--Eh! bien, reprit Porbus, n’en parlons plus. Mais avant que vous ne

trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite que celle

dont je parle, vous mouriez peut-être sans avoir achevé votre tableau.

--Oh! il est fini, dit Frenhofer. Qui le verrait, croirait apercevoir

une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines. Près

d’elle un trépied d’or exhale des parfums. Tu serais tenté de prendre

le gland des cordons qui retiennent les rideaux, et il te semblerait

voir le sein de _Catherine Lescault_, une belle courtisane appelée _la

Belle Noiseuse_, rendre le mouvement de sa respiration. Cependant je

voudrais bien être certain...

--Va donc en Asie, répondit Porbus en apercevant une sorte d’hésitation

dans le regard de Frenhofer.

Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.

En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis

de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d’y entrer, elle

quitta le bras du peintre, et se recula comme si elle eût été saisie

par quelque soudain pressentiment.

--Mais que viens-je donc faire ici? demanda-t-elle à son amant d’un son

de voix profond et en le regardant d’un œil fixe.

--Gillette, je t’ai laissée maîtresse et veux t’obéir en tout. Tu es

ma conscience et ma gloire. Reviens au logis, je serai plus heureux,

peut-être, que si tu...

--Suis-je à moi quand tu me parles ainsi? Oh! non, je ne suis plus

qu’une enfant.--Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent

effort, si notre amour périt, et si je mets dans mon cœur un long

regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à

tes désirs? Entrons, ce sera vivre encore que d’être toujours comme un

souvenir dans ta palette.

En ouvrant la porte de la maison, les deux amants se rencontrèrent avec

Porbus qui, surpris par la beauté de Gillette dont les yeux étaient

alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et l’amenant devant

le vieillard:--Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d’œuvre

du monde?

Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l’attitude naïve

et simple d’une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie et

présentée par des brigands à quelque marchand d’esclaves. Une pudique

rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient

pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l’abandonner, et des

larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur. En ce moment,

Poussin, au désespoir d’avoir sorti ce beau trésor de ce grenier, se

maudit lui-même. Il devint plus amant qu’artiste, et mille scrupules

lui tournèrent le cœur quand il vit l’œil rajeuni du vieillard, qui,

par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune

fille en en devinant les formes les plus secrètes. Il revint alors à la

féroce jalousie du véritable amour.

--Gillette, partons! s’écria-t-il.

A cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le

vit, et courut dans ses bras.

--Ah! tu m’aimes donc, répondit-elle en fondant en larmes.

Après avoir eu l’énergie de taire sa souffrance, elle manquait de force

pour cacher son bonheur.

--Oh! laissez-la moi pendant un moment, dit le vieux peintre, et vous

la comparerez à ma Catherine. Oui, j’y consens.

Il y avait encore de l’amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait

avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance

du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d’une

vraie jeune fille.

--Ne le laissez pas se dédire, s’écria Porbus en frappant sur l’épaule

du Poussin. Les fruits de l’amour passent vite, ceux de l’art sont

immortels.

--Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin

et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu’une femme? Elle leva la tête

avec fierté; mais quand, après avoir jeté un coup d’œil étincelant

à Frenhofer, elle vit son amant occupé à contempler de nouveau le

portrait qu’il avait pris naguère pour un Giorgion:--Ah! dit-elle,

montons! Il ne m’a jamais regardée ainsi.

--Vieillard, reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de

Gillette, vois cette épée, je la plongerai dans ton cœur au premier mot

de plainte que prononcera cette jeune fille, je mettrai le feu à ta

maison, et personne n’en sortira. Comprends-tu?

Nicolas Poussin était sombre, et sa parole fut terrible. Cette attitude

et surtout le geste du jeune peintre consolèrent Gillette qui lui

pardonna presque de la sacrifier à la peinture et à son glorieux

avenir. Porbus et Poussin restèrent à la porte de l’atelier, se

regardant l’un l’autre en silence. Si, d’abord, le peintre de la Marie

Égyptienne se permit quelques exclamations:--Ah! elle se déshabille,

il lui dit de se mettre au jour! Il la compare! Bientôt il se tut à

l’aspect du Poussin dont le visage était profondément triste; et,

quoique les vieux peintres n’aient plus de ces scrupules si petits en

présence de l’art, il les admira tant ils étaient naïfs et jolis. Le

jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l’oreille presque

collée à la porte. Tous deux, dans l’ombre et debout, ressemblaient

ainsi à deux conspirateurs attendant l’heure de frapper un tyran.

--Entrez, entrez, leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon

œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil.

Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une

rivale à Catherine Lescault, la belle courtisane.

En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu

d’un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où

ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s’arrêtèrent

tout d’abord devant une figure de femme de grandeur naturelle,

demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d’admiration.

--Oh! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c’est une toile que

j’ai barbouillée pour étudier une pose, ce tableau ne vaut rien. Voilà

mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions

suspendues aux murs, autour d’eux.

A ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles

œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l’apercevoir.

--Eh! bien, le voilà! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient

en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation

surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune

homme ivre d’amour.--Ah! ah! s’écria-t-il, vous ne vous attendiez pas

à tant de perfection! Vous êtes devant une femme et vous cherchez

un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l’air y est

si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l’air qui nous

environne. Où est l’art? perdu, disparu! Voilà les formes mêmes d’une

jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne

qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous

présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons

dans l’eau? Admirez comme les contours se détachent du fond? Ne

semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos? Aussi,

pendant sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour

et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas?...

Mais elle a respiré, je crois!.... Ce sein, voyez? Ah! qui ne voudrait

l’adorer à genoux? Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez.

--Apercevez-vous quelque chose? demanda Poussin à Porbus.

--Non. Et vous?

--Rien.

Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si

la lumière, en tombant d’aplomb sur la toile qu’il leur montrait, n’en

neutralisait pas tous les effets. Ils examinèrent alors la peinture en

se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant et se levant

tour à tour.

--Oui, oui, c’est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant

sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis, le

chevalet, enfin voici mes couleurs, mes pinceaux.

Et il s’empara d’une brosse qu’il leur présenta par un mouvement naïf.

--Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant

le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément

amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment

une muraille de peinture.

--Nous nous trompons, voyez?... reprit Porbus.

En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un

pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances

indécises, espèce de brouillard sans forme; mais un pied délicieux, un

pied vivant! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment

échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce

pied apparaissait là comme un torse de quelque Vénus en marbre de Paros

qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée.

--Il y a une femme là-dessous, s’écria Porbus en faisant remarquer à

Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre

avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en

voulant la perfectionner.

Les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en

commençant à s’expliquer, mais vaguement, l’extase dans laquelle il

vivait.

--Il est de bonne foi, dit Porbus.

--Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la

foi, de la foi dans l’art, et vivre pendant long-temps avec son œuvre

pour produire une création semblable. Quelques-unes de ces ombres m’ont

coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur sa joue, au-dessous des

yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la nature, vous

paraîtra presque intraduisible. Eh! bien, croyez-vous qu’elle ne m’ait

pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus,

regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je

te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours. Regarde

la lumière du sein, et vois comme, par une suite de touches et de

_rehauts_ fortement empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable

lumière et à la combiner avec la blancheur luisante des tons éclairés;

et comme par un travail contraire, en effaçant les saillies et le grain

de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour de ma figure,

noyé dans la demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin et de moyens

artificiels, et lui donner l’aspect et la rondeur même de la nature.

Approchez, vous verrez mieux ce travail. De loin, il disparaît. Tenez?

là il est, je crois, très-remarquable.

Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres un pâté de

couleur claire.

Porbus frappa sur l’épaule du vieillard en se tournant vers

Poussin:--Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre?

dit-il.

--Il est encore plus poète que peintre, répondit gravement Poussin.

--Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre.

--Et, de là, il va se perdre dans les cieux, dit Poussin.

--Combien de jouissance sur ce morceau de toile! s’écria Porbus.

Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme

imaginaire.

--Mais, tôt ou tard, il s’apercevra qu’il n’y a rien sur sa toile,

s’écria Poussin.

--Rien sur ma toile, dit Frenhofer en regardant tour à tour les deux

peintres et son prétendu tableau.

--Qu’avez-vous fait! répondit Porbus à Poussin.

Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit:--Tu

ne vois rien, manant! maheustre! bélître! bardache! Pourquoi donc es-tu

monté ici?--Mon bon Porbus, reprit-il en se tournant vers le peintre,

est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi? répondez? je suis

votre ami, dites, aurais-je donc gâté mon tableau?

Porbus, indécis, n’osa rien dire; mais l’anxiété peinte sur la

physionomie blanche du vieillard était si cruelle, qu’il montra la

toile en disant:--Voyez!

Frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela.

--Rien, rien! Et avoir travaillé dix ans!

Il s’assit et pleura.

--Je suis donc un imbécile, un fou! je n’ai donc ni talent, ni

capacité, je ne suis plus qu’un homme riche qui, en marchant, ne fait

que marcher! Je n’aurai donc rien produit.

Il contempla sa taille à travers ses larmes, il se releva tout à coup

avec fierté, et jeta sur les deux peintres un regard étincelant.

--Par le sang, par le corps, par la tête du Christ, vous êtes des

jaloux qui voulez me faire croire qu’elle est gâtée pour me la voler!

Moi, je la vois! cria-t-il, est-elle merveilleusement belle.

En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette, oubliée dans un

coin.

--Qu’as-tu, mon ange? lui demanda le peintre redevenu subitement

amoureux.

--Tue-moi! dit-elle. Je serais une infâme de t’aimer encore, car je te

méprise. Je t’admire, et tu me fais horreur. Je t’aime et je crois que

je te hais déjà.

Pendant que Poussin écoutait Gillette, Frenhofer recouvrait sa

Catherine d’une serge verte, avec la sérieuse tranquillité d’un

joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d’adroits

larrons. Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois,

plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de

son atelier, avec une promptitude convulsive. Puis, il leur dit sur le

seuil de son logis:--Adieu, mes petits amis.

Cet adieu glaça les deux peintres. Le lendemain, Porbus inquiet, revint

voir Frenhofer, et apprit qu’il était mort dans la nuit, après avoir

brûlé ses toiles.

Paris, février 1832.

LA RECHERCHE DE L’ABSOLU.

A MADAME JOSÉPHINE DELANNOY, NÉE DOUMERC.

_Madame, fasse Dieu que cette œuvre ait une vie plus longue que la

mienne! la reconnaissance que je vous ai vouée, et qui, je l’espère,

égalera votre affection presque maternelle pour moi, subsisterait

alors au delà du terme fixé à nos sentiments. Ce sublime privilége

d’étendre ainsi par la vie de nos œuvres l’existence du cœur

suffirait, s’il y avait jamais une certitude à cet égard, pour

consoler de toutes les peines qu’il coûte à ceux dont l’ambition est

de le conquérir. Je répéterai donc: Dieu le veuille!_

DE BALZAC.

Il existe à Douai dans la rue de Paris une maison dont la physionomie,

les dispositions intérieures et les détails ont, plus que ceux d’aucun

autre logis, gardé le caractère des vieilles constructions flamandes,

si naïvement appropriées aux mœurs patriarcales de ce bon pays;

mais avant de la décrire, peut-être faut-il établir dans l’intérêt

des écrivains la nécessité de ces préparations didactiques contre

lesquelles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui

voudraient des émotions sans en subir les principes générateurs, la

fleur sans la graine, l’enfant sans la gestation. L’Art serait-il

donc tenu d’être plus fort que ne l’est la Nature? Les événements de

la vie humaine, soit publique, soit privée, sont si intimement liés à

l’architecture, que la plupart des observateurs peuvent reconstruire

les nations ou les individus dans toute la vérité de leurs habitudes,

d’après les restes de leurs monuments publics ou par l’examen de leurs

reliques domestiques. L’archéologie est à la nature sociale ce que

l’anatomie comparée est à la nature organisée. Une mosaïque révèle

toute une société, comme un squelette d’ichthyosaure sous-entend toute

une création. De part et d’autre, tout se déduit, tout s’enchaîne. La

cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à

une cause. Le savant ressuscite ainsi jusqu’aux verrues des vieux âges.

De là vient sans doute le prodigieux intérêt qu’inspire une description

architecturale quand la fantaisie de l’écrivain n’en dénature point

les éléments; chacun ne peut-il pas la rattacher au passé par de

sévères déductions; et, pour l’homme, le passé ressemble singulièrement

à l’avenir: lui raconter ce qui fut, n’est-ce pas presque toujours

lui dire ce qui sera? Enfin, il est rare que la peinture des lieux

où la vie s’écoule ne rappelle à chacun ou ses vœux trahis ou ses

espérances en fleur. La comparaison entre un présent qui trompe les

vouloirs secrets et l’avenir qui peut les réaliser, est une source

inépuisable de mélancolie ou de satisfactions douces. Aussi, est-il

presque impossible de ne pas être pris d’une espèce d’attendrissement

à la peinture de la vie flamande, quand les accessoires en sont bien

rendus. Pourquoi? Peut-être est-ce, parmi les différentes existences,

celle qui finit le mieux les incertitudes de l’homme. Elle ne va pas

sans toutes fêtes, sans tous les liens de la famille, sans une grasse

aisance qui atteste la continuité du bien-être, sans un repos qui

ressemble à de la béatitude; mais elle exprime surtout le calme et la

monotonie d’un bonheur naïvement sensuel où la jouissance étouffe le

désir en le prévenant toujours. Quelque prix que l’homme passionné

puisse attacher aux tumultes des sentiments, il ne voit jamais

sans émotion les images de cette nature sociale où les battements

du cœur sont si bien réglés, que les gens superficiels l’accusent

de froideur. La foule préfère généralement la force anormale qui

déborde à la force égale qui persiste. La foule n’a ni le temps ni

la patience de constater l’immense pouvoir caché sous une apparence

uniforme. Aussi, pour frapper cette foule emportée par le courant de

la vie, la passion de même que le grand artiste n’a-t-elle d’autre

ressource que d’aller au delà du but, comme ont fait Michel-Ange,

Bianca Capello, mademoiselle de La Vallière, Beethoven et Paganini.

Les grands calculateurs seuls pensent qu’il ne faut jamais dépasser

le but, et n’ont de respect que pour la virtualité empreinte dans un

parfait accomplissement qui met en toute œuvre ce calme profond dont le

charme saisit les hommes supérieurs. Or, la vie adoptée par ce peuple

essentiellement économe remplit bien les conditions de félicité que

rêvent les masses pour la vie citoyenne et bourgeoise. La matérialité

la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes.

Le comfort anglais offre des teintes sèches, des tons durs; tandis

qu’en Flandre le vieil intérieur des ménages réjouit l’œil par des

couleurs moelleuses, par une bonhomie vraie; il implique le travail

sans fatigue; la pipe y dénote une heureuse application du _far

niente_ napolitain; puis, il accuse un sentiment paisible de l’art, sa

condition la plus nécessaire, la patience; et l’élément qui en rend

les créations durables, la conscience. Le caractère flamand est dans

ces deux mots, patience et conscience, qui semblent exclure les riches

nuances de la poésie et rendre les mœurs de ce pays aussi plates que

le sont ses larges plaines, aussi froides que l’est son ciel brumeux;

mais il n’en est rien. La civilisation a déployé là son pouvoir en

y modifiant tout, même les effets du climat. Si l’on observe avec

attention les produits des divers pays du globe, on est tout d’abord

surpris de voir les couleurs grises et fauves spécialement affectées

aux productions des zones tempérées, tandis que les couleurs les plus

éclatantes distinguent celles des pays chauds. Les mœurs doivent

nécessairement se conformer à cette loi de la nature. Les Flandres, qui

jadis étaient essentiellement brunes et vouées à des teintes unies, ont

trouvé les moyens de jeter de l’éclat dans leur atmosphère fuligineuse

par les vicissitudes politiques qui les ont successivement soumises aux

Bourguignons, aux Espagnols, aux Français, et les ont fait fraterniser

avec les Allemands et les Hollandais. De l’Espagne, elles ont gardé

le luxe des écarlates, les satins brillants, les tapisseries à effet

vigoureux, les plumes, les mandolines, et les formes courtoises. De

Venise, elles ont eu, en retour de leurs toiles et de leurs dentelles,

cette verrerie fantastique où le vin reluit et semble meilleur. De

l’Autriche, elles ont conservé cette pesante diplomatie qui, suivant

un dicton populaire, fait trois pas dans un boisseau. Le commerce avec

les Indes y a versé les inventions grotesques de la Chine, et les

merveilles du Japon. Néanmoins, malgré leur patience à tout amasser,

à ne rien rendre, à tout supporter, les Flandres ne pouvaient guère

être considérées que comme le magasin général de l’Europe, jusqu’au

moment où la découverte du tabac souda par la fumée les traits épars de

leur physionomie nationale. Dès lors, en dépit des morcellements de

son territoire, le peuple flamand exista de par la pipe et la bière.

Après s’être assimilé, par la constante économie de sa conduite, les

richesses et les idées de ses maîtres ou de ses voisins, ce pays, si

nativement terne et dépourvu de poésie, se composa une vie originale et

des mœurs caractéristiques, sans paraître entaché de servilité. L’Art

y dépouilla toute idéalité pour reproduire uniquement la Forme. Aussi

ne demandez à cette patrie de la poésie plastique, ni la verve de la

comédie, ni l’action dramatique, ni les jets hardis de l’épopée ou

de l’ode, ni le génie musical; mais elle est fertile en découvertes,

en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe. Tout

y est frappé au coin de la jouissance temporelle. L’homme y voit

exclusivement ce qui est, sa pensée se courbe si scrupuleusement à

servir les besoins de la vie qu’en aucune œuvre elle ne s’est élancée

au delà de ce monde. La seule idée d’avenir conçue par ce peuple fut

une sorte d’économie en politique, sa force révolutionnaire vint du

désir domestique d’avoir les coudées franches à table et son aise

complète sous l’auvent de ses _steeds_. Le sentiment du bien-être et

l’esprit d’indépendance qu’inspire la fortune engendrèrent, là plus tôt

qu’ailleurs, ce besoin de liberté qui plus tard travailla l’Europe.

Aussi la constance de leurs idées et la ténacité que l’éducation donne

aux Flamands, en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans

la défense de leurs droits. Chez ce peuple, rien donc ne se façonne à

demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni

la révolte. Aussi garde-t-il le monopole de ce qu’il entreprend. La

fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus

patiente industrie, celle de sa toile, sont héréditaires comme ses

fortunes patrimoniales. S’il fallait peindre la constance sous la forme

humaine la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai, en prenant le

portrait d’un bon bourgmestre des Pays-Bas, capable, comme il s’en

est tant rencontré, de mourir bourgeoisement et sans éclat pour les

intérêts de sa Hanse. Mais les douces poésies de cette vie patriarcale

se retrouveront naturellement dans la peinture d’une des dernières

maisons qui, au temps où cette histoire commence, en conservaient

encore le caractère à Douai. De toutes les villes du département

du Nord, Douai est, hélas! celle qui se modernise le plus, où le

sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes, où l’amour du

progrès social est le plus répandu. Là, les vieilles constructions

disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s’effacent. Le

ton, les modes, les façons de Paris y dominent; et de l’ancienne vie

flamande, les Douaisiens n’auront plus bientôt que la cordialité des

soins hospitaliers, la courtoisie espagnole, la richesse et la propreté

de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les

maisons de briques. Le cossu des formes bataves aura cédé devant la

changeante élégance des nouveautés françaises.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 30 / 48 段