votre femme se meurt et que vous l’avez tuée.
Sans attendre de réponse, l’abbé de Solis prit le bras d’Emmanuel et
sortit suivi des enfants qui le conduisirent jusque dans la cour.
Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber
quelques larmes.
--Tu meurs et je t’ai tuée, s’écria-t-il. Que dit-il donc?
--Mon ami, reprit-elle, je ne vivais que par ton amour, et tu m’as à
ton insu retiré ma vie.
--Laissez-nous, dit Claës à ses enfants au moment où ils entrèrent.
Ai-je donc un seul instant cessé de t’aimer? reprit-il en s’asseyant au
chevet de sa femme et lui prenant les mains qu’il baisa.
--Mon ami, je ne te reprocherai rien. Tu m’as rendue heureuse, trop
heureuse; je n’ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de
notre mariage qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant
lesquels tu n’as plus été toi-même et qui ont été vides. La vie du
cœur, comme la vie physique, a ses actions. Depuis six ans, tu as été
mort à l’amour, à la famille, à tout ce qui faisait notre bonheur. Je
ne te parlerai pas des félicités qui sont l’apanage de la jeunesse,
elles doivent cesser dans l’arrière-saison de la vie; mais elles
laissent des fruits dont se nourrissent les âmes, une confiance sans
bornes, de douces habitudes; eh! bien, tu m’as ravi ces trésors de
notre âge. Je m’en vais à temps: nous ne vivions ensemble d’aucune
manière, tu me cachais tes pensées et tes actions. Comment es-tu donc
arrivé à me craindre? T’ai-je jamais adressé une parole, un regard, un
geste empreints de blâme? Eh! bien, tu as vendu tes derniers tableaux,
tu as vendu jusqu’aux vins de ta cave, et tu empruntes de nouveau sur
tes biens sans m’en avoir dit un mot. Ah! je sortirai donc de la vie,
dégoûtée de la vie. Si tu commets des fautes, si tu t’aveugles en
poursuivant l’impossible, ne t’ai-je donc pas montré qu’il y avait en
moi assez d’amour pour trouver de la douceur à partager tes fautes, à
toujours marcher près de toi, m’eusses-tu menée dans les chemins du
crime. Tu m’as trop bien aimée; là est ma gloire et là ma douleur.
Ma maladie a duré longtemps, Balthazar; elle a commencé le jour qu’à
cette place où je vais expirer tu m’as prouvé que tu appartenais
plus à la Science qu’à la Famille. Voici ta femme morte et ta propre
fortune consumée. Ta fortune et ta femme t’appartenaient, tu pouvais
en disposer; mais le jour où je ne serai plus, ma fortune sera celle
de tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc
devenir? Maintenant, je te dois la vérité, les mourants voient loin!
où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de
laquelle tu as fait ta vie? Si tu m’y as sacrifiée, tes enfants seront
bien légers devant toi, car je te dois cette justice d’avouer que tu me
préférais à tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés
dans ce gouffre, et tu n’as rien trouvé...
A ces mots, Claës mit sa tête blanchie dans ses mains et se cacha le
visage.
--Tu ne trouveras rien que la honte pour toi, la misère pour tes
enfants, reprit la mourante. Déjà l’on te nomme par dérision
Claës-l’alchimiste, plus tard ce sera Claës-le-fou! Moi, je crois en
toi. Je te sais grand, savant, plein de génie; mais pour le vulgaire,
le génie ressemble à de la folie. La gloire est le soleil des morts;
de ton vivant tu seras malheureux comme tout ce qui fut grand, et tu
ruineras tes enfants. Je m’en vais sans avoir joui de ta renommée, qui
m’eût consolée d’avoir perdu le bonheur. Eh! bien, mon cher Balthazar,
pour me rendre cette mort moins amère, il faudrait que je fusse
certaine que nos enfants auront un morceau de pain; mais rien, pas même
toi, ne pourrait calmer mes inquiétudes...
--Je jure, dit Claës, de...
--Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer à tes serments, dit-elle
en l’interrompant. Tu nous devais ta protection, elle nous a failli
depuis près de sept années. La science est ta vie. Un grand homme ne
peut avoir ni femme, ni enfants. Allez seuls dans vos voies de misère!
vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires, vous appartenez au
monde, vous ne sauriez appartenir ni à une femme, ni à une famille.
Vous desséchez la terre à l’entour de vous comme font de grands arbres!
moi, pauvre plante, je n’ai pu m’élever assez haut, j’expire à moitié
de ta vie. J’attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles
pensées, que je n’ai découvertes qu’aux éclairs de la douleur et du
désespoir. Épargne mes enfants! Que ce mot retentisse dans ton cœur! Je
te le dirai jusqu’à mon dernier soupir. La femme est morte, vois-tu? tu
l’as dépouillée lentement et graduellement de ses sentiments, de ses
plaisirs. Hélas! sans ce cruel soin que tu as pris involontairement,
aurais-je vécu si long-temps? Mais ces pauvres enfants ne
m’abandonnaient pas, eux! ils ont grandi près de mes douleurs, la mère
a survécu. Épargne, épargne nos enfants.
--Lemulquinier, cria Balthazar d’une voix tonnante. Le vieux valet se
montra soudain.--Allez tout détruire là-haut, machines, appareils;
faites avec précaution, mais brisez tout. Je renonce à la science!
dit-il à sa femme.
--Il est trop tard, ajouta-t-elle en regardant Lemulquinier.
Marguerite, s’écria-t-elle en se sentant mourir. Marguerite se montra
sur le seuil de la porte, et jeta un cri perçant en voyant les yeux de
sa mère qui pâlissaient.--Marguerite! répéta la mourante.
Cette dernière exclamation contenait un si violent appel à sa fille,
elle l’investissait de tant d’autorité, que ce cri fut tout un
testament. La famille épouvantée accourut, et vit expirer madame Claës
qui avait épuisé les dernières forces de sa vie dans sa conversation
avec son mari. Balthazar et Marguerite immobiles, elle au chevet, lui
au pied du lit, ne pouvaient croire à la mort de cette femme dont
toutes les vertus et l’inépuisable tendresse n’étaient connues que
d’eux. Le père et la fille échangèrent un regard pesant de pensées:
la fille jugeait son père, le père tremblait déjà de trouver dans sa
fille l’instrument d’une vengeance. Quoique les souvenirs d’amour par
lesquels sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa
mémoire et donnassent aux dernières paroles de la morte une sainte
autorité qui devait toujours lui en faire écouter la voix, Balthazar
doutait de son cœur trop faible contre son génie; puis, il entendait un
terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir,
et lui faisait peur de lui-même. Quand cette femme eut disparu, chacun
comprit que la maison Claës avait une âme et que cette âme n’était
plus. Aussi la douleur fut-elle si vive dans la famille, que le parloir
où la noble Joséphine semblait revivre resta fermé, personne n’avait le
courage d’y entrer.
La Société ne pratique aucune des vertus qu’elle demande aux hommes,
elle commet des crimes à toute heure, mais elle les commet en paroles;
elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie, comme elle
dégrade le beau par le ridicule; elle se moque des fils qui pleurent
trop leurs pères, elle anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez;
puis elle s’amuse, Elle! à soupeser les cadavres avant qu’ils ne soient
refroidis. Le soir du jour où madame Claës expira, les amis de cette
femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de
whist, rendirent hommage à ses belles qualités en cherchant du cœur ou
du pique. Puis, après quelques phrases lacrymales qui sont l’A, bé,
bi, bo, bu de la douleur collective, et qui se prononcent avec les
mêmes intonations, sans plus ni moins de sentiment, dans toutes les
villes de France et à toute heure, chacun chiffra le produit de cette
succession. Pierquin, le premier, fit observer à ceux qui causaient
de cet événement que la mort de cette excellente femme était un bien
pour elle, son mari la rendait trop malheureuse; mais que c’était, pour
ses enfants, un plus grand bien encore; elle n’aurait pas su refuser
sa fortune à son mari qu’elle adorait, tandis qu’aujourd’hui Claës
n’en pouvait plus disposer. Et chacun d’estimer la succession de la
pauvre madame Claës, de supputer ses économies (en avait-elle fait?
n’en avait-elle pas fait?), d’inventorier ses bijoux, d’étaler sa
garde-robe, de fouiller ses tiroirs, pendant que la famille affligée
pleurait et priait autour du lit mortuaire. Avec le coup d’œil d’un
Juré-peseur de fortunes, Pierquin calcula que les propres de madame
Claës, pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver
et devaient monter à une somme d’environ quinze cent mille francs
représentée soit par la forêt de Waignies dont les bois avaient depuis
douze ans acquis un prix énorme, et il en compta les futaies, les
baliveaux, les anciens, les modernes, soit par les biens de Balthazar
qui était encore _bon_ pour _remplir_ ses enfants, si la valeur de la
liquidation ne l’acquittaient pas envers eux. Mademoiselle Claës était
donc, pour parler toujours son argot, une fille de quatre cent mille
francs. «Mais si elle ne se marie pas promptement, ajouta-t-il, ce qui
l’émanciperait, et permettrait de liciter la forêt de Waignies, de
liquider la part des mineurs, et de l’employer de manière à ce que le
père n’y touche pas, monsieur Claës est homme à ruiner ses enfants.»
Chacun chercha quels étaient dans la province les jeunes gens capables
de prétendre à la main de mademoiselle Claës, mais personne ne fit
au notaire la galanterie de l’en supposer digne. Le notaire trouvait
des raisons pour rejeter chacun des partis proposés comme indigne de
Marguerite. Les interlocuteurs se regardaient en souriant, et prenaient
plaisir à prolonger cette malice de province. Pierquin avait déjà vu
dans la mort de madame Claës un événement favorable à ses prétentions,
et il dépeçait déjà ce cadavre à son profit.
--Cette bonne femme-là, se dit-il en rentrant chez lui pour se coucher,
était fière comme un paon, et ne m’aurait jamais donné sa fille. Hé!
hé! pourquoi ne manœuvrerais-je pas maintenant de manière à l’épouser?
Le père Claës est un homme ivre de carbone qui ne se soucie plus de ses
enfants; si je lui demande sa fille, après avoir convaincu Marguerite
de l’urgence où elle est de se marier pour sauver la fortune de ses
frères et de sa sœur, il sera content de se débarrasser d’une enfant
qui peut le tracasser.
Il s’endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat,
en méditant tous les avantages que lui offrait cette affaire, et les
garanties qu’il trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se
faisait l’époux. Il était difficile de rencontrer dans la province une
jeune personne plus délicatement belle et mieux élevée que ne l’était
Marguerite. Sa modestie, sa grâce étaient comparables à celles de la
jolie fleur qu’Emmanuel n’avait osé nommer devant elle, en craignant de
découvrir ainsi les vœux secrets de son cœur. Ses sentiments étaient
fiers, ses principes étaient religieux, elle devait être une chaste
épouse; mais elle ne flattait pas seulement la vanité que tout homme
porte plus ou moins dans le choix d’une femme, elle satisfaisait encore
l’orgueil du notaire par l’immense considération dont sa famille,
doublement noble, jouissait en Flandre et que partagerait son mari.
Le lendemain, Pierquin tira de sa caisse quelques billets de mille
francs et vint amicalement les offrir à Balthazar, afin de lui éviter
des ennuis pécuniaires au moment où il était plongé dans la douleur.
Touché de cette attention délicate, Balthazar ferait sans doute à sa
fille l’éloge du cœur et de la personne du notaire. Il n’en fut rien.
Monsieur Claës et sa fille trouvèrent cette action toute simple, et
leur souffrance était trop exclusive pour qu’ils pensassent à Pierquin.
En effet, le désespoir de Balthazar fut si grand, que les personnes
disposées à blâmer sa conduite la lui pardonnèrent, moins au nom de
la Science qui pouvait l’excuser, qu’en faveur de ses regrets qui
ne réparaient point le mal. Le monde se contente de grimaces, il se
paye de ce qu’il donne, sans en vérifier l’aloi; pour lui, la vraie
douleur est un spectacle, une sorte de jouissance qui le dispose à tout
absoudre, même un criminel; dans son avidité d’émotions, il acquitte
sans discernement et celui qui le fait rire, et celui qui le fait
pleurer, sans leur demander compte des moyens.
Marguerite avait accompli sa dix-neuvième année quand son père lui
remit le gouvernement de la maison où son autorité fut pieusement
reconnue par sa sœur et ses deux frères à qui, pendant les derniers
moments de sa vie, madame Claës avait recommandé d’obéir à leur aînée.
Le deuil rehaussait sa blanche fraîcheur, de même que la tristesse
mettait en relief sa douceur et sa patience. Dès les premiers jours,
elle prodigua les preuves de ce courage féminin, de cette sérénité
constante que doivent avoir les anges chargés de répandre la paix,
en touchant de leur palme verte les cœurs souffrants. Mais si elle
s’habitua, par l’entente prématurée de ses devoirs, à cacher ses
douleurs, elles n’en furent que plus vives; son extérieur calme était
en désaccord avec la profondeur de ses sensations; et elle fut destinée
à connaître de bonne heure ces terribles explosions de sentiment que
le cœur ne suffit pas toujours à contenir; son père devait sans cesse
la tenir pressée entre les générosités naturelles aux jeunes âmes, et
la voix d’une impérieuse nécessité. Les calculs qui l’enlacèrent le
lendemain même de la mort de sa mère la mirent aux prises avec les
intérêts de la vie, au moment où les jeunes filles n’en conçoivent que
les plaisirs. Affreuse éducation de souffrance qui n’a jamais manqué
aux natures angéliques! L’amour qui s’appuie sur l’argent et sur la
vanité forme la plus opiniâtre des passions, Pierquin ne voulut pas
tarder à circonvenir l’héritière. Quelques jours après la prise du
deuil il chercha l’occasion de parler à Marguerite, et commença ses
opérations avec une habileté qui aurait pu la séduire; mais l’amour
lui avait jeté dans l’âme une clairvoyance qui l’empêcha de se
laisser prendre à des dehors d’autant plus favorables aux tromperies
sentimentales que dans cette circonstance Pierquin déployait la bonté
qui lui était propre, la bonté du notaire qui se croit aimant quand
il sauve des écus. Fort de sa douteuse parenté, de la constante
habitude qu’il avait de faire les affaires et de partager les secrets
de cette famille, sûr de l’estime et de l’amitié du père, bien servi
par l’insouciance d’un savant qui n’avait aucun projet arrêté pour
l’établissement de sa fille, et ne supposant pas que Marguerite pût
avoir une prédilection, il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait
la passion que par l’alliance des calculs les plus odieux à de jeunes
âmes et qu’il ne sut pas voiler. Ce fut lui qui se montra naïf, ce fut
elle qui usa de dissimulation, précisément parce qu’il croyait agir
contre une fille sans défense, et qu’il méconnut les priviléges de la
faiblesse.
--Ma chère cousine, dit-il à Marguerite avec laquelle il se promenait
dans les allées du petit jardin, vous connaissez mon cœur et vous savez
combien je suis porté à respecter les sentiments douloureux qui vous
affectent en ce moment. J’ai l’âme trop sensible pour être notaire,
je ne vis que par le cœur et je suis obligé de m’occuper constamment
des intérêts d’autrui, quand je voudrais me laisser aller aux émotions
douces qui font la vie heureuse. Aussi souffré-je beaucoup d’être forcé
de vous parler de projets discordants avec l’état de votre âme, mais il
le faut. J’ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours. Je viens de
reconnaître que, par une fatalité singulière, la fortune de vos frères
et de votre sœur, la vôtre même, sont en danger. Voulez-vous sauver
votre famille d’une ruine complète?
--Que faudrait-il faire? dit-elle effrayée à demi par ces paroles.
--Vous marier, répondit Pierquin.
--Je ne me marierai point, s’écria-t-elle.
--Vous vous marierez, reprit le notaire, quand vous aurez réfléchi
mûrement à la situation critique dans laquelle vous êtes...
--Comment mon mariage peut-il sauver...
--Voilà où je vous attendais, ma cousine, dit-il en l’interrompant. Le
mariage émancipe!
--Pourquoi m’émanciperait-on? dit Marguerite.
--Pour vous mettre en possession, ma chère petite cousine, dit le
notaire d’un air de triomphe. Dans cette occurrence, vous prenez
votre part dans la fortune de votre mère. Pour vous le donner, il
faut la liquider; or, pour la liquider, ne faudra-t-il pas liciter la
forêt de Waignies? Cela posé, toutes les valeurs de la succession se
capitaliseront, et votre père sera tenu, comme tuteur, de placer la
part de vos frères et de votre sœur, en sorte que la Chimie ne pourra
plus y toucher.
--Dans le cas contraire, qu’arriverait-il? demanda-t-elle.
--Mais, dit le notaire, votre père administrera vos biens. S’il se
remettait à vouloir faire de l’or, il pourrait vendre le bois de
Waignies et vous laisser nus comme des petits saint Jean. La forêt
de Waignies vaut en ce moment près de quatorze cent mille francs;
mais, qu’aujourd’hui pour demain, votre père la coupe à blanc, vos
treize cents arpents ne vaudront pas trois cent mille francs. Ne
vaut-il pas mieux éviter ce danger à peu près certain, en faisant
échoir dès aujourd’hui le cas de partage par votre émancipation? Vous
sauverez ainsi toutes les coupes de la forêt desquelles votre père
disposerait plus tard à votre préjudice. En ce moment que la Chimie
dort, il placera nécessairement les valeurs de la liquidation sur le
Grand-Livre. Les fonds sont à cinquante-neuf, ces chers enfants auront
donc près de cinq mille livres de rente pour cinquante mille francs;
et attendu qu’on ne peut pas disposer des capitaux appartenant aux
mineurs, à leur majorité vos frères et votre sœur verront leur fortune
doublée. Tandis que, autrement, ma foi.... Voilà.... D’ailleurs votre
père a écorné le bien de votre mère, nous saurons le déficit par un
inventaire. S’il est reliquaire, vous prendrez hypothèque sur ses
biens, et vous en sauverez déjà quelque chose.
--Fi! dit Marguerite, ce serait outrager mon père. Les dernières
paroles de ma mère n’ont pas été prononcées depuis si peu de temps que
je ne puisse me les rappeler. Mon père est incapable de dépouiller ses
enfants, dit-elle en laissant échapper des larmes de douleur. Vous le
méconnaissez, monsieur Pierquin.
--Mais si votre père, ma chère cousine, se remet à la Chimie, il...
--Nous serions ruinés, n’est-ce pas?
--Oh! mais complétement ruinés! Croyez-moi, Marguerite, dit-il en lui
prenant la main qu’il mit sur son cœur, je manquerais à mes devoirs si
je n’insistais pas. Votre intérêt seul...
--Monsieur, dit Marguerite d’un air froid en lui retirant sa main,
l’intérêt bien entendu de ma famille exige que je ne me marie pas. Ma
mère en a jugé ainsi.
--Cousine, s’écria-t-il avec la conviction d’un homme d’argent qui
voit perdre une fortune, vous vous suicidez, vous jetez à l’eau
la succession de votre mère. Eh! bien, j’aurai le dévouement de
l’excessive amitié que je vous porte! Vous ne savez pas combien je vous
aime, je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal
que votre père a donné! vous étiez ravissante. Vous pouvez vous fier à
la voix du cœur, quand elle parle intérêt, ma chère Marguerite. Il fit
une pause. Oui, nous convoquerons un conseil de famille et nous vous
émanciperons sans vous consulter.
--Mais qu’est-ce donc qu’être émancipée?
--C’est jouir de ses droits.
--Si je puis être émancipée sans me marier, pourquoi voulez-vous donc
que je me marie? Et avec qui?
Pierquin essaya de regarder sa cousine d’un air tendre, mais cette
expression contrastait si bien avec la rigidité de ses yeux habitués à
parler d’argent, que Marguerite crut apercevoir du calcul dans cette
tendresse improvisée.
--Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu... dans la
ville... reprit-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire.
Vous allez être en présence de votre père. Seule, lui résisterez-vous?
--Oui, monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en
sera temps.
--Peste, la commère! se dit Pierquin. Non, vous ne saurez pas lui
résister, reprit-il à haute voix.
--Brisons sur ce sujet, dit-elle.
--Adieu, cousine, je tâcherai de vous servir malgré vous, et je
prouverai combien je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre
un malheur que tout le monde prévoit en ville.
--Je vous remercie de l’intérêt que vous me portez; mais je vous
supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le
moindre chagrin à mon père.