adorées des jeunes gens qui, faute d’une maîtresse, épousent tout le
sexe. Au premier étage de la maison la plus bourgeoisement décente,
demeurait une de ces délicieuses créatures que le ciel se plaît
à combler des beautés les plus rares, et qui, ne pouvant être ni
duchesses ni reines, parce qu’il y a beaucoup plus de jolies femmes
que de titres et de trônes, se contentent d’un agent de change ou d’un
banquier de qui elles font le bonheur à prix fixe. Cette bonne et belle
fille, appelée Euphrasie, était l’objet de l’ambition d’un clerc de
notaire démesurément ambitieux. En effet, le second clerc de maître
Crottat, notaire, était amoureux de cette femme comme un jeune homme
est amoureux à vingt-deux ans. Ce clerc aurait assassiné le pape et le
sacré collége des cardinaux, afin de se procurer une misérable somme
de cent louis, réclamée par Euphrasie pour un châle qui lui tournait
la tête, et en échange duquel sa femme de chambre l’avait promise
au clerc. L’amoureux allait et venait devant les fenêtres de madame
Euphrasie, comme vont et viennent les ours blancs dans leur cage, au
Jardin-des-Plantes. Il avait sa main droite passée sous son gilet, sur
le sein gauche, et voulait se déchirer le cœur, mais il n’en était
encore qu’à tordre les élastiques de ses bretelles.
[Illustration: MADAME EUPHRASIE.
Cette bonne et belle fille était l’objet de l’ambition d’un clerc de
notaire...
(MELMOTH RÉCONCILIÉ.)]
--Que faire pour avoir dix mille francs? se disait-il, prendre la somme
que je dois porter à l’enregistrement pour cet acte de vente. Mon Dieu!
mon emprunt ruinera-t-il l’acquéreur, un homme sept fois millionnaire?
Eh! bien, demain, j’irai me jeter à ses pieds, je lui dirai: «Monsieur,
je vous ai pris dix mille francs, j’ai vingt-deux ans, et j’aime
Euphrasie, voilà mon histoire. Mon père est riche, il vous remboursera,
ne me perdez pas! N’avez-vous pas eu vingt-deux ans et une rage
d’amour?» Mais ces fichus propriétaires, ça n’a pas d’âme! Il est
capable de me dénoncer au procureur du roi, au lieu de s’attendrir.
Sacredieu! si l’on pouvait vendre son âme au diable! Mais il n’y a ni
Dieu ni diable, c’est des bêtises, ça ne se voit que dans les livres
bleus ou chez les vieilles femmes. Que faire?
--Si vous voulez vendre votre âme au diable, lui dit le peintre en
bâtiment devant qui le clerc avait laissé échapper quelques paroles,
vous aurez dix mille francs.
--J’aurai donc Euphrasie, dit le clerc en topant au marché que lui
proposa le diable sous la forme d’un peintre en bâtiment.
Le pacte consommé, l’enragé clerc alla chercher le châle, monta chez
madame Euphrasie; et, comme il avait le diable au corps, il y resta
douze jours sans en sortir en y dépensant tout son paradis, en ne
songeant qu’à l’amour et à ses orgies au milieu desquelles se noyait le
souvenir de l’enfer et de ses priviléges.
L’énorme puissance conquise par la découverte de l’Irlandais, fils du
révérend Maturin, se perdit ainsi.
Il fut impossible à quelques orientalistes, à des mystiques, à des
archéologues occupés de ces choses, de constater historiquement la
manière d’évoquer le démon. Voici pourquoi.
Le treizième jour de ses noces enragées, le pauvre clerc gisait sur son
grabat, chez son patron, dans un grenier de la rue Saint-Honoré. La
Honte, cette stupide déesse qui n’ose se regarder, s’empara du jeune
homme qui devint malade, il voulut se soigner lui-même, et se trompa de
dose en prenant une drogue curative due au génie d’un homme bien connu
sur les murs de Paris. Le clerc creva donc sous le poids du vif-argent,
et son cadavre devint noir comme le dos d’une taupe. Un diable avait
certainement passé par là, mais lequel? Était-ce Astaroth?
--Cet estimable jeune homme a été emporté dans la planète de Mercure,
dit le premier clerc à un démonologue allemand qui vint prendre des
renseignements sur cette affaire.
--Je le croirais volontiers, répondit l’Allemand.
--Ha!
--Oui, monsieur, reprit l’Allemand, cette opinion s’accorde avec les
propres paroles de Jacob Bœhm, en sa quarante-huitième proposition sur
la TRIPLE VIE DE L’HOMME, où il est dit que _si Dieu a opéré toutes
choses par le_ FIAT, _le_ FIAT _est la secrète matrice qui comprend et
saisit la nature que forme l’esprit né de Mercure et de Dieu_.
--Vous dites, monsieur?
L’Allemand répéta sa phrase.
--Nous ne connaissons pas, dirent les clercs.
--_Fiat!_... dit un clerc, _fiat lux!_
--Vous pouvez vous convaincre de la vérité de cette citation, reprit
l’Allemand en lisant la phrase dans la page 75 du Traité de la TRIPLE
VIE DE L’HOMME, imprimé en 1809, chez monsieur Migneret, et traduit par
un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier.
--Ha, il était cordonnier, dit le premier clerc. Voyez-vous ça!
--En Prusse! reprit l’Allemand.
--Travaillait-il pour le roi? dit un béotien de second clerc.
--Il aurait dû mettre des béquets à ses phrases, dit le troisième clerc.
--Cet homme est pyramidal, s’écria le quatrième clerc en montrant
l’Allemand.
Quoiqu’il fût un démonologue de première force, l’étranger ne savait
pas quels mauvais diables sont les clercs; il s’en alla, ne comprenant
rien à leurs plaisanteries, et convaincu que ces jeunes gens trouvaient
Bœhm un génie pyramidal.
--Il y a de l’instruction en France, se dit-il.
Paris, 6 mai 1835.
LE CHEF-D’ŒUVRE INCONNU.
A UN LORD.
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1845.
I.
GILLETTE.
Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre,
un jeune homme dont le vêtement était de très-mince apparence, se
promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins,
à Paris. Après avoir assez long-temps marché dans cette rue avec
l’irrésolution d’un amant qui n’ose se présenter chez sa première
maîtresse, quelque facile qu’elle soit, il finit par franchir le seuil
de cette porte, et demanda si maître François PORBUS était en son
logis. Sur la réponse affirmative que lui fit une vieille femme occupée
à balayer une salle basse, le jeune homme monta lentement les degrés,
et s’arrêta de marche en marche, comme quelque courtisan de fraîche
date, inquiet de l’accueil que le roi va lui faire. Quand il parvint en
haut de la vis, il demeura pendant on moment sur le palier, incertain
s’il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la porte de l’atelier
où travaillait sans doute le peintre de Henri IV délaissé pour Rubens
par Marie de Médicis. Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde
qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes quand, au fort de la
jeunesse et de leur amour pour l’art, ils ont abordé un homme de génie
ou quelque chef-d’œuvre. Il existe dans tous les sentiments humains une
fleur primitive, engendrée par un noble enthousiasme qui va toujours
faiblissant jusqu’à ce que le bonheur ne soit plus qu’un souvenir et
la gloire un mensonge. Parmi ces émotions fragiles, rien ne ressemble
à l’amour comme la jeune passion d’un artiste commençant le délicieux
supplice de sa destinée de gloire et de malheur, passion pleine
d’audace et de timidité, de croyances vagues et de découragements
certains. A celui qui léger d’argent, qui adolescent de génie, n’a
pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera
toujours une corde dans le cœur, je ne sais quelle touche de pinceau,
un sentiment dans l’œuvre, une certaine expression de poésie. Si
quelques fanfarons bouffis d’eux-mêmes croient trop tôt à l’avenir, ils
ne sont gens d’esprit que pour les sots. A ce compte, le jeune inconnu
paraissait avoir un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur cette
timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis
à la gloire savent perdre dans l’exercice de leur art, comme les jolies
femmes perdent la leur dans le manége de la coquetterie. L’habitude du
triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être.
Accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, le
pauvre néophyte ne serait pas entré chez le peintre auquel nous devons
l’admirable portrait de Henri IV, sans un secours extraordinaire
que lui envoya le hasard. Un vieillard vint à monter l’escalier.
A la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de
dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme
devina dans ce personnage ou le protecteur ou l’ami du peintre; il se
recula sur le palier pour lui faire place, et l’examina curieusement,
espérant trouver en lui la bonne nature d’un artiste ou le caractère
serviable des gens qui aiment les arts; mais il aperçut quelque chose
de diabolique dans cette figure, et surtout ce _je ne sais quoi_ qui
affriande les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent,
retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme
celui de Rabelais ou de Socrate; une bouche rieuse et ridée, un menton
court, fièrement relevé, garni d’une barbe grise taillée en pointe,
des yeux vert de mer ternis en apparence par l’âge, mais qui par le
contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle devaient
parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de
l’enthousiasme. Le visage était d’ailleurs singulièrement flétri
par les fatigues de l’âge, et plus encore par ces pensées qui creusent
également l’âme et le corps. Les yeux n’avaient plus de cils, et à
peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades
saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourez-la
d’une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle
à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne
d’or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le
jour faible de l’escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous
eussiez dit d’une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans
cadre dans la noire atmosphère que s’est appropriée ce grand peintre.
Le vieillard jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacité,
frappa trois coups à la porte, et dit à un homme valétudinaire, âgé de
quarante ans environ, qui vint ouvrir:--Bonjour, maître.
[Illustration: MAITRE FRENHOFER.
Le visage était d’ailleurs singulièrement flétri.
(LE CHEF-D’ŒUVRE INCONNU.)]
Porbus s’inclina respectueusement, il laissa entrer le jeune homme
en le croyant amené par le vieillard et s’inquiéta d’autant moins
de lui que le néophyte demeura sous le charme que doivent éprouver
les peintres-nés à l’aspect du premier atelier qu’ils voient et où
se révèlent quelques-uns des procédés matériels de l’art. Un vitrage
ouvert dans la voûte éclairait l’atelier de maître Porbus. Concentrée
sur une toile accrochée au chevalet, et qui n’était encore touchée que
de trois ou quatre traits blancs, le jour n’atteignait pas jusqu’aux
noires profondeurs des angles de cette vaste pièce; mais quelques
reflets égarés allumaient dans cette ombre rousse une paillette
argentée au ventre d’une cuirasse de reître suspendue à la muraille,
rayaient d’un brusque sillon de lumière la corniche sculptée et cirée
d’un antique dressoir chargé de vaisselles curieuses, ou piquaient de
points éclatants la trame grenue de quelques vieux rideaux de brocart
d’or aux grands plis cassés, jetés là comme modèles. Des écorchés de
plâtre, des fragments et des torses de déesses antiques, amoureusement
polis par les baisers des siècles, jonchaient les tablettes et les
consoles. D’innombrables ébauches, des études aux trois crayons, à
la sanguine ou à la plume, couvraient les murs jusqu’au plafond. Des
boîtes à couleurs, des bouteilles d’huile et d’essence, des escabeaux
renversés ne laissaient qu’un étroit chemin pour arriver sous l’auréole
que projetait la haute verrière dont les rayons tombaient à plein sur
la pâle figure de Porbus et sur le crâne d’ivoire de l’homme singulier.
L’attention du jeune homme fut bientôt exclusivement acquise à un
tableau qui, par ce temps de trouble et de révolutions, était déjà
devenu célèbre, et que visitaient quelques-uns de ces entêtés auxquels
on doit la conservation du feu sacré pendant les jours mauvais. Cette
belle page représentait une _Marie Égyptienne_ se disposant à payer le
passage du bateau. Ce chef-d’œuvre, destiné à Marie de Médicis, fut
vendu par elle aux jours de sa misère.
--Ta sainte me plaît, dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais
dix écus d’or au delà du prix que donne la reine; mais aller sur ses
brisées?... du diable!
--Vous la trouvez bien?
--Heu! heu! fit le vieillard, bien?... oui et non. Ta bonne femme n’est
pas mal troussée, mais elle ne vit pas. Vous autres, vous croyez avoir
tout fait lorsque vous avez dessiné correctement une figure et mis
chaque chose à sa place d’après les lois de l’anatomie! Vous colorez
ce linéament avec un ton de chair fait d’avance sur votre palette en
ayant soin de tenir un côté plus sombre que l’autre, et parce que
vous regardez de temps en temps une femme nue qui se tient debout
sur une table, vous croyez avoir copié la nature, vous vous imaginez
être des peintres et avoir dérobé le secret de Dieu!... Prrr! Il ne
suffit pas pour être un grand poète de savoir à fond la syntaxe et
de ne pas faire de fautes de langue! Regarde ta sainte, Porbus? Au
premier aspect, elle semble admirable; mais au second coup d’œil on
s’aperçoit qu’elle est collée au fond de la toile et qu’on ne pourrait
pas faire le tour de son corps. C’est une silhouette qui n’a qu’une
seule face, c’est une apparence découpée, une image qui ne saurait se
retourner, ni changer de position. Je ne sens pas d’air entre ce bras
et le champ du tableau; l’espace et la profondeur manquent; cependant
tout est bien en perspective, et la dégradation aérienne est exactement
observée; mais, malgré de si louables efforts, je ne saurais croire que
ce beau corps soit animé par le tiède souffle de la vie. Il me semble
que si je portais la main sur cette gorge d’une si ferme rondeur, je
la trouverais froide comme du marbre! Non, mon ami, le sang ne court
pas sous cette peau d’ivoire, l’existence ne gonfle pas de sa rosée
de pourpre les veines et les fibrilles qui s’entrelacent en réseaux
sous la transparence ambrée des tempes et de la poitrine. Cette place
palpite, mais cette autre est immobile, la vie et la mort luttent
dans chaque détail: ici c’est une femme, là une statue, plus loin
un cadavre. Ta création est incomplète. Tu n’as pu souffler qu’une
portion de ton âme à ton œuvre chérie. Le flambeau de Prométhée
s’est éteint plus d’une fois dans les mains, et beaucoup d’endroits de
ton tableau n’ont pas été touchés par la flamme céleste.
--Mais pourquoi, mon cher maître? dit respectueusement Porbus au
vieillard tandis que le jeune homme avait peine à réprimer une forte
envie de le battre.
--Ah! voilà, dit le petit vieillard. Tu as flotté indécis entre
les deux systèmes, entre le dessin et la couleur, entre le flegme
minutieux, la raideur précise des vieux maîtres allemands et l’ardeur
éblouissante, l’heureuse abondance des peintres italiens. Tu as voulu
imiter à la fois Hans Holbein et Titien, Albrecht Dürer et Paul
Véronèse. Certes c’était là une magnifique ambition! Mais qu’est-il
arrivé? Tu n’as eu ni le charme sévère de la sécheresse, ni les
décevantes magies du clair-obscur. Dans cet endroit, comme un bronze en
fusion qui crève son trop faible moule, la riche et blonde couleur du
Titien a fait éclater le maigre contour d’Albrecht Dürer où tu l’avais
coulée. Ailleurs, le linéament a résisté et contenu les magnifiques
débordements de la palette vénitienne. Ta figure n’est ni parfaitement
dessinée, ni parfaitement peinte, et porte partout les traces de cette
malheureuse indécision. Si tu ne te sentais pas assez fort pour fondre
ensemble au feu de ton génie les deux manières rivales, il fallait
opter franchement entre l’une ou l’autre, afin d’obtenir l’unité qui
simule une des conditions de la vie. Tu n’es vrai que dans les milieux,
tes contours sont faux, ne s’enveloppent pas et ne promettent rien
par derrière. Il y a de la vérité ici, dit le vieillard en montrant
la poitrine de la sainte.--Puis, ici, reprit-il en indiquant le point
où sur le tableau finissait l’épaule.--Mais là, fit-il en revenant au
milieu de la gorge, tout est faux. N’analysons rien, ce serait faire
ton désespoir.
Le vieillard s’assit sur une escabelle, se tint la tête dans les mains
et resta muet.
--Maître, lui dit Porbus, j’ai cependant bien étudié sur le nu cette
gorge; mais, pour notre malheur, il est des effets vrais dans la nature
qui ne sont plus probables sur la toile...
--La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de
l’exprimer! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète! s’écria vivement
le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement
un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme!
Hé! bien, essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser
devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance,
et tu seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’homme qui, sans te la
copier exactement, t’en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à
saisir l’esprit, l’âme, la physionomie des choses et des êtres. Les
effets! les effets! mais ils sont les accidents de la vie, et non la
vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas
seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu’il faut
saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne
doivent séparer l’effet de la cause qui sont invinciblement l’un dans
l’autre! La véritable lutte est là! Beaucoup de peintres triomphent
instinctivement sans connaître ce thème de l’art. Vous dessinez une
femme, mais vous ne la voyez pas! Ce n’est pas ainsi que l’on parvient
à forcer l’arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous
y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne
descendez pas assez dans l’intimité de la forme, vous ne la poursuivez
pas avec assez d’amour et de persévérance dans ses détours et dans
ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se
laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l’épier, la
presser et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La Forme
est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que
le Protée de la fable, ce n’est qu’après de longs combats qu’on peut
la contraindre à se montrer sous son véritable aspect; vous autres!
vous vous contentez de la première apparence qu’elle vous livre, ou
tout au plus de la seconde, ou de la troisième; ce n’est pas ainsi
qu’agissent les victorieux lutteurs! Ces peintres invaincus ne se
laissent pas tromper à tous ces faux-fuyants, ils persévèrent jusqu’à
ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son
véritable esprit. Ainsi a procédé Raphaël, dit le vieillard en ôtant
son bonnet de velours noir pour exprimer le respect que lui inspirait
le roi de l’art, sa grande supériorité vient du sens intime qui, chez
lui, semble vouloir briser la Forme. La Forme est, dans ses figures,
ce qu’elle est chez nous, un truchement pour se communiquer des
idées, des sensations, une vaste poésie. Toute figure est un monde,
un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint
de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par un doigt
céleste qui a montré, dans le passé de tout une vie, les sources de
l’expression. Vous faites à vos femmes de belles robes de chair, de
belles draperies de cheveux, mais où est le sang qui engendre le calme
ou la passion et qui cause des effets particuliers. Ta sainte est
une femme brune, mais ceci, mon pauvre Porbus, est d’une blonde! Vos
figures sont alors de pâles fantômes colorés que vous nous promenez
devant les yeux, et vous appelez cela de la peinture et de l’art. Parce
que vous avez fait quelque chose qui ressemble plus à une femme qu’à
une maison, vous pensez avoir touché le but, et, tout fiers de n’être
plus obligés d’écrire à côté de vos figures, _currus venustus_ ou
_pulcher homo_, comme les premiers peintres, vous vous imaginez
être des artistes merveilleux! Ha! ha! vous n’y êtes pas encore, mes
braves compagnons, il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien
des toiles avant d’arriver. Assurément, une femme porte sa tête de
cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se
fondent avec cet air de douceur résignée, l’ombre palpitante des cils
flotte ainsi sur les joues! C’est cela, et ce n’est pas cela. Qu’y
manque-t-il? un rien, mais ce rien est tout. Vous avez l’apparence
de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop plein qui déborde, ce
je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement
sur l’enveloppe; enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont
surprise. En partant du point extrême où vous arrivez, on ferait
peut-être d’excellente peinture; mais vous vous lassez trop vite.
Le vulgaire admire, et le vrai connaisseur sourit. O Mabuse, ô mon
maître, ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté
la vie avec toi!--A cela près, reprit-il, cette toile vaut mieux que
les peintures de ce faquin de Rubens avec ses montagnes de viandes
flamandes, saupoudrées de vermillon, ses ondées de chevelures rousses,
et son tapage de couleurs. Au moins, avez-vous là couleur, sentiment et
dessin, les trois parties essentielles de l’Art.
--Mais cette sainte est sublime, bon homme! s’écria d’une voix forte
le jeune homme en sortant d’une rêverie profonde. Ces deux figures,
celle de la sainte et celle du batelier, ont une finesse d’intention
ignorée des peintres italiens, je n’en sais pas un seul qui eût inventé
l’indécision du batelier.
--Ce petit drôle est-il à vous? demanda Porbus au vieillard.
--Hélas! maître, pardonnez à ma hardiesse, répondit le néophyte en
rougissant. Je suis inconnu, barbouilleur d’instinct, et arrivé depuis
peu dans cette ville, source de toute science.
--A l’œuvre! lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une
feuille de papier.
L’inconnu copia lestement la Marie au trait.
--Oh! oh! s’écria le vieillard. Votre nom?
Le jeune homme écrivit au bas Nicolas Poussin.
--Voilà qui n’est pas mal pour un commençant, dit le singulier
personnage qui discourait si follement. Je vois que l’on peut parler
peinture devant toi. Je ne te blâme pas d’avoir admiré la sainte de
Porbus. C’est un chef-d’œuvre pour tout le monde, et les initiés aux
plus profonds arcanes de l’art peuvent seuls découvrir en quoi elle
pèche. Mais puisque tu es digne de la leçon, et capable de comprendre,
je vais te faire voir combien peu de chose il faudrait pour compléter
cet œuvre. Sois tout œil et tout attention, une pareille occasion de
t’instruire ne se représentera peut-être jamais. Ta palette, Porbus?
Porbus alla chercher palette et pinceaux. Le petit vieillard retroussa
ses manches avec un mouvement de brusquerie convulsive, passa son
pouce dans la palette diaprée et chargée de tons que Porbus lui
tendait; il lui arracha des mains plutôt qu’il ne les prit une poignée
de brosses de toutes dimensions, et sa barbe taillée en pointe se
remua soudain par des efforts menaçants qui exprimaient le prurit
d’une amoureuse fantaisie. Tout en chargeant son pinceau de couleur,
il grommelait entre ses dents:--Voici des tons bons à jeter par la
fenêtre avec celui qui les a composés, ils sont d’une crudité et d’une
fausseté révoltantes, comment peindre avec cela? Puis il trempait
avec une vivacité fébrile la pointe de la brosse dans les différents
tas de couleurs dont il parcourait quelquefois la gamme entière plus
rapidement qu’un organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son
clavier à l’_O Filii_ de Pâques.
Porbus et Poussin se tenaient immobiles chacun d’un côté de la toile,
plongés dans la plus véhémente contemplation.
--Vois-tu, jeune homme, disait le vieillard sans se détourner,
vois-tu comme au moyen de trois ou quatre touches et d’un petit
glacis bleuâtre, on pouvait faire circuler l’air autour de la tête de
cette pauvre sainte qui devait étouffer et se sentir prise dans cette
atmosphère épaisse! Regarde comme cette draperie voltige à présent
et comme on comprend que la brise la soulève! Auparavant elle avait
l’air d’une toile empesée et soutenue par des épingles. Remarques-tu
comme le luisant satiné que je viens de poser sur la poitrine rend
bien la grasse souplesse d’une peau de jeune fille, et comme le ton
mélangé de brun-rouge et d’ocre calciné réchauffe la grise froideur
de cette grande ombre où le sang se figeait au lieu de courir. Jeune
homme, jeune homme, ce que je te montre là, aucun maître ne pourrait te
l’enseigner. Mabuse seul possédait le secret de donner de la vie aux
figures. Mabuse n’a eu qu’un élève, qui est moi. Je n’en ai pas eu, et
je suis vieux! Tu as assez d’intelligence pour deviner le reste, par ce
que je te laisse entrevoir.