Le mariage eut lieu au commencement de l’année 1705. Les deux époux

revinrent à Douai passer les premiers jours de leur union dans la

maison patriarcale des Claës, dont les trésors furent grossis par

mademoiselle de Temninck qui apporta quelques beaux tableaux de Murillo

et de Velasquez, les diamants de sa mère et les magnifiques présents

que lui envoya son frère, devenu duc de Casa-Réal. Peu de femmes furent

plus heureuses que madame Claës. Son bonheur dura quinze années, sans

le plus léger nuage; et comme une vive lumière, il s’infusa jusque

dans les menus détails de l’existence. La plupart des hommes ont des

inégalités de caractère qui produisent de continuelles dissonances;

ils privent ainsi leur intérieur de cette harmonie, le beau idéal du

ménage; car la plupart des hommes sont entachés de petitesses, et les

petitesses engendrent les tracasseries. L’un sera probe et actif, mais

dur et rêche; l’autre sera bon, mais entêté; celui-ci aimera sa femme,

mais aura de l’incertitude dans ses volontés; celui-là, préoccupé par

l’ambition, s’acquittera de ses sentiments comme d’une dette, s’il

donne les vanités de la fortune, il emporte la joie de tous les jours;

enfin, les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets,

sans être notablement reprochables. Les gens d’esprit sont variables

autant que des baromètres, le génie seul est essentiellement bon.

Aussi le bonheur pur se trouve-t-il aux deux extrémités de l’échelle

morale. La bonne bête ou l’homme de génie sont seuls capables, l’un

par faiblesse, l’autre par force, de cette égalité d’humeur, de cette

douceur constante dans laquelle se fondent les aspérités de la vie.

Chez l’un, c’est indifférence et passivité; chez l’autre, c’est

indulgence et continuité de la pensée sublime dont il est l’interprète

et qui doit se ressembler dans le principe comme dans l’application.

L’un et l’autre sont également simples et naïfs; seulement, chez

celui-là c’est le vide; chez celui-ci c’est la profondeur. Aussi les

femmes adroites sont-elles assez disposées à prendre une bête comme le

meilleur pis-aller d’un grand homme. Balthazar porta donc d’abord sa

supériorité dans les plus petites choses de la vie. Il se plut à voir

dans l’amour conjugal une œuvre magnifique, et comme les hommes de

haute portée qui ne souffrent rien d’imparfait, il voulut en déployer

toutes les beautés. Son esprit modifiait incessamment le calme du

bonheur, son noble caractère marquait ses attentions au coin de la

grâce. Ainsi, quoiqu’il partageât les principes philosophiques du

dix-huitième siècle, il installa chez lui jusqu’en 1801, malgré les

dangers que les lois révolutionnaires lui faisaient courir, un prêtre

catholique, afin de ne pas contrarier le fanatisme espagnol que sa

femme avait sucé dans le lait maternel pour le catholicisme romain;

puis, quand le culte fut rétabli en France, il accompagna sa femme à

la messe, tous les dimanches. Jamais son attachement ne quitta les

formes de la passion. Jamais il ne fit sentir dans son intérieur cette

force protectrice que les femmes aiment tant, parce que pour la sienne

elle aurait ressemblé à de la pitié. Enfin, par la plus ingénieuse

adulation, il la traitait comme son égale et laissait échapper de ces

aimables bouderies qu’un homme se permet envers une belle femme comme

pour en braver la supériorité. Ses lèvres furent toujours embellies par

le sourire du bonheur, et sa parole fut toujours pleine de douceur.

Il aima sa Joséphine pour elle et pour lui, avec cette ardeur qui

comporte un éloge continuel des qualités et des beautés d’une femme.

La fidélité, souvent l’effet d’un principe social, d’une religion ou

d’un calcul chez les maris, en lui, semblait involontaire, et n’allait

point sans les douces flatteries du printemps de l’amour. Le devoir

était du mariage la seule obligation qui fût inconnue à ces deux êtres

également aimants, car Balthazar Claës trouva dans mademoiselle de

Temninck une constante et complète réalisation de ses espérances. En

lui, le cœur fut toujours assouvi sans fatigue, et l’homme toujours

heureux. Non-seulement, le sang espagnol ne mentait pas chez la petite

fille des Casa-Réal, et lui faisait un instinct de cette science qui

sait varier le plaisir à l’infini; mais elle eut aussi ce dévouement

sans bornes qui est le génie de son sexe, comme la grâce en est toute

la beauté. Son amour était un fanatisme aveugle qui sur un seul signe

de tête l’eût fait aller joyeusement à la mort. La délicatesse de

Balthazar avait exalté chez elle les sentiments les plus généreux

de la femme, et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus

qu’elle ne recevait. Ce mutuel échange d’un bonheur alternativement

prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d’elle, et

répandait un croissant amour dans ses paroles, dans ses regards, dans

ses actions. De part et d’autre, la reconnaissance fécondait et variait

la vie du cœur; de même que la certitude d’être tout l’un pour l’autre

excluait les petitesses en agrandissant les moindres accessoires de

l’existence. Mais aussi, la femme contrefaite que son mari trouve

droite, la femme boiteuse qu’un homme ne veut pas autrement, ou la

femme âgée qui paraît jeune, ne sont-elles pas les plus heureuses

créatures du monde féminin?... La passion humaine ne saurait aller

au delà. La gloire de la femme n’est-elle pas de faire adorer ce qui

paraît un défaut en elle. Oublier qu’une boiteuse ne marche pas droit

est la fascination d’un moment; mais l’aimer parce qu’elle boite est la

déification de son vice. Peut-être faudrait-il graver dans l’Évangile

des femmes cette sentence: _Bienheureuses les imparfaites, à elles

appartient le royaume de l’amour_. Certes, la beauté doit être un

malheur pour une femme, car cette fleur passagère entre pour trop dans

le sentiment qu’elle inspire; ne l’aime-t-on pas comme on épouse une

riche héritière? Mais l’amour que fait éprouver ou que témoigne une

femme déshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les

enfants d’Adam, est l’amour vrai, la passion vraiment mystérieuse,

une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du

désenchantement n’arrive jamais. Cette femme a des grâces ignorées du

monde au contrôle duquel elle se soustrait, elle est belle à propos,

et recueille trop de gloire à faire oublier ses imperfections pour n’y

pas constamment réussir. Aussi, les attachements les plus célèbres dans

l’histoire furent-ils presque tous inspirés par des femmes à qui le

vulgaire aurait trouvé des défauts. Cléopâtre, Jeanne de Naples, Diane

de Poitiers, mademoiselle de la Vallière, madame de Pompadour, enfin

la plupart des femmes que l’amour a rendues célèbres ne manquent ni

d’imperfections, ni d’infirmités; tandis que la plupart des femmes dont

la beauté nous est citée comme parfaite, ont vu finir malheureusement

leurs amours. Cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause. Peut-être

l’homme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir? peut-être

le charme tout physique d’une belle femme a-t-il des bornes, tandis

que le charme essentiellement moral d’une femme de beauté médiocre

est infini? N’est-ce pas la moralité de la fabulation sur laquelle

reposent les Mille et une Nuits. Femme d’Henri VIII, une laide aurait

défié la hache et soumis l’inconstance du maître. Par une bizarrerie

assez explicable chez une fille d’origine espagnole, madame Claës était

ignorante. Elle savait lire et écrire; mais jusqu’à l’âge de vingt ans,

époque à laquelle ses parents la tirèrent du couvent, elle n’avait lu

que des ouvrages ascétiques. En entrant dans le monde, elle eut d’abord

soif des plaisirs du monde et n’apprit que les sciences futiles de

la toilette; mais elle fut si profondément humiliée de son ignorance

qu’elle n’osait se mêler à aucune conversation; aussi passa-t-elle pour

avoir peu d’esprit. Cependant, cette éducation mystique avait eu pour

résultat de laisser en elle les sentiments dans toute leur force, et de

ne point gâter son esprit naturel. Sotte et laide comme une héritière

aux yeux du monde, elle devint spirituelle et belle pour son mari.

Balthazar essaya bien pendant les premières années de son mariage de

donner à sa femme les connaissances dont elle avait besoin pour être

bien dans le monde; mais il était sans doute trop tard, elle n’avait

que la mémoire du cœur. Joséphine n’oubliait rien de ce que lui disait

Claës, relativement à eux-mêmes; elle se souvenait des plus petites

circonstances de sa vie heureuse, et ne se rappelait pas le lendemain

sa leçon de la veille. Cette ignorance eût causé de grands discords

entre d’autres époux; mais madame Claës avait une si naïve entente

de la passion, elle aimait si pieusement, si saintement son mari,

et le désir de conserver son bonheur la rendait si adroite qu’elle

s’arrangeait toujours pour paraître le comprendre, et laissait rarement

arriver les moments où son ignorance eût été par trop évidente.

D’ailleurs quand deux personnes s’aiment assez pour que chaque jour

soit pour eux le premier de leur passion, il existe dans ce fécond

bonheur des phénomènes qui changent toutes les conditions de la vie.

N’est-ce pas alors comme une enfance insouciante de tout ce qui n’est

pas rire, joie, plaisir? Puis, quand la vie est bien active, quand les

foyers en sont bien ardents, l’homme laisse aller la combustion sans

y penser ou la discuter, sans mesurer les moyens ni la fin. Jamais

d’ailleurs aucune fille d’Ève n’entendit mieux que madame Claës son

métier de femme. Elle eut cette soumission de la Flamande, qui rend

le foyer domestique si attrayant, et à laquelle sa fierté d’Espagnole

donnait une plus haute saveur. Elle était imposante, savait commander

le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa

noblesse; mais devant Claës elle tremblait; et, à la longue, elle avait

fini par le mettre si haut et si près de Dieu, en lui rapportant tous

les actes de sa vie et ses moindres pensées, que son amour n’allait

plus sans une teinte de crainte respectueuse qui l’aiguisait encore.

Elle prit avec orgueil toutes les habitudes de la bourgeoisie flamande

et plaça son amour-propre à rendre la vie domestique grassement

heureuse, à entretenir les plus petits détails de la maison dans leur

propreté classique, à ne posséder que des choses d’une bonté absolue,

à maintenir sur sa table les mets les plus délicats et à mettre tout

chez elle en harmonie avec la vie du cœur. Ils eurent deux garçons et

deux filles. L’aînée, nommée Marguerite, était née en 1796. Le dernier

enfant était un garçon, âgé de trois ans et nommé Jean Balthazar. Le

sentiment maternel fut chez madame Claës presque égal à son amour pour

son époux. Aussi se passa-t-il en son âme, et surtout pendant les

derniers jours de sa vie, un combat horrible entre ces deux sentiments

également puissants, et dont l’un était en quelque sorte devenu

l’ennemi de l’autre. Les larmes et la terreur empreintes sur sa figure

au moment où commence le récit du drame domestique qui couvait dans

cette paisible maison, étaient causées par la crainte d’avoir sacrifié

ses enfants à son mari.

En 1805, le frère de madame Claës mourut sans laisser d’enfants. La

loi espagnole s’opposait à ce que la sœur succédât aux possessions

territoriales qui apanageaient les titres de la maison; mais par ses

dispositions testamentaires, le duc lui légua soixante mille ducats

environ, que les héritiers de la branche collatérale ne lui disputèrent

pas. Quoique le sentiment qui l’unissait à Balthazar Claës fut tel

que jamais aucune idée d’intérêt l’eût entaché, Joséphine éprouva une

sorte de contentement à posséder une fortune égale à celle de son

mari, et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir quelque chose

après avoir si noblement tout reçu de lui. Le hasard fit donc que ce

mariage, dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fût, sous le

rapport de l’intérêt, un excellent mariage. L’emploi de cette somme

fut assez difficile à déterminer. La maison Claës était si richement

fournie en meubles, en tableaux, en objets d’art et de prix, qu’il

semblait difficile d’y ajouter des choses dignes de celles qui s’y

trouvaient déjà. Le goût de cette famille y avait accumulé des trésors.

Une génération s’était mise à la piste de beaux tableaux; puis la

nécessité de compléter la collection commencée avait rendu le goût de

la peinture héréditaire. Les cent tableaux qui ornaient la galerie par

laquelle on communiquait du quartier de derrière aux appartements de

réception situés au premier étage de la maison de devant, ainsi qu’une

cinquantaine d’autres placés dans les salons d’apparat, avaient exigé

trois siècles de patientes recherches. C’était de célèbres morceaux

de Rubens, de Ruysdaël, de Van-Dyck, de Terburg, de Gérard Dow, de

Teniers, de Miéris, de Paul Potter, de Wouwermans, de Rembrandt,

d’Hobbema, de Cranach et d’Holbein. Les tableaux italiens et français

étaient en minorité, mais tous authentiques et capitaux. Une autre

génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise

ou chinoise. Tel Claës s’était passionné pour les meubles, tel autre

pour l’argenterie, enfin chacun d’eux avait eu sa manie, sa passion,

l’un des traits les plus saillants du caractère flamand. Le père de

Balthazar, le dernier débris de la fameuse société hollandaise, avait

laissé l’une des plus riches collections de tulipes, connues. Outre

ces richesses héréditaires qui représentaient un capital énorme, et

meublaient magnifiquement cette vieille maison, simple au dehors

comme une coquille, mais comme une coquille intérieurement nacrée et

parée des plus riches couleurs, Balthazar Claës possédait encore une

maison de campagne dans la plaine d’Orchies. Loin de baser, comme les

Français, sa dépense sur ses revenus, il avait suivi la vieille coutume

hollandaise de n’en consommer que le quart; et douze cents ducats par

an mettaient sa dépense au niveau de celle que faisaient les plus

riches personnes de la ville. La publication du Code Civil donna raison

à cette sagesse. En ordonnant le partage égal des biens, le Titre des

Successions devait laisser chaque enfant presque pauvre et disperser

un jour les richesses du vieux musée Claës. Balthazar, d’accord avec

madame Claës, plaça la fortune de sa femme de manière à donner à chacun

de leurs enfants une position semblable à celle du père. La maison

Claës persista donc dans la modestie de son train et acheta des bois,

un peu maltraités par les guerres qui avaient eu lieu; mais qui bien

conservés devaient prendre à dix ans de là une valeur énorme. La

haute société de Douai, que fréquentait monsieur Claës, avait su si

bien apprécier le beau caractère et les qualités de sa femme, que,

par une espèce de convention tacite, elle était exemptée des devoirs

auxquels les gens de province tiennent tant. Pendant la saison d’hiver

qu’elle passait à la ville, elle allait rarement dans le monde, et le

monde venait chez elle. Elle recevait tous les mercredis, et donnait

trois grands dîners par mois. Chacun avait senti qu’elle était plus

à l’aise dans sa maison, où la retenaient d’ailleurs sa passion pour

son mari et les soins que réclamait l’éducation de ses enfants. Telle

fut, jusqu’en 1809, la conduite de ce ménage qui n’eut rien de conforme

aux idées reçues. La vie de ces deux êtres, secrètement pleine d’amour

et de joie, était extérieurement semblable à toute autre. La passion

de Balthazar Claës pour sa femme, et que sa femme savait perpétuer,

semblait, comme il le faisait observer lui même, employer sa constance

innée dans la culture du bonheur qui valait bien celle des tulipes vers

laquelle il penchait dès son enfance, et le dispensait d’avoir sa manie

comme chacun de ses ancêtres avait eu la sienne.

A la fin de cette année, l’esprit et les manières de Balthazar subirent

des altérations funestes, qui commencèrent si naturellement que d’abord

madame Claës ne trouva pas nécessaire de lui en demander la cause.

Un soir, son mari se coucha dans un état de préoccupation qu’elle se

fit un devoir de respecter. Sa délicatesse de femme et ses habitudes

de soumission lui avaient toujours laissé attendre les confidences de

Balthazar, dont la confiance lui était garantie par une affection si

vraie qu’elle ne donnait aucune prise à sa jalousie. Quoique certaine

d’obtenir une réponse quand elle se permettrait une demande curieuse,

elle avait toujours conservé de ses premières impressions dans la

vie la crainte d’un refus. D’ailleurs, la maladie morale de son mari

eut des phases, et n’arriva que par des teintes progressivement plus

fortes à cette violence intolérable qui détruisit le bonheur de son

ménage. Quelque occupé que fût Balthazar, il resta néanmoins, pendant

plusieurs mois, causeur, affectueux, et le changement de son caractère

ne se manifestait alors que par de fréquentes distractions. Madame

Claës espéra longtemps savoir par son mari le secret de ses travaux;

peut-être ne voulait-il l’avouer qu’au moment où ils aboutiraient à des

résultats utiles, car beaucoup d’hommes ont un orgueil qui les pousse

à cacher leurs combats et à ne se montrer que victorieux. Au jour

du triomphe, le bonheur domestique devait donc reparaître d’autant

plus éclatant que Balthazar s’apercevait de cette lacune dans sa vie

amoureuse que son cœur désavouerait sans doute. Joséphine connaissait

assez son mari pour savoir qu’il ne se pardonnerait pas d’avoir rendu

sa Pépita moins heureuse pendant plusieurs mois. Elle gardait donc

le silence en éprouvant une espèce de joie à souffrir par lui, pour

lui; car sa passion avait une teinte de cette piété espagnole qui ne

sépare jamais la foi de l’amour, et ne comprend point le sentiment

sans souffrances. Elle attendait donc un retour d’affection en se

disant chaque soir:--Ce sera demain! et en traitant son bonheur

comme un absent. Elle conçut son dernier enfant au milieu de ces

troubles secrets. Horrible révélation d’un avenir de douleur! En cette

circonstance, l’amour fut, parmi les distractions de son mari, comme

une distraction plus forte que les autres. Son orgueil de femme, blessé

pour la première fois, lui fit sonder la profondeur de l’abîme inconnu

qui la séparait à jamais du Claës des premiers jours. Dès ce moment,

l’état de Balthazar empira. Cet homme, naguère incessamment plongé dans

les joies domestiques, qui jouait pendant des heures entières avec

ses enfants, se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans les

allées du jardin, qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs

de sa Pépita, ne s’aperçut point de la grossesse de sa femme, oublia

de vivre en famille et s’oublia lui-même. Plus madame Claës avait

tardé à lui demander le sujet de ses occupations, moins elle l’osa.

A cette idée, son sang bouillonnait et la voix lui manquait. Enfin

elle crut avoir cessé de plaire à son mari et fut alors sérieusement

alarmée. Cette crainte l’occupa, la désespéra, l’exalta, devint le

principe de bien des heures mélancoliques, et de tristes rêveries. Elle

justifia Balthazar à ses dépens en se trouvant laide et vieille; puis

elle entrevit une pensée généreuse, mais humiliante pour elle, dans

le travail par lequel il se faisait une fidélité négative, et voulut

lui rendre son indépendance en laissant s’établir un de ces secrets

divorces, le mot du bonheur dont paraissent jouir plusieurs ménages.

Néanmoins, avant de dire adieu à la vie conjugale, elle tâcha de lire

au fond de ce cœur, mais elle le trouva fermé. Insensiblement, elle

vit Balthazar devenir indifférent à tout ce qu’il avait aimé, négliger

ses tulipes en fleurs, et ne plus songer à ses enfants. Sans doute il

se livrait à quelque passion en dehors des affections du cœur, mais

qui, selon les femmes, n’en dessèche pas moins le cœur. L’amour était

endormi et non pas enfui. Si ce fut une consolation, le malheur n’en

resta pas moins le même. La continuité de cette crise s’explique par

un seul mot, l’espérance, secret de toutes ces situations conjugales.

Au moment où la pauvre femme arrivait à un degré de désespoir qui

lui prêtait le courage d’interroger son mari; précisément, alors

elle retrouverait de doux moments, pendant lesquels Balthazar lui

prouvait que s’il appartenait à quelques pensées diaboliques, elles

lui permettaient de redevenir parfois lui-même. Durant ces instants

où son ciel s’éclaircissait, elle s’empressait trop à jouir de son

bonheur pour le troubler par des importunités; puis, quand elle s’était

enhardie à questionner Balthazar, au moment même où elle allait parler,

il lui échappait aussitôt, il la quittait brusquement, ou tombait

dans le gouffre de ses méditations d’où rien ne le pouvait tirer.

Bientôt la réaction du moral sur le physique commença ses ravages,

d’abord imperceptibles, mais néanmoins saisissables à l’œil d’une femme

aimante qui suivait la secrète pensée de son mari dans ses moindres

manifestations. Souvent, elle avait peine à retenir ses larmes en

le voyant, après le dîner, plongé dans une bergère au coin du feu,

morne et pensif, l’œil arrêté sur un panneau noir sans s’apercevoir

du silence qui régnait autour de lui. Elle observait avec terreur les

changements insensibles qui dégradaient cette figure que l’amour avait

faite sublime pour elle. Chaque jour, la vie de l’âme s’en retirait

davantage, la charpente physique restait sans aucune expression.

Parfois, les yeux prenaient une couleur vitreuse; il semblait que la

vue se retournât et s’exerçât à l’intérieur. Quand les enfants étaient

couchés, après quelques heures de silence et de solitude, pleines de

pensées affreuses, si la pauvre Pépita se hasardait à demander:--Mon

ami, souffres-tu? quelquefois Balthazar ne répondait pas; ou, s’il

répondait, il revenait à lui par un tressaillement comme un homme

arraché en sursaut à son sommeil, et disait un non sec et caverneux qui

tombait pesamment sur le cœur de sa femme palpitante. Quoiqu’elle eût

voulu cacher à ses amis la bizarre situation où elle se trouvait, elle

fut cependant obligée d’en parler. Selon l’usage des petites villes, la

plupart des salons avaient fait du dérangement de Balthazar le sujet

de leurs conversations, et déjà dans certaines sociétés, l’on savait

plusieurs détails ignorés de madame Claës. Aussi, malgré le mutisme

commandé par la politesse, quelques amis témoignèrent-ils de si vives

inquiétudes, qu’elle s’empressa de justifier les singularités de son

mari.

--Monsieur Balthazar avait, disait-elle, entrepris un grand travail qui

l’absorbait, mais dont la réussite devait être un sujet de gloire pour

sa famille et pour sa patrie.

Cette explication mystérieuse caressait trop l’ambition d’une ville

où, plus qu’en aucune autre, règne l’amour du pays et le désir de

son illustration, pour qu’elle ne produisît pas dans les esprits une

réaction favorable à monsieur Claës. Les suppositions de sa femme

étaient, jusqu’à un certain point, assez fondées. Plusieurs ouvriers

de diverses professions avaient long-temps travaillé dans le grenier

de la maison de devant, où Balthazar se rendait dès le matin. Après y

avoir fait des retraites de plus en plus longues, auxquelles s’étaient

insensiblement accoutumés sa femme et ses gens, Balthazar en était

arrivé à y demeurer des journées entières. Mais, douleur inouïe! madame

Claës apprit par les humiliantes confidences de ses bonnes amies

étonnées de son ignorance, que son mari ne cessait d’acheter à Paris

des instruments de physique, des matières précieuses, des livres, des

machines, et se ruinait, disait-on, à chercher la pierre philosophale.

Elle devait songer à ses enfants, ajoutaient les amies, à son propre

avenir, et serait criminelle de ne pas employer son influence pour

détourner son mari de la fausse voie où il s’était engagé. Si madame

Claës retrouvait son impertinence de grande dame pour imposer silence à

ces discours absurdes, elle fut prise de terreur malgré son apparente

assurance, et résolut de quitter son rôle d’abnégation. Elle fit naître

une de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari

sur un pied d’égalité; moins tremblante alors, elle osa demander à

Balthazar la raison de son changement, et le motif de sa constante

retraite. Le Flamand fronça les sourcils, et lui répondit:--Ma chère,

tu n’y comprendrais rien.

Un jour, Joséphine insista pour connaître ce secret en se plaignant

avec douceur de ne pas partager toute la pensée de celui de qui elle

partageait la vie.

--Puisque cela t’intéresse tant, répondit Balthazar en gardant sa femme

sur ses genoux et lui caressant ses cheveux noirs, je te dirai que je

me suis remis à la chimie, et je suis l’homme le plus heureux du monde.

Deux ans après l’hiver où monsieur Claës était devenu chimiste, sa

maison avait changé d’aspect. Soit que la société se choquât de la

distraction perpétuelle du savant, ou crût le gêner; soit que ses

anxiétés secrètes eussent rendu madame Claës moins agréable, elle

ne voyait plus que ses amis intimes. Balthazar n’allait nulle part,

s’enfermait dans son laboratoire pendant toute la journée, y restait

parfois la nuit, et n’apparaissait au sein de sa famille qu’à l’heure

du dîner. Dès la deuxième année, il cessa de passer la belle saison

à sa campagne que sa femme ne voulut plus habiter seule. Quelquefois

Balthazar sortait de chez lui, se promenait et ne rentrait que le

lendemain, en laissant madame Claës pendant toute une nuit livrée à de

mortelles inquiétudes; après l’avoir fait infructueusement chercher

dans une ville dont les portes étaient fermées le soir, suivant l’usage

des places fortes, elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la

campagne. La malheureuse femme n’avait même plus alors l’espoir mêlé

d’angoisses que donne l’attente, et souffrait jusqu’au lendemain.

Balthazar, qui avait oublié l’heure de la fermeture des portes,

arrivait le lendemain tout tranquillement sans soupçonner les tortures

que sa distraction devait imposer à sa famille; et le bonheur de le

revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient

l’être ses appréhensions, elle se taisait, n’osait le questionner;

car, à la première demande qu’elle fit, il avait répondu d’un air

surpris: «Eh! bien, quoi, l’on ne peut pas se promener.» Les passions

ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Claës justifièrent

donc les bruits qu’elle s’était plu à démentir. Sa jeunesse l’avait

habituée à connaître la pitié polie du monde; pour ne pas la subir

une seconde fois, elle se renferma plus étroitement dans l’enceinte

de sa maison que tout le monde déserta, même ses derniers amis. Le

désordre dans les vêtements, toujours si dégradant pour un homme de la

haute classe, devint tel chez Balthazar, qu’entre tant de causes de

chagrins, ce ne fut pas l’une des moins sensibles dont s’affecta cette

femme habituée à l’exquise propreté des Flamandes. De concert avec

Lemulquinier, valet de chambre de son mari, Joséphine remédia pendant

quelque temps à la dévastation journalière des habits, mais il fallut

y renoncer. Le jour même où, à l’insu de Balthazar, des effets neufs

avaient été substitués à ceux qui étaient tachés, déchirés ou troués,

il en faisait des haillons. Cette femme heureuse pendant quinze ans,

et dont la jalousie ne s’était jamais éveillée, se trouva tout à coup

n’être plus rien en apparence dans le cœur où elle régnait naguère.

Espagnole d’origine, le sentiment de la femme espagnole gronda chez

elle, quand elle se découvrit une rivale dans la Science qui lui

enlevait son mari; les tourments de la jalousie lui dévorèrent le cœur,

et rénovèrent son amour. Mais que faire contre la Science? comment en

combattre le pouvoir incessant, tyrannique et croissant? Comment tuer

une rivale invisible? Comment une femme, dont le pouvoir est limité

par la nature, peut elle lutter avec une idée dont les jouissances

sont infinies et les attraits toujours nouveaux? Que tenter contre la

coquetterie des idées qui se rafraîchissent, renaissent plus belles

dans les difficultés, et entraînent un homme si loin du monde qu’il

oublie jusqu’à ses plus chères affections? Enfin un jour, malgré les

ordres sévères que Balthazar avait donnés, sa femme voulut au moins ne

pas le quitter, s’enfermer avec lui dans ce grenier où il se retirait,

combattre corps à corps avec sa rivale en assistant son mari durant

les longues heures qu’il prodiguait à cette terrible maîtresse. Elle

voulut se glisser secrètement dans ce mystérieux atelier de séduction,

et acquérir le droit d’y rester toujours. Elle essaya donc de partager

avec Lemulquinier le droit d’entrer dans le laboratoire; mais, pour ne

pas le rendre témoin d’une querelle qu’elle redoutait, elle attendit

un jour où son mari se passerait du valet de chambre. Depuis quelque

temps, elle étudiait les allées et venues de ce domestique avec

une impatience haineuse; ne savait-il pas tout ce qu’elle désirait

apprendre, ce que son mari lui cachait et ce qu’elle n’osait lui

demander; elle trouvait Lemulquinier plus favorisé qu’elle, elle,

l’épouse! Elle vint donc tremblante et presque heureuse; mais, pour la

première fois de sa vie, elle connut la colère de Balthazar; à peine

avait-elle entr’ouvert la porte, qu’il fondit sur elle, la prit, la

jeta rudement sur l’escalier, où elle faillit rouler du haut en bas.

--Dieu soit loué, tu existes! cria Balthazar en la relevant.

Un masque de verre s’était brisé en éclats sur madame Claës qui vit son

mari pâle, blême, effrayé.

--Ma chère, je t’avais défendu de venir ici, dit-il en s’asseyant

sur une marche de l’escalier comme un homme abattu. Les saints t’ont

préservée de la mort. Par quel hasard mes yeux étaient-ils fixés sur la

porte? Nous avons failli périr.

--J’aurais été bien heureuse alors, dit-elle.

--Mon expérience est manquée, reprit Balthazar. Je ne puis pardonner

qu’à toi la douleur que me cause ce cruel mécompte. J’allais peut-être

décomposer l’azote. Va, retourne à tes affaires.

Balthazar rentra dans son laboratoire.

--_J’allais peut-être décomposer l’azote!_ se dit la pauvre femme en

revenant dans sa chambre où elle fondit en larmes.

Cette phrase était inintelligible pour elle. Les hommes, habitués par

leur éducation à tout concevoir, ne savent pas ce qu’il y a d’horrible

pour une femme à ne pouvoir comprendre la pensée de celui qu’elle

aime. Plus indulgentes que nous ne le sommes, ces divines créatures ne

nous disent pas quand le langage de leurs âmes reste incompris; elles

craignent de nous faire sentir la supériorité de leurs sentiments,

et cachent alors leurs douleurs avec autant de joie qu’elles taisent

leurs plaisirs méconnus; mais plus ambitieuses en amour que nous ne le

sommes, elles veulent épouser mieux que le cœur de l’homme, elles en

veulent aussi toute la pensée. Pour madame Claës, ne rien savoir de

la Science dont s’occupait son mari, engendrait dans son âme un dépit

plus violent que celui causé par la beauté d’une rivale. Une lutte de

femme à femme laisse à celle qui aime le plus l’avantage d’aimer mieux;

mais ce dépit accusait une impuissance et humiliait tous les sentiments

qui nous aident à vivre. Joséphine ne savait pas! Il se trouvait, pour

elle, une situation où son ignorance la séparait de son mari. Enfin,

dernière torture, et la plus vive, il était souvent entre la vie et la

mort, il courait des dangers, loin d’elle et près d’elle, sans qu’elle

les partageât, sans qu’elle les connût. C’était, comme l’enfer, une

prison morale sans issue, sans espérance. Madame Claës voulut au moins

connaître les attraits de cette science, et se mit à étudier en secret

la chimie dans les livres. Cette famille fut alors comme cloîtrée.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 33 / 48 段