chambre d’une femme comme un lieu sacré, celle d’une Flamande était
impénétrable. Les bonnes ménagères de ce pays n’en faisaient pas un
apparat de vertu, mais une habitude contractée dès l’enfance, une
superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux
sanctuaire où l’on respirait les sentiments tendres, où le simple
s’unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus
sacré. Dans la position particulière où se trouvait madame Claës,
toute femme aurait voulu rassembler autour d’elle les choses les plus
élégantes; mais elle l’avait fait avec un goût exquis, sachant quelle
influence l’aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments.
Chez une jolie créature c’eût été du luxe, chez elle c’était une
nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots: On se fait jolie
femme? maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme
de Napoléon et la rendait souvent fausse tandis que madame Claës était
toujours naturelle et vraie. Quoique Balthazar connût bien la chambre
de sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie avait été
si complet, qu’en y entrant il éprouva de doux frémissements comme
s’il l’apercevait pour la première fois. La fastueuse gaieté d’une
femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes
qui s’élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise,
habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les effets
ne pouvaient se comparer qu’à ceux des plus joyeuses fanfares. La
lueur des bougies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie
gris de lin dont la monotonie était nuancée par les reflets de l’or
sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés des
fleurs qui ressemblaient à des gerbes de pierreries. Le secret de
ces apprêts, c’était lui, toujours lui!... Joséphine ne pouvait pas
dire plus éloquemment à Balthazar qu’il était toujours le principe
de ses joies et de ses douleurs. L’aspect de cette chambre mettait
l’âme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n’y
laisser que le sentiment d’un bonheur égal et pur. L’étoffe de la
tenture achetée en Chine jetait cet odeur suave qui pénètre le corps
sans le fatiguer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient
un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres
sons de la parole, et d’enfermer là les regards de l’époux reconquis.
Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait
de chaque côté de son front comme deux ailes de corbeau, madame Claës
enveloppée d’un peignoir qui lui montait jusqu’au cou et que garnissait
une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle alla tirer la portière
en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là,
Joséphine jeta sur son mari qui s’était assis près de la cheminée
un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont
l’âme vient parfois embellir la figure sait exprimer d’irrésistibles
espérances. Le charme le plus grand d’une femme consiste dans un appel
constant à la générosité de l’homme, dans une gracieuse déclaration
de faiblesse par laquelle elle l’enorgueillit, et réveille en lui les
plus magnifiques sentiments. L’aveu de la faiblesse ne comporte-t-il
pas de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la portière eurent
glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son
mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en
appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec grâce. C’était
appeler à son secours. Balthazar, un moment abîmé dans la contemplation
de cette tête olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en attirant et
satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur
le canapé. C’était bien ce qu’elle voulait.
--Tu m’as promis, dit-elle en lui prenant la main qu’elle garda entre
ses mains électrisantes, de m’initier au secret de tes recherches.
Conviens, mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j’ai eu le
courage d’étudier une science condamnée par l’Église, pour être en
état de te comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi,
raconte-moi par quel hasard, un matin tu t’es levé soucieux, quand la
veille je t’avais laissé si heureux?
--Et c’est pour entendre parler chimie que tu t’es mise avec tant de
coquetterie?
--Mon ami, recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans
ton cœur, n’est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs, n’est-ce
pas une entente d’âme qui comprend et engendre toutes les félicités
de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle
idée a été assez puissante pour m’en priver si long-temps. Oui, je
suis plus jalouse d’une pensée que de toutes les femmes ensemble.
L’amour est immense, mais il n’est pas infini; tandis que la Science a
des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je
déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire
après laquelle tu cours, j’en serais malheureuse; ne te donnerait-elle
pas de vives jouissances? Moi seule, monsieur, dois être la source de
vos plaisirs.
--Non, ce n’est pas une idée, mon ange, qui m’a jeté dans cette belle
voie, mais un homme.
--Un homme, s’écria-t-elle avec terreur.
--Te souviens-tu, Pépita, de l’officier polonais que nous avons logé,
chez nous, en 1809?
--Si je m’en souviens! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce
que ma mémoire me fît si souvent revoir ses deux yeux semblables à des
langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient
des charbons de l’enfer, son large crâne sans cheveux, ses moustaches
relevées, sa figure anguleuse, dévastée!... Enfin quel calme effrayant
dans sa démarche!... S’il y avait eu de la place dans les auberges, il
n’aurait certes pas couché ici.
--Ce gentilhomme polonais se nommait monsieur Adam de Wierzchownia,
reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le
parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché
par la misère à l’étude de cette science, il s’était fait soldat. Je
crois que ce fut à l’occasion d’un verre d’eau sucrée que nous nous
reconnûmes pour adeptes. Lorsque j’eus dit à Mulquinier d’apporter
du sucre en morceaux, le capitaine fit un geste de surprise:--Vous
avez étudié la chimie, me demanda-t-il.--Avec Lavoisier, lui
répondis-je.--Vous êtes bien heureux d’être libre et riche!
s’écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d’homme
qui révèlent un enfer de douleur caché sous un crâne ou enfermé dans
un cœur, enfin ce fut quelque chose d’ardent, de concentré que la
parole n’exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça.
Après une pause, il me dit que la Pologne quasi morte, il s’était
réfugié en Suède. Il avait cherché là des consolations dans l’étude
de la chimie pour laquelle il s’était toujours senti une irrésistible
vocation.--Eh! bien, ajouta-t-il, je le vois, vous avez reconnu comme
moi, que la gomme arabique, le sucre et l’amidon mis en poudre, donnent
une substance absolument semblable, et à l’analyse un même résultat
_qualitatif_. Il fit encore une pause, et après m’avoir examiné
d’un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse
de solennelles paroles dont, aujourd’hui, le sens général est seul
resté dans ma mémoire; mais il les accompagna d’une puissance de son,
de chaudes inflexions et d’une force dans le geste qui me remuèrent
les entrailles et frappèrent mon entendement comme un marteau bat
le fer sur une enclume. Voici donc en abrégé ces raisonnements qui
furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d’Isaïe, car mes
études chez Lavoisier me permettaient d’en sentir toute la portée.
«Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances, en apparence
si distinctes, m’a conduit à penser que toutes les productions de
la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimie
moderne ont prouvé la vérité de cette loi, pour la partie la plus
considérable des effets naturels. La chimie divise la création en deux
portions distinctes: la nature organique, la nature inorganique. En
comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles
se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour
être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine
plus ou moins de sentiment, la nature organique est, certes, la
partie la plus importante de notre monde. Or, l’analyse a réduit tous
les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont trois
gaz: l’azote, l’hydrogène, l’oxygène; et un autre corps simple non
métallique et solide, le carbone. Au contraire, la nature inorganique,
si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on
peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné,
compte cinquante-trois corps simples dont les différentes combinaisons
forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus
nombreux là où il existe moins de résultats? Aussi, l’opinion de mon
ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe
commun, modifié jadis par l’action d’une puissance éteinte aujourd’hui,
mais que le génie humain doit faire revivre. Eh! bien, supposez un
moment que l’activité de cette puissance soit réveillée, nous aurions
une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient
vraisemblablement sur quatre principes, et si nous parvenions à
décomposer l’azote, que nous devons considérer comme une négation, nous
n’en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire
des anciens et des alchimistes du Moyen-âge dont nous nous moquons
à tort. La chimie moderne n’est encore que cela. C’est beaucoup et
c’est peu. C’est beaucoup, car la chimie s’est habituée à ne reculer
devant aucune difficulté. C’est peu, en comparaison de ce qui reste à
faire. Le hasard l’a bien servie, cette belle Science! Ainsi, cette
larme de carbone pur cristallisé, le diamant, ne paraissait-il pas la
dernière substance qu’il fût possible de créer. Les anciens alchimistes
qui croyaient l’or décomposable, conséquemment faisable, reculaient
à l’idée de produire le diamant, nous avons cependant découvert la
nature et la loi de sa composition. Moi, dit-il, je suis allé plus
loin! Une expérience m’a démontré que le mystérieux Ternaire dont on
s’occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans les
analyses actuelles qui manquent de direction vers un point fixe. Voici
d’abord l’expérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une
substance entre toutes celles de la nature organique), dans de la fleur
de soufre (pour prendre également un corps simple). Arrosez les graines
avec de l’eau distillée pour ne laisser pénétrer dans les produits
de la germination aucun principe qui ne soit certain? Les graines
germent, poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de
principes connus par l’analyse. Coupez à plusieurs reprises la tige
des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour
obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi
opérer sur une certaine masse; eh! bien, en analysant ces cendres,
vous trouverez de l’acide silicique, de l’alumine, du phosphate et du
carbonate calcique, du carbonate magnésique, du sulfate, du carbonate
potassique et de l’oxyde ferrique, comme si le cresson était venu en
terre, au bord des eaux. Or, ces substances n’existaient ni dans le
soufre, corps simple, qui servait de sol à la plante, ni dans l’eau
employée à l’arroser et dont la composition est connue; mais comme
elles ne sont pas non plus dans la graine, nous ne pouvons expliquer
leur présence dans la plante qu’en supposant un élément commun aux
corps contenus dans le cresson, et à ceux qui lui ont servi de milieu.
Ainsi l’air, l’eau distillée, la fleur de soufre, et les substances
que donne l’analyse du cresson, c’est-à-dire la potasse, la chaux,
la magnésie, l’alumine, etc., auraient un principe commun errant
dans l’atmosphère telle que la fait le soleil. De cette irrécusable
expérience, s’écria-t-il, j’ai déduit l’existence de _l’Absolu_! Une
substance commune à toutes les créations, modifiée par une force
unique, telle est la position nette et claire du problème offert par
l’Absolu et qui m’a semblé _cherchable_. Là vous rencontrerez le
mystérieux Ternaire, devant lequel s’est, de tout temps, agenouillée
l’Humanité: la matière première, le moyen, le résultat. Vous trouverez
ce terrible nombre Trois en toute chose humaine, il domine les
religions, les sciences et les lois. Ici, me dit-il, la guerre et la
misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous
êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part
de mes conjectures. Voici le but que mes expériences personnelles
m’ont fait entrevoir. La MATIÈRE UNE doit être un principe commun
aux trois gaz et au carbone. Le MOYEN doit être le principe commun
à l’électricité négative et à l’électricité positive. Marchez à la
découverte des preuves qui établiront ces deux vérités, vous aurez la
raison suprême de tous les effets de la nature. Oh! monsieur, quand
on porte là, dit-il en se frappant le front, le dernier mot de la
création, en pressentant l’Absolu, est-ce vivre que d’être entraîné
dans le mouvement de ce ramas d’hommes qui se ruent à heure fixe les
uns sur les autres sans savoir ce qu’ils font. Ma vie actuelle est
exactement l’inverse d’un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve
au milieu du feu, des canons, des hommes, traverse l’Europe au gré
d’une puissance à laquelle j’obéis en la méprisant. Mon âme n’a nulle
conscience de ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée,
engourdie par cette idée, la recherche de l’Absolu, de ce principe
par lequel des graines, absolument semblables, mises dans un même
milieu, donnent, l’une des calices blancs, l’autre des calices jaunes!
Phénomène applicable aux vers à soie qui, nourris des mêmes feuilles et
constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune,
et les autres de la soie blanche; enfin applicable à l’homme lui-même
qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec
la mère et lui. La déduction logique de ce fait n’implique-t-elle pas
d’ailleurs la raison de tous les effets de la nature? Hé! quoi de plus
conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu’il a tout fait par le
moyen le plus simple? L’adoration pythagoricienne pour le UN d’où
sortent tous les nombres et qui représente la matière une; celle pour
le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les autres;
celle pour le nombre TROIS, qui, de tout temps, a configuré Dieu,
c’est-à-dire la Matière, la Force et le Produit, ne résumaient-elles
pas traditionnellement la connaissance confuse de l’Absolu. Stahl,
Becher, Paracelse, Agrippa, tous les grands chercheurs de causes
occultes avaient pour mot d’ordre le Trismégiste, qui veut dire le
grand Ternaire. Les ignorants, habitués à condamner l’alchimie, cette
chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons
à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes! L’Absolu
trouvé, je me serais alors colleté avec le Mouvement. Ah! tandis que
je me nourris de poudre, et commande à des hommes de mourir assez
inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il
vole vers l’Absolu! Et moi! je mourrai comme un chien, au coin d’une
batterie.» Quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il
me dit avec une sorte de fraternité touchante: «Si je trouvais une
expérience à faire, je vous la léguerais avant de mourir.» Ma Pépita,
dit Balthazar en serrant la main de sa femme, des larmes de rage ont
coulé sur les joues creuses de cet homme pendant qu’il jetait dans mon
âme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s’était timidement
fait, sans oser s’y abandonner.
--Comment! s’écria madame Claës, qui ne put s’empêcher d’interrompre
son mari, cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé
tes affections, a détruit, par une seule phrase et par un seul mot, le
bonheur d’une famille. O mon cher Balthazar! cet homme a-t-il fait le
signe de la croix? l’as-tu bien examiné? Le Tentateur peut seul avoir
cet œil jaune d’où sortait le feu de Prométhée. Oui, le démon pouvait
seul t’arracher à moi. Depuis ce jour, tu n’as plus été ni père, ni
époux, ni chef de famille.
--Quoi! dit Balthazar en se dressant dans la chambre et jetant un
regard perçant à sa femme, tu blâmes ton mari de s’élever au-dessus
des autres hommes, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre
divine de la gloire, comme une minime offrande auprès des trésors de
ton cœur! Mais tu ne sais donc pas ce que j’ai fait, depuis trois
ans? des pas de géant! ma Pépita, dit-il en s’animant. Son visage
parut alors à sa femme plus étincelant sous le feu du génie qu’il ne
l’avait été sous le feu de l’amour, et elle pleura en l’écoutant.--J’ai
combiné le chlore et l’azote, j’ai décomposé plusieurs corps jusqu’ici
considérés comme simples, j’ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il
en voyant les pleurs de sa femme, j’ai décomposé les larmes. Les larmes
contiennent un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium,
du mucus et de l’eau. Il continua de parler sans voir l’horrible
convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine, il était monté
sur la Science qui l’emportait en croupe, ailes déployées, bien loin
du monde matériel.--Cette analyse, ma chère, est une des meilleures
preuves du système de l’Absolu. Toute vie implique une combustion.
Selon le plus ou moins d’activité du foyer, la vie est plus ou moins
persistante. Ainsi la destruction du minéral est indéfiniment retardée,
parce que la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi
les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison
d’où résulte l’humide, vivent indéfiniment, et il existe plusieurs
végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois
que la nature a perfectionné un appareil, que dans un but ignoré elle
y a jeté le sentiment, l’instinct ou l’intelligence, trois degrés
marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une
combustion dont l’activité est en raison directe du résultat obtenu.
L’homme, qui représente le plus haut point de l’intelligence et qui
nous offre le seul appareil d’où résulte un pouvoir à demi créateur,
_la pensée_! est, parmi les créations zoologiques, celle où la
combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les
puissants effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates,
les sulfates et les carbonates que fournit son corps dans notre
analyse. Ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse
en lui l’action du fluide électrique, principe de toute fécondation?
L’électricité ne se manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons
plus variées qu’en tout autre animal? N’aurait-il pas des facultés plus
grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions
du principe absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en composer
dans une plus parfaite machine, sa force et ses idées! Je le crois.
L’homme est un matras. Ainsi, selon moi, l’idiot serait celui dont le
cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de
l’électro-magnétisme, le fou celui dont le cerveau en contiendrait
trop, l’homme ordinaire celui qui en aurait peu, l’homme de génie celui
dont la cervelle en serait saturée à un degré convenable. L’homme
constamment amoureux, le porte-faix, le danseur, le grand mangeur, sont
ceux qui déplaceraient la force résultante de leur appareil électrique.
Ainsi, nos sentiments...
--Assez, Balthazar; tu m’épouvantes, tu commets des sacriléges. Quoi!
mon amour serait...
--De la matière éthérée qui se dégage, dit Claës, et qui sans doute
est le mot de l’Absolu. Songe donc que si moi, moi le premier! si je
trouve, si je trouve, si je trouve! En disant ces mots sur trois tons
différents, son visage monta par degrés à l’expression de l’inspiré.
Je fais les métaux, je fais les diamants, je répète la nature,
s’écria-t-il.
--En seras-tu plus heureux? cria-t-elle avec désespoir. Maudite
Science, maudit démon! tu oublies, Claës, que tu commets le péché
d’orgueil dont fut coupable Satan. Tu entreprends sur Dieu.
--Oh! oh! Dieu!
--Il le nie! s’écria-t-elle en se tordant les mains. Claës, Dieu
dispose d’une puissance que tu n’auras jamais.
A cet argument qui semblait annuler sa chère Science, il regarda sa
femme en tremblant.
--Quoi! dit-il.
--La force unique, le mouvement. Voilà ce que j’ai saisi à travers
les livres que tu m’as contrainte à lire. Analyse des fleurs, des
fruits, du vin de Malaga; tu découvriras certes leurs principes qui
viennent, comme ceux de ton cresson, dans un milieu qui semble leur
être étranger; tu peux, à la rigueur, les trouver dans la nature; mais
en les rassemblant, feras-tu ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga?
auras-tu les incompréhensibles effets du soleil, auras-tu l’atmosphère
de l’Espagne? Décomposer n’est pas créer.
--Si je trouve la force coërcitive, je pourrai créer.
--Rien ne l’arrêtera, cria Pépita d’une voix désespérante. Oh! mon
amour, il est tué, je l’ai perdu. Elle fondit en larmes, et ses
yeux animés par la douleur et par la sainteté des sentiments qu’ils
épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs.
Oui, reprit-elle en sanglotant, tu es mort à tout. Je le vois, la
Science est plus puissante en toi que toi-même, et son vol t’a emporté
trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon d’une
pauvre femme. Quel bonheur puis-je t’offrir encore? Ah! je voudrais,
triste consolation, croire que Dieu t’a créé pour manifester ses œuvres
et chanter ses louanges, qu’il a renfermé dans ton sein une force
irrésistible qui te maîtrise. Mais non, Dieu est bon, il te laisserait
au cœur quelques pensées pour une femme qui t’adore, pour des enfants
que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t’aider à marcher seul
au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n’es pas
éclairé par la foi d’en haut, mais par une horrible croyance en tes
facultés! Autrement, ne te serais-tu pas aperçu, mon ami, que tu as
dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans? Oh! rends-moi justice,
toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions
seuls, je t’apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant:
Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais
de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j’irais mendier sans honte
pour te procurer le charbon nécessaire à l’entretien de ton fourneau.
Enfin, si en m’y précipitant, je te faisais trouver ton exécrable
Absolu, Claës, je m’y précipiterais avec bonheur, puisque tu places
ta gloire et tes délices dans ce secret encore introuvé. Mais nos
enfants, Claës, nos enfants! que deviendront-ils, si tu ne devines pas
bientôt ce secret de l’enfer! Sais-tu pourquoi venait Pierquin? Il
venait te demander trente mille francs que tu dois, sans les avoir. Tes
propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente
mille francs, afin de t’épargner l’embarras où t’auraient mis ses
questions; mais pour acquitter cette somme, j’ai pensé à vendre notre
vieille argenterie. Elle vit les yeux de son mari près de s’humecter,
et se jeta désespérément à ses pieds en levant vers lui des mains
suppliantes. Mon ami, s’écria-t-elle, cesse un moment tes recherches,
économisons l’argent nécessaire à ce qu’il te faudra pour les reprendre
plus tard, si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre. Oh! je ne la
juge pas, je soufflerai tes fourneaux, si tu le veux; mais ne réduis
pas nos enfants à la misère, tu ne peux plus les aimer, la Science a
dévoré ton cœur, ne leur lègue pas une vie malheureuse en échange du
bonheur que tu leur devais. Le sentiment maternel a été trop souvent le
plus faible dans mon cœur, oui, j’ai souvent souhaité ne pas être mère
afin de pouvoir m’unir plus intimement à mon âme, à ta vie! aussi, pour
étouffer mes remords! dois-je plaider auprès de toi la cause de tes
enfants avant la mienne.
Ses cheveux s’étaient déroulés et flottaient sur ses épaules, ses yeux
dardaient mille sentiments comme autant de flèches, elle triompha de sa
rivale. Balthazar l’enleva, la porta sur le canapé, se mit à ses pieds.
--Je t’ai donc causé des chagrins, lui dit-il avec l’accent d’un homme
qui se réveillerait d’un songe pénible.
--Pauvre Claës, tu nous en donneras encore malgré toi, dit-elle en
lui passant sa main dans les cheveux. Allons, viens t’asseoir près
de moi, dit-elle en lui montrant sa place sur le canapé. Tiens, j’ai
tout oublié, puisque tu nous reviens. Va, mon ami, nous réparerons
tout, mais tu ne t’éloigneras plus de ta femme, n’est-ce pas? Dis oui?
Laisse-moi, mon grand et beau Claës, exercer sur ton noble cœur cette
influence féminine si nécessaire au bonheur des artistes malheureux,
des grands hommes souffrants! Tu me brusqueras, tu me briseras si tu
veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu pour ton bien. Je
n’abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais
sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la Chimie. Écoute, nous serons
bien complaisants, nous permettrons à la Science d’entrer avec nous
dans le partage de ton cœur; mais sois juste, donne-nous bien notre
moitié? Dis, mon désintéressement n’est-il pas sublime?