune part_, je fais son ouvrage, il est toujours

là-haut; il peut bien me payer de ça, en nous régalant de quelques

harengs, qu’il en apporte, je m’en vais joliment les lui prendre!

--Ah! dit Martha, j’entends mademoiselle Marguerite qui pleure.

Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole

chrétienne, le sorcier. Dans mon pays, on l’aurait déjà brûlé vif; mais

ici l’on n’a pas plus de religion que chez les Maures d’Afrique.

Mademoiselle Claës étouffait mal ses sanglots en traversant la galerie.

Elle gagna sa chambre, chercha la lettre de sa mère, et lut ce qui suit:

«Mon enfant, si Dieu le permet, mon esprit sera dans ton cœur quand

tu liras ces lignes, les dernières que j’aurai tracées! elles sont

pleines d’amour pour mes chers petits qui restent abandonnés à un

démon auquel je n’ai pas su résister. Il aura donc absorbé votre

pain, comme il a dévoré ma vie et même mon amour. Tu savais, ma

bien-aimée, si j’aimais ton père! je vais expirer l’aimant moins,

puisque je prends contre lui des précautions que je n’aurais pas

avouées de mon vivant. Oui, j’aurai gardé dans le fond de mon

cercueil une dernière ressource pour le jour où vous serez au plus

haut degré du malheur. S’il vous a réduits à l’indigence, ou s’il

faut sauver votre honneur, mon enfant, tu trouveras chez monsieur de

Solis, s’il vit encore, sinon chez son neveu, notre bon Emmanuel,

cent soixante dix mille francs environ, qui vous aideront à vivre.

Si rien n’a pu dompter sa passion, si ses enfants ne sont pas une

barrière plus forte pour lui que ne l’a été mon bonheur, et ne

l’arrêtent pas dans sa marche criminelle, quittez votre père, vivez

au moins! Je ne pouvais l’abandonner, je me devais à lui. Toi,

Marguerite, sauve la famille! Je t’absous de tout ce que tu feras

pour défendre Gabriel, Jean et Félicie. Prends courage, sois l’ange

tutélaire des Claës. Sois ferme, je n’ose dire sois sans pitié; mais

pour pouvoir réparer les malheurs déjà faits, il faut conserver

quelque fortune, et tu dois te considérer comme étant au lendemain

de la misère, rien n’arrêtera la fureur de la passion qui m’a tout

ravi. Ainsi, ma fille, ce sera être pleine de cœur que d’oublier

ton cœur; ta dissimulation, s’il fallait mentir à ton père, serait

glorieuse; tes actions, quelque blâmables qu’elles puissent paraître,

seraient toutes héroïques faites dans le but de protéger la famille.

Le vertueux monsieur de Solis me l’a dit, et jamais conscience ne

fut ni plus pure ni plus clairvoyante que la sienne. Je n’aurais pas

eu la force de te dire ces paroles, même en mourant. Cependant sois

toujours respectueuse et bonne dans cette horrible lutte! Résiste en

adorant, refuse avec douceur. J’aurai donc eu des larmes inconnues et

des douleurs qui n’éclateront qu’après ma mort. Embrasse, en mon nom,

mes chers enfants, au moment où tu deviendras ainsi leur protection.

Que Dieu et les saints soient avec toi.

»JOSÉPHINE.»

A cette lettre était jointe une reconnaissance de messieurs de Solis

oncle et neveu, qui s’engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs

mains par madame Claës à celui de ses enfants qui leur représenterait

cet écrit.

--Martha, cria Marguerite à la duègne qui monta promptement, allez chez

monsieur Emmanuel et priez-le de passer chez moi. Noble et discrète

créature! il ne m’a jamais rien dit, à moi, pensa-t-elle, à moi dont

les ennuis et les chagrins sont devenus les siens.

Emmanuel vint avant que Martha ne fût de retour.

--Vous avez eu des secrets pour moi? dit-elle en lui montrant l’écrit.

Emmanuel baissa la tête.

--Marguerite, vous êtes donc bien malheureuse? reprit-il en laissant

rouler quelques pleurs dans ses yeux.

--Oh! oui. Soyez mon appui, vous que ma mère a nommé là _notre bon

Emmanuel_, dit-elle en lui montrant la lettre et ne pouvant réprimer un

mouvement de joie en voyant son choix approuvé par sa mère.

--Mon sang et ma vie étaient à vous le lendemain du jour où je vous vis

dans la galerie, répondit-il en pleurant de joie et de douleur; mais je

ne savais pas, je n’osais pas espérer qu’un jour vous accepteriez mon

sang. Si vous me connaissez bien, vous devez savoir que ma parole est

sacrée. Pardonnez-moi cette parfaite obéissance aux volontés de votre

mère, il ne m’appartenait pas d’en juger les intentions.

--Vous nous avez sauvés, dit-elle en l’interrompant et lui prenant le

bras pour descendre au parloir.

Après avoir appris l’origine de la somme que gardait Emmanuel,

Marguerite lui confia la triste nécessité qui poignait la maison.

--Il faut aller payer les lettres de change, dit Emmanuel, si elles

sont toutes chez Mersktus, vous gagnerez les intérêts. Je vous

remettrai les soixante-dix mille francs qui vous resteront. Mon pauvre

oncle m’a laissé une somme semblable en ducats qu’il sera facile de

transporter secrètement.

--Oui, dit-elle, apportez-les à la nuit; quand mon père dormira, nous

les cacherons à nous deux. S’il savait que j’ai de l’argent, peut-être

me ferait-il violence. Oh! Emmanuel, se défier de son père! dit-elle en

pleurant et appuyant son front sur le cœur du jeune homme.

Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une

protection, fut la première expression de cet amour toujours enveloppé

de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur; mais ce

cœur trop plein devait déborder, et ce fut sous le poids d’une misère!

--Que faire? que devenir? Il ne voit rien, ne se soucie ni de nous ni

de lui, car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont

l’air est brûlant.

--Que pouvez-vous attendre d’un homme qui à tout moment s’écrie comme

Richard III: «Mon royaume pour un cheval!» dit Emmanuel. Il sera

toujours impitoyable, et vous devez l’être autant que lui. Payez ses

lettres de change, donnez-lui, si vous voulez, votre fortune; mais

celle de votre sœur, celle de vos frères n’est ni à vous ni à lui.

--Donner ma fortune? dit-elle en serrant la main d’Emmanuel et lui

jetant un regard de feu, vous me le conseillez, vous! tandis que

Pierquin faisait mille mensonges pour me la conserver.

--Hélas! peut-être suis-je égoïste à ma manière! dit-il. Tantôt je vous

voudrais sans fortune, il me semble que vous seriez plus près de moi;

tantôt je vous voudrais riche, heureuse, et je trouve qu’il y a de la

petitesse à se croire séparés par les pauvres grandeurs de la fortune.

--Cher! ne parlons pas de nous...

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 42 / 48 段