Tout en parlant, l’étrange vieillard touchait à toutes les parties

du tableau: ici deux coups de pinceau, là un seul, mais toujours si

à propos qu’on aurait dit une nouvelle peinture, mais une peinture

trempée de lumière. Il travaillait avec une ardeur si passionnée que la

sueur se perla sur son front dépouillé; il allait si rapidement par de

petits mouvements si impatients, si saccadés, que pour le jeune Poussin

il semblait qu’il y eût dans le corps de ce bizarre personnage un démon

qui agissait par ses mains en les prenant fantastiquement contre le gré

de l’homme. L’éclat surnaturel des yeux, les convulsions qui semblaient

l’effet d’une résistance donnaient à cette idée un semblant de vérité

qui devait agir sur une jeune imagination. Le vieillard allait

disant:--Paf, paf, paf! voilà comment cela se beurre, jeune homme!

venez, mes petites touches, faites-moi roussir ce ton glacial! Allons

donc! Pon! pon! pon! disait-il en réchauffant les parties où il avait

signalé un défaut de vie, en faisant disparaître par quelques plaques

de couleur les différences de tempérament, et rétablissant l’unité de

ton que voulait une ardente Égyptienne.

--Vois-tu, petit, il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte.

Porbus en a donné cent, moi, je n’en donne qu’un. Personne ne nous sait

gré de ce qui est dessous. Sache bien cela!

Enfin ce démon s’arrêta, et se tournant vers Porbus et Poussin muets

d’admiration, il leur dit:--Cela ne vaut pas encore ma Belle-Noiseuse,

cependant on pourrait mettre son nom au bas d’une pareille œuvre. Oui,

je la signerais, ajouta-t-il en se levant pour prendre un miroir dans

lequel il la regarda.--Maintenant, allons déjeuner, dit il. Venez tous

deux à mon logis. J’ai du jambon fumé, du bon vin! Hé! hé! malgré le

malheur des temps, nous causerons peinture! Nous sommes de force. Voici

un petit bonhomme, ajouta-t-il en frappant sur l’épaule de Nicolas

Poussin, qui a de la facilité.

Apercevant alors la piètre casaque du Normand, il tira de sa ceinture

une bourse de peau, y fouilla, prit deux pièces d’or, et les lui

montrant:--J’achète ton dessin, dit-il.

--Prends, dit Porbus à Poussin en le voyant tressaillir et rougir de

honte, car ce jeune adepte avait la fierté du pauvre. Prends donc, il a

dans son escarcelle la rançon de deux rois!

Tous trois, ils descendirent de l’atelier et cheminèrent en devisant

sur les arts, jusqu’à une belle maison de bois, située près du pont

Saint-Michel, et dont les ornements, le heurtoir, les encadrements

de croisées, les arabesques émerveillèrent Poussin. Le peintre en

espérance se trouva tout à coup dans une salle basse, devant un bon

feu, près d’une table chargée de mets appétissants, et par un bonheur

inouï, dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie.

--Jeune homme, lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne

regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir.

C’était l’_Adam_ que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers

le retinrent si longtemps. Cette figure offrait, en effet, une telle

puissance de réalité, que Nicolas Poussin commença dès ce moment

à comprendre le véritable sens des confuses paroles dites par le

vieillard. Celui-ci regardait le tableau d’un air satisfait, mais sans

enthousiasme, et semblait dire: «J’ai fait mieux!»

--Il y a de la vie, dit-il, mon pauvre maître s’y est surpassé; mais

il manquait encore un peu de vérité dans le fond de la toile. L’homme

est bien vivant, il se lève et va venir à nous. Mais l’air, le ciel, le

vent que nous respirons, voyons et sentons, n’y sont pas. Puis il n’y

a encore là qu’un homme! Or le seul homme qui soit immédiatement sorti

des mains de Dieu, devait avoir quelque chose de divin qui manque.

Mabuse le disait lui-même avec dépit quand il n’était pas ivre.

Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une

inquiète curiosité. Il s’approcha de celui-ci comme pour lui demander

le nom de leur hôte; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres

d’un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda

le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de

deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talents étaient

suffisamment attestés par le respect que Porbus lui témoignait, et par

les merveilles entassées dans cette salle.

Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un magnifique portrait

de femme, s’écria:--Quel beau Giorgion!

--Non! répondit le vieillard, vous voyez un de mes premiers

barbouillages!

--Tudieu! je suis donc chez le dieu de la peinture, dit naïvement le

Poussin.

Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis longtemps avec

cet éloge.

--Maître Frenhofer! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de

votre bon vin du Rhin pour moi.

--Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m’acquitter du plaisir

que j’ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l’autre comme un

présent d’amitié.

--Ah! si je n’étais pas toujours souffrant, reprit Porbus, et si vous

vouliez me laisser voir votre Belle-Noiseuse, je pourrais faire quelque

peinture haute, large et profonde, où les figures seraient de grandeur

naturelle.

--Montrer mon œuvre, s’écria le vieillard tout ému. Non, non, je

dois la perfectionner encore. Hier, vers le soir, dit-il, j’ai cru

avoir fini. Ses yeux me semblaient humides, sa chair était agitée.

Les tresses de ses cheveux remuaient. Elle respirait! Quoique j’aie

trouvé le moyen de réaliser sur une toile plate le relief et la rondeur

de la nature, ce matin, au jour, j’ai reconnu mon erreur. Ah! pour

arriver à ce résultat glorieux, j’ai étudié à fond les grands maîtres

du coloris, j’ai analysé et soulevé couche par couche les tableaux

de Titien, ce roi de la lumière; j’ai, comme ce peintre souverain,

ébauché ma figure dans un ton clair avec une pâle souple et nourrie,

car l’ombre n’est qu’un accident, retiens cela, petit. Puis je suis

revenu sur mon œuvre, et au moyen de demi-teintes et de glacis dont

je diminuais de plus en plus la transparence, j’ai rendu les ombres

les plus vigoureuses et jusqu’aux noirs les plus fouillés; car les

ombres des peintres ordinaires sont d’une autre nature que leurs

tons éclairés; c’est du bois, de l’airain, c’est tout ce que vous

voudrez, excepté de la chair dans l’ombre. On sent que si leur figure

changeait de position, les places ombrées ne se nettoieraient pas et

ne deviendraient pas lumineuses. J’ai évité ce défaut où beaucoup

d’entre les plus illustres sont tombés, et chez moi la blancheur se

révèle sous l’opacité de l’ombre la plus soutenue! Comme une foule

d’ignorants qui s’imaginent dessiner correctement parce qu’ils font

un trait soigneusement ébarbé, je n’ai pas marqué sèchement les bords

extérieurs de ma figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail

anatomique, car le corps humain ne finit pas par des lignes. En cela,

les sculpteurs peuvent plus approcher de la vérité que nous autres. La

nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans

les autres. Rigoureusement parlant, le dessin n’existe pas! Ne riez

pas, jeune homme! Quelque singulier que vous paraisse ce mot, vous en

comprendrez quelque jour les raisons. La ligne est le moyen par lequel

l’homme se rend compte de l’effet de la lumière sur les objets; mais il

n’y a pas de lignes dans la nature où tout est plein: c’est en modelant

qu’on dessine, c’est-à-dire qu’on détache les choses du milieu où elles

sont, la distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi,

n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un

nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait

précisément poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent

avec les fonds. De près, ce travail semble cotonneux et paraît manquer

de précision, mais à deux pas, tout se raffermit, s’arrête et se

détache; le corps tourne, les formes deviennent saillantes, l’on sent

l’air circuler tout autour. Cependant je ne suis pas encore content,

j’ai des doutes. Peut-être faudrait-il ne pas dessiner un seul trait,

et vaudrait-il mieux attaquer une figure par le milieu en s’attachant

d’abord aux saillies les plus éclairées, pour passer ensuite aux

portions les plus sombres. N’est-ce pas ainsi que procède le soleil, ce

divin peintre de l’univers. Oh! nature, nature! qui jamais t’a surprise

dans tes fuites! Tenez, le trop de science, de même que l’ignorance,

arrive à une négation. Je doute de mon œuvre!

Le vieillard fit une pause, puis il reprit:--Voilà dix ans, jeune

homme, que je travaille; mais que sont dix petites années quand il

s’agit de lutter avec la nature? Nous ignorons le temps qu’employa le

seigneur Pygmalion pour faire la seule statue qui ait marché!

Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes

en jouant machinalement avec son couteau.

--Le voilà en conversation avec son _esprit_, dit Porbus à voix basse.

A ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d’une

inexplicable curiosité d’artiste. Ce vieillard aux yeux blancs,

attentif et stupide, devenu pour lui plus qu’un homme, lui apparut

comme un génie fantasque qui vivait dans une sphère inconnue. Il

réveillait mille idées confuses dans l’âme. Le phénomène moral de

cette espèce de fascination ne peut pas plus se définir qu’on ne peut

traduire l’émotion excitée par un chant qui rappelle la patrie au cœur

de l’exilé. Le mépris que ce vieil homme affectait d’exprimer pour

les plus belles tentatives de l’art, sa richesse, ses manières, les

déférences de Porbus pour lui, cette œuvre tenue si longtemps secrète,

œuvre de patience, œuvre de génie sans doute, s’il fallait en croire

la tête de Vierge que le jeune Poussin avait si franchement admirée,

et qui belle encore, même près de l’Adam de Mabuse, attestait le faire

impérial d’un des princes de l’art; tout en ce vieillard allait au

delà des bornes de la nature humaine. Ce que la riche imagination de

Nicolas Poussin put saisir de clair et de perceptible en voyant cet

être surnaturel, était une complète image de la nature artiste, de

cette nature folle à laquelle tant de pouvoirs sont confiés, et qui

trop souvent en abuse, emmenant la froide raison, les bourgeois et même

quelques amateurs, à travers mille routes pierreuses, où, pour eux,

il n’y a rien; tandis que folâtre en ces fantaisies, cette fille au

ailes blanches y découvre des épopées, des châteaux, des œuvres d’art.

Nature moqueuse et bonne, féconde et pauvre! Ainsi, pour l’enthousiaste

Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite,

l’Art lui-même, l’art avec ses secrets, ses fougues et ses rêveries.

--Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m’a manqué jusqu’à présent

de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours

soient d’une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais où est-elle

vivante, dit-il en s’interrompant, cette introuvable Vénus des anciens,

si souvent cherchée, et de qui nous rencontrons à peine quelques

beautés éparses? Oh! pour voir un moment, une seule fois, la nature

divine, complète, l’idéal enfin, je donnerais toute ma fortune, mais

j’irais le chercher dans tes limbes, beauté céleste! Comme Orphée, je

descendrais dans l’enfer de l’art pour en ramener la vie.

--Nous pouvons partir d’ici, dit Porbus à Poussin, il ne nous entend

plus, ne nous voit plus!

--Allons à son atelier, répondit le jeune homme émerveillé.

--Oh! le vieux reître a su en défendre l’entrée. Ses trésors sont trop

bien gardés pour que nous puissions y arriver. Je n’ai pas attendu

votre avis et votre fantaisie pour tenter l’assaut du mystère.

--Il y a donc un mystère?

--Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse

ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a

sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions

de Mabuse; en échange, Mabuse lui a légué le secret du relief, le

pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire, cette fleur de

nature, notre désespoir éternel, mais dont il possédait si bien _le

faire_, qu’un jour, ayant vendu et bu le damas à fleurs avec lequel

il devait s’habiller à l’entrée de Charles-Quint, il accompagna son

maître avec un vêtement de papier peint en damas. L’éclat particulier

de l’étoffe portée par Mabuse surprit l’empereur, qui, voulant en faire

compliment au protecteur du vieil ivrogne, découvrit la supercherie.

Frenhofer est un homme passionné pour notre art, qui voit plus haut

et plus loin que les autres peintres. Il a profondément médité sur

les couleurs, sur la vérité absolue de la ligne; mais, à force de

recherches, il est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches.

Dans ses moments de désespoir, il prétend que le dessin n’existe pas

et qu’on ne peut rendre avec des traits que des figures géométriques;

ce qui est au delà du vrai, puisque avec le trait et le noir, qui

n’est pas une couleur, on peut faire une figure; ce qui prouve que

notre art est, comme la nature, composé d’une infinité d’éléments: le

dessin donne un squelette, la couleur est la vie, mais la vie sans

le squelette est une chose plus incomplète que le squelette sans la

vie. Enfin, il y a quelque chose de plus vrai que tout ceci, c’est que

la pratique et l’observation sont tout chez un peintre, et que si le

raisonnement et la poésie se querellent avec les brosses, on arrive

au doute comme le bonhomme, qui est aussi fou que peintre. Peintre

sublime, il a eu le malheur de naître riche, ce qui lui a permis de

divaguer, ne l’imitez pas! Travaillez! les peintres ne doivent méditer

que les brosses à la main.

--Nous y pénétrerons, s’écria le Poussin n’écoutant plus Porbus et ne

doutant plus de rien.

Porbus sourit à l’enthousiasme du jeune inconnu, et le quitta en

l’invitant à venir le voir.

Nicolas Poussin revint à pas lents vers la rue de la Harpe, et dépassa

sans s’en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé. Montant

avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il parvint à une

chambre haute, située sous une toiture en colombage, naïve et légère

couverture des maisons du vieux Paris. Près de l’unique et sombre

fenêtre de cette chambre, il vit une jeune fille qui, au bruit de la

porte, se dressa soudain par un mouvement d’amour; elle avait reconnu

le peintre à la manière dont il avait attaqué le loquet.

--Qu’as-tu? lui dit-elle.

--J’ai, j’ai, s’écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis

senti peintre! J’avais douté de moi jusqu’à présent, mais ce matin j’ai

cru en moi-même! Je puis être un grand homme! Va, Gillette, nous serons

riches, heureux! Il y a de l’or dans ces pinceaux.

Mais il se tut soudain. Sa figure grave et vigoureuse perdit son

expression de joie quand il compara l’immensité de ses espérances

à la médiocrité de ses ressources. Les murs étaient couverts de

simples papiers chargés d’esquisses au crayon. Il ne possédait pas

quatre toiles propres. Les couleurs avaient alors un haut prix, et

le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue. Au sein de

cette misère, il possédait et ressentait d’incroyables richesses

de cœur, et la surabondance d’un génie dévorant. Amené à Paris par

un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il

y avait rencontré soudain une maîtresse, une de ces âmes nobles et

généreuses qui viennent souffrir près d’un grand homme, en épousent

les misères et s’efforcent de comprendre leurs caprices; forte pour la

misère et l’amour, comme d’autres sont intrépides à porter le luxe,

à faire parader leur insensibilité. Le sourire errant sur les lèvres

de Gillette dorait ce grenier et rivalisait avec l’éclat du ciel. Le

soleil ne brillait pas toujours, tandis qu’elle était toujours là,

recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance,

consolant le génie qui débordait dans l’amour avant de s’emparer de

l’art.

--Écoute, Gillette, viens.

L’obéissante et joyeuse fille sauta sur les genoux du peintre. Elle

était toute grâce, toute beauté, jolie comme un printemps, parée de

toutes les richesses féminines et les éclairant par le feu d’une belle

âme.

--O Dieu! s’écria-t-il, je n’oserai jamais lui dire...

--Un secret? reprit-elle, je veux le savoir.

Le Poussin resta rêveur.

--Parle donc.

--Gillette! pauvre cœur aimé!

--Oh! tu veux quelque chose de moi?

--Oui.

--Si tu désires que je pose encore devant toi comme l’autre jour,

reprit-elle d’un petit air boudeur, je n’y consentirai plus jamais,

car, dans ces moments-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses

plus à moi, et cependant tu me regardes.

--Aimerais-tu mieux me voir copiant une autre femme?

--Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide.

--Eh! bien, reprit Poussin d’un ton sérieux, si pour ma gloire à venir,

si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre?

--Tu veux m’éprouver, dit-elle. Tu sais bien que je n’irais pas.

Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à

une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.

--Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint

usé, je t’ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi: mais je ne

t’ai jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour.

--Y renoncer? s’écria Poussin.

--Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m’aimerais plus. Et,

moi-même, je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices,

n’est-ce pas chose naturelle et simple? Malgré moi, je suis heureuse,

et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre! fi donc.

--Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux.

J’aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la

fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses.

Je me suis trompé. Ma vocation, c’est de t’aimer. Je ne suis pas

peintre, je suis amoureux. Périssent et l’art et tous ses secrets!

Elle l’admirait, heureuse, charmée! Elle régnait, elle sentait

instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle, et jetés à ses

pieds comme un grain d’encens.

--Ce n’est pourtant qu’un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir

que la femme en toi. Tu est si parfaite!

--Il faut bien aimer, s’écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules

d’amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu’il lui

faisait. Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. Ah! me perdre pour

toi. Oui, cela est bien beau! mais tu m’oublieras. Oh! quelle mauvaise

pensée as-tu donc eue là!

--Je l’ai eue et je t’aime, dit-il avec une sorte de contrition, mais

je suis donc un infâme.

--Consultons le père Hardouin? dit-elle.

--Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux.

--Eh! bien, j’irai; mais ne sois pas là, dit-elle. Reste à la porte,

armé de ta dague; si je crie, entre et tue le peintre.

Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras.

--Il ne m’aime plus! pensa Gillette quand elle se trouva seule.

Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en

proie à une épouvante plus cruelle que son repentir, elle s’efforça

de chasser une pensée affreuse qui s’élevait dans son cœur. Elle

croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable

qu’auparavant.

II.

CATHERINE LESCAULT.

Trois mois après la rencontre du Poussin et de Porbus, celui-ci vint

voir maître Frenhofer. Le vieillard était alors en proie à l’un de ces

découragements profonds et spontanés dont la cause est, s’il faut en

croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise,

dans le vent, la chaleur ou quelque empâtement des hypochondres; et,

suivant les spiritualistes, dans l’imperfection de notre nature morale.

Le bonhomme s’était purement et simplement fatigué à parachever son

mystérieux tableau. Il était languissamment assis dans une vaste chaire

de chêne sculpté, garnie de cuir noir; et, sans quitter son attitude

mélancolique, il lança sur Porbus le regard d’un homme qui s’était

établi dans son ennui.

--Eh! bien, maître, lui dit Porbus, l’outremer que vous êtes allé

chercher à Bruges était-il mauvais, est-ce que vous n’avez pas su

broyer notre nouveau blanc, votre huile est-elle méchante, ou les

pinceaux rétifs?

--Hélas! s’écria le vieillard, j’ai cru pendant un moment que mon

œuvre était accomplie; mais je me suis, certes, trompé dans quelques

détails, et je ne serai tranquille qu’après avoir éclairci mes doutes.

Je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie

pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures.

Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire

de contentement, la nature elle-même. Parfois, j’ai quasi peur qu’un

souffle ne me réveille cette femme et qu’elle ne disparaisse.

Puis il se leva tout à coup, comme pour partir.

--Oh! oh! répondit Porbus, j’arrive à temps pour vous éviter la dépense

et les fatigues du voyage.

--Comment, demanda Frenhofer étonné.

--Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l’incomparable beauté se

trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s’il consent à

vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile.

Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.

--Comment! s’écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature,

mon épouse? déchirer le voile sous lequel j’ai chastement couvert mon

bonheur? Mais ce serait une horrible prostitution! Voilà dix ans que

je vis avec cette femme, elle est à moi, à moi seul, elle m’aime. Ne

m’a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné? elle

a une âme, l’âme dont je l’ai douée. Elle rougirait si d’autres yeux

que les miens s’arrêtaient sur elle. La faire voir! mais quel est le

mari, l’amant assez vil pour conduire sa femme au déshonneur? Quand

tu fais un tableau pour la cour, tu n’y mets pas toute ton âme, tu ne

vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n’est pas

une peinture, c’est un sentiment, une passion! Née dans mon atelier,

elle doit y rester vierge, et n’en peut sortir que vêtue. La poésie

et les femmes ne se livrent nues qu’à leurs amants! Possédons-nous

le modèle de Raphaël, l’Angélique de l’Arioste, la Béatrix du Dante?

Non! nous n’en voyons que les Formes. Eh! bien, l’œuvre que je tiens

là-haut sous mes verrous est une exception dans notre art. Ce n’est

pas une toile, c’est une femme! une femme avec laquelle je pleure, je

ris, je cause et pense. Veux-tu que tout à coup je quitte un bonheur

de dix années comme on jette un manteau. Que tout à coup je cesse

d’être père, amant et Dieu. Cette femme n’est pas une créature, c’est

une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors,

je lui donnerai des tableaux du Corrège, de Michel-Ange, du Titien,

je baiserai la marque de ses pas dans la poussière; mais en faire

mon rival? honte à moi! Ha! ha! je suis plus amant encore que je ne

suis peintre. Oui, j’aurai la force de brûler ma Belle-Noiseuse à mon

dernier soupir; mais lui faire supporter le regard d’un homme, d’un

jeune homme, d’un peintre? non, non! Je tuerais le lendemain celui qui

l’aurait souillée d’un regard! Je te tuerais à l’instant, toi, mon ami,

si tu ne la saluais pas à genoux! Veux-tu maintenant que je soumette

mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles?

Ah! l’amour est un mystère, il n’a de vie qu’au fond des cœurs, et tout

est perdu quand un homme dit même à son ami:--Voilà celle que j’aime!

Le vieillard semblait être redevenu jeune; ses yeux avaient de l’éclat

et de la vie: ses joues pâles étaient nuancées d’un rouge vif, et

ses mains tremblaient. Porbus, étonné de la violence passionnée

avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un

sentiment aussi neuf que profond. Frenhofer était-il raisonnable ou

fou? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d’artiste, ou les idées

qu’il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable

produit en nous par le long enfantement d’une grande œuvre? Pouvait-on

jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre?

En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard:--Mais n’est-ce

pas femme pour femme? Poussin ne livre-t-il pas sa maîtresse à vos

regards?

--Quelle maîtresse? répondit Frenhofer. Elle le trahira tôt ou tard. La

mienne me sera toujours fidèle!

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 29 / 48 段