la voix métallique, les manières qui n’avaient que la souplesse des
ressorts, les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur,
aux poésies mélodieusement muettes dont les sentiments d’Emmanuel
étaient revêtus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il existe un
magnétisme admirable dont les effets ne trompent jamais. Le son de
la voix, le regard, les gestes passionnés de l’homme aimant peuvent
s’imiter, une jeune fille peut être trompée par un habile comédien;
mais pour réussir, ne doit-il pas être seul? Si cette jeune fille a
près d’elle une âme qui vibre à l’unisson de ses sentiments, n’a-t-elle
pas bientôt reconnu les expressions du véritable amour? Emmanuel se
trouvait en ce moment, comme Marguerite, sous l’influence des nuages
qui, depuis leur rencontre, avaient formé fatalement une sombre
atmosphère au-dessus de leurs têtes, et qui leur dérobaient la vue du
ciel bleu de l’amour. Il avait, pour son Élue, cette idolâtrie que
le défaut d’espoir rend si douce et si mystérieuse dans ses pieuses
manifestations. Socialement placé trop loin de mademoiselle Claës par
son peu de fortune et n’ayant qu’un beau nom à lui offrir, il ne
voyait aucune chance d’être accepté pour son époux. Il avait toujours
attendu quelques encouragements que Marguerite s’était refusée à
donner sous les yeux défaillants d’une mourante. Également purs, ils
ne s’étaient donc pas encore dit une seule parole d’amour. Leurs
joies avaient été les joies égoïstes que les malheureux sont forcés
de savourer seuls. Ils avaient frémi séparément, quoiqu’ils fussent
agités par un rayon parti de la même espérance. Ils semblaient avoir
peur d’eux-mêmes, en se sentant déjà trop bien l’un à l’autre. Aussi
Emmanuel tremblait-il d’effleurer la main de la souveraine à laquelle
il avait fait un sanctuaire dans son cœur. Le plus insouciant contact
aurait développé chez lui de trop irritantes voluptés, il n’aurait plus
été le maître de ses sens déchaînés. Mais quoiqu’ils ne se fussent rien
accordé des frêles et immenses, des innocents et sérieux témoignages
que se permettent les amants les plus timides, ils s’étaient néanmoins
si bien logés au cœur l’un de l’autre, que tous deux se savaient prêts
à se faire les plus grands sacrifices, seuls plaisirs qu’ils pussent
goûter. Depuis la mort de madame Claës, leur amour secret s’étouffait
sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils
vivaient étaient devenues noires, et les clartés s’y éteignaient dans
les larmes. La réserve de Marguerite se changea presque en froideur,
car elle avait à tenir le serment exigé par sa mère; et devenant plus
libre qu’auparavant, elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le
deuil de sa bien-aimée, en comprenant que le moindre vœu d’amour, la
plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cœur.
Ce grand amour était donc plus caché qu’il ne l’avait jamais été. Ces
deux âmes tendres rendaient toujours le même son; mais séparées par la
douleur, comme elles l’avaient été par les timidités de la jeunesse
et par le respect dû aux souffrances de la morte, elles s’en tenaient
encore au magnifique langage des yeux, à la muette éloquence des
actions dévouées, à une cohérence continuelle, sublimes harmonies de
la jeunesse, premiers pas de l’amour en son enfance. Emmanuel venait,
chaque matin, savoir des nouvelles de Claës et de Marguerite, mais il
ne pénétrait dans la salle à manger que quand il apportait une lettre
de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d’entrer. Son premier coup
d’œil jeté sur la jeune fille lui disait mille pensées sympathiques:
il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances,
il ne l’avait pas quittée, il en partageait la tristesse, enfin il
épandait la rosée de ses larmes au cœur de son amie, par un regard
que n’altérait aucune arrière-pensée. Ce bon jeune homme vivait si
bien dans le présent, il s’attachait tant à un bonheur qu’il croyait
fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre
généreusement la main en lui disant:--Soyons amis!
Pierquin continua ses obsessions avec cet entêtement qui est la
patience irréfléchie des sots. Il jugeait Marguerite selon les règles
ordinaires employées par la multitude pour apprécier les femmes. Il
croyait que les mots mariage, liberté, fortune, qu’il lui avait jetés
dans l’oreille germeraient dans son âme, y feraient fleurir un désir
dont il profiterait, et il s’imaginait que sa froideur était de la
dissimulation. Mais quoiqu’il l’entourât de soins et d’attentions
galantes, il cachait mal les manières despotiques d’un homme habitué
à trancher les plus hautes questions relatives à la vie des familles.
Il disait, pour la consoler, de ces lieux communs, familiers aux gens
de sa profession, lesquels passent en colimaçons sur les douleurs, et
y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté.
Sa tendresse était du patelinage. Il quittait sa feinte mélancolie
à la porte en reprenant ses doubles souliers, ou son parapluie. Il
se servait du ton que sa longue familiarité l’autorisait à prendre,
comme d’un instrument pour se mettre plus avant dans le cœur de la
famille, pour décider Marguerite à un mariage proclamé par avance
dans toute la ville. L’amour vrai, dévoué, respectueux formait donc
un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était
homogène en ces deux hommes. L’un feignait une passion et s’armait de
ses moindres avantages afin de pouvoir épouser Marguerite; l’autre
cachait son amour, et tremblait de laisser apercevoir son dévouement.
Quelque temps après la mort de sa mère, et dans la même journée,
Marguerite put comparer les deux seuls hommes qu’elle était à même de
juger. Jusqu’alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée
ne lui avait pas permis de voir le monde, et la situation où elle se
trouvait ne laissait aucun accès aux personnes qui pouvaient penser
à la demander en mariage. Un jour, après le déjeuner, par une des
premières belles matinées du mois d’avril, Emmanuel vint au moment où
monsieur Claës sortait. Balthazar supportait si difficilement l’aspect
de sa maison, qu’il allait se promener le long des remparts pendant
une partie de la journée. Emmanuel voulut suivre Balthazar, il hésita,
parut puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite et resta.
Marguerite devina que le professeur voulait lui parler et lui proposa
de venir au jardin. Elle renvoya sa sœur Félicie, près de Martha qui
travaillait dans l’antichambre, située au premier étage; puis elle
s’alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur et de la
vieille duègne.
--Monsieur Claës est aussi absorbé par le chagrin qu’il l’était par ses
recherches savantes, dit le jeune homme en voyant Balthazar marchant
lentement dans la cour. Tout le monde le plaint en ville; il va comme
un homme qui n’a plus ses idées; il s’arrête sans motif, regarde sans
voir...
--Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses
pleurs. Que vouliez-vous me dire? reprit-elle après une pause et avec
une dignité froide.
--Mademoiselle, répondit Emmanuel d’une voix émue, ai-je le droit de
vous parler comme je vais le faire? Ne voyez, je vous prie, que mon
désir de vous être utile, et laissez-moi croire qu’un professeur peut
s’intéresser au sort de ses élèves au point de s’inquiéter de leur
avenir. Votre frère Gabriel a quinze ans passés, il est en seconde,
et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l’esprit de
la carrière qu’il embrassera. Monsieur votre père est le maître de
décider cette question; mais s’il n’y pensait pas, ne serait-ce pas
un malheur pour Gabriel? Ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour
monsieur votre père, si vous lui faisiez observer qu’il ne s’occupe pas
de son fils? Dans cette conjoncture, ne pourriez-vous pas consulter
votre frère sur ses goûts, lui faire choisir par lui-même une carrière,
afin que si, plus tard, son père voulait en faire un magistrat, un
administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances
spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni monsieur Claës vous vouliez
le laisser oisif...
--Oh! non, dit Marguerite. Je vous remercie, monsieur Emmanuel, vous
avez raison. Ma mère, en nous faisant faire de la dentelle, en nous
apprenant avec tant de soin à dessiner, à coudre, à broder, à toucher
du piano, nous disait souvent qu’on ne savait pas ce qui pouvait
arriver dans la vie. Gabriel doit avoir une valeur personnelle et une
éducation complète. Mais, quelle est la carrière la plus convenable que
puisse prendre un homme?
--Mademoiselle, dit Emmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui
de sa classe qui montre le plus d’aptitude aux mathématiques; s’il
voulait entrer à l’École Polytechnique, je crois qu’il y acquerrait
des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie,
il resterait le maître de choisir celle pour laquelle il aurait le
plus de goût. Sans avoir rien préjugé jusque-là sur son avenir, vous
aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec honneur de cette École
sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs, des
diplomates, des savants, des ingénieurs, des généraux, des marins,
des magistrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n’y a donc
rien d’extraordinaire à voir un jeune homme riche ou de bonne maison
travaillant dans le but d’y être admis. Si Gabriel s’y décidait, je
vous demanderais... me l’accorderez-vous! Dites oui!
--Que voulez-vous?
--Être son répétiteur, dit-il en tremblant.
Marguerite regarda monsieur de Solis, lui prit la main et lui
dit:--Oui. Elle fit une pause et ajouta d’une voix émue:--Combien
j’apprécie la délicatesse qui vous fait offrir précisément ce que je
puis accepter de vous. Dans ce que vous venez de dire, je vois que vous
avez bien pensé à nous. Je vous remercie.
Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna la tête
pour ne pas laisser voir les larmes que le plaisir d’être agréable à
Marguerite lui fit venir aux yeux.
--Je vous les amènerai tous les deux, dit-il, quand il eut repris un
peu de calme, c’est demain jour de congé.
Il se leva, salua Marguerite qui le suivit, et quand il fut dans la
cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger d’où elle lui
adressa un signe amical. Après le dîner, le notaire vint faire une
visite à monsieur Claës, et s’assit dans le jardin, entre son cousin et
Marguerite, précisément sur le banc où s’était mis Emmanuel.
--Mon cher cousin, dit-il, je suis venu ce soir pour vous parler
affaire. Quarante-trois jours se sont écoulés depuis le décès de votre
femme.
--Je ne les ai pas comptés, dit Balthazar en essuyant une larme que lui
arracha le mot légal de _décès_.
--Oh! monsieur, dit Marguerite en regardant le notaire, comment
pouvez-vous...
--Mais, ma cousine, nous sommes forcés, nous autres, de compter des
délais qui sont fixés par la loi. Il s’agit précisément de vous et de
vos cohéritiers. Monsieur Claës n’a que des enfants mineurs, il est
tenu de faire un inventaire dans les quarante-cinq jours qui suivent le
décès de sa femme, afin de constater les valeurs de la communauté. Ne
faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise, pour l’accepter ou
pour s’en tenir aux droits purs et simples des mineurs. Marguerite se
leva.--Restez, ma cousine, dit Pierquin, ces affaires vous concernent
vous et votre père. Vous savez combien je prends part à vos chagrins;
mais il faut vous occuper aujourd’hui même de ces détails, sans quoi
vous pourriez, les uns et les autres, vous en trouver fort mal! Je fais
en ce moment mon devoir comme notaire de la famille.
--Il a raison, dit Claës.
--Le délai expire dans deux jours, reprit le notaire, je dois donc
procéder, dès demain, à l’ouverture de l’inventaire, quand ce ne serait
que pour retarder le paiement des droits de succession que le fisc va
venir vous demander; le fisc n’a pas de cœur, il ne s’inquiète pas
des sentiments, il met sa griffe sur nous en tout temps. Donc, tous
les jours, depuis dix heures jusqu’à quatre heures, mon clerc et moi,
nous viendrons avec l’huissier-priseur, monsieur Raparlier. Quand nous
aurons achevé en ville, nous irons à la campagne. Quant à la forêt
de Waignies, nous allons en causer. Cela posé, passons à un autre
point. Nous avons un conseil de famille à convoquer, pour nommer un
subrogé-tuteur. Monsieur Conyncks de Bruges est aujourd’hui votre plus
proche parent; mais le voilà devenu Belge! Vous devriez, mon cousin,
lui écrire à ce sujet, vous sauriez si le bonhomme a envie de se fixer
en France où il possède de belles propriétés, et vous pourriez le
décider ainsi à venir lui et sa fille habiter la Flandre française.
S’il refuse, je verrai à composer le conseil, d’après les degrés de
parenté.
--A quoi sert un inventaire? demanda Marguerite.
--A constater les droits, les valeurs, l’actif et le passif. Quand tout
est bien établi, le conseil de famille prend dans l’intérêt des mineurs
les déterminations qu’il juge...
--Pierquin, dit Claës qui se leva du banc, procédez aux actes que vous
croirez nécessaires à la conservation des droits de mes enfants; mais
évitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait à ma chère...
Il n’acheva pas, il avait dit ces mots d’un air si noble et d’un ton si
pénétré, que Marguerite prit la main de son père et la baisa.
--A demain, dit Pierquin.
--Venez déjeuner, dit Balthazar. Puis Claës parut rassembler ses
souvenirs et s’écria:--Mais d’après mon contrat de mariage qui a
été fait sous la coutume de Hainault, j’avais dispensé ma femme
de l’inventaire afin qu’on ne la tourmentât point, je n’y suis
probablement pas tenu non plus...
--Ah! quel bonheur, dit Marguerite, il nous aurait causé tant de peine.
--Eh! bien, nous examinerons votre contrat demain, répondit le notaire
un peu confus.
--Vous ne le connaissiez donc pas? lui dit Marguerite.
Cette observation interrompit l’entretien. Le notaire se trouva trop
embarrassé de continuer après l’observation de sa cousine.
--Le diable s’en mêle! se dit-il dans la cour. Cet homme si distrait
retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empêcher de
prendre des précautions contre lui. Ses enfants seront dépouillés!
c’est aussi sûr que deux et deux font quatre. Parlez donc affaires à
des filles de dix-neuf ans qui font du sentiment. Je me suis creusé la
tête pour sauver le bien de ces enfants-là, en procédant régulièrement
et en m’entendant avec le bonhomme Conincks. Et voilà! Je me perds dans
l’esprit de Marguerite qui va demander à son père pourquoi je voulais
procéder à un inventaire qu’elle croit inutile. Et monsieur Claës lui
dira que les notaires ont la manie de faire des actes, que nous sommes
notaires avant d’être parents, cousins ou amis, enfin des bêtises....
Il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se
ruinaient par sensibilité. Balthazar avait raison. L’inventaire n’eut
pas lieu. Rien ne fut donc fixé sur la situation dans laquelle se
trouvait le père vis-à-vis de ses enfants. Plusieurs mois s’écoulèrent
sans que la situation de la maison Claës changeât. Gabriel, habilement
conduit par monsieur de Solis qui s’était fait son précepteur,
travaillait avec application, apprenait les langues étrangères et
se disposait à passer l’examen nécessaire pour entrer à l’École
Polytechnique. Félicie et Marguerite avaient vécu dans une retraite
absolue, en allant néanmoins, par économie, habiter pendant la belle
saison la maison de campagne de leur père. Monsieur Claës s’occupa de
ses affaires, paya ses dettes en empruntant une somme considérable sur
ses biens et visita la forêt de Waignies. Au milieu de l’année 1817,
son chagrin, lentement apaisé, le laissa seul et sans défense contre
la monotonie de la vie qu’il menait et qui lui pesa. Il lutta d’abord
courageusement contre la Science qui se réveillait insensiblement,
et se défendit à lui-même de penser à la Chimie. Puis il y pensa.
Mais il ne voulut pas s’en occuper activement, il ne s’en occupa
que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion qui
devint ergoteuse. Il discuta s’il s’était engagé à ne pas continuer
ses recherches et se souvint que sa femme n’avait pas voulu de son
serment. Quoiqu’il se fût promis à lui-même de ne plus poursuivre
la solution de son problème, ne pouvait-il changer de détermination
du moment où il entrevoyait un succès. Il avait déjà cinquante-neuf
ans. A cet âge, l’idée qui le dominait contracta l’âpre fixité par
laquelle commencent les monomanies. Les circonstances conspirèrent
encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l’Europe
avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques
acquises pendant la guerre par les savants des différents pays entre
lesquels il n’y avait point eu de relations depuis près de vingt
ans. La Science avait donc marché. Claës trouva que les progrès de
la Chimie s’étaient dirigés, à l’insu des chimistes, vers l’objet de
ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme
lui, que la lumière, la chaleur, l’électricité, le galvanisme et le
magnétisme étaient les différents effets d’une même cause, que la
différence qui existait entre les corps jusque-là réputés simples
devait être produite par les divers dosages d’un principe inconnu.
La peur de voir trouver par un autre la réduction des métaux et le
principe constituant de l’électricité, deux découvertes qui menaient
à la solution de l’Absolu chimique, augmenta ce que les habitants de
Douai appelaient une folie, et porta ses désirs à un paroxysme que
concevront les personnes passionnées pour les sciences, ou qui ont
connu la tyrannie des idées. Aussi Balthazar fut-il bientôt emporté
par une passion d’autant plus violente, qu’elle avait plus longtemps
dormi. Marguerite, qui épiait les dispositions d’âme par lesquelles
passait son père, ouvrit le parloir. En y demeurant elle ranima les
souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit
en effet, en réveillant les regrets de son père, à retarder sa chute
dans le gouffre où il devait néanmoins tomber. Elle voulut aller dans
le monde et força Balthazar d’y prendre des distractions. Plusieurs
partis considérables se présentèrent pour elle, et occupèrent Claës,
quoique Marguerite déclarât qu’elle ne se marierait pas avant d’avoir
atteint sa vingt-cinquième année. Malgré les efforts de sa fille,
malgré de violents combats, au commencement de l’hiver, Balthazar
reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de
telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc, Martha dit
à Marguerite en l’habillant:--Mademoiselle, nous sommes perdues! Ce
monstre de Mulquinier, qui est le diable déguisé, car je ne lui ai
jamais vu faire le signe de la croix, est remonté dans le grenier.
Voilà monsieur votre père embarqué pour l’enfer. Fasse le ciel qu’il ne
vous tue pas comme il a tué cette pauvre chère madame.
--Cela n’est pas possible, dit Marguerite.
--Venez voir la preuve de leur trafic...
Mademoiselle Claës courut à la fenêtre et aperçut en effet une légère
fumée qui sortait par le tuyau du laboratoire.
--J’ai vingt et un ans dans quelques mois, pensa-t-elle, je saurai
m’opposer à la dissipation de notre fortune.
En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut nécessairement avoir
moins de respect pour les intérêts de ses enfants qu’il n’en avait eu
pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes, sa conscience était
plus large, sa passion devenait plus forte. Aussi marcha-t-il dans sa
carrière de gloire, de travail, d’espérance et de misère avec la fureur
d’un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler
nuit et jour avec un emportement dont s’effrayèrent ses filles qui
ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se
plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, Marguerite
retrancha les superfluités de la table, devint d’une parcimonie digne
d’un avare, et fut admirablement secondée par Josette et par Martha.
Claës ne s’aperçut pas de cette réforme qui réduisait la vie au strict
nécessaire. D’abord il ne déjeunait pas, puis il ne descendait de son
laboratoire qu’au moment même du dîner, enfin il se couchait quelques
heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans
leur dire un mot. Quand il se retirait, elles lui souhaitaient le
bonsoir, et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues.
Une semblable conduite eût causé les plus grands malheurs domestiques
si Marguerite n’avait été préparée à exercer l’autorité d’une mère,
et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d’une si
grande liberté. Pierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en
jugeant que leur ruine allait être complète. Les propriétés rurales
de Balthazar qui rapportaient seize mille francs et valaient environ
deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs
d’hypothèques. Avant de se remettre à la Chimie, Claës avait fait un
emprunt considérable. Le revenu suffisait précisément au paiement des
intérêts; mais comme avec l’imprévoyance naturelle aux hommes voués
à une idée, il abandonnait ses fermages à Marguerite pour subvenir
aux dépenses de la maison, le notaire avait calculé que trois ans
suffiraient pour mettre le feu aux affaires, et que les gens de
justice dévoreraient ce que Balthazar n’aurait pas mangé. La froideur
de Marguerite avait amené Pierquin à un état d’indifférence presque
hostile. Pour se donner le droit de renoncer à la main de sa cousine,
si elle devenait trop pauvre, il disait des Claës avec un air de
compassion: «Ces pauvres gens sont ruinés, j’ai fait tout ce que j’ai
pu pour les sauver; mais que voulez-vous! mademoiselle Claës s’est
refusée à toutes les combinaisons légales qui devaient les préserver de
la misère.»
Nommé proviseur du collége de Douai, par la protection de son oncle,
Emmanuel, que son mérite transcendant avait fait digne de ce poste,
venait voir tous les jours pendant la soirée les deux jeunes filles qui
appelaient près d’elles la duègne aussitôt que leur père se couchait.
Le coup de marteau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait
jamais. Depuis trois mois, encouragé par la gracieuse et muette
reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était
devenu lui-même. Les rayonnements de son âme pure comme un diamant
brillèrent sans nuages, et Marguerite put en apprécier la force, la
durée en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait
une à une s’épanouir les fleurs, après en avoir respiré par avance
les parfums. Chaque jour, Emmanuel réalisait une des espérances de
Marguerite, et faisait luire dans les régions enchantées de l’amour
de nouvelles lumières qui chassaient les nuages, rassérénaient leur
ciel, et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là dans
l’ombre. Plus à son aise, Emmanuel put déployer les séductions de son
cœur jusqu’alors discrètement cachées: cette expansive gaieté du jeune
âge, cette simplicité que donne une vie remplie par l’étude, et les
trésors d’un esprit délicat que le monde n’avait pas adultéré, toutes
les innocentes joyeusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son
âme et celle de Marguerite s’entendirent mieux, ils allèrent ensemble
au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées: perles d’un
même éclat, suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui
sont sous la mer, et qui, dit-on, fascinent les plongeurs! Ils se
firent connaître l’un à l’autre par ces échanges de propos, par cette
alternative curiosité qui, chez tous deux, prenait les formes les plus
délicieuses du sentiment. Ce fut sans fausse honte, mais non sans de
mutuelles coquetteries. Les deux heures qu’Emmanuel venait passer, tous
les soirs, entre ces deux jeunes filles et Martha, faisaient accepter
à Marguerite la vie d’angoisses et de résignation dans laquelle
elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soutien.
Emmanuel portait dans ses témoignages d’affection cette grâce naturelle
qui séduit tant, cet esprit doux et fin qui nuance l’uniformité du
sentiment, comme les facettes relèvent la monotonie d’une pierre
précieuse, en en faisant jouer tous les feux; admirables façons dont le
secret appartient aux cœurs aimants, et qui rendent les femmes fidèles
à la Main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves,
à la Voix qui ne répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de
nouvelles modulations. L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est
un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à
une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le
flétrir. Plus allait Emmanuel, plus charmantes étaient les expressions
de son amour.
--J’ai devancé Pierquin, lui dit-il un soir, il vient nous annoncer une
mauvaise nouvelle, je préfère vous l’apprendre moi-même. Votre père a
vendu votre forêt à des spéculateurs qui l’ont revendue par parties;
les arbres sont déjà coupés, tous les madriers sont enlevés. Monsieur
Claës a reçu trois cent mille francs comptant dont il s’est servi pour
payer ses dettes à Paris; et, pour les éteindre entièrement, il a même
été obligé de faire une délégation de cent mille francs sur les cent
mille écus qui restent à payer par les acquéreurs.
Pierquin entra.
--Hé! bien, ma chère cousine, dit-il, vous voilà ruinés, je vous
l’avais prédit; mais vous n’avez pas voulu m’écouter. Votre père a
bon appétit. Il a, de la première bouchée, avalé vos bois. Votre
subrogé-tuteur, monsieur Conyncks, est à Amsterdam, où il achève de
liquider sa fortune, et Claës a saisi ce moment-là pour faire son coup.
Ce n’est pas bien. Je viens d’écrire au bonhomme Conyncks; mais, quand
il arrivera, tout sera fricassé. Vous serez obligés de poursuivre votre
père, le procès ne sera pas long, mais ce sera un procès déshonorant
que monsieur Conyncks ne peut se dispenser d’intenter, la loi l’exige.
Voilà le fruit de votre entêtement. Reconnaissez-vous maintenant
combien j’étais prudent, combien j’étais dévoué à vos intérêts?
--Je vous apporte une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le jeune de
Solis de sa voix douce, Gabriel est reçu à l’École Polytechnique. Les
difficultés qui s’étaient élevées pour son admission sont aplanies.
Marguerite remercia son ami par un sourire, et dit:--Mes économies
auront une destination! Martha, nous nous occuperons dès demain du
trousseau de Gabriel. Ma pauvre Félicie, nous allons bien travailler,
dit-elle en baisant sa sœur au front.
--Demain, vous l’aurez ici pour dix jours, il doit être à Paris le
quinze novembre.
--Mon cousin Gabriel prend un bon parti, dit le notaire en toisant
le proviseur, il aura besoin de se faire une fortune. Mais, ma chère
cousine, il s’agit de sauver l’honneur de la famille; voudrez-vous
cette fois m’écouter?
--Non, dit-elle, s’il s’agit encore de mariage.
--Mais qu’allez-vous faire?
--Moi, mon cousin! rien.
--Cependant vous êtes majeure.
--Dans quelques jours. Avez-vous, dit Marguerite, un parti à me
proposer qui puisse concilier nos intérêts et ce que nous devons à
notre père, à l’honneur de la famille?
--Cousine, nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela posé, je
reviendrai quand il sera de retour.
--Adieu, monsieur, dit Marguerite.
--Plus elle devient pauvre, plus elle fait la bégueule, pensa le
notaire. Adieu, mademoiselle, reprit Pierquin à haute voix. Monsieur
le proviseur, je vous salue parfaitement. Et il s’en alla, sans faire
attention ni à Félicie ni à Martha.
--Depuis deux jours, j’étudie le code, et j’ai consulté un vieil
avocat, ami de mon oncle, dit Emmanuel d’une voix tremblante. Je
partirai, si vous m’y autorisez, demain, pour Amsterdam. Écoutez, chère
Marguerite...