--Hé! bien, descendez vite; veillez à ce qu’ils n’y cueillent pas de

tulipes! votre père ne les a pas encore vues de cette année, et il

pourrait aujourd’hui vouloir les regarder en sortant de table. Dites

à Mulquinier de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour sa

toilette.

Quand Marguerite fut sortie, madame Claës jeta un coup d’œil à ses

enfants par les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le jardin, et

les vit occupés à regarder un de ces insectes à ailes vertes, luisantes

et tachetées d’or, vulgairement appelés des couturières.

--Soyez sages, mes bien-aimés, dit-elle en faisant remonter une partie

du vitrage qui était à coulisse et qu’elle arrêta pour aérer sa

chambre. Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour

s’assurer que son mari n’était pas retombé dans quelque distraction. Il

ouvrit, et elle lui dit d’un accent joyeux en le voyant déshabillé:--Tu

ne me laisseras pas long-temps seule avec Pierquin, n’est-ce pas? Tu me

rejoindras promptement.

Elle se trouva si leste pour descendre, qu’en l’entendant, un étranger

n’aurait pas reconnu le pas d’une boiteuse.

--Monsieur, en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu’elle

rencontra dans l’escalier, a déchiré la robe, ce n’est qu’un méchant

bout d’étoffes; mais il a brisé la mâchoire de cette figure et je ne

sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette

rampe était si belle!

--Bah! mon pauvre Mulquinier, ne la fais pas raccommoder, ce n’est pas

un malheur.

--Qu’arrive-t-il donc, se dit Mulquinier, pour que ce ne soit pas un

désastre? mon maître aurait-il trouvé l’_absolu_?

--Bonjour, monsieur Pierquin, dit madame Claës en ouvrant la porte du

parloir.

Le notaire accourut pour donner le bras à sa cousine, mais elle ne

prenait jamais que celui de son mari; elle remercia donc son cousin

par un sourire et lui dit:--Vous venez peut-être pour les trente mille

francs?

--Oui, madame, en rentrant chez moi, j’ai reçu une lettre d’avis de

la maison Protez et Chiffreville qui a tiré, sur monsieur Claës, six

lettres de change de chacune cinq mille francs.

--Hé! bien, n’en parlez pas à Balthazar aujourd’hui, dit-elle. Dînez

avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu,

trouvez quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la

lettre, je lui parlerai moi-même de cette affaire. Tout va bien,

reprit-elle en voyant l’étonnement du notaire. Dans quelques mois, mon

mari remboursera probablement les sommes qu’il a empruntées.

En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda

mademoiselle Claës qui revenait du jardin, suivie de Gabriel et de

Félicie, et dit:--Je n’ai jamais vu mademoiselle Marguerite aussi jolie

qu’elle l’est en ce moment.

Madame Claës, qui s’était assise dans sa bergère et avait pris sur ses

genoux le petit Jean, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en

affectant un air indifférent.

Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre, d’une figure

vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que

mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive; il passait

pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur

pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement

perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté

semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide

et la nullité d’un notaire exclusivement occupé d’intérêts humains,

mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S’allier

à la maison Claës aurait été pour lui la cause d’un dévouement sans

bornes, s’il n’avait pas eu quelque sentiment d’avarice sous-jacent.

Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre

raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions

étaient-elles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général

celles des gens d’affaires, quand Claës lui semblait ruiné; puis elles

devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il

soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il

voyait en Marguerite Claës une infante de laquelle il était impossible

à un simple notaire de province d’approcher; tantôt il la considérait

comme une pauvre fille trop heureuse s’il daignait en faire sa femme.

Il était homme de province, et Flamand, sans malice; il ne manquait

même ni de dévouement ni de bonté; mais il avait un naïf égoïsme qui

rendait ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient sa

personne. En ce moment, madame Claës se souvint du ton bref avec lequel

le notaire lui avait parlé sous le porche de l’église Saint-Pierre, et

remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières;

elle devina le fond de ses pensées, et d’un regard perspicace elle

essaya de lire dans l’âme de sa fille pour savoir si elle pensait à son

cousin; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence.

Après quelques instants, pendant lesquels la conversation roula sur

les bruits de la ville, le maître du logis descendit de sa chambre où,

depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir des

bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d’un homme

jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l’attente que

son apparition causait à madame Claës fut si vive qu’elle eut peine à

contenir un tressaillement quand il descendit l’escalier. Balthazar se

montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à

revers bien cirées qui laissaient voir le haut d’un bas de soie blanc,

une culotte de casimir bleu à boutons d’or, un gilet blanc à fleurs,

et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé

sa tête, coupé ses ongles, et lavé ses mains avec tant de soin qu’il

semblait méconnaissable à ceux qui l’avaient vu naguère. Au lieu d’un

vieillard presque en démence, ses enfants, sa femme et le notaire

voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie était

pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la

maigreur des contours et l’adhérence de la peau sur les os avaient même

une sorte de grâce.

--Bonjour, Pierquin, dit Balthazar Claës.

Redevenu père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur les

genoux de sa femme, et l’éleva en l’air en le faisant rapidement

descendre et le relevant alternativement.

--Voyez ce petit? dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous

donne-t-elle pas l’envie de vous marier? Croyez moi, mon cher, les

plaisirs de famille consolent de tout.--Brr! dit-il en enlevant Jean.

Pound! s’écriait-il en le mettant à terre. Brr! Pound!

L’enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond

et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas trahir

l’émotion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui, pour

elle, était toute une révolution domestique.

--Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le

parquet et s’allant jeter dans une bergère. L’enfant courut à son

père, attiré par l’éclat des boutons d’or qui attachaient la culotte

au-dessus de l’oreille des bottes.--Tu es un mignon! dit le père en

l’embrassant, tu es un Claës, tu marches droit.--Hé bien! Gabriel,

comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui

prenant l’oreille et la lui tortillant, te défends-tu vaillamment

contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques?

Puis Balthazar se leva, vint à Pierquin, et lui dit avec cette

affectueuse courtoisie qui le caractérisait:--Mon cher, vous avez

peut-être quelque chose à me demander? Il lui donna le bras et

l’entraîna dans le jardin, en ajoutant:--Venez voir mes tulipes?...

Madame Claës regarda son mari pendant qu’il sortait, et ne sut pas

contenir sa joie en le revoyant si jeune, si affable, si bien lui-même;

elle se leva, prit sa fille par la taille, et l’embrassa en disant:--Ma

chère Marguerite, mon enfant chérie, je t’aime encore mieux aujourd’hui

que de coutume.

--Il y avait bien long-temps que je n’avais vu mon père si aimable,

répondit-elle.

Lemulquinier vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que

Pierquin lui offrît le bras, madame Claës prit celui de Balthazar, et

toute la famille passa dans la salle à manger.

Cette pièce dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais

enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans,

était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquelles

se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale.

Les parois étaient tapissées de cuir violet sur lequel avaient

été imprimés, en traits d’or, des sujets de chasse. Au-dessus des

dressoirs, çà et là, brillaient soigneusement disposés des plumes

d’oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n’avaient pas

été changées depuis le commencement du seizième siècle et offraient

cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce petit dossier garni

d’une étoffe à franges dont la mode fut si répandue que Raphaël l’a

illustrée dans son tableau appelé la Vierge à la chaise. Le bois en

était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient comme s’ils eussent

été neufs, et les étoffes soigneusement renouvelées étaient d’une

couleur rouge admirable. La Flandre revivait là tout entière avec ses

innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient

cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe

antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui

se voient dans tous les tableaux de l’école hollandaise ou flamande.

La vaisselle en grès et ornée de figures coloriées à la manière de

Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Wedgwood.

L’argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable

argenterie de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure,

de mode, de forme, attestaient les commencements du bien-être et les

progrès de la fortune de Claës. Les serviettes avaient des franges,

mode tout espagnole. Quant au linge, chacun doit penser que chez les

Claës, le point d’honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce

service, cette argenterie étaient destinés à l’usage journalier de la

famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe

particulier, dont les merveilles réservées pour les jours de gala, leur

imprimaient cette solennité qui n’existe plus quand les choses sont

déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier

de derrière, tout était marqué au coin d’une naïveté patriarcale.

Enfin, détail délicieux, une vigne courait en dehors le long des

fenêtres que les pampres bornaient de toutes parts.

--Vous restez fidèle aux traditions, madame, dit Pierquin en recevant

une assiettée de cette soupe au thym, dans laquelle les cuisinières

flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viandes roulées

et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dimanche

en usage chez nos pères! Votre maison et celle de mon oncle Des

Raquets sont les seuls où l’on retrouve cette soupe historique dans

les Pays-Bas. Ah! pardon, le vieux monsieur Savaron de Savarus la

fait encore orgueilleusement servir à Tournay chez lui, mais partout

ailleurs la vieille Flandre s’en va. Maintenant les meubles se

fabriquent à la grecque, on n’aperçoit partout que casques, boucliers,

lances et faisceaux. Chacun rebâtit sa maison, vend ses vieux meubles,

refond son argenterie, ou la troque contre la porcelaine de Sèvres qui

ne vaut ni le vieux Saxe ni les chinoiseries. Oh! moi je suis Flamand

dans l’âme. Aussi mon cœur saigne-t-il en voyant les chaudronniers

acheter pour le prix du bois ou du métal, nos beaux meubles incrustés

de cuivre ou d’étain. Mais l’État social veut changer de peau, je

crois. Il n’y a pas jusqu’aux procédés de l’art qui ne se perdent!

Quand il faut que tout aille vite, rien ne peut être consciencieusement

fait. Pendant mon dernier voyage à Paris, l’on m’a mené voir les

peintures exposées au Louvre. Ma parole d’honneur, c’est des écrans

que ces toiles sans air, sans profondeur où les peintres craignent de

mettre de la couleur. Et ils veulent, dit-on, renverser notre vieille

école. Ah! ouin?...

--Nos anciens peintres, répondit Balthazar, étudiaient les diverses

combinaisons et la résistance des couleurs, en les soumettant à

l’action du soleil et de la pluie. Mais vous avez raison: aujourd’hui

les ressources matérielles de l’art sont moins cultivées que jamais.

Madame Claës n’écoutait pas la conversation. En entendant dire au

notaire que les services de porcelaine étaient à la mode, elle avait

aussi conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argenterie provenue

de la succession de son frère, espérant ainsi pouvoir acquitter les

trente mille francs dus par son mari.

--Ah! ah! disait Balthazar au notaire quand madame Claës se remit à la

conversation, l’on s’occupe de mes travaux à Douai?

--Oui, répondit Pierquin, chacun se demande à quoi vous dépensez

tant d’argent. Hier, j’entendais monsieur le premier président

déplorer qu’un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale.

Je me suis alors permis de répondre que vous étiez trop instruit

pour ne pas savoir que c’était se mesurer avec l’impossible, trop

chrétien pour croire l’emporter sur Dieu, et comme tous les Claës,

trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à

Perlimpinpin. Néanmoins je vous avouerai que j’ai partagé les regrets

que cause votre retraite à toute la société. Vous n’êtes vraiment plus

de la ville. En vérité, madame, vous eussiez été ravie si vous aviez

pu entendre les éloges que chacun s’est plu à faire de vous et de

monsieur Claës.

--Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont

le moindre mal serait de me rendre ridicule, répondit Balthazar. Ah!

les Douaisiens me croient ruiné! Eh! bien, mon cher Pierquin, dans deux

mois je donnerai, pour célébrer l’anniversaire de mon mariage, une fête

dont la magnificence me rendra l’estime que nos chers compatriotes

accordent aux écus.

Madame Claës rougit fortement. Depuis deux ans cet anniversaire avait

été oublié. Semblable à ces fous qui ont des moments pendant lesquels

leurs facultés brillent d’un éclat inusité, jamais Balthazar n’avait

été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d’attentions

pour ses enfants, et sa conversation fut séduisante de grâce, d’esprit,

d’à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si long-temps,

était certes la plus belle fête qu’il pût donner à sa femme pour qui

sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie

d’expression qui se sent de cœur à cœur et qui prouve une délicieuse

identité de sentiment.

[Illustration:

LEMULQUINIER

avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé de

terreur, d’admiration et d’égoïsme.

(LA RECHERCHE DE L'ABSOLU.)]

Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir, il allait et venait

avec une allégresse insolite causée par l’accomplissement de ses

secrètes espérances. Le changement si soudainement opéré dans les

manières de son maître était encore plus significatif pour lui que

pour madame Claës. Là où la famille voyait le bonheur, le valet de

chambre voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations,

il en avait épousé la folie. Soit qu’il eût saisi la portée de ses

recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand

le but se reculait sous ses mains, soit que le penchant inné chez

l’homme pour l’imitation lui eût fait adopter les idées de celui dans

l’atmosphère duquel il vivait, Lemulquinier avait conçu pour son

maître un sentiment superstitieux mêlé de terreur, d’admiration et

d’égoïsme. Le laboratoire était pour lui, ce qu’est pour le peuple un

bureau de loterie, l’espoir organisé. Chaque soir il se couchait en se

disant: «Demain, peut-être nagerons-nous dans l’or!» Et le lendemain

il se réveillait avec une foi toujours aussi vive que la veille. Son

nom indiquait une origine toute flamande. Jadis les gens du peuple

n’étaient connus que par un sobriquet tiré de leur profession, de leur

pays, de leur conformation physique ou de leurs qualités morales. Ce

sobriquet devenait le nom de la famille bourgeoise qu’ils fondaient

lors de leur affranchissement. En Flandre, les marchands de fil de

lin se nommaient des mulquiniers, et telle était sans doute la

profession de l’homme qui, parmi les ancêtres du vieux valet, passa

de l’état de serf à celui de bourgeois jusqu’à ce que les malheurs

inconnus rendissent le petit-fils du mulquinier à son primitif état de

serf, plus la solde. L’histoire de la Flandre, de son fil et de son

commerce se résumait donc en ce vieux domestique, souvent appelé par

euphonie Mulquinier. Son caractère et sa physionomie ne manquaient

pas d’originalité. Sa figure de forme triangulaire était large, haute

et couturée par une petite-vérole qui lui avait donné de fantastiques

apparences, en y laissant une multitude de linéaments blancs et

brillants. Maigre et d’une taille élevée, il avait une démarche grave,

mystérieuse. Ses petits yeux, orangés comme la perruque jaune et lisse

qu’il avait sur la tête, ne jetaient que des regards obliques. Son

extérieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu’il

excitait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son maître

sur les travaux duquel il gardait le silence, l’investissait d’un

charme. Les habitants de la rue de Paris le regardaient passer avec

un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses sybilliques et

toujours grosses de trésors. Fier d’être nécessaire à son maître, il

exerçait sur ses camarades une sorte d’autorité tracassière, dont il

profitait pour lui-même en obtenant de ces concessions qui le rendaient

à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands, qui

sont extrêmement attachés à la maison, il n’avait d’affection que pour

Balthazar. Si quelque chagrin affligeait madame Claës, ou si quelque

événement favorable arrivait dans la famille, il mangeait son pain

beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel.

Le dîner fini, madame Claës proposa de prendre le café dans le jardin,

devant le buisson de tulipes qui en ornaient le milieu. Les pots de

terre dans lesquels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur

des ardoises gravées, avaient été enterrés et disposés de manière

à former une pyramide au sommet de laquelle s’élevait une tulipe

Gueule-de-dragon que Balthazar possédait seul. Cette fleur, nommée

_tulipa Claësiana_, réunissait les sept couleurs, et ses longues

échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Balthazar,

qui en avait plusieurs fois refusé dix mille florins, prenait de si

grandes précautions pour qu’on ne pût en voler une seule graine, qu’il

la gardait dans le parloir et passait souvent des journées entières à

la contempler. La tige était énorme, bien droite, ferme, d’un admirable

vert; les proportions de la plante se trouvaient en harmonie avec le

calice dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté

qui donnaient jadis tant de prix à ces fleurs fastueuses.

--Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes, dit le notaire

en regardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille

couleurs. Madame Claës était trop enthousiasmée par l’aspect de ces

fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des

pierreries, pour bien saisir le sens de l’observation notariale--A

quoi cela sert-il, reprit le notaire en s’adressant à Balthazar, vous

devriez les vendre.

--Bah! ai-je donc besoin d’argent! répondit Claës en faisant le geste

d’un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent

plusieurs exclamations.

--Vois donc, maman, celle-là.

--Oh! qu’en voilà une belle!

--Comment celle-ci se nomme-t-elle?

--Quel abîme pour la raison humaine, s’écria Balthazar en levant

les mains et les joignant par un geste désespéré. Une combinaison

d’hydrogène et d’oxygène fait surgir par ses dosages différents, dans

un même milieu et d’un même principe, ces couleurs qui constituent

chacune un résultat différent.

Sa femme entendait bien les termes de cette proposition qui fut trop

rapidement énoncée pour qu’elle la conçût entièrement, Balthazar songea

qu’elle avait étudié sa Science favorite, et lui dit, en lui faisant

un signe mystérieux:--Tu comprendrais, tu ne saurais pas encore ce que

je veux dire! Et il parut retomber dans une de ces méditations qui lui

étaient habituelles.

--Je le crois, dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de

Marguerite. Chassez le naturel, il revient au galop, ajouta-t-il tout

bas en s’adressant à madame Claës. Vous aurez la bonté de lui parler

vous-même, le diable ne le tirerait pas de sa contemplation. En voilà

pour jusqu’à demain.

Il dit adieu à Claës qui feignit de ne pas l’entendre, embrassa le

petit Jean que la mère tenait dans ses bras, et, après avoir fait une

profonde salutation, il se retira. Lorsque la porte d’entrée retentit

en se fermant, Balthazar saisit sa femme par la taille, et dissipa

l’inquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à

l’oreille:--Je savais bien comment faire pour le renvoyer.

Madame Claës tourna la tête vers son mari sans avoir honte de lui

montrer les larmes qui lui vinrent aux yeux, elles étaient si douces!

puis elle appuya son front sur l’épaule de Balthazar et laissa glisser

Jean à terre.

--Rentrons au parloir, dit-elle après une pause.

Pendant toute la soirée, Balthazar fut d’une gaieté presque folle; il

inventa mille jeux pour ses enfants, et joua si bien pour son propre

compte, qu’il ne s’aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa

femme. Vers neuf heures et demie, lorsque Jean fut couché, quand

Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se

déshabiller, elle trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son

père qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de

troubler ses parents et paraissait vouloir se retirer sans leur parler;

madame Claës s’en aperçut et lui dit:--Venez, Marguerite, venez, ma

chère enfant. Puis elle l’attira vers elle et la baisa pieusement

au front en ajoutant:--Emportez votre livre dans votre chambre, et

couchez-vous de bonne heure.

--Bonsoir, ma fille chérie, dit Balthazar.

Marguerite embrassa son père et s’en alla. Claës et sa femme restèrent

pendant quelques moments seuls, occupés à regarder les dernières

teintes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin

déjà devenus noirs, et dont les découpures se voyaient à peine dans la

lueur. Quand il fit presque nuit, Balthazar dit à sa femme d’une voix

émue:--Montons.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 35 / 48 段