Elle fit sourire Balthazar. Avec cet art merveilleux que possèdent les

femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de

la plaisanterie où les femmes sont maîtresses. Cependant quoiqu’elle

parût rire, son cœur était si violemment contracté qu’il reprenait

difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel; mais

en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l’expression qui la

charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l’entière action

de son ancienne puissance qu’elle croyait perdue, elle lui dit en

souriant:--Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et

quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques,

tes gaz, tes matières éthérées n’expliqueront jamais le don que nous

possédons d’entrevoir l’avenir.

--Si, reprit-il, par les affinités. La puissance de vision qui fait le

poète, et la puissance de déduction qui fait le savant, sont fondées

sur des affinités invisibles, intangibles et impondérables que le

vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont

des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheureusement ces

espèces d’affinités sont trop rares et trop peu perceptibles pour être

soumises à l’analyse ou à l’observation.

--Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la Chimie

qu’elle avait si malencontreusement réveillée, serait donc une affinité?

--Non, c’est une combinaison: deux substances de même _signe_ ne

produisent aucune activité...

--Allons, tais-toi, dit-elle, tu me ferais mourir de douleur. Oui, je

ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale jusque dans les transports

de ton amour.

--Mais, ma chère vie, je ne pense qu’à toi, mes travaux sont la gloire

de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances.

--Voyons, regarde-moi!

Cette scène l’avait rendue belle comme une jeune femme, et de toute

sa personne, son mari ne voyait que sa tête, au-dessus d’un nuage de

mousselines et de dentelles.

--Oui, j’ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant,

quand je retomberai dans mes préoccupations, eh! bien, ma Pépita, tu

m’y arracheras, je le veux.

Elle baissa les yeux et laissa prendre sa main, sa plus grande beauté,

une main à la fois puissante et délicate.

--Mais, je veux plus encore, dit-elle.

--Tu es si délicieusement belle que tu peux tout obtenir.

--Je veux briser ton laboratoire et enchaîner ta Science, dit-elle en

jetant du feu par les yeux.

--Eh! bien, au diable la Chimie.

--Ce moment efface toutes mes douleurs, reprit-elle. Maintenant,

fais-moi souffrir si tu veux.

En entendant ce mot, les larmes gagnèrent Balthazar.

--Mais tu as raison, je ne vous voyais qu’à travers un voile, et je ne

vous entendais plus.

--S’il ne s’était agi que de moi, dit-elle, j’aurais continué à

souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain; mais

tes fils ont besoin de considération, Claës. Je t’assure que si tu

continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but serait

glorieux, le monde ne t’en tiendrait aucun compte et son blâme

retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de

si haute portée, que ta femme ait attiré ton attention sur un danger

que tu n’apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, dit-elle en lui

lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie. Ce soir, mon

Claës, ne soyons pas heureux à demi.

Le lendemain de cette soirée si grave dans la vie de ce ménage,

Balthazar Claës, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque

promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point

à son laboratoire et resta près d’elle durant toute la journée. Le

lendemain, la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne où

elle demeura deux mois environ, et d’où elle ne revint en ville que

pour s’y occuper de la fête par laquelle Claës voulait, comme jadis,

célébrer l’anniversaire de son mariage. Balthazar obtint alors, de jour

en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance

avaient apporté dans ses affaires. Loin d’élargir la plaie par des

observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux

consommés. Des sept domestiques qu’avait Claës, le jour où il reçut

pour la dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la

cuisinière, et une vieille femme de chambre nommée Martha qui n’avait

pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc

impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit

nombre de serviteurs. Madame Claës leva toutes les difficultés en

proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service

le fils de leur jardinier, et d’emprunter le domestique de Pierquin.

Ainsi, personne ne s’apercevrait encore de leur état de gêne. Pendant

vingt jours que durèrent les apprêts, madame Claës sut tromper avec

habileté le désœuvrement de son mari: tantôt elle le chargeait de

choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la

galerie et les appartements; tantôt elle l’envoyait à Dunkerque pour

s’y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons, la gloire des

tables ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que

donnait Claës était une affaire capitale, qui exigeait une multitude de

soins et une correspondance active, dans un pays où les traditions de

l’hospitalité mettent si bien en jeu l’honneur des familles, que, pour

les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter

sur les convives. Les huîtres arrivaient d’Ostende, les coqs de bruyère

étaient demandés à l’Écosse, les fruits venaient de Paris; enfin les

moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial.

D’ailleurs le bal de la maison Claës avait une sorte de célébrité. Le

chef-lieu du Département étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en

quelque sorte la saison d’hiver, et donnait le ton à toutes celles

du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s’était-il efforcé de se

distinguer, et avait si bien réussi qu’il s’en faisait chaque fois des

récits à vingt lieues à la ronde, et qu’on parlait des toilettes, des

invités, des plus petits détails, des nouveautés qu’on y avait vues,

ou des événements qui s’y étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent

donc Claës de songer à la recherche de l’Absolu. En revenant aux idées

domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amour-propre

d’homme, de Flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la

contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette soirée par quelque

recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du

luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, et faisant de

sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de

fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à

ce luxe inouï, rien ne paraissait devoir en faire manquer l’effet.

Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des

désastres éprouvés par la grande-armée en Russie et à la Bérésina

s’étaient répandus dans l’après-dîner. Une tristesse profonde et vraie

s’empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent

unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne

à Douai, il y en eut une pour Balthazar. Monsieur de Wierzchownia,

alors à Dresde où il se mourait, disait-il, d’une blessure reçue dans

un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs

idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement à

l’Absolu. Cette lettre plongea Claës dans une profonde rêverie qui fit

honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s’y méprit pas. Pour elle,

la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison

Claës jetait son dernier éclat, eut donc quelque chose de sombre et de

triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par

six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens

admirèrent pour la dernière fois.

La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses

parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une

extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie

en accord avec ce logis. C’était bien la jeune fille flamande telle

que les peintres du pays l’ont représentée: une tête parfaitement

ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et séparés

en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un

embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais sur son

front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une

douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut

avoir peu d’enjouement. La réflexion, l’ordre, le sentiment du devoir,

les trois principales expressions du caractère flamand animaient sa

figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était

ramené par une certaine grâce dans les contours, et par une paisible

fierté qui donnait des gages au bonheur domestique. Par une bizarrerie

que les physiologistes n’ont pas encore expliquée, elle n’avait aucun

trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son

aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait conservé

précieusement attestait cette ressemblance.

Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l’armée

interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu’ils

ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se

retirèrent promptement. Les indifférents restèrent avec quelques

joueurs et plusieurs amis de Claës; mais, insensiblement, cette maison

si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de

Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du matin, la galerie

fut déserte, les lumières s’éteignirent de salon en salon. Enfin cette

cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et

sombre: image prophétique de l’avenir qui attendait la famille. Quand

les Claës rentrèrent dans leur appartement, Balthazar fit lire à sa

femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste,

elle prévoyait l’avenir.

En effet, à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin

et l’ennui qui l’accabla. Le matin, après le déjeuner de famille,

il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait

avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la

dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie,

il paraissait s’en acquitter comme d’un devoir. Lorsque sa femme

redescendait après s’être habillée, elle le trouvait toujours assis

dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans s’impatienter

du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait

lentement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le

temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres,

revenait s’asseoir et attisait le feu rêveusement, en homme à qui

la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame

Claës regretta vivement son défaut d’instruction et de mémoire. Il lui

était difficile de soutenir long-temps une conversation intéressante;

d’ailleurs, peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont

tout dit et qui sont forcés d’aller chercher des sujets de distraction

en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a

ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle

ne sauraient occuper long-temps des esprits supérieurs habitués à se

décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes.

Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc

chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la

pensée, car il est impossible d’opposer quelque chose de petit à ce qui

est immense. Puis, quand un homme s’est accoutumé à manier de grandes

choses, il devient inamusable, s’il ne conserve pas au fond du cœur ce

principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si

gracieusement enfants; mais cette enfance du cœur n’est-elle pas un

phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir,

de tout savoir, de tout comprendre?

Pendant les premiers mois, madame Claës se tira de cette situation

critique par des efforts inouïs que lui suggéra l’amour ou la

nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu’elle n’avait

jamais pu jouer, et, par un prodige assez concevable, elle finit par

le savoir. Tantôt elle intéressait Balthazar à l’éducation de ses

filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources

s’épuisèrent. Il vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar

comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais sans avoir,

pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni

les ruses d’une cour qui savait jouer des comédies comme celle de

l’ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit, après avoir

dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer

de l’argent, le monarque n’avait plus ni jeunesse ni succès, et

sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs; la royale

bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le

père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la

vie et de Dieu. Mais Claës souffrait de trop de puissance. Oppressé

par une pensée qui l’étreignait, il rêvait les pompes de la Science,

des trésors pour l’humanité, pour lui la gloire. Il souffrait comme

souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux

colonnes du temple. L’effet était le même pour ces deux souverains,

quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l’autre

par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de

nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient

les occupations de famille, elle appela le monde à son secours, en

donnant deux CAFÉS par semaine. A Douai, les _Cafés_ remplacent les

_thés_. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière,

les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent

les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du

café noir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes

chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent les

gros riens de la ville. C’est toujours les tableaux de Miéris ou de

Terburg, moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus, moins

les guitares et les beaux costumes du seizième siècle. Mais les efforts

que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son

affabilité d’emprunt, les feux d’artifice de son esprit, tout accusait

la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le

lendemain.

Ces fêtes continuelles, faibles palliatifs, attestèrent la gravité de

la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son

précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S’il ne

parla jamais de ses anciennes occupations, s’il n’émit pas un regret

en sentant l’impossibilité dans laquelle il s’était mis de recommencer

ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix faible,

l’abattement d’un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans

la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans

le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de

terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement

visible; le sommeil le débarrassait sans doute d’une importune

pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant

une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu’il avait à

consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si

madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s’efforça

d’ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage

contre les souffrances de l’esprit, elle était sans force contre les

générosités du cœur. Elle n’osait questionner Balthazar quand il

écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l’air

d’un homme occupé par une arrière-pensée; mais elle frémissait en lui

voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de

paraître gai pour n’attrister personne. Les coquetteries du père avec

ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les yeux

de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un

héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise

le cœur; madame Claës avait alors envie de dire:--Tue-moi, et fais

ce que tu voudras! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent

leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des

vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut

frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du

mois d’avril, effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était

intolérable, et qui s’était déjà fait mille reproches en admirant la

foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que

Balthazar lui sembla plus affaissé qu’il ne l’avait jamais été, elle

n’hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.

--Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments.

Balthazar la regarda d’un air étonné.

--Tu penses à tes expériences? reprit-elle.

Il répondit par un geste d’une effrayante vivacité. Loin de lui

adresser quelque remontrance, madame Claës, qui avait à loisir sondé

l’abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et

la lui serra en souriant:--Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir,

lui dit-elle, tu m’as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les

sacrifices! Quoique j’aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants,

il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te

procurer l’argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures

à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus

étincelantes? d’ailleurs, ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants

plus beaux?

La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari, mit le comble

au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet

homme était plus forte que lui. Claës avait confiance en son œuvre

pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un

abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeau le plus lourd:

la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux? En ce moment elle se

plut à croire au succès, voulant se justifier à elle-même sa complicité

dans la dilapidation probable de leur fortune.

--L’amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton

dévouement, Pépita, dit Claës attendri.

A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent,

et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claës baissa les yeux, et

resta pendant un moment interdite, devant ses enfants dont la fortune

venait d’être aliénée au profit d’une chimère; tandis que son mari

les prit sur ses genoux et causa gaîment avec eux, heureux de pouvoir

déverser la joie qui l’oppressait. Madame Claës entra dès lors dans la

vie ardente de son mari. L’avenir de ses enfants, la considération de

leur père furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l’étaient

pour Claës la gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme

n’eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamants de la

maison furent vendus à Paris par l’entremise de l’abbé de Solis,

son directeur, et que les fabricants de produits chimiques eurent

recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par le démon de la Science

et par cette fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait

dans une attente continuelle, et demeurait comme morte pendant des

journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses

désirs, qui, ne trouvant point comme ceux de Balthazar une pâture dans

les travaux du laboratoire, tourmentèrent son âme en agissant sur ses

doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprochant sa complaisance

pour une passion dont le but était impossible et que monsieur de Solis

condamnait, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure,

et regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S’il s’en

échappait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées

les plus contraires agitaient son cœur et son esprit. Elle voyait

s’enfuir en fumée la fortune de ses enfants, mais elle sauvait la vie

de leur père: n’était-ce pas son premier devoir de le rendre heureux?

Cette dernière pensée la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de

pouvoir entrer dans le laboratoire et d’y rester; mais il lui fallut

bientôt renoncer à cette triste satisfaction. Elle éprouvait là de

trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s’occuper d’elle,

et même paraître souvent gêné par sa présence; elle y subissait de

jalouses impatiences, de cruelles envies de faire sauter la maison;

elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour

elle une espèce de baromètre: l’entendait-elle siffler, quand il

allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait

que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu’il concevait

l’espoir d’une prochaine réussite; Lemulquinier était-il morne, sombre,

elle lui jetait un regard de douleur, Balthazar était mécontent. La

maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté

de l’une et la soumission rogue de l’autre. Faible et sans défense

contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait

sous ces alternatives d’espoir et de désespérance qui, pour elle,

s’alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de

la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui

refroidissait le cœur, elle le partageait sans s’apercevoir de l’air

sombre qui régnait au logis, et des journées entières qui s’écoulaient

dans ce parloir, sans un sourire, souvent sans une parole. Par une

triste prévision maternelle, elle accoutumait ses deux filles aux

travaux de la maison, et tâchait de les rendre assez habiles à quelque

métier de femme, pour qu’elles pussent en vivre si elles tombaient

dans la misère. Le calme de cet intérieur couvrait donc d’effroyables

agitations. Vers la fin de l’été, Balthazar avait dévoré l’argent des

diamants vendus à Paris par l’entremise du vieil abbé de Solis, et

s’était endetté d’une vingtaine de mille francs chez les Protez et

Chiffreville.

En août 1813, environ un an après la scène par laquelle cette histoire

commence, si Claës avait fait quelques belles expériences que

malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat

quand à l’objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé

la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa: la

certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le

désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier,

descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au

milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme

mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme; les larmes

le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner

de témoins à sa douleur; Joséphine l’y suivit et l’emmena dans sa

chambre où, seul avec elle, Balthazar laissa éclater son désespoir. Ces

larmes d’homme, ces paroles d’artiste découragé, les regrets du père

de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui

fit plus de mal à madame Claës que ne lui en avaient fait toutes ses

douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Balthazar dit

avec un affreux accent de conviction: «Je suis un misérable, je joue la

vie de mes enfants, la tienne, et pour vous laisser heureux, il faut

que je me tue!» ce mot l’atteignit au cœur, et la connaissance qu’elle

avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu’il ne réalisât

aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l’une de ces révolutions qui

troublent la vie dans sa source, et qui fut d’autant plus funeste que

Pépita en contint les violents effets en affectant un calme menteur.

--Mon ami, répondit-elle, j’ai consulté non pas Pierquin, dont l’amitié

n’est pas si grande qu’il n’éprouve quelque secret plaisir à nous

voir ruinés, mais un vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un

père. L’abbé de Solis, mon confesseur, m’a donné un conseil qui nous

sauve de la ruine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui

se trouvent dans la galerie peut servir à payer toutes les sommes

hypothéquées sur tes propriétés, et ce que tu dois chez Protez et

Chiffreville, car tu as là sans doute un compte à solder?

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 37 / 48 段