à peu près au milieu de la rue de Paris, et porte à Douai, depuis plus
de deux cents ans, le nom de la Maison Claës. Les Van-Claës furent
jadis une des plus célèbres familles d’artisans auxquels les Pays-Bas
durent, dans plusieurs productions, une suprématie commerciale qu’ils
ont gardée. Pendant long-temps les Claës furent dans la ville de Gand,
de père en fils, les chefs de la puissante confrérie des Tisserands.
Lors de la révolte de cette grande cité contre Charles-Quint qui
voulait en supprimer les priviléges, le plus riche des Claës fut si
fortement compromis que, prévoyant une catastrophe et forcé de partager
le sort de ses compagnons, il envoya secrètement, sous la protection
de la France, sa femme, ses enfants et ses richesses, avant que les
troupes de l’empereur n’eussent investi la ville. Les prévisions du
Syndic des Tisserands étaient justes. Il fut, ainsi que plusieurs
autres bourgeois, excepté de la capitulation et pendu comme rebelle,
tandis qu’il était en réalité le défenseur de l’indépendance gantoise.
La mort de Claës et de ses compagnons porta ses fruits. Plus tard ces
supplices inutiles coûtèrent au roi des Espagnes la plus grande partie
de ses possessions dans les Pays-Bas. De toutes les semences confiées
à la terre, le sang versé par les martyrs est celle qui donne la plus
prompte moisson. Quand Philippe II, qui punissait la révolte jusqu’à
la seconde génération, étendit sur Douai son sceptre de fer, les Claës
conservèrent leurs grands biens, en s’alliant à la très-noble famille
de Molina, dont la branche aînée, alors pauvre, devint assez riche
pour pouvoir racheter le comté de Nourho qu’elle ne possédait que
titulairement dans le royaume de Léon. Au commencement du dix-neuvième
siècle, après des vicissitudes dont le tableau n’offrirait rien
d’intéressant, la famille de Claës était représentée, dans la branche
établie à Douai, par la personne de monsieur Balthazar Claës-Molina,
comte de Nourho, qui tenait à s’appeler tout uniment Balthazar Claës.
De l’immense fortune amassée par ses ancêtres qui faisaient mouvoir
un millier de métiers, il restait à Balthazar environ quinze mille
livres de rentes en fonds de terre dans l’arrondissement de Douai, et
la maison de la rue de Paris dont le mobilier valait d’ailleurs une
fortune. Quant aux possessions du royaume de Léon, elles avaient été
l’objet d’un procès entre les Molina de Flandre et la branche de cette
famille restée en Espagne. Les Molina de Léon gagnèrent les domaines
et prirent le titre de comtes de Nourho, quoique les Claës eussent
seuls le droit de le porter; mais la vanité de la bourgeoisie belge
était supérieure à la morgue castillane. Aussi, quand l’État Civil
fut institué, Balthazar Claës laissa-t-il de côté les haillons de sa
noblesse espagnole pour sa grande illustration gantoise. Le sentiment
patriotique existe si fortement chez les familles exilées, que jusque
dans les derniers jours du dix-huitième siècle, les Claës étaient
demeurés fidèles à leurs traditions, à leurs mœurs et à leurs usages.
Ils ne s’alliaient qu’aux familles de la plus pure bourgeoisie: il
leur fallait un certain nombre d’échevins ou de bourgmestres du côté
de la fiancée, pour l’admettre dans leur famille. Enfin ils allaient
chercher leurs femmes à Bruges ou à Gand, à Liége ou en Hollande afin
de perpétuer les coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du
dernier siècle, leur société, de plus en plus restreinte, se bornait à
sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mœurs, dont
la toge à grands plis, dont la gravité magistrale mi-partie espagnole,
s’harmoniaient à leurs habitudes. Les habitants de la ville portaient
une sorte de respect religieux à cette famille, qui pour eux était
comme un préjugé. La constante honnêteté, la loyauté sans tache des
Claës, leur invariable décorum faisaient d’eux une superstition aussi
invétérée que celle de la fête de Gayant, et bien exprimée par ce
nom, la Maison Claës. L’esprit de la vieille Flandre respirait tout
entier dans cette habitation, qui offrait aux amateurs d’antiquités
bourgeoises le type des modestes maisons que se construisit la riche
bourgeoisie au Moyen-âge.
Le principal ornement de la façade était une porte à deux ventaux en
chêne garnis de clous disposés en quinconce, au centre desquels les
Claës avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouplées. La
baie de cette porte, édifiée en pierre de grès, se terminait par un
cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmontée d’une croix,
et dans laquelle se voyait une statuette de sainte Geneviève filant
sa quenouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux
délicats de cette porte et de la lanterne, le soin extrême qu’en
prenaient les gens du logis permettait aux passants d’en saisir tous
les détails. Aussi le chambranle, composé de colonnettes assemblées,
conservait-il une couleur gris-foncé et brillait-il de manière à
faire croire qu’il avait été verni. De chaque côté de la porte, au
rez-de-chaussée, se trouvaient deux croisées semblables à toutes celles
de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finissait sous l’appui
par une coquille richement ornée, en haut par deux arcades que séparait
le montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties
inégales, car la traverse placée à la hauteur voulue pour figurer une
croix, donnait aux deux côtés inférieurs de la croisée une dimension
presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs
cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de
briques qui s’avançaient l’une sur l’autre, et dont chaque brique était
alternativement saillante ou retirée d’un pouce environ, de manière
à dessiner une grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient
enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes
en rouge. Les murs, bâtis en briques rejointoyées avec un mortier
blanc, étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des
chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées; le
second n’en avait plus que trois, et le grenier tirait son jour d’une
grande ouverture ronde à cinq compartiments, bordée en grès, et placée
au milieu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la
rose dans le portail d’une cathédrale. Au faîte s’élevait, en guise
de girouette, une quenouille chargée de lin. Les deux côtés du grand
triangle que formait le mur du pignon étaient découpés carrément par
des espèces de marches jusqu’au couronnement du premier étage, où, à
droite et à gauche de la maison, tombaient les eaux pluviales rejetées
par la gueule d’un animal fantastique. Au bas de la maison, une assise
en grès y simulait une marche. Enfin, dernier vestige des anciennes
coutumes, de chaque côté de la porte, entre les deux fenêtres, se
trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de
fer, par laquelle on pénétrait dans les caves. Depuis sa construction,
cette façade se nettoyait soigneusement deux fois par an. Si quelque
peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt.
Les croisées, les appuis, les pierres, tout était épousseté mieux que
ne sont époussetés à Paris les marbres les plus précieux. Ce devant de
maison n’offrait donc aucune trace de dégradation. Malgré les teintes
foncées causées par la vétusté même de la brique, il était aussi bien
conservé que peuvent l’être un vieux tableau, un vieux livre chéris
par un amateur et qui seraient toujours neufs, s’ils ne subissaient,
sous la cloche de notre atmosphère, l’influence des gaz dont la
malignité nous menace nous-mêmes. Le ciel nuageux, la température
humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de
la rue ôtaient fort souvent à cette construction le lustre qu’elle
empruntait à sa propreté recherchée qui, d’ailleurs, la rendait froide
et triste à l’œil. Un poète aurait aimé quelques herbes dans les jours
de la lanterne ou des mousses sur les découpures du grès, il aurait
souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, que sous
les arcades des croisées, quelque hirondelle eût maçonné son nid dans
les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l’air propre
de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un
aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui, certes, aurait
fait déménager un romantique, s’il eût logé en face. Quand un visiteur
avait tiré le cordon de la sonnette en fer tressé qui pendait le long
du chambranle de la porte, et que la servante venue de l’intérieur
lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille,
ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et
retombait en rendant sous les voûtes d’une spacieuse galerie dallée
et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si
la porte eût été de bronze. Cette galerie peinte en marbre, toujours
fraîche, et semée d’une couche de sable fin, conduisait à une grande
cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de
couleur verdâtre. A gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la
salle des gens; à droite le bûcher, le magasin au charbon de terre et
les communs du logis dont les portes, les croisées, les murs étaient
ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé
entre quatre murailles rouges rayées de filets blancs, y contractait
des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux
moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences.
Une seconde maison absolument semblable au bâtiment situé sur le
devant de la rue, et qui, dans la Flandre, porte le nom de _quartier
de derrière_, s’élevait au fond de cette cour et servait uniquement à
l’habitation de la famille. Au rez-de-chaussée, la première pièce était
un parloir éclairé par deux croisées du côté de la cour, et par deux
autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur égalait celle de la
maison. Deux portes vitrées parallèles conduisaient l’une au jardin,
l’autre à la cour, et correspondaient à la porte de la rue, de manière
à ce que, dès l’entrée, un étranger pouvait embrasser l’ensemble de
cette demeure, et apercevoir jusqu’aux feuillages qui tapissaient le
fond du jardin. Le logis de devant, destiné aux réceptions, et dont
le second étage contenait les appartements à donner aux étrangers,
renfermait certes des objets d’art et de grandes richesses accumulées;
mais rien ne pouvait égaler aux yeux des Claës, ni au jugement d’un
connaisseur, les trésors qui ornaient cette pièce, où, depuis deux
siècles, s’était écoulée la vie de la famille. Le Claës, mort pour la
cause des libertés gantoises, l’artisan de qui l’on prendrait une trop
mince idée, si l’historien omettait de dire qu’il possédait près de
quarante mille marcs d’argent, gagnés dans la fabrication des voiles
nécessaires à la toute-puissante marine vénitienne; ce Claës eut
pour ami le célèbre sculpteur en bois Van-Huysium de Bruges. Maintes
fois, l’artiste avait puisé dans la bourse de l’artisan. Quelque
temps avant la révolte des Gantois, Van-Huysium, devenu riche, avait
secrètement sculpté pour son ami une boiserie en ébène massif où
étaient représentées les principales scènes de la vie d’Artewelde, ce
brasseur, un moment roi des Flandres. Ce revêtement composé de soixante
panneaux, contenait environ quatorze cents personnages principaux, et
passait pour l’œuvre capitale de Van-Huysium. Le capitaine chargé de
garder les bourgeois que Charles-Quint avait décidé de faire pendre le
jour de son entrée dans sa ville natale, proposa, dit-on, à Van-Claës
de le laisser évader s’il lui donnait l’œuvre de Van-Huysium; mais le
tisserand l’avait envoyée en France. Ce parloir, entièrement boisé avec
ces panneaux que, par respect pour les mânes du martyr, Van-Huysium
vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de filets
d’or, est donc l’œuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd’hui
les moindres morceaux sont payés presque au poids de l’or. Au-dessus de
la cheminée, Van-Claës, peint par Titien dans son costume de président
du tribunal des Parchons, semblait conduire encore cette famille qui
vénérait en lui son grand homme. La cheminée, primitivement en pierre,
à manteau très-élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans
le dernier siècle, et supportait un vieux cartel et deux lambeaux à
cinq branches contournées, de mauvais goût, mais en argent massif. Les
quatre fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge, à
fleurs noires, doublés de soie blanche, et le meuble de même étoffe
avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne,
était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par des
bandes de chêne. Le plafond formé de plusieurs cartouches, au fond
desquels était un mascaron ciselé par Van-Huysium, avait été respecté
et conservait les teintes brunes du chêne de Hollande. Aux quatre
coins de ce parloir s’élevaient des colonnes tronquées, surmontées par
des flambeaux semblables à ceux de la cheminée, une table ronde en
occupait le milieu. Le long des murs, étaient symétriquement rangées
des tables à jouer. Sur deux consoles dorées, à dessus de marbre blanc,
se trouvaient à l’époque où commence cette histoire deux globes de
verre pleins d’eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de
coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés. Cette pièce était
à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la
clarté, sans en rien refléter. Si du côté du jardin le jour abondait
et venait papilloter dans les tailles de l’ébène, les croisées de la
cour donnant peu de lumière, faisaient à peine briller les filets d’or
imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifique par un beau
jour était donc, la plupart du temps, rempli des teintes douces, des
tons roux et mélancoliques que le soleil épanche sur la cime des forêts
en automne. Il est inutile de continuer la description de la maison
Claës dans les autres parties de laquelle se passeront nécessairement
plusieurs scènes de cette histoire; il suffit, en ce moment, d’en
connaître les principales dispositions.
En 1812, vers les derniers jours du mois d’août, un dimanche, après
vêpres, une femme était assise dans sa bergère devant une des fenêtres
du jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur la
maison, la prenaient en écharpe, traversaient le parloir, expiraient
en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du
côté de la cour, et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre
projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Un
peintre médiocre qui dans ce moment aurait copié cette femme, eût
certes produit une œuvre saillante avec une tête si pleine de douleur
et de mélancolie. La pose du corps et celle des pieds jetés en avant
accusaient l’abattement d’une personne qui perd la conscience de son
être physique dans la concentration de ses forces absorbées par une
pensée fixe; elle en suivait les rayonnements dans l’avenir, comme
souvent, au bord de la mer, on regarde un rayon de soleil qui perce
les nuées et trace à l’horizon quelque bande lumineuse. Les mains de
cette femme, rejetées par les bras de la bergère, pendaient en dehors,
et la tête, comme trop lourde, reposait sur le dossier. Une robe de
percale blanche très-simple empêchait de bien juger les proportions,
et le corsage était dissimulé sous les plis d’une écharpe croisée sur
la poitrine et négligemment nouée. Quand même la lumière n’aurait pas
mis en relief son visage, qu’elle semblait se complaire à produire
préférablement au reste de sa personne, il eût été impossible de ne
pas s’en occuper alors exclusivement; son oppression, qui eût frappé
le plus insouciant des enfants, était une stupéfaction persistante et
froide, malgré quelques larmes brûlantes. Rien n’est plus terrible à
voir que cette douleur extrême dont le débordement n’a lieu qu’à de
rares intervalles, mais qui restait sur ce visage comme une lave figée
autour du volcan. On eût dit une mère mourante obligée de laisser ses
enfants dans un abîme de misères, sans pouvoir leur léguer aucune
protection humaine. La physionomie de cette dame, âgée d’environ
quarante ans, mais alors beaucoup moins loin de la beauté qu’elle ne
l’avait jamais été dans sa jeunesse, n’offrait aucun des caractères de
la femme flamande. Une épaisse chevelure noire retombait en boucles
sur les épaules et le long des joues. Son front, très-bombé, étroit
des tempes, était jaunâtre, mais sous ce front scintillaient deux yeux
noirs qui jetaient des flammes. Sa figure, toute espagnole, brune de
ton, peu colorée, ravagée par la petite vérole, arrêtait le regard
par la perfection de sa forme ovale dont les contours conservaient,
malgré l’altération des lignes, un fini d’une majestueuse élégance
et qui reparaissait parfois tout entier si quelque effort de l’âme
lui restituait sa primitive pureté. Le trait qui donnait le plus de
distinction à cette figure mâle était un nez courbé comme le bec d’un
aigle, et qui, trop bombé vers le milieu, semblait intérieurement mal
conformé; mais il y résidait une finesse indescriptible, la cloison des
narines en était si mince que sa transparence permettait à la lumière
de la rougir fortement. Quoique les lèvres larges et très-plissées
décelassent la fierté qu’inspire une haute naissance, elles étaient
empreintes d’une bonté naturelle, et respiraient la politesse. On
pouvait contester la beauté de cette figure à la fois vigoureuse et
féminine, mais elle commandait l’attention. Petite, bossue et boiteuse,
cette femme resta d’autant plus long-temps fille qu’on s’obstinait à
lui refuser de l’esprit; néanmoins il se rencontra quelques hommes
fortement émus par l’ardeur passionnée qu’exprimait sa tête, par
les indices d’une inépuisable tendresse, et qui demeurèrent sous un
charme inconciliable avec tant de défauts. Elle tenait beaucoup de
son aïeul le duc de Casa-Réal, grand d’Espagne. En cet instant, le
charme qui jadis saisissait si despotiquement les âmes amoureuses de
la poésie, jaillissait de sa tête plus vigoureusement qu’en aucun
moment de sa vie passée, et s’exerçait, pour ainsi dire, dans le vide,
en exprimant une volonté fascinatrice toute-puissante sur les hommes,
mais sans force sur les destinées. Quand ses yeux quittaient le bocal
où elle regardait les poissons sans les voir, elle les relevait par
un mouvement désespéré, comme pour invoquer le ciel. Ses souffrances
semblaient être de celles qui ne peuvent se confier qu’à Dieu. Le
silence n’était troublé que par des grillons, par quelques cigales qui
criaient dans le petit jardin d’où s’échappait une chaleur de four,
et par le sourd retentissement de l’argenterie, des assiettes et des
chaises que remuait, dans la pièce contiguë au parloir, un domestique
occupé à servir le dîner. En ce moment, la dame affligée prêta
l’oreille et parut se recueillir, elle prit son mouchoir, essuya ses
larmes, essaya de sourire, et détruisit si bien l’expression de douleur
gravée dans tous ses traits, qu’on eût pu la croire dans cet état
d’indifférence où nous laisse une vie exempte d’inquiétudes. Soit que
l’habitude de vivre dans cette maison où la confinaient ses infirmités
lui eût permis d’y reconnaître quelques effets naturels imperceptibles
pour d’autres et que les personnes en proie à des sentiments extrêmes
recherchent vivement, soit que la nature eût compensé tant de disgrâces
physiques en lui donnant des sensations plus délicates qu’à des êtres
en apparence plus avantageusement organisés, cette femme avait entendu
le pas d’un homme dans une galerie bâtie au-dessus des cuisines et des
salles destinées au service de la maison, et par laquelle le quartier
de devant communiquait avec le quartier de derrière. Le bruit des pas
devint de plus en plus distinct. Bientôt, sans avoir la puissance
avec laquelle une créature passionnée comme l’était cette femme sait
souvent abolir l’espace pour s’unir à son autre moi, un étranger aurait
facilement entendu le pas de cet homme dans l’escalier par lequel on
descendait de la galerie au parloir. Au retentissement de ce pas,
l’être le plus inattentif eût été assailli de pensées, car il était
impossible de l’écouter froidement. Une démarche précipitée ou saccadée
effraie. Quand un homme se lève et crie au feu, ses pieds parlent aussi
haut que sa voix. S’il en est ainsi, une démarche contraire ne doit pas
causer de moins puissantes émotions. La lenteur grave, le pas traînant
de cet homme eussent sans doute impatienté des gens irréfléchis; mais
un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment
voisin de la terreur au bruit mesuré de ces pieds d’où la vie semblait
absente, et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids en
fer les eussent frappés alternativement. Vous eussiez reconnu le pas
indécis et lourd d’un vieillard ou la majestueuse démarche d’un penseur
qui entraîne des mondes avec lui. Quand cet homme eut descendu la
dernière marche, en appuyant ses pieds sur les dalles par un mouvement
plein d’hésitation, il resta pendant un moment dans le grand palier où
aboutissait le couloir qui menait à la salle des gens, et d’où l’on
entrait également au parloir par une porte cachée dans la boiserie,
comme l’était parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger.
En ce moment, un léger frissonnement, comparable à la sensation que
cause une étincelle électrique, agita la femme assise dans la bergère;
mais aussi le plus doux sourire anima ses lèvres, et son visage ému
par l’attente d’un plaisir resplendit comme celui d’une belle madone
italienne; elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au
fond de son âme; puis, elle tourna la tête vers les panneaux de la
porte qui allait s’ouvrir à l’angle du parloir, et qui fut en effet
poussée avec une telle brusquerie que la pauvre créature parut en avoir
reçu la commotion.
[Illustration: BALTHAZAR CLAËS.
Il paraissait âgé de plus de soixante ans, quoiqu’il en eût environ
cinquante.
(LA RECHERCHE DE L'ABSOLU.)]