femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de
la plaisanterie où les femmes sont maîtresses. Cependant quoiqu’elle
parût rire, son cœur était si violemment contracté qu’il reprenait
difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel; mais
en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l’expression qui la
charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l’entière action
de son ancienne puissance qu’elle croyait perdue, elle lui dit en
souriant:--Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et
quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques,
tes gaz, tes matières éthérées n’expliqueront jamais le don que nous
possédons d’entrevoir l’avenir.
--Si, reprit-il, par les affinités. La puissance de vision qui fait le
poète, et la puissance de déduction qui fait le savant, sont fondées
sur des affinités invisibles, intangibles et impondérables que le
vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont
des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheureusement ces
espèces d’affinités sont trop rares et trop peu perceptibles pour être
soumises à l’analyse ou à l’observation.
--Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la Chimie
qu’elle avait si malencontreusement réveillée, serait donc une affinité?
--Non, c’est une combinaison: deux substances de même _signe_ ne
produisent aucune activité...
--Allons, tais-toi, dit-elle, tu me ferais mourir de douleur. Oui, je
ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale jusque dans les transports
de ton amour.
--Mais, ma chère vie, je ne pense qu’à toi, mes travaux sont la gloire
de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances.
--Voyons, regarde-moi!
Cette scène l’avait rendue belle comme une jeune femme, et de toute
sa personne, son mari ne voyait que sa tête, au-dessus d’un nuage de
mousselines et de dentelles.
--Oui, j’ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant,
quand je retomberai dans mes préoccupations, eh! bien, ma Pépita, tu
m’y arracheras, je le veux.
Elle baissa les yeux et laissa prendre sa main, sa plus grande beauté,
une main à la fois puissante et délicate.
--Mais, je veux plus encore, dit-elle.
--Tu es si délicieusement belle que tu peux tout obtenir.
--Je veux briser ton laboratoire et enchaîner ta Science, dit-elle en
jetant du feu par les yeux.
--Eh! bien, au diable la Chimie.
--Ce moment efface toutes mes douleurs, reprit-elle. Maintenant,
fais-moi souffrir si tu veux.
En entendant ce mot, les larmes gagnèrent Balthazar.
--Mais tu as raison, je ne vous voyais qu’à travers un voile, et je ne
vous entendais plus.
--S’il ne s’était agi que de moi, dit-elle, j’aurais continué à
souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain; mais
tes fils ont besoin de considération, Claës. Je t’assure que si tu
continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but serait
glorieux, le monde ne t’en tiendrait aucun compte et son blâme
retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de
si haute portée, que ta femme ait attiré ton attention sur un danger
que tu n’apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, dit-elle en lui
lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie. Ce soir, mon
Claës, ne soyons pas heureux à demi.
Le lendemain de cette soirée si grave dans la vie de ce ménage,
Balthazar Claës, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque
promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point
à son laboratoire et resta près d’elle durant toute la journée. Le
lendemain, la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne où
elle demeura deux mois environ, et d’où elle ne revint en ville que
pour s’y occuper de la fête par laquelle Claës voulait, comme jadis,
célébrer l’anniversaire de son mariage. Balthazar obtint alors, de jour
en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance
avaient apporté dans ses affaires. Loin d’élargir la plaie par des
observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux
consommés. Des sept domestiques qu’avait Claës, le jour où il reçut
pour la dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la
cuisinière, et une vieille femme de chambre nommée Martha qui n’avait
pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc
impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit
nombre de serviteurs. Madame Claës leva toutes les difficultés en
proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service
le fils de leur jardinier, et d’emprunter le domestique de Pierquin.
Ainsi, personne ne s’apercevrait encore de leur état de gêne. Pendant
vingt jours que durèrent les apprêts, madame Claës sut tromper avec
habileté le désœuvrement de son mari: tantôt elle le chargeait de
choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la
galerie et les appartements; tantôt elle l’envoyait à Dunkerque pour
s’y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons, la gloire des
tables ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que
donnait Claës était une affaire capitale, qui exigeait une multitude de
soins et une correspondance active, dans un pays où les traditions de
l’hospitalité mettent si bien en jeu l’honneur des familles, que, pour
les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter
sur les convives. Les huîtres arrivaient d’Ostende, les coqs de bruyère
étaient demandés à l’Écosse, les fruits venaient de Paris; enfin les
moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial.
D’ailleurs le bal de la maison Claës avait une sorte de célébrité. Le
chef-lieu du Département étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en
quelque sorte la saison d’hiver, et donnait le ton à toutes celles
du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s’était-il efforcé de se
distinguer, et avait si bien réussi qu’il s’en faisait chaque fois des
récits à vingt lieues à la ronde, et qu’on parlait des toilettes, des
invités, des plus petits détails, des nouveautés qu’on y avait vues,
ou des événements qui s’y étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent
donc Claës de songer à la recherche de l’Absolu. En revenant aux idées
domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amour-propre
d’homme, de Flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la
contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette soirée par quelque
recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du
luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, et faisant de
sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de
fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à
ce luxe inouï, rien ne paraissait devoir en faire manquer l’effet.
Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des
désastres éprouvés par la grande-armée en Russie et à la Bérésina
s’étaient répandus dans l’après-dîner. Une tristesse profonde et vraie
s’empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent
unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne
à Douai, il y en eut une pour Balthazar. Monsieur de Wierzchownia,
alors à Dresde où il se mourait, disait-il, d’une blessure reçue dans
un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs
idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement à
l’Absolu. Cette lettre plongea Claës dans une profonde rêverie qui fit
honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s’y méprit pas. Pour elle,
la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison
Claës jetait son dernier éclat, eut donc quelque chose de sombre et de
triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par
six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens
admirèrent pour la dernière fois.
La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses
parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une
extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie
en accord avec ce logis. C’était bien la jeune fille flamande telle
que les peintres du pays l’ont représentée: une tête parfaitement
ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et séparés
en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un
embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais sur son
front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une
douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut
avoir peu d’enjouement. La réflexion, l’ordre, le sentiment du devoir,
les trois principales expressions du caractère flamand animaient sa
figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était
ramené par une certaine grâce dans les contours, et par une paisible
fierté qui donnait des gages au bonheur domestique. Par une bizarrerie
que les physiologistes n’ont pas encore expliquée, elle n’avait aucun
trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son
aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait conservé
précieusement attestait cette ressemblance.
Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l’armée
interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu’ils
ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se
retirèrent promptement. Les indifférents restèrent avec quelques
joueurs et plusieurs amis de Claës; mais, insensiblement, cette maison
si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de
Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du matin, la galerie
fut déserte, les lumières s’éteignirent de salon en salon. Enfin cette
cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et
sombre: image prophétique de l’avenir qui attendait la famille. Quand
les Claës rentrèrent dans leur appartement, Balthazar fit lire à sa
femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste,
elle prévoyait l’avenir.
En effet, à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin
et l’ennui qui l’accabla. Le matin, après le déjeuner de famille,
il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait
avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la
dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie,
il paraissait s’en acquitter comme d’un devoir. Lorsque sa femme
redescendait après s’être habillée, elle le trouvait toujours assis
dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans s’impatienter
du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait
lentement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le
temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres,
revenait s’asseoir et attisait le feu rêveusement, en homme à qui
la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame
Claës regretta vivement son défaut d’instruction et de mémoire. Il lui
était difficile de soutenir long-temps une conversation intéressante;
d’ailleurs, peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont
tout dit et qui sont forcés d’aller chercher des sujets de distraction
en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a
ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle
ne sauraient occuper long-temps des esprits supérieurs habitués à se
décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes.
Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc
chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la
pensée, car il est impossible d’opposer quelque chose de petit à ce qui
est immense. Puis, quand un homme s’est accoutumé à manier de grandes
choses, il devient inamusable, s’il ne conserve pas au fond du cœur ce
principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si
gracieusement enfants; mais cette enfance du cœur n’est-elle pas un
phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir,
de tout savoir, de tout comprendre?
Pendant les premiers mois, madame Claës se tira de cette situation
critique par des efforts inouïs que lui suggéra l’amour ou la
nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu’elle n’avait
jamais pu jouer, et, par un prodige assez concevable, elle finit par
le savoir. Tantôt elle intéressait Balthazar à l’éducation de ses
filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources
s’épuisèrent. Il vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar
comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais sans avoir,
pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni
les ruses d’une cour qui savait jouer des comédies comme celle de
l’ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit, après avoir
dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer
de l’argent, le monarque n’avait plus ni jeunesse ni succès, et
sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs; la royale
bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le
père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la
vie et de Dieu. Mais Claës souffrait de trop de puissance. Oppressé
par une pensée qui l’étreignait, il rêvait les pompes de la Science,
des trésors pour l’humanité, pour lui la gloire. Il souffrait comme
souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux
colonnes du temple. L’effet était le même pour ces deux souverains,
quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l’autre
par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de
nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient
les occupations de famille, elle appela le monde à son secours, en
donnant deux CAFÉS par semaine. A Douai, les _Cafés_ remplacent les
_thés_. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière,
les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent
les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du
café noir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes
chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent les
gros riens de la ville. C’est toujours les tableaux de Miéris ou de
Terburg, moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus, moins
les guitares et les beaux costumes du seizième siècle. Mais les efforts
que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son
affabilité d’emprunt, les feux d’artifice de son esprit, tout accusait
la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le
lendemain.
Ces fêtes continuelles, faibles palliatifs, attestèrent la gravité de
la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son
précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S’il ne
parla jamais de ses anciennes occupations, s’il n’émit pas un regret
en sentant l’impossibilité dans laquelle il s’était mis de recommencer
ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix faible,
l’abattement d’un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans
la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans
le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de
terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement
visible; le sommeil le débarrassait sans doute d’une importune
pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant
une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu’il avait à
consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si
madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s’efforça
d’ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage
contre les souffrances de l’esprit, elle était sans force contre les
générosités du cœur. Elle n’osait questionner Balthazar quand il
écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l’air
d’un homme occupé par une arrière-pensée; mais elle frémissait en lui
voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de
paraître gai pour n’attrister personne. Les coquetteries du père avec
ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les yeux
de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un
héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise
le cœur; madame Claës avait alors envie de dire:--Tue-moi, et fais
ce que tu voudras! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent
leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des
vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut
frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du
mois d’avril, effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était
intolérable, et qui s’était déjà fait mille reproches en admirant la
foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que
Balthazar lui sembla plus affaissé qu’il ne l’avait jamais été, elle
n’hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.
--Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments.
Balthazar la regarda d’un air étonné.
--Tu penses à tes expériences? reprit-elle.
Il répondit par un geste d’une effrayante vivacité. Loin de lui
adresser quelque remontrance, madame Claës, qui avait à loisir sondé
l’abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et
la lui serra en souriant:--Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir,
lui dit-elle, tu m’as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les
sacrifices! Quoique j’aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants,
il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te
procurer l’argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures
à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus
étincelantes? d’ailleurs, ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants
plus beaux?
La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari, mit le comble
au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet
homme était plus forte que lui. Claës avait confiance en son œuvre
pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un
abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeau le plus lourd:
la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux? En ce moment elle se
plut à croire au succès, voulant se justifier à elle-même sa complicité
dans la dilapidation probable de leur fortune.
--L’amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton
dévouement, Pépita, dit Claës attendri.
A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent,
et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claës baissa les yeux, et
resta pendant un moment interdite, devant ses enfants dont la fortune
venait d’être aliénée au profit d’une chimère; tandis que son mari
les prit sur ses genoux et causa gaîment avec eux, heureux de pouvoir
déverser la joie qui l’oppressait. Madame Claës entra dès lors dans la
vie ardente de son mari. L’avenir de ses enfants, la considération de
leur père furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l’étaient
pour Claës la gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme
n’eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamants de la
maison furent vendus à Paris par l’entremise de l’abbé de Solis,
son directeur, et que les fabricants de produits chimiques eurent
recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par le démon de la Science
et par cette fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait
dans une attente continuelle, et demeurait comme morte pendant des
journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses
désirs, qui, ne trouvant point comme ceux de Balthazar une pâture dans
les travaux du laboratoire, tourmentèrent son âme en agissant sur ses
doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprochant sa complaisance
pour une passion dont le but était impossible et que monsieur de Solis
condamnait, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure,
et regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S’il s’en
échappait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées
les plus contraires agitaient son cœur et son esprit. Elle voyait
s’enfuir en fumée la fortune de ses enfants, mais elle sauvait la vie
de leur père: n’était-ce pas son premier devoir de le rendre heureux?
Cette dernière pensée la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de
pouvoir entrer dans le laboratoire et d’y rester; mais il lui fallut
bientôt renoncer à cette triste satisfaction. Elle éprouvait là de
trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s’occuper d’elle,
et même paraître souvent gêné par sa présence; elle y subissait de
jalouses impatiences, de cruelles envies de faire sauter la maison;
elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour
elle une espèce de baromètre: l’entendait-elle siffler, quand il
allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait
que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu’il concevait
l’espoir d’une prochaine réussite; Lemulquinier était-il morne, sombre,
elle lui jetait un regard de douleur, Balthazar était mécontent. La
maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté
de l’une et la soumission rogue de l’autre. Faible et sans défense
contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait
sous ces alternatives d’espoir et de désespérance qui, pour elle,
s’alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de
la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui
refroidissait le cœur, elle le partageait sans s’apercevoir de l’air
sombre qui régnait au logis, et des journées entières qui s’écoulaient
dans ce parloir, sans un sourire, souvent sans une parole. Par une
triste prévision maternelle, elle accoutumait ses deux filles aux
travaux de la maison, et tâchait de les rendre assez habiles à quelque
métier de femme, pour qu’elles pussent en vivre si elles tombaient
dans la misère. Le calme de cet intérieur couvrait donc d’effroyables
agitations. Vers la fin de l’été, Balthazar avait dévoré l’argent des
diamants vendus à Paris par l’entremise du vieil abbé de Solis, et
s’était endetté d’une vingtaine de mille francs chez les Protez et
Chiffreville.
En août 1813, environ un an après la scène par laquelle cette histoire
commence, si Claës avait fait quelques belles expériences que
malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat
quand à l’objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé
la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa: la
certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le
désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier,
descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au
milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme
mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme; les larmes
le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner
de témoins à sa douleur; Joséphine l’y suivit et l’emmena dans sa
chambre où, seul avec elle, Balthazar laissa éclater son désespoir. Ces
larmes d’homme, ces paroles d’artiste découragé, les regrets du père
de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui
fit plus de mal à madame Claës que ne lui en avaient fait toutes ses
douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Balthazar dit
avec un affreux accent de conviction: «Je suis un misérable, je joue la
vie de mes enfants, la tienne, et pour vous laisser heureux, il faut
que je me tue!» ce mot l’atteignit au cœur, et la connaissance qu’elle
avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu’il ne réalisât
aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l’une de ces révolutions qui
troublent la vie dans sa source, et qui fut d’autant plus funeste que
Pépita en contint les violents effets en affectant un calme menteur.
--Mon ami, répondit-elle, j’ai consulté non pas Pierquin, dont l’amitié
n’est pas si grande qu’il n’éprouve quelque secret plaisir à nous
voir ruinés, mais un vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un
père. L’abbé de Solis, mon confesseur, m’a donné un conseil qui nous
sauve de la ruine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui
se trouvent dans la galerie peut servir à payer toutes les sommes
hypothéquées sur tes propriétés, et ce que tu dois chez Protez et
Chiffreville, car tu as là sans doute un compte à solder?