Claës fit un signe affirmatif en baissant sa tête dont les cheveux

étaient devenus blancs.

--Monsieur de Solis connaît les Happe et Duncker d’Amsterdam; ils

sont fous de tableaux, et jaloux comme des parvenus d’étaler un faste

qui n’est permis qu’à d’anciennes maisons, ils paieront les nôtres

toute leur valeur. Ainsi nous recouvrerons nos revenus, et tu pourras

sur le prix qui approchera de cent mille ducats, prendre une portion

de capital pour continuer tes expériences. Tes deux filles et moi

nous nous contenterons de peu. Avec le temps et de l’économie, nous

remplirons par d’autres tableaux les cadres vides, et tu vivras heureux!

Balthazar leva la tête vers sa femme avec une joie mêlée de crainte.

Les rôles étaient changés. L’épouse devenait la protectrice du mari.

Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa

Joséphine, la tenait entre ses bras sans s’apercevoir de l’horrible

convulsion qui la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les

lèvres par un tressaillement nerveux.

--Je n’osais pas te dire qu’entre moi et l’Absolu, à peine existe-t-il

un cheveu de distance. Pour gazéifier les métaux, il ne me manque plus

que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un

milieu où la pression de l’atmosphère soit nulle; enfin dans un vide

absolu.

Madame Claës ne put soutenir l’égoïsme de cette réponse. Elle attendait

des remercîments passionnés pour ses sacrifices, et trouvait un

problème de chimie. Elle quitta brusquement son mari, descendit au

parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et

fondit en larmes; Marguerite et Félicie lui prirent chacune une main,

s’agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle

sans savoir la cause de son chagrin, et lui demandèrent à plusieurs

reprises:--Qu’avez-vous, ma mère?

--Pauvres enfants! je suis morte, je le sens.

Cette réponse fit frissonner Marguerite qui, pour la première fois,

aperçut sur le visage de sa mère les traces de la pâleur particulière

aux personnes dont le teint est brun.

--Martha! Martha! criait Félicie, venez, maman a besoin de vous.

La vieille duègne accourut de la cuisine, et en voyant la blancheur

verte de cette figure légèrement bistrée et si vigoureusement

colorée:--Corps du Christ! s’écria-t-elle en espagnol, madame se meurt.

Elle sortit précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de l’eau

pour un bain de pieds, et revint près de sa maîtresse.

--N’effrayez pas monsieur, ne lui dites rien, Martha, s’écria madame

Claës. Pauvres chères filles, ajouta-t-elle, en pressant sur son cœur

Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais pouvoir

vivre assez de temps pour vous voir heureuses et mariées. Martha,

reprit-elle, dites à Lemulquinier d’aller chez monsieur de Solis, pour

le prier de ma part de passer ici.

Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine.

Josette et Martha, toutes deux dévouées à madame Claës et à ses filles,

furent frappées dans la seule affection qu’elles eussent. Ces terribles

mots:--Madame se meurt, monsieur l’aura tuée, faites vite un bain de

pieds à la moutarde! avaient arraché plusieurs phrases interjectives

à Josette qui en accablait Lemulquinier. Lemulquinier, froid et

insensible, mangeait assis au coin de la table, devant une des fenêtres

par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine, où tout

était propre comme dans le boudoir d’une petite maîtresse.

--Ça devait finir par là, disait Josette, en regardant le valet de

chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un

chaudron qui reluisait comme de l’or. Il n’y a pas de mère qui puisse

voir de sang-froid un père s’amuser à fricasser une fortune comme celle

de monsieur, pour en faire des os de boudin.

Josette, dont la tête coiffée d’un bonnet rond à ruches ressemblait à

celle d’un casse-noisette allemand, jeta sur Lemulquinier un regard

aigre que la couleur verte de ses petits yeux éraillés rendait presque

venimeux. Le vieux valet de chambre haussa les épaules par un mouvement

digne de Mirabeau impatienté, puis il enfourna dans sa grande bouche

une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des _appétits_.

--Au lieu de tracasser monsieur, madame devrait lui donner de l’argent,

nous serions bientôt tous riches à nager dans l’or! Il ne s’en faut pas

de l’épaisseur d’un liard que nous ne trouvions...

--Hé! bien, vous qui avez vingt mille francs de placés, pourquoi ne les

offrez-vous pas à monsieur? C’est votre maître! Et puisque vous êtes si

sûr de ses faits et gestes...

--Vous ne connaissez rien à cela, Josette, faites chauffer votre eau,

répondit le Flamand en interrompant la cuisinière.

--Je m’y connais assez pour savoir qu’il y avait ici mille marcs

d’argenterie, que vous et votre maître vous les avez fondus, et que, si

on vous laisse aller votre train, vous ferez si bien de cinq sous six

blancs, qu’il n’y aura bientôt plus rien.

--Et monsieur, dit Martha survenant, tuera madame pour se débarrasser

d’une femme qui le retient, et l’empêche de tout avaler. Il est possédé

du démon, cela se voit! Le moins que vous risquiez en l’aidant,

Mulquinier, c’est votre âme, si vous en avez une, car vous êtes là

comme un morceau de glace, pendant que tout est ici dans la désolation.

Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher

monsieur l’abbé de Solis.

--J’ai affaire pour monsieur, à ranger la laboratoire, dit le valet

de chambre. Il y a trop loin d’ici le quartier d’Esquerchin. Allez-y

vous-même.

--Voyez-vous ce monstre-là? dit Martha. Qui donnera le bain de pieds à

madame? la voulez-vous laisser mourir? Elle a le sang à la tête.

--Mulquinier, dit Marguerite en arrivant dans la salle qui précédait

la cuisine, en revenant de chez monsieur de Solis, vous prierez

monsieur Pierquin le médecin de venir promptement ici.

--Hein! vous irez, dit Josette.

--Mademoiselle, monsieur m’a dit de ranger son laboratoire, répondit

Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes qu’il regarda d’un

air despotique.

--Mon père, dit Marguerite à monsieur Claës qui descendait en ce

moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l’envoyer en

ville?

--Tu iras, vilain chinois, dit Martha en entendant monsieur Claës

mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.

Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le

grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier, dont

la froideur avait eu pour résultat d’exalter l’attachement de Josette

et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup

sur l’avenir de cette famille, quand, plus tard, elle eut besoin de

secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu’il ne

s’aperçut pas de l’état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit

Jean sur ses genoux, et le fit sauter machinalement, en pensant au

problème qu’il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit

apporter le bain de pieds à sa femme qui, n’ayant pas eu la force de

se lever de la bergère où elle gisait, était restée dans le parloir.

Il regarda même ses deux filles s’occupant de leur mère, sans chercher

la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient

parler, madame Claës réclamait le silence en leur montrant Balthazar.

Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui

placée entre son père et sa mère, se trouvait assez âgée, assez

raisonnable déjà pour en apprécier la conduite. Il arrive un moment

dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit

volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parents.

Madame Claës avait compris le danger de cette situation. Par amour pour

Balthazar, elle s’efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui,

dans l’esprit juste d’une fille de seize ans, pouvait paraître des

fautes chez un père. Aussi le profond respect qu’en cette circonstance

madame Claës témoignait pour Balthazar, en s’effaçant devant lui, pour

ne pas en troubler la méditation, imprimait-il à ses enfants une sorte

de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque

contagieux qu’il fût, augmentait encore l’admiration que Marguerite

avait pour sa mère à laquelle l’unissaient plus particulièrement les

accidents journaliers de la vie. Ce sentiment était fondé sur une

sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement

préoccuper une jeune fille. Aucune puissance humaine ne pouvait

empêcher que parfois un mot échappé soit à Martha, soit à Josette, ne

révélât à Marguerite l’origine de la situation dans laquelle la maison

se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de madame Claës, sa

fille découvrait donc insensiblement, lentement, fil à fil, la trame

mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un

temps donné, la confidente active de sa mère, et serait au dénoûment

le plus redoutable des juges. Aussi tous les soins de madame Claës se

portaient-ils sur Marguerite à laquelle elle tâchait de communiquer son

dévouement pour Balthazar. La fermeté, la raison qu’elle rencontrait

chez sa fille la faisaient frémir à l’idée d’une lutte possible entre

Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée

par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme

en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort que de sa

mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution

qu’elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari, elle en

assurait l’indépendance, et prévenait toute discussion en séparant ses

intérêts de ceux de ses enfants; elle espérait le voir heureux jusqu’au

moment où elle fermerait les yeux; puis elle comptait transmettre

les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui continuerait à jouer

auprès de lui le rôle d’un ange d’amour, en exerçant sur la famille

une autorité tutélaire et conservatrice. N’était-ce pas faire luire

encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers?

Néanmoins elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille

en l’initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion

scientifique de Balthazar; elle étudiait l’âme et le caractère de

Marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-même

une mère pour ses frères et sa sœur, pour son père une femme douce et

tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claës étaient empoisonnés

par des calculs et par des craintes qu’elle n’osait confier à personne.

En se sentant atteinte dans sa vie même par cette dernière scène,

elle jetait ses regards jusque dans l’avenir; tandis que Balthazar,

désormais inhabile à tout ce qui liait économie, fortune, sentiments

domestiques, pensait à trouver l’Absolu. Le profond silence qui régnait

an parloir n’était interrompu que par le mouvement monotone du pied de

Claës qui continuait à le mouvoir sans s’apercevoir que Jean en était

descendu. Assise près de sa mère de qui elle contemplait le visage pâle

et décomposé, Marguerite se tournait de moments en moments vers son

père, en s’étonnant de son insensibilité. Bientôt la porte de la rue

retentit en se fermant, et la famille vit l’abbé de Solis appuyé sur

son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour.

--Ah! voici monsieur Emmanuel, dit Félicie.

--Le bon jeune homme! dit madame Claës en apercevant Emmanuel de Solis,

j’ai du plaisir à le revoir.

Marguerite rougit en entendant l’éloge qui échappait à sa mère.

Depuis deux jours, l’aspect de ce jeune homme avait éveillé dans son

cœur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son intelligence des

pensées jusqu’alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur

à sa pénitente, il s’était passé de ces imperceptibles événements

qui tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résultats

furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux

personnages introduits au sein de la famille. Madame Claës avait eu

pour principe d’accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son

directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois

dans sa maison; mais là, comme ailleurs, on devait être saisi par une

sorte d’attendrissement et d’admiration à l’aspect de l’oncle et du

neveu. L’abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d’argent,

montrait un visage décrépit, où la vie semblait s’être retirée dans

les yeux. Il marchait difficilement, car, de ses deux jambes menues,

l’une se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une

espèce de sac de velours qui l’obligeait à se servir d’une béquille

quand il n’avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps

desséché offraient le spectacle d’une nature souffrante et frêle,

dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux

qui l’avait conservée. Ce prêtre espagnol, remarquable par un vaste

savoir, par une piété vraie, par des connaissances très-étendues,

avait été successivement dominicain, grand-pénitencier de Tolède,

et vicaire-général de l’archevêché de Malines. Sans la révolution

française, la protection des Casa-Réal l’eût porté aux plus hautes

dignités de l’Église; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune

duc, son élève, le dégoûta d’une vie active, et il se consacra tout

entier à l’éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin.

Lors de la conquête de la Belgique, il s’était fixé près de madame

de Claës. Dès sa jeunesse, l’abbé de Solis avait professé pour sainte

Thérèse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son

esprit vers la partie mystique du christianisme. En trouvant, en

Flandre, où mademoiselle Bourignon, ainsi que les écrivains illuminés

et quiétistes firent le plus de prosélytes, un troupeau de catholiques

adonnés à ses croyances, il y resta d’autant plus volontiers qu’il y

fut considéré comme un patriarche par cette Communion particulière où

l’on continue à suivre les doctrines des Mystiques, malgré les censures

qui frappèrent Fénelon et madame Guyon. Ses mœurs étaient rigides, sa

vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases. Malgré

le détachement qu’un religieux si sévère devait pratiquer pour les

choses de ce monde, l’affection qu’il portait à son neveu le rendait

soigneux de ses intérêts. Quand il s’agissait d’une œuvre de charité,

le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant

d’avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était

si bien reconnue, ses intentions étaient si pures, sa perspicacité si

rarement en défaut que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour

avoir une idée du contraste qui existait entre l’oncle et le neveu, il

faudrait comparer le vieillard à l’un de ces saules creux qui végètent

au bord des eaux, et le jeune homme à l’églantier chargé de roses dont

la tige élégante et droite s’élance du sein de l’arbre moussu, qu’il

semble vouloir redresser.

Sévèrement élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une

matrone garde une vierge, Emmanuel était plein de cette chatouilleuse

sensibilité, de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de

toutes les jeunesses, mais vivaces dans les âmes nourries de religieux

principes. Le vieux prêtre avait comprimé l’expression des sentiments

voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie

par des travaux continus, par une discipline presque claustrale.

Cette éducation, qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le

rendre heureux s’il rencontrait bien dans ses premières affections,

l’avait revêtu d’une angélique pureté qui communiquait à sa personne

le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timides,

mais doublés d’une âme forte et courageuse, jetaient une lumière qui

vibrait dans l’âme comme le son du cristal épand ses ondulations dans

l’ouïe. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par

une grande précision dans les contours, par l’heureuse disposition

des lignes, et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout

y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns

rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était

celle qu’on attendait d’un si beau visage. Ses mouvements féminins

s’accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de

son regard. Il semblait ignorer l’attrait qu’excitaient la réserve à

demi mélancolique de son attitude, la retenue de ses paroles, et les

soins respectueux qu’il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant

la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses

déviations de manière à ne pas les contrarier, regardant au loin ce qui

pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin,

il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments

généreux qui font de l’homme une sublime créature. Il paraissait si

grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais

discuter ses ordres, que chacun voulait voir une prédestination dans le

nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui, soit

chez les autres, le vieillard exerçait son despotisme de dominicain,

Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour protester

de sa force s’il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les

personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à l’aspect

d’une grande œuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort

dans l’âme par les conceptions vivantes que par les réalisations de

l’art.

Emmanuel avait accompagné son oncle quand il était venu chez sa

pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Claës. En apprenant

par Martha que l’abbé de Solis était dans la galerie, Marguerite,

qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte

menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité.

Entrée assez étourdiment, en affectant la légèreté sous laquelle les

jeunes filles cachent si bien leurs désirs, elle avait rencontré près

du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la

délicieuse figure d’Emmanuel. Les regards également jeunes, également

naïfs de ces deux êtres avaient exprimé le même étonnement. Emmanuel

et Marguerite s’étaient sans doute déjà vus l’un et l’autre dans leurs

rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par

un même mouvement, en laissant échapper un même aveu. Marguerite prit

le bras de sa mère, lui parla tout bas par maintien, et s’abrita pour

ainsi dire sous l’aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement

de cygne, pour revoir Emmanuel qui, de son côté, restait attaché au

bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir

chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d’œil

furtifs qui sont la joie des gens timides. Sans doute chacun d’eux

n’alla pas, même en pensée, jusqu’au si par lequel commencent les

passions; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le

cœur, et sur lesquels au jeune âge on se garde à soi-même le secret,

par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les

débordements d’une sensibilité long-temps contenue, est suivie chez

tous les jeunes gens de l’étonnement à demi stupide que causent aux

enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les

uns rient et pensent, d’autres ne rient qu’après avoir pensé; mais ceux

dont l’âme est appelée à vivre de poésie ou d’amour écoutent long-temps

et redemandent la mélodie par un regard où s’allume déjà le plaisir,

où poind la curiosité de l’infini. Si nous aimons irrésistiblement

les lieux où nous avons été, dans notre enfance, initiés aux beautés

de l’harmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien

et même de l’instrument, comment se défendre d’aimer l’être qui,

le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où

nous avons aspiré l’amour n’est-il pas comme une patrie? Emmanuel et

Marguerite furent l’un pour l’autre cette Voix musicale qui réveille

un sens, cette Main qui relève des voiles nuageux et montre les rives

baignées par les feux du midi. Quand madame Claës arrêta le vieillard

devant un tableau de Guide qui représentait un ange, Marguerite

avança la tête pour voir quelle serait l’impression d’Emmanuel, et

le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la muette pensée de

la toile à la vivante pensée de la créature. Cette involontaire et

ravissante flatterie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait

gravement cette belle composition, et madame Claës lui répondait; mais

les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le

jour mystérieux de la galerie, la paix de la maison, la présence des

parents, tout contribuait à graver plus avant dans le cœur les traits

délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient

de pleuvoir chez Marguerite se calmèrent, firent dans son âme comme une

étendue limpide et se teignirent d’un rayon lumineux, quand Emmanuel

balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claës. Cette voix,

dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des enchantements

inouïs, compléta la révélation soudaine qu’Emmanuel avait causée

et qu’il devait féconder à son profit; car l’homme dont se sert le

destin pour éveiller l’amour au cœur d’une jeune fille, ignore souvent

son œuvre et la laisse alors inachevée. Marguerite s’inclina tout

interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le

regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l’enfant, elle

voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier,

devant la porte du parloir; et, quand elle y entra, elle regarda

l’oncle et le neveu jusqu’à ce que la porte de la rue se fût fermée.

Madame Claës avait été trop occupée des sujets graves, agités dans sa

conférence avec son directeur, pour avoir pu examiner la physionomie de

sa fille. Au moment où monsieur de Solis et son neveu apparaissaient

pour la seconde fois, elle était encore trop violemment troublée pour

apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant

les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le

vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y

prêter une si grande attention qu’elle salua l’oncle et le neveu sans

les regarder. Monsieur Claës rendit machinalement le salut que lui fit

l’abbé de Solis, et sortit du parloir comme un homme emporté par ses

occupations. Le pieux dominicain s’assit près de sa pénitente en lui

jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes, il

lui avait suffi de voir monsieur Claës et sa femme pour deviner une

catastrophe.

--Mes enfants, dit la mère, allez dans le jardin. Marguerite, montrez à

Emmanuel les tulipes de votre père.

Marguerite, à demi honteuse, prit le bras de Félicie, regarda le jeune

homme qui rougit et qui sortit du parloir en saisissant Jean par

contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin, Félicie et

Jean allèrent de leur côté, quittèrent Marguerite, qui, restée presque

seule avec le jeune de Solis, le mena devant le buisson de tulipes

invariablement arrangé de la même façon, chaque année, par Lemulquinier.

--Aimez-vous les tulipes? demanda Marguerite après être demeurée

pendant un moment dans le plus profond silence sans qu’Emmanuel parût

vouloir le rompre.

--Mademoiselle, c’est de belles fleurs, mais pour les aimer, il faut

sans doute en avoir le goût, savoir en apprécier les beautés. Ces

fleurs m’éblouissent. L’habitude du travail, dans la sombre petite

chambre où je demeure, près de mon oncle, me fait sans doute préférer

ce qui est doux à la vue.

En disant ces derniers mots, il contempla Marguerite, mais sans que ce

regard plein de confus désirs contînt aucune allusion à la blancheur

mate, au calme, aux couleurs tendres qui faisaient de ce visage une

fleur.

--Vous travaillez donc beaucoup? reprit Marguerite en conduisant

Emmanuel sur un banc de bois à dossier peint en vert. D’ici, dit-elle

en continuant, vous ne verrez pas les tulipes de si près, elle vous

fatigueront moins les yeux. Vous avez raison, ces couleurs papillotent

et font mal.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 38 / 48 段