silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de
l’allée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me
faire prêtre...
--Oh! fit naïvement Marguerite.
--J’ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m’a fallu
beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est si
bon, il m’aime tant! il m’a dernièrement acheté un homme pour me sauver
de la conscription, moi, pauvre orphelin.
--A quoi vous destinez-vous donc? demanda Marguerite qui parut
vouloir reprendre sa phrase en laissant échapper un geste et qui
ajouta:--Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse.
--Oh! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant
d’admiration que de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m’a
encore fait cette question. J’étudie pour être professeur. Que
voulez vous? je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal d’un
collége en Flandre, j’aurai de quoi vivre modestement, et j’épouserai
quelque femme simple que j’aimerai bien. Telle est la vie que j’ai en
perspective. Peut-être est-ce pour cela que je préfère une paquerette
sur laquelle tout le monde passe, dans la plaine d’Orchies, à ces
belles tulipes pleines d’or, de pourpre, de saphirs, d’émeraudes qui
représentent une vie fastueuse, de même que la paquerette représente
une vie douce et patriarcale, la vie d’un pauvre professeur que je
serai.
--J’avais toujours appelé, jusqu’à présent, les paquerettes des
marguerites, dit-elle.
Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en
tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes
les idées qui lui venaient et qu’il trouvait sottes, puis décontenancé
par le retard qu’il mettait à répondre, il dit:--Je n’osais prononcer
votre nom... Et n’acheva pas.
--Professeur! reprit-elle.
--Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais
j’entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement
utile. J’ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
--Ah!
Ce ah! plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus
honteux, et il se mit à rire niaisement en disant:--Vous me faites
parler de moi, mademoiselle, quand je devrais ne vous parler que de
vous.
--Ma mère et votre oncle ont terminé, je crois, leur conversation,
dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans le parloir.
--J’ai trouvé madame votre mère bien changée.
--Elle souffre, sans vouloir nous dire le sujet de ses souffrances, et
nous ne pouvons que pâtir de ses douleurs.
Madame Claës venait de terminer en effet une consultation délicate,
dans laquelle il s’agissait d’un cas de conscience, que l’abbé de
Solis pouvait seul décider. Prévoyant une ruine complète, elle voulait
retenir, à l’insu de Balthazar, qui se souciait peu de ses affaires,
une somme considérable sur le prix des tableaux que monsieur de Solis
se chargeait de vendre en Hollande, afin de la cacher et de la réserver
pour le moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre
délibération et après avoir apprécié les circonstances dans lesquelles
se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte
de prudence. Il s’en alla pour s’occuper de cette vente qui devait
se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération
de monsieur Claës. Le vieillard envoya son neveu, muni d’une lettre
de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme enchanté de rendre
service à la maison Claës réussit à vendre les tableaux de la galerie
aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de
quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze
mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claës. Les tableaux
étaient si bien connus, qu’il suffisait pour accomplir le marché de la
réponse de Balthazar à la lettre que la maison Happe et Duncker lui
écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claës de recevoir le prix
des tableaux qu’il lui expédia secrètement afin de dérober à la ville
de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre,
Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses
biens et reprit ses travaux; mais la maison Claës s’était dépouillée de
son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un
regret, il se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette
perte qu’il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes
n’étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et
de la satisfaction de son mari; elle fit d’ailleurs remplir la galerie
avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et pour
dissimuler le vide qu’ils laissaient dans la maison de devant, elle en
changea les ameublements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux
cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences.
Monsieur l’abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des
quinze mille ducats réservés par madame Claës. Pour grossir cette
somme, l’abbé vendit les ducats auxquels les événements de la guerre
continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs
en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l’abbé de
Solis. Madame Claës eut le triste bonheur de voir son mari constamment
occupé pendant près de huit mois. Néanmoins trop rudement atteinte par
le coup qu’il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur
qui devait nécessairement empirer. La Science dévora si complétement
Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première
chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons ne le tirèrent de ses
occupations; il n’était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste.
Vers la fin de l’année 1814, madame Claës était arrivée à un degré de
consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant
pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les
souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d’involontaires
comparaisons avec le présent qui l’eussent accablée, elle demeurait
dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en
trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable à sa
situation que sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait
de vivre, fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur
le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à
perfectionner l’âme de ses deux filles sur lesquelles elle se plut à
laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations,
l’amour conjugal permit à l’amour maternel de se déployer. La mère
se montra d’autant plus charmante qu’elle avait tardé d’être ainsi.
Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes
délicatesses de sentiment qu’elle prenait pour des remords. En croyant
avoir ravi quelques tendresses dues à ses enfants, elle cherchait à
racheter ses torts imaginaires, et avait pour eux des attentions, des
soins qui la leur rendaient délicieuse; elle voulait en quelque sorte
les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes
et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait
négligés. Les souffrances donnaient à ses caresses, à ses paroles,
une onctueuse tiédeur qui s’exhalait de son âme. Ses yeux caressaient
ses enfants avant que sa voix ne les émût par des intonations pleines
de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des
bénédictions.
Si après avoir repris ses habitudes de luxe, la maison Claës ne reçut
bientôt plus personne, si son isolement redevint plus complet, si
Balthazar ne donna plus de fête à l’anniversaire de son mariage, la
ville de Douai n’en fut pas surprise. D’abord la maladie de madame
Claës parut une raison suffisante de ce changement, puis le paiement
des dettes arrêta le cours des médisances, enfin les vicissitudes
politiques auxquelles la Flandre fut soumise, la guerre des Cent Jours,
l’occupation étrangère firent complétement oublier le chimiste. Pendant
ces deux années, la ville fut si souvent sur le point d’être prise, si
consécutivement occupée soit par les Français, soit par les ennemis;
il y vint tant d’étrangers, il s’y réfugia tant de campagnards, il y
eut tant d’intérêts soulevés, tant d’existences mises en question,
tant de mouvements et de malheurs, que chacun ne pouvait penser qu’à
soi. L’abbé de Solis et son neveu, les deux frères Pierquin étaient
les seules personnes qui vinssent visiter madame Claës, l’hiver de
1814 à 1815 fut pour elle la plus douloureuse des agonies. Son mari
venait rarement la voir, il restait bien après le dîner pendant
quelques heures près d’elle, mais comme elle n’avait plus la force
de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases
éternellement semblables, s’asseyait, se taisait et laissait régner
au parloir un épouvantable silence. Cette monotonie était diversifiée
les jours où l’abbé de Solis et son neveu passaient la soirée à la
maison Claës. Pendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec
Balthazar, Marguerite causait avec Emmanuel, près du lit de sa mère
qui souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien
était à la fois douloureuse et bonne sur son âme meurtrie, la brise
fraîche de ces virginales amours débordant par vagues et paroles à
paroles. L’inflexion de voix qui charmait ces deux enfants lui brisait
le cœur, un coup d’œil d’intelligence surpris entre eux la jetait,
elle quasi morte, en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses
qui rendaient au présent toute son amertume. Emmanuel et Marguerite
avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux
enfantillages de l’amour pour n’en pas offenser une femme endolorie
dont les blessures étaient instinctivement devinées par eux. Personne
encore n’a remarqué que les sentiments ont une vie qui leur est propre,
une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils
sont nés; ils gardent et la physionomie des lieux où ils ont grandi
et l’empreinte des idées qui ont influé sur leurs développements. Il
est des passions ardemment conçues qui restent ardentes comme celle de
madame Claës pour son mari; puis il est des sentiments auxquels tout
a souri, qui conservent une allégresse matinale, leurs moissons de
joie ne vont jamais sans des rires et des fêtes; mais il se rencontre
aussi des amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par
le malheur, dont les plaisirs sont pénibles, coûteux, chargés de
craintes, empoisonnés par des remords ou pleins de désespérance.
L’amour enseveli dans le cœur d’Emmanuel et de Marguerite sans que ni
l’un ni l’autre ne comprissent encore qu’il s’en allait de l’amour, ce
sentiment éclos sous la voûte sombre de la galerie Claës, devant un
vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme; cet amour
grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes,
savourées comme des grappes volées au coin d’une vigne, subissait la
couleur brune, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières
heures. En n’osant se livrer à aucune démonstration vive devant ce lit
de douleur, ces deux enfants agrandissaient leurs jouissances à leur
insu par une concentration qui les imprimait au fond de leur cœur.
C’était des soins donnés à la malade, et auxquels aimait à participer
Emmanuel, heureux de pouvoir s’unir à Marguerite en se faisant par
avance le fils de cette mère. Un remercîment mélancolique remplaçait
sur les lèvres de la jeune fille le mielleux langage des amants. Les
soupirs de leurs cœurs, remplis de joie par quelque regard échangé,
se distinguaient peu des soupirs arrachés par le spectacle de la
douleur maternelle. Leurs bons petits moments d’aveux indirects,
de promesses inachevées, d’épanouissements comprimés pouvaient se
comparer à ces allégories peintes par Raphaël sur des fonds noirs.
Ils avaient l’un et l’autre une certitude qu’ils ne s’avouaient pas;
ils savaient le soleil au-dessus d’eux, mais ils ignoraient quel
vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs têtes; ils
doutaient de l’avenir, et craignant d’être toujours escortés par des
souffrances, ils restaient timidement dans les ombres de ce crépuscule,
sans oser se dire: _Achèverons-nous ensemble la journée?_ Néanmoins la
tendresse que madame Claës témoignait à ses enfants cachait noblement
tout ce qu’elle se taisait à elle-même. Ses enfants ne lui causaient
ni tressaillement ni terreur, ils étaient sa consolation, mais ils
n’étaient pas sa vie; elle vivait par eux, elle mourait pour Balthazar.
Quelque pénible que fût pour elle la présence de son mari pensif
durant des heures entières, et qui lui jetait de temps en temps un
regard monotone, elle n’oubliait ses douleurs que pendant ces cruels
instants. L’indifférence de Balthazar pour cette femme mourante eût
semblé criminelle à quelque étranger qui en aurait été le témoin; mais
madame Claës et ses filles s’y étaient accoutumées, elles connaissaient
le cœur de cet homme, et l’absolvaient. Si, pendant la journée, madame
Claës subissait quelque crise dangereuse, si elle se trouvait plus
mal, si elle paraissait près d’expirer, Claës était le seul dans la
maison et dans la ville qui l’ignorât; Lemulquinier, son valet de
chambre, le savait: mais ni ses filles auxquelles leur mère imposait
silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une
créature jadis si ardemment aimée. Quand son pas retentissait dans la
galerie au moment où il venait dîner, madame Claës était heureuse, elle
allait le voir, elle rassemblait ses forces pour goûter cette joie. A
l’instant où il entrait, cette femme pâle et demi-morte se colorait
vivement, reprenait un semblant de santé, le savant arrivait auprès du
lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour
lui seul, elle était bien. Quand il lui demandait: «Ma chère femme,
comment vous trouvez-vous aujourd’hui?» elle lui répondait: «Mieux,
mon ami!» et faisait croire à cet homme distrait que le lendemain
elle serait levée, rétablie. La préoccupation de Balthazar était si
grande qu’il acceptait la maladie dont mourait sa femme, comme une
simple indisposition. Moribonde pour tout le monde, elle était vivante
pour lui. Une séparation complète entre ces époux fut le résultat de
cette année. Claës couchait loin de sa femme, se levait dès le matin,
et s’enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet; en ne la
voyant plus qu’en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui
venaient la visiter, il se déshabitua d’elle. Ces deux êtres, jadis
accoutumés à penser ensemble, n’eurent plus, que de loin en loin, ces
moments de communication, d’abandon, d’épanchement qui constituent la
vie du cœur, et il vint un moment où ces rares voluptés cessèrent.
Les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme,
et l’aidèrent à supporter un vide, une séparation qui l’eût tuée, si
elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs que, parfois,
elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu’elle aimait
toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée,
et le sachant heureux comme il voulait l’être, elle épousait ce bonheur
qu’elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui suffisait,
elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s’efforçait de
le croire, et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer,
craignant de la rompre et de noyer son cœur dans un affreux néant.
Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui
dévorait lentement madame Claës contribuait à cette paix intérieure,
en maintenant l’affection conjugale à un état passif, il fut facile
d’atteindre dans ce morne état les premiers jours de l’année 1816.
Vers la fin du mois de février, Pierquin le notaire porta le coup qui
devait précipiter dans la tombe une femme angélique dont l’âme, disait
l’abbé de Solis, était presque sans péché.
--Madame, lui dit-il à l’oreille en saisissant un moment où ses filles
ne pouvaient pas entendre leur conversation, monsieur Claës m’a chargé
d’emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des
précautions pour la fortune de vos enfants.
Madame Claës joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia
le notaire par une inclination de tête bienveillante et par un sourire
triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui
tua Pépita. Dans cette journée elle s’était livrée à des réflexions
tristes qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces
situations où le voyageur, n’ayant plus son équilibre, roule poussé
par un léger caillou jusqu’au fond du précipice qu’il a longtemps
et courageusement côtoyé. Quand le notaire fut parti, madame Claës
se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour
écrire, rassembla ses forces et s’occupa pendant quelques instants d’un
écrit testamentaire. Elle s’arrêta plusieurs fois pour contempler sa
fille. L’heure des aveux était venu. En conduisant la maison depuis la
maladie de sa mère, Marguerite avait si bien réalisé les espérances de
la mourante que madame Claës jeta sur l’avenir de sa famille un coup
d’œil sans désespoir, en se voyant revivre dans cet ange aimant et
fort. Sans doute ces deux femmes pressentaient de mutuelles et tristes
confidences à se faire, la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère
la regardait, et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux.
Plusieurs fois, Marguerite, au moment où madame Claës se reposait,
disait:--Ma mère? comme pour parler; puis, elle s’arrêtait, comme
suffoquée, sans que sa mère trop occupée par ses dernières pensées lui
demandât compte de cette interrogation. Enfin, madame Claës voulut
cacheter sa lettre; Marguerite, qui lui tenait une bougie, se retira
par discrétion pour ne pas voir la suscription.
--Tu peux lire, mon enfant! lui dit sa mère d’un ton déchirant.
Marguerite vit sa mère traçant ces mots: _A ma fille Marguerite_.
--Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la
lettre sous son chevet.
Puis elle tomba sur son oreiller comme épuisée par l’effort qu’elle
venait de faire et dormit durant quelques heures. Quand elle s’éveilla,
ses deux filles, ses deux fils étaient à genoux devant son lit, et
priaient avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient
d’arriver du collége, amenés par Emmanuel de Solis, nommé depuis six
mois professeur d’histoire et de philosophie.
--Chers enfants, il faut nous dire adieu, s’écria-t-elle. Vous ne
m’abandonnez pas, vous! et celui que...
Elle n’acheva pas.
--Monsieur Emmanuel, dit Marguerite en voyant pâlir sa mère, allez dire
à mon père que maman se trouve plus mal.
Le jeune Solis monta jusqu’au laboratoire, et après avoir obtenu de
Lemulquinier que Balthazar vînt lui parler, celui-ci répondit à la
demande pressante du jeune homme:--J’y vais.
--Mon ami, dit madame Claës à Emmanuel quand il fut de retour, emmenez
mes deux fils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire, je
crois, de me donner les derniers sacrements, je voudrais les recevoir
de sa main.
Quand elle se trouva seule avec ses deux filles, elle fit un signe à
Marguerite qui, comprenant sa mère, renvoya Félicie.
--J’avais à vous parler aussi, ma chère maman, dit Marguerite qui ne
croyant pas sa mère aussi mal qu’elle l’était, agrandit la blessure
faite par Pierquin. Depuis dix jours, je n’ai plus d’argent pour les
dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages.
J’ai voulu déjà deux fois demander de l’argent à mon père, et je ne
l’ai pas osé. Vous ne savez pas! les tableaux de la galerie et la cave
ont été vendus.
--Il ne m’a pas dit un mot de tout cela, s’écria madame Claës. O
mon Dieu! vous me rappelez à temps vers vous. Mes pauvres enfants,
que deviendrez-vous? Elle fit une prière ardente qui lui teignit
les yeux des feux du repentir.--Marguerite, reprit-elle en tirant
la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n’ouvrirez
et ne lirez qu’au moment où, après ma mort, vous serez dans la plus
grande détresse, c’est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère
Marguerite, aime bien ton père, mais aie soin de ta sœur et de tes
frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être! tu vas
être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée
aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu’il a
dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit
être l’objet d’une gloire et d’une fortune immense, il aura sans doute
besoin d’argent, peut-être t’en demandera-t-il, déploie alors toute la
tendresse d’une fille, et sache concilier les intérêts dont tu seras
la seule protectrice avec ce que tu dois à un père, à un grand homme
qui sacrifie son bonheur, sa vie, à l’illustration de sa famille;
il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront
toujours nobles, il est si excellent, son cœur est plein d’amour; vous
le reverrez bon et affectueux, vous! J’ai dû te dire ces paroles sur
le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma
mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père,
de ne lui point causer de chagrin; ne lui reproche rien, ne le juge
pas! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu’à ce que,
son œuvre terminée, il redevienne le chef de sa famille.
--Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite en baisant les yeux
enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plaît.
--Ne te marie, mon ange, reprit madame Claës, qu’au moment où Gabriel
pourra te succéder dans le gouvernement des affaires et de la maison.
Ton mari, si tu te mariais, ne partagerait peut-être pas tes
sentiments, jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton
père.
Marguerite regarda sa mère et lui dit:--N’avez-vous aucune autre
recommandation à me faire sur mon mariage?
--Hésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante d’effroi.
--Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir.
--Pauvre fille, je n’ai pas su me sacrifier pour vous, ajouta la mère
en versant des larmes chaudes, et je te demande de te sacrifier pour
tous. Le bonheur rend égoïste. Oui, Marguerite, j’ai été faible parce
que j’étais heureuse. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui
n’en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères, que ta sœur ne
m’accusent jamais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas... trop.
Elle pencha la tête sur son oreiller et n’ajouta pas un mot, ses forces
l’avaient trahie. Le combat intérieur entre la Femme et la Mère avait
été trop violent. Quelques instants après, le clergé vint, précédé de
l’abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison.
Quand la cérémonie commença, madame Claës, que son confesseur avait
réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d’elle, et
n’y vit pas Balthazar.
--Et monsieur? dit-elle.
Ce mot, où se résumaient et sa vie et sa mort, fut prononcé d’un ton
si lamentable, qu’il causa un frémissement horrible dans l’assemblée.
Malgré son grand âge, Martha s’élança comme une flèche, monta les
escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.
--Monsieur, madame se meurt, et l’on vous attend pour l’administrer,
cria-t-elle avec la violence de l’indignation.
--Je descends, répondit Balthazar.
Lemulquinier vint un moment après, en disant que son maître le suivait.
Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne
se montra qu’au moment où la cérémonie était terminée. L’abbé de Solis
et les enfants entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer
son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
--_Tu allais sans doute décomposer l’azote_, lui dit-elle avec une
douceur d’ange qui fit frissonner les assistants.
--C’est fait, s’écria-t-il d’un air joyeux. L’azote contient de
l’oxygène et une substance de la nature des impondérables qui
vraisemblablement est le principe de la...
Il s’éleva des murmures d’horreur qui l’interrompirent et lui rendirent
sa présence d’esprit.
--Que m’a-t-on dit? reprit-il. Tu es donc plus mal? Qu’est-il arrivé?