--A quoi je travaille? répondit le jeune homme après un moment de

silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de

l’allée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me

faire prêtre...

--Oh! fit naïvement Marguerite.

--J’ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m’a fallu

beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est si

bon, il m’aime tant! il m’a dernièrement acheté un homme pour me sauver

de la conscription, moi, pauvre orphelin.

--A quoi vous destinez-vous donc? demanda Marguerite qui parut

vouloir reprendre sa phrase en laissant échapper un geste et qui

ajouta:--Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse.

--Oh! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant

d’admiration que de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m’a

encore fait cette question. J’étudie pour être professeur. Que

voulez vous? je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal d’un

collége en Flandre, j’aurai de quoi vivre modestement, et j’épouserai

quelque femme simple que j’aimerai bien. Telle est la vie que j’ai en

perspective. Peut-être est-ce pour cela que je préfère une paquerette

sur laquelle tout le monde passe, dans la plaine d’Orchies, à ces

belles tulipes pleines d’or, de pourpre, de saphirs, d’émeraudes qui

représentent une vie fastueuse, de même que la paquerette représente

une vie douce et patriarcale, la vie d’un pauvre professeur que je

serai.

--J’avais toujours appelé, jusqu’à présent, les paquerettes des

marguerites, dit-elle.

Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en

tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes

les idées qui lui venaient et qu’il trouvait sottes, puis décontenancé

par le retard qu’il mettait à répondre, il dit:--Je n’osais prononcer

votre nom... Et n’acheva pas.

--Professeur! reprit-elle.

--Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais

j’entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement

utile. J’ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.

--Ah!

Ce ah! plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus

honteux, et il se mit à rire niaisement en disant:--Vous me faites

parler de moi, mademoiselle, quand je devrais ne vous parler que de

vous.

--Ma mère et votre oncle ont terminé, je crois, leur conversation,

dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans le parloir.

--J’ai trouvé madame votre mère bien changée.

--Elle souffre, sans vouloir nous dire le sujet de ses souffrances, et

nous ne pouvons que pâtir de ses douleurs.

Madame Claës venait de terminer en effet une consultation délicate,

dans laquelle il s’agissait d’un cas de conscience, que l’abbé de

Solis pouvait seul décider. Prévoyant une ruine complète, elle voulait

retenir, à l’insu de Balthazar, qui se souciait peu de ses affaires,

une somme considérable sur le prix des tableaux que monsieur de Solis

se chargeait de vendre en Hollande, afin de la cacher et de la réserver

pour le moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre

délibération et après avoir apprécié les circonstances dans lesquelles

se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte

de prudence. Il s’en alla pour s’occuper de cette vente qui devait

se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération

de monsieur Claës. Le vieillard envoya son neveu, muni d’une lettre

de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme enchanté de rendre

service à la maison Claës réussit à vendre les tableaux de la galerie

aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de

quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze

mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claës. Les tableaux

étaient si bien connus, qu’il suffisait pour accomplir le marché de la

réponse de Balthazar à la lettre que la maison Happe et Duncker lui

écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claës de recevoir le prix

des tableaux qu’il lui expédia secrètement afin de dérober à la ville

de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre,

Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses

biens et reprit ses travaux; mais la maison Claës s’était dépouillée de

son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un

regret, il se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette

perte qu’il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes

n’étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et

de la satisfaction de son mari; elle fit d’ailleurs remplir la galerie

avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et pour

dissimuler le vide qu’ils laissaient dans la maison de devant, elle en

changea les ameublements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux

cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences.

Monsieur l’abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des

quinze mille ducats réservés par madame Claës. Pour grossir cette

somme, l’abbé vendit les ducats auxquels les événements de la guerre

continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs

en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l’abbé de

Solis. Madame Claës eut le triste bonheur de voir son mari constamment

occupé pendant près de huit mois. Néanmoins trop rudement atteinte par

le coup qu’il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur

qui devait nécessairement empirer. La Science dévora si complétement

Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première

chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons ne le tirèrent de ses

occupations; il n’était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste.

Vers la fin de l’année 1814, madame Claës était arrivée à un degré de

consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant

pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les

souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d’involontaires

comparaisons avec le présent qui l’eussent accablée, elle demeurait

dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en

trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable à sa

situation que sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait

de vivre, fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur

le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à

perfectionner l’âme de ses deux filles sur lesquelles elle se plut à

laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations,

l’amour conjugal permit à l’amour maternel de se déployer. La mère

se montra d’autant plus charmante qu’elle avait tardé d’être ainsi.

Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes

délicatesses de sentiment qu’elle prenait pour des remords. En croyant

avoir ravi quelques tendresses dues à ses enfants, elle cherchait à

racheter ses torts imaginaires, et avait pour eux des attentions, des

soins qui la leur rendaient délicieuse; elle voulait en quelque sorte

les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes

et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait

négligés. Les souffrances donnaient à ses caresses, à ses paroles,

une onctueuse tiédeur qui s’exhalait de son âme. Ses yeux caressaient

ses enfants avant que sa voix ne les émût par des intonations pleines

de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des

bénédictions.

Si après avoir repris ses habitudes de luxe, la maison Claës ne reçut

bientôt plus personne, si son isolement redevint plus complet, si

Balthazar ne donna plus de fête à l’anniversaire de son mariage, la

ville de Douai n’en fut pas surprise. D’abord la maladie de madame

Claës parut une raison suffisante de ce changement, puis le paiement

des dettes arrêta le cours des médisances, enfin les vicissitudes

politiques auxquelles la Flandre fut soumise, la guerre des Cent Jours,

l’occupation étrangère firent complétement oublier le chimiste. Pendant

ces deux années, la ville fut si souvent sur le point d’être prise, si

consécutivement occupée soit par les Français, soit par les ennemis;

il y vint tant d’étrangers, il s’y réfugia tant de campagnards, il y

eut tant d’intérêts soulevés, tant d’existences mises en question,

tant de mouvements et de malheurs, que chacun ne pouvait penser qu’à

soi. L’abbé de Solis et son neveu, les deux frères Pierquin étaient

les seules personnes qui vinssent visiter madame Claës, l’hiver de

1814 à 1815 fut pour elle la plus douloureuse des agonies. Son mari

venait rarement la voir, il restait bien après le dîner pendant

quelques heures près d’elle, mais comme elle n’avait plus la force

de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases

éternellement semblables, s’asseyait, se taisait et laissait régner

au parloir un épouvantable silence. Cette monotonie était diversifiée

les jours où l’abbé de Solis et son neveu passaient la soirée à la

maison Claës. Pendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec

Balthazar, Marguerite causait avec Emmanuel, près du lit de sa mère

qui souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien

était à la fois douloureuse et bonne sur son âme meurtrie, la brise

fraîche de ces virginales amours débordant par vagues et paroles à

paroles. L’inflexion de voix qui charmait ces deux enfants lui brisait

le cœur, un coup d’œil d’intelligence surpris entre eux la jetait,

elle quasi morte, en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses

qui rendaient au présent toute son amertume. Emmanuel et Marguerite

avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux

enfantillages de l’amour pour n’en pas offenser une femme endolorie

dont les blessures étaient instinctivement devinées par eux. Personne

encore n’a remarqué que les sentiments ont une vie qui leur est propre,

une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils

sont nés; ils gardent et la physionomie des lieux où ils ont grandi

et l’empreinte des idées qui ont influé sur leurs développements. Il

est des passions ardemment conçues qui restent ardentes comme celle de

madame Claës pour son mari; puis il est des sentiments auxquels tout

a souri, qui conservent une allégresse matinale, leurs moissons de

joie ne vont jamais sans des rires et des fêtes; mais il se rencontre

aussi des amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par

le malheur, dont les plaisirs sont pénibles, coûteux, chargés de

craintes, empoisonnés par des remords ou pleins de désespérance.

L’amour enseveli dans le cœur d’Emmanuel et de Marguerite sans que ni

l’un ni l’autre ne comprissent encore qu’il s’en allait de l’amour, ce

sentiment éclos sous la voûte sombre de la galerie Claës, devant un

vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme; cet amour

grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes,

savourées comme des grappes volées au coin d’une vigne, subissait la

couleur brune, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières

heures. En n’osant se livrer à aucune démonstration vive devant ce lit

de douleur, ces deux enfants agrandissaient leurs jouissances à leur

insu par une concentration qui les imprimait au fond de leur cœur.

C’était des soins donnés à la malade, et auxquels aimait à participer

Emmanuel, heureux de pouvoir s’unir à Marguerite en se faisant par

avance le fils de cette mère. Un remercîment mélancolique remplaçait

sur les lèvres de la jeune fille le mielleux langage des amants. Les

soupirs de leurs cœurs, remplis de joie par quelque regard échangé,

se distinguaient peu des soupirs arrachés par le spectacle de la

douleur maternelle. Leurs bons petits moments d’aveux indirects,

de promesses inachevées, d’épanouissements comprimés pouvaient se

comparer à ces allégories peintes par Raphaël sur des fonds noirs.

Ils avaient l’un et l’autre une certitude qu’ils ne s’avouaient pas;

ils savaient le soleil au-dessus d’eux, mais ils ignoraient quel

vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs têtes; ils

doutaient de l’avenir, et craignant d’être toujours escortés par des

souffrances, ils restaient timidement dans les ombres de ce crépuscule,

sans oser se dire: _Achèverons-nous ensemble la journée?_ Néanmoins la

tendresse que madame Claës témoignait à ses enfants cachait noblement

tout ce qu’elle se taisait à elle-même. Ses enfants ne lui causaient

ni tressaillement ni terreur, ils étaient sa consolation, mais ils

n’étaient pas sa vie; elle vivait par eux, elle mourait pour Balthazar.

Quelque pénible que fût pour elle la présence de son mari pensif

durant des heures entières, et qui lui jetait de temps en temps un

regard monotone, elle n’oubliait ses douleurs que pendant ces cruels

instants. L’indifférence de Balthazar pour cette femme mourante eût

semblé criminelle à quelque étranger qui en aurait été le témoin; mais

madame Claës et ses filles s’y étaient accoutumées, elles connaissaient

le cœur de cet homme, et l’absolvaient. Si, pendant la journée, madame

Claës subissait quelque crise dangereuse, si elle se trouvait plus

mal, si elle paraissait près d’expirer, Claës était le seul dans la

maison et dans la ville qui l’ignorât; Lemulquinier, son valet de

chambre, le savait: mais ni ses filles auxquelles leur mère imposait

silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une

créature jadis si ardemment aimée. Quand son pas retentissait dans la

galerie au moment où il venait dîner, madame Claës était heureuse, elle

allait le voir, elle rassemblait ses forces pour goûter cette joie. A

l’instant où il entrait, cette femme pâle et demi-morte se colorait

vivement, reprenait un semblant de santé, le savant arrivait auprès du

lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour

lui seul, elle était bien. Quand il lui demandait: «Ma chère femme,

comment vous trouvez-vous aujourd’hui?» elle lui répondait: «Mieux,

mon ami!» et faisait croire à cet homme distrait que le lendemain

elle serait levée, rétablie. La préoccupation de Balthazar était si

grande qu’il acceptait la maladie dont mourait sa femme, comme une

simple indisposition. Moribonde pour tout le monde, elle était vivante

pour lui. Une séparation complète entre ces époux fut le résultat de

cette année. Claës couchait loin de sa femme, se levait dès le matin,

et s’enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet; en ne la

voyant plus qu’en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui

venaient la visiter, il se déshabitua d’elle. Ces deux êtres, jadis

accoutumés à penser ensemble, n’eurent plus, que de loin en loin, ces

moments de communication, d’abandon, d’épanchement qui constituent la

vie du cœur, et il vint un moment où ces rares voluptés cessèrent.

Les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme,

et l’aidèrent à supporter un vide, une séparation qui l’eût tuée, si

elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs que, parfois,

elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu’elle aimait

toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée,

et le sachant heureux comme il voulait l’être, elle épousait ce bonheur

qu’elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui suffisait,

elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s’efforçait de

le croire, et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer,

craignant de la rompre et de noyer son cœur dans un affreux néant.

Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui

dévorait lentement madame Claës contribuait à cette paix intérieure,

en maintenant l’affection conjugale à un état passif, il fut facile

d’atteindre dans ce morne état les premiers jours de l’année 1816.

Vers la fin du mois de février, Pierquin le notaire porta le coup qui

devait précipiter dans la tombe une femme angélique dont l’âme, disait

l’abbé de Solis, était presque sans péché.

--Madame, lui dit-il à l’oreille en saisissant un moment où ses filles

ne pouvaient pas entendre leur conversation, monsieur Claës m’a chargé

d’emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des

précautions pour la fortune de vos enfants.

Madame Claës joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia

le notaire par une inclination de tête bienveillante et par un sourire

triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui

tua Pépita. Dans cette journée elle s’était livrée à des réflexions

tristes qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces

situations où le voyageur, n’ayant plus son équilibre, roule poussé

par un léger caillou jusqu’au fond du précipice qu’il a longtemps

et courageusement côtoyé. Quand le notaire fut parti, madame Claës

se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour

écrire, rassembla ses forces et s’occupa pendant quelques instants d’un

écrit testamentaire. Elle s’arrêta plusieurs fois pour contempler sa

fille. L’heure des aveux était venu. En conduisant la maison depuis la

maladie de sa mère, Marguerite avait si bien réalisé les espérances de

la mourante que madame Claës jeta sur l’avenir de sa famille un coup

d’œil sans désespoir, en se voyant revivre dans cet ange aimant et

fort. Sans doute ces deux femmes pressentaient de mutuelles et tristes

confidences à se faire, la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère

la regardait, et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux.

Plusieurs fois, Marguerite, au moment où madame Claës se reposait,

disait:--Ma mère? comme pour parler; puis, elle s’arrêtait, comme

suffoquée, sans que sa mère trop occupée par ses dernières pensées lui

demandât compte de cette interrogation. Enfin, madame Claës voulut

cacheter sa lettre; Marguerite, qui lui tenait une bougie, se retira

par discrétion pour ne pas voir la suscription.

--Tu peux lire, mon enfant! lui dit sa mère d’un ton déchirant.

Marguerite vit sa mère traçant ces mots: _A ma fille Marguerite_.

--Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la

lettre sous son chevet.

Puis elle tomba sur son oreiller comme épuisée par l’effort qu’elle

venait de faire et dormit durant quelques heures. Quand elle s’éveilla,

ses deux filles, ses deux fils étaient à genoux devant son lit, et

priaient avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient

d’arriver du collége, amenés par Emmanuel de Solis, nommé depuis six

mois professeur d’histoire et de philosophie.

--Chers enfants, il faut nous dire adieu, s’écria-t-elle. Vous ne

m’abandonnez pas, vous! et celui que...

Elle n’acheva pas.

--Monsieur Emmanuel, dit Marguerite en voyant pâlir sa mère, allez dire

à mon père que maman se trouve plus mal.

Le jeune Solis monta jusqu’au laboratoire, et après avoir obtenu de

Lemulquinier que Balthazar vînt lui parler, celui-ci répondit à la

demande pressante du jeune homme:--J’y vais.

--Mon ami, dit madame Claës à Emmanuel quand il fut de retour, emmenez

mes deux fils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire, je

crois, de me donner les derniers sacrements, je voudrais les recevoir

de sa main.

Quand elle se trouva seule avec ses deux filles, elle fit un signe à

Marguerite qui, comprenant sa mère, renvoya Félicie.

--J’avais à vous parler aussi, ma chère maman, dit Marguerite qui ne

croyant pas sa mère aussi mal qu’elle l’était, agrandit la blessure

faite par Pierquin. Depuis dix jours, je n’ai plus d’argent pour les

dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages.

J’ai voulu déjà deux fois demander de l’argent à mon père, et je ne

l’ai pas osé. Vous ne savez pas! les tableaux de la galerie et la cave

ont été vendus.

--Il ne m’a pas dit un mot de tout cela, s’écria madame Claës. O

mon Dieu! vous me rappelez à temps vers vous. Mes pauvres enfants,

que deviendrez-vous? Elle fit une prière ardente qui lui teignit

les yeux des feux du repentir.--Marguerite, reprit-elle en tirant

la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n’ouvrirez

et ne lirez qu’au moment où, après ma mort, vous serez dans la plus

grande détresse, c’est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère

Marguerite, aime bien ton père, mais aie soin de ta sœur et de tes

frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être! tu vas

être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée

aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu’il a

dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit

être l’objet d’une gloire et d’une fortune immense, il aura sans doute

besoin d’argent, peut-être t’en demandera-t-il, déploie alors toute la

tendresse d’une fille, et sache concilier les intérêts dont tu seras

la seule protectrice avec ce que tu dois à un père, à un grand homme

qui sacrifie son bonheur, sa vie, à l’illustration de sa famille;

il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront

toujours nobles, il est si excellent, son cœur est plein d’amour; vous

le reverrez bon et affectueux, vous! J’ai dû te dire ces paroles sur

le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma

mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père,

de ne lui point causer de chagrin; ne lui reproche rien, ne le juge

pas! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu’à ce que,

son œuvre terminée, il redevienne le chef de sa famille.

--Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite en baisant les yeux

enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plaît.

--Ne te marie, mon ange, reprit madame Claës, qu’au moment où Gabriel

pourra te succéder dans le gouvernement des affaires et de la maison.

Ton mari, si tu te mariais, ne partagerait peut-être pas tes

sentiments, jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton

père.

Marguerite regarda sa mère et lui dit:--N’avez-vous aucune autre

recommandation à me faire sur mon mariage?

--Hésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante d’effroi.

--Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir.

--Pauvre fille, je n’ai pas su me sacrifier pour vous, ajouta la mère

en versant des larmes chaudes, et je te demande de te sacrifier pour

tous. Le bonheur rend égoïste. Oui, Marguerite, j’ai été faible parce

que j’étais heureuse. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui

n’en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères, que ta sœur ne

m’accusent jamais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas... trop.

Elle pencha la tête sur son oreiller et n’ajouta pas un mot, ses forces

l’avaient trahie. Le combat intérieur entre la Femme et la Mère avait

été trop violent. Quelques instants après, le clergé vint, précédé de

l’abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison.

Quand la cérémonie commença, madame Claës, que son confesseur avait

réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d’elle, et

n’y vit pas Balthazar.

--Et monsieur? dit-elle.

Ce mot, où se résumaient et sa vie et sa mort, fut prononcé d’un ton

si lamentable, qu’il causa un frémissement horrible dans l’assemblée.

Malgré son grand âge, Martha s’élança comme une flèche, monta les

escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.

--Monsieur, madame se meurt, et l’on vous attend pour l’administrer,

cria-t-elle avec la violence de l’indignation.

--Je descends, répondit Balthazar.

Lemulquinier vint un moment après, en disant que son maître le suivait.

Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne

se montra qu’au moment où la cérémonie était terminée. L’abbé de Solis

et les enfants entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer

son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.

--_Tu allais sans doute décomposer l’azote_, lui dit-elle avec une

douceur d’ange qui fit frissonner les assistants.

--C’est fait, s’écria-t-il d’un air joyeux. L’azote contient de

l’oxygène et une substance de la nature des impondérables qui

vraisemblablement est le principe de la...

Il s’éleva des murmures d’horreur qui l’interrompirent et lui rendirent

sa présence d’esprit.

--Que m’a-t-on dit? reprit-il. Tu es donc plus mal? Qu’est-il arrivé?

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 39 / 48 段