pas cette femme, ou s’il la regarda, ne la vit pas, et resta tout
droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête
légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne
pouvait s’habituer, quoiqu’elle revînt fréquemment chaque jour, lui
étreignit le cœur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre
les sourcils vers cette ligne que creuse la fréquente expression des
sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les
essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas
être profondément impressionné par ce chef de la famille Claës. Jeune,
il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles-Quint
de recommencer Artewelde; mais en ce moment, il paraissait âgé de plus
de soixante ans, quoiqu’il en eût environ cinquante, et sa vieillesse
prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se
voûtait légèrement, soit que ses travaux l’obligeassent à se courber,
soit que l’épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. Il
avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures
de son corps étaient grêles, quoique nerveuses; et ce désaccord dans
une organisation évidemment parfaite autrefois, intriguait l’esprit
qui cherchait à expliquer par quelque singularité d’existence les
raisons de cette forme fantastique. Son abondante chevelure blonde,
peu soignée, lui tombait sur ses épaules à la manière allemande,
mais dans un désordre qui s’harmoniait à la bizarrerie générale de
sa personne. Son large front offrait d’ailleurs les protubérances
dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques. Ses yeux d’un
bleu clair et riche avaient la vivacité brusque que l’on a remarquée
chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute
parfait autrefois, s’était allongé, et les narines semblaient s’ouvrir
graduellement de plus en plus, par une involontaire tension des muscles
olfactifs. Les pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà
flétries en paraissaient d’autant plus creuses; sa bouche pleine de
grâce était resserrée entre le nez et un menton court, brusquement
relevé. La forme de sa figure était cependant plus longue qu’ovale;
aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une
ressemblance avec la face d’un animal eût-il trouvé une preuve de plus
dans celui de Balthazar Claës, que l’on aurait pu comparer à une tête
de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret
l’eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait
dans l’espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances,
on eût dit qu’il jetait par ses narines la flamme qui dévorait son
âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient
dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé
comme celui d’un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces
yeux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté
que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d’une
vaste intelligence. Les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites
paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les
terribles réactions d’un espoir toujours déçu, toujours renaissant.
Le jaloux fanatisme qu’inspirent l’art ou la science se trahissait
encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont
témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique
monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient
sales, ses longs ongles avaient à leurs extrémités des lignes noires
très-foncées. Ses souliers ou n’étaient pas nettoyés ou manquaient
de cordons. De toute sa maison, le maître seul pouvait se donner
l’étrange licence d’être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein
de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers, et son
habit verdâtre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble
de petites et de grandes choses qui, chez tout autre, eût décelé la
misère qu’engendrent les vices; mais qui, chez Balthazar Claës, était
le négligé du génie. Trop souvent le vice et le génie produisent des
effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. Le Génie n’est-il
pas un constant excès qui dévore le temps, l’argent, le corps, et qui
mène à l’hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises?
Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que
pour le Génie, car ils refusent de lui faire crédit. Il semble que les
bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés que
l’État social craigne de compter avec lui de son vivant, il préfère
s’acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré
son continuel oubli du présent, si Balthazar Claës quittait ses
mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable
ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat
rigide pour peindre un sentiment, s’il regardait autour de lui en
revenant à la vie réelle et vulgaire, il était difficile de ne pas
rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à
l’esprit gracieux qui s’y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors,
regrettait-il que cet homme n’appartînt plus au monde, en disant: «Il a
dû être bien beau dans sa jeunesse!» Erreur vulgaire! Jamais Balthazar
Claës n’avait été plus poétique qu’il ne l’était en ce moment. Lavater
aurait voulu certainement étudier cette tête pleine de patience, de
loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, où
la passion semblait calme parce qu’elle était forte. Les mœurs de cet
homme devaient être pures, sa parole était sacrée, son amitié semblait
constante, son dévouement eût été complet; mais le vouloir qui emploie
ces qualités au profit de la patrie, du monde ou de la famille, s’était
porté fatalement ailleurs. Ce citoyen, tenu de veiller au bonheur
d’un ménage, de gérer une fortune, de diriger ses enfants vers un bel
avenir, vivait en dehors de ses devoirs et de ses affections dans le
commerce de quelque génie familier. A un prêtre, il eût paru plein de
la parole de Dieu, un artiste l’eût salué comme un grand maître, un
enthousiaste l’eût pris pour un Voyant de l’Église Swedenborgienne.
En ce moment le costume détruit, sauvage, ruiné que portait cet homme
contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme
qui l’admirait si douloureusement. Les personnes contrefaites qui ont
de l’esprit ou une belle âme apportent à leur toilette un goût exquis.
Ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout
moral, ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions
par une sorte d’élégance dans les détails qui divertit le regard et
occupe l’esprit. Non-seulement cette femme avait une âme généreuse,
mais encore elle aimait Balthazar Claës avec cet instinct de la femme
qui donne un avant-goût de l’intelligence des anges. Élevée au milieu
d’une des plus illustres familles de la Belgique, elle y aurait pris
du goût si elle n’en avait pas eu déjà; mais éclairée par le désir
de plaire constamment à l’homme qu’elle aimait, elle savait se vêtir
admirablement sans que son élégance fût disparate avec ses deux vices
de conformation. Son corsage ne péchait d’ailleurs que par les épaules,
l’une étant sensiblement plus grosse que l’autre. Elle regarda par les
croisées, dans la cour intérieure, puis dans le jardin, comme pour voir
si elle était seule avec Balthazar, et lui dit d’une voix douce, en lui
jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les Flamandes,
car depuis long-temps l’amour avait entre eux chassé la fierté de la
grandesse espagnole:--Balthazar, tu es donc bien occupé?... voici le
trente-troisième dimanche que ta n’es venu ni à la messe ni à vêpres.
Claës ne répondit pas; sa femme baissa la tête, joignit les mains et
attendit, elle savait que ce silence n’accusait ni mépris ni dédain,
mais de tyranniques préoccupations. Balthazar était un de ces êtres
qui conservent long-temps au fond du cœur leur délicatesse juvénile,
il se serait trouvé criminel d’exprimer la moindre pensée blessante
à une femme accablée par le sentiment de sa disgrâce physique.
Lui seul peut-être, parmi les hommes, savait qu’un mot, un regard
peuvent effacer des années de bonheur, et sont d’autant plus cruels
qu’ils contrastent plus fortement avec une douceur constante; car
notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d’une dissonance
dans la félicité, que nous n’éprouvons de plaisir à rencontrer une
jouissance dans le malheur. Quelques instants après, Balthazar parut
se réveiller, regarda vivement autour de lui, et dit:--Vêpres? Ha! les
enfants sont à vêpres. Il fit quelques pas pour jeter les yeux sur le
jardin où s’élevaient de toutes parts de magnifiques tulipes; mais
il s’arrêta tout à coup comme s’il se fût heurté contre un mur, et
s’écria:--Pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donné?
--Deviendrait-il donc fou? se dit la femme avec une profonde terreur.
Pour donner plus d’intérêt à la scène que provoqua cette situation,
il est indispensable de jeter un coup d’œil sur la vie antérieure de
Balthazar Claës et de la petite-fille du duc de Casa-Réal.
Vers l’an 1783, monsieur Balthazar Claës-Molina de Nourho, alors
âgé de vingt-deux ans, pouvait passer pour ce que nous appelons en
France un bel homme. Il vint achever son éducation à Paris où il prit
d’excellentes manières dans la société de madame d’Egmont, du comte de
Horn, du prince d’Aremberg, de l’ambassadeur d’Espagne, d’Helvétius,
des Français originaires de Belgique, ou des personnes venues de ce
pays, et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi
les grands seigneurs qui, dans ce temps, donnaient le ton. Le jeune
Claës y trouva quelques parents et des amis qui le lancèrent dans le
grand monde au moment où ce grand monde allait tomber; mais comme la
plupart des jeunes gens, il fut plus séduit d’abord par la gloire
et la science que par la vanité. Il fréquenta donc beaucoup les
savants et particulièrement Lavoisier, qui se recommandait alors plus
à l’attention publique par l’immense fortune d’un fermier-général,
que par ses découvertes en chimie; tandis que plus tard, le grand
chimiste devait faire oublier le petit fermier-général. Balthazar se
passionna pour la science que cultivait Lavoisier et devint son plus
ardent disciple; mais il était jeune, beau comme le fut Helvétius, et
les femmes de Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusivement
l’esprit et l’amour. Quoiqu’il eût embrassé l’étude avec ardeur, que
Lavoisier lui eût accordé quelques éloges, il abandonna son maître
pour écouter les maîtresses du goût auprès desquelles les jeunes gens
prenaient leurs dernières leçons de savoir-vivre et se façonnaient aux
usages de la haute société qui, dans l’Europe, forme une même famille.
Le songe enivrant du succès dura peu; après avoir respiré l’air de
Paris, Balthazar partit fatigué d’une vie creuse qui ne convenait ni
à son âme ardente ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce,
si calme, et dont il se souvenait au seul nom de la Flandre, lui
parut mieux convenir à son caractère et aux ambitions de son cœur.
Les dorures d’aucun salon parisien n’avaient effacé les mélodies du
parloir brun et du petit jardin où son enfance s’était écoulée si
heureuse. Il faut n’avoir ni foyer ni patrie pour rester à Paris. Paris
est la ville du cosmopolite ou des hommes qui ont épousé le monde et
qui l’étreignent incessamment avec le bras de la Science, de l’Art
ou du Pouvoir. L’enfant de la Flandre revint à Douai comme le pigeon
voyageur, il pleura de joie en y rentrant le jour où se promenait
Gayant. Gayant, ce superstitieux bonheur de toute la ville, ce triomphe
des souvenirs flamands, s’était introduit lors de l’émigration de sa
famille à Douai. La mort de son père et celle de sa mère laissèrent
la maison Claës déserte, et l’y occupèrent pendant quelque temps.
Sa première douleur passée, il sentit le besoin de se marier pour
compléter l’exigence heureuse dont toutes les religions l’avaient
ressaisi; il voulut suivre les errements du foyer domestique en allant,
comme ses ancêtres, chercher une femme soit à Gand, soit à Bruges, soit
à Anvers; mais aucune des personnes qu’il y rencontra ne lui convint.
Il avait sans doute, sur le mariage, quelques idées particulières, car
il fut dès sa jeunesse accusé de ne pas marcher dans la voie commune.
Un jour, il entendit parler, chez l’un de ses parents, à Gand, d’une
demoiselle de Bruxelles qui devint l’objet de discussions assez vives.
Les uns trouvaient que la beauté de mademoiselle de Temninck s’effaçait
par ses imperfections; les autres la voyaient parfaite malgré ses
défauts. Le vieux cousin de Balthazar Claës dit à ses convives que,
belle ou non, elle avait une âme qui la lui ferait épouser, s’il était
à marier; et il raconta comment elle venait de renoncer à la succession
de son père et de sa mère afin de procurer à son jeune frère un mariage
digne de son nom, en préférant ainsi le bonheur de ce frère au sien
propre et lui sacrifiant toute sa vie. Il n’était pas à croire que
mademoiselle de Temninck se mariât vieille et sans fortune, quand,
jeune héritière, il ne se présentait aucun parti pour elle. Quelques
jours après, Balthazar Claës recherchait mademoiselle de Temninck,
alors âgée de vingt-cinq ans, et de laquelle il s’était vivement
épris. Joséphine de Temninck se crut l’objet d’un caprice, et refusa
d’écouter monsieur Claës; mais la passion est si communicative, et
pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse, un amour inspiré à un
homme jeune et bien fait, comporte de si grandes séductions, qu’elle
consentit à se laisser courtiser.
Ne faudrait-il pas un livre entier pour bien peindre l’amour d’une
jeune fille humblement soumise à l’opinion qui la proclame laide,
tandis qu’elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les
sentiments vrais? C’est de féroces jalousies à l’aspect de bonheur, de
cruelles velléités de vengeance contre la rivale qui vole un regard,
enfin des émotions, des terreurs inconnues à la plupart des femmes, et
qui alors perdraient à n’être qu’indiquées. Le doute, si dramatique en
amour, serait le secret de cette analyse, essentiellement minutieuse,
où certaines âmes retrouveraient la poésie perdue, mais non pas oubliée
de leurs premiers troubles: ces exaltations sublimes au fond du cœur et
que le visage ne trahit jamais; cette crainte de n’être pas compris,
et ces joies illimitées de l’avoir été; ces hésitations de l’âme qui
se replie sur elle-même et ces projections magnétiques qui donnent aux
yeux des nuances infinies; ces projets de suicide causés par un mot et
dissipés par une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont
elle révèle la persistance méconnue; ces regards tremblants qui voilent
de terribles hardiesses; ces envies soudaines de parler et d’agir,
réprimées par leur violence même; cette éloquence intime qui se produit
par des phrases sans esprit, mais prononcées d’une voix agitée; les
mystérieux effets de cette primitive pudeur de l’âme et de cette divine
discrétion qui rend généreux dans l’ombre, et fait trouver un goût
exquis aux dévouements ignorés; enfin, toutes les beautés de l’amour
jeune et les faiblesses de sa puissance.
Mademoiselle Joséphine de Temninck fut coquette par grandeur d’âme. Le
sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi difficile
que l’eût été la plus belle personne. La crainte de déplaire un
jour éveillait sa fierté, détruisait sa confiance et lui donnait le
courage de garder au fond de son cœur ces premières félicités que les
autres femmes aiment à publier par leurs manières, et dont elles se
font une orgueilleuse parure. Plus l’amour la poussait vivement vers
Balthazar, moins elle osait lui exprimer ses sentiments. Le geste, le
regard, la réponse ou la demande qui, chez une jolie femme, sont des
flatteries pour un homme, ne devenaient-elles pas en elle d’humiliantes
spéculations? Une femme belle peut à son aise être elle-même, le monde
lui fait toujours crédit d’une sottise ou d’une gaucherie; tandis qu’un
seul regard arrête l’expression la plus magnifique sur les lèvres
d’une femme laide, intimide ses yeux, augmente la mauvaise grâce de
ses gestes, embarrasse son maintien. Ne sait-elle pas qu’à elle seule
il est défendu de commettre des fautes, chacun lui refuse le don de
les réparer, et d’ailleurs personne ne lui en fournit l’occasion. La
nécessité d’être à chaque instant parfaite ne doit-elle pas éteindre
les facultés, glacer leur exercice? Cette femme ne peut vivre que
dans une atmosphère d’angélique indulgence. Où sont les cœurs d’où
l’indulgence s’épanche sans se teindre d’une amère et blessante pitié?
Ces pensées auxquelles l’avait accoutumée l’horrible politesse du
monde, et ces égards qui, plus cruels que des injures, aggravent les
malheurs en les constatant, oppressaient mademoiselle de Temninck,
lui causaient une gêne constante qui refoulait au fond de son âme les
impressions les plus délicieuses, et frappait de froideur son attitude,
sa parole, son regard. Elle était amoureuse à la dérobée, n’osait avoir
de l’éloquence ou de la beauté que dans la solitude. Malheureuse au
grand jour, elle aurait été ravissante s’il lui avait été permis de
ne vivre qu’à la nuit. Souvent, pour éprouver cet amour et au risque
de le perdre, elle dédaignait la parure qui pouvait sauver en partie
ses défauts. Ses yeux d’Espagnole fascinaient quand elle s’apercevait
que Balthazar la trouvait belle en négligé. Néanmoins, la défiance
lui gâtait les rares instants pendant lesquels elle se hasardait à se
livrer au bonheur. Elle se demandait bientôt si Claës ne cherchait pas
à l’épouser pour avoir au logis une esclave, s’il n’avait pas quelques
imperfections secrètes qui l’obligeaient à se contenter d’une pauvre
fille disgraciée. Ces anxiétés perpétuelles donnaient parfois un prix
inouï aux heures où elle croyait à la durée, à la sincérité d’un amour
qui devait la venger du monde. Elle provoquait de délicates discussions
en exagérant sa laideur, afin de pénétrer jusqu’au fond de la
conscience de son amant, elle arrachait alors à Balthazar des vérités
peu flatteuses; mais elle aimait l’embarras où il se trouvait, quand
elle l’avait amené à dire que ce qu’on aimait dans une femme était
avant tout une belle âme, et ce dévouement qui rend les jours de la vie
si constamment heureux; qu’après quelques années de mariage, la plus
délicieuse femme de la terre est pour un mari l’équivalent de la plus
laide. Après avoir entassé ce qu’il y avait de vrai dans les paradoxes
qui tendent à diminuer le prix de la beauté, soudain Balthazar
s’apercevait de la désobligeance de ces propositions, et découvrait
toute la bonté de son cœur dans la délicatesse des transitions par
lesquelles il savait prouver à mademoiselle de Temninck qu’elle était
parfaite pour lui. Le dévouement, qui peut-être est chez la femme le
comble de l’amour, ne manqua pas à cette fille, car elle désespéra
d’être toujours aimée; mais la perspective d’une lutte dans laquelle le
sentiment devait l’emporter sur la beauté la tenta; puis elle trouva
de la grandeur à se donner sans croire à l’amour; enfin le bonheur,
de quelque courte durée qu’il pût être, devait lui coûter trop cher
pour qu’elle se refusât à le goûter. Ces incertitudes, ces combats,
en communiquant le charme et l’imprévu de la passion à cette créature
supérieure, inspiraient à Balthazar un amour presque chevaleresque.