pouvoir qu’il venait d’acheter, au prix de son éternité bienheureuse,
était la satisfaction pleine et entière de ses goûts. Après avoir
mis ordre à ses affaires, et rendu facilement ses comptes à monsieur
de Nucingen qui lui donna pour successeur un bon Allemand, il voulut
une bacchanale digne des beaux jours de l’empire romain, et s’y
plongea désespérément comme Balthazar à son dernier festin. Mais,
comme Balthazar, il vit distinctivement une main pleine de lumière
qui lui traça son arrêt au milieu de ses joies, non pas sur les murs
étroits d’une salle, mais sur les parois immenses où se dessine
l’arc-en-ciel. Son festin ne fut pas en effet une orgie circonscrite
aux bornes d’un banquet, ce fut une dissipation de toutes les forces
et de toutes les jouissances. La table était en quelque sorte la
terre même qu’il sentait trembler sous ses pieds. Ce fut la dernière
fête d’un dissipateur qui ne ménage plus rien. En puisant à pleines
mains dans le trésor des voluptés humaines dont la clef lui avait
été remise par le Démon, il en atteignit promptement le fond. Cette
énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée,
jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la
possession tue les plus immenses poèmes du désir, aux rêves duquel
l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénoûment de quelques
passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité
de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la
suprême puissance apporta le néant pour dot. Afin de bien comprendre
la situation bizarre dans laquelle se trouva Castanier, il faudrait
pouvoir en apprécier par la pensée les rapides révolutions, et
concevoir combien elles eurent peu de durée, ce dont il est difficile
de donner une idée à ceux qui restent emprisonnés par les lois du
temps, de l’espace et des distances. Ses facultés agrandies avaient
changé les rapports qui existaient auparavant entre le monde et lui.
Comme Melmoth, Castanier pouvait en quelques instants être dans les
riantes vallées de l’Hindoustan, passer sur les ailes des démons à
travers les déserts de l’Afrique, et glisser sur les mers. De même que
sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait
sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue
happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir
ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour
en avoir les fruits. Les transitions, les alternatives qui mesurent
la joie, la souffrance, et varient toutes les jouissances humaines,
n’existaient plus pour lui. Son palais, devenu sensitif outre mesure,
s’était blasé tout à coup en se rassasiant de tout. Les femmes et la
bonne chère furent deux plaisirs si complétement assouvis, du moment
où il put les goûter de manière à se trouver au delà du plaisir, qu’il
n’eut plus envie ni de manger, ni d’aimer. Se sachant maître de
toutes les femmes qu’il souhaiterait, et se sachant armé d’une force
qui ne devait jamais faillir, il ne voulait plus de femmes; en les
trouvant par avance soumises à ses caprices les plus désordonnés, il
se sentait une horrible soif d’amour, et les désirait plus aimantes
qu’elles ne pouvaient l’être. Mais la seule chose que lui refusait le
monde, c’était la foi, la prière, ces deux onctueuses et consolantes
amours. On lui obéissait. Ce fut un horrible état. Les torrents de
douleurs, de plaisirs et de pensées qui secouaient son corps et son
âme eussent emporté la créature humaine la plus forte; mais il y avait
en lui une puissance de vie proportionnée à la vigueur des sensations
qui l’assaillaient. Il sentit en dedans de lui quelque chose d’immense
que la terre ne satisfaisait plus. Il passait la journée à étendre ses
ailes, à vouloir traverser les sphères lumineuses dont il avait une
intuition nette et désespérante. Il se dessécha intérieurement, car
il eut soif et faim de choses qui ne se buvaient ni ne se mangeaient,
mais qui l’attiraient irrésistiblement. Ses lèvres devinrent ardentes
de désir, comme l’étaient celles de Melmoth, et il haletait après
l’INCONNU, car il connaissait tout. En voyant le principe et le
mécanisme du monde, il n’en admirait plus les résultats, et manifesta
bientôt ce dédain profond qui rend l’homme supérieur semblable à un
sphinx qui sait tout, voit tout, et garde une silencieuse immobilité.
Il ne se sentait pas la moindre velléité de communiquer sa science
aux autres hommes. Riche de toute la terre, et pouvant la franchir
d’un bond, la richesse et le pouvoir ne signifièrent plus rien pour
lui. Il éprouvait cette horrible mélancolie de la suprême puissance
à laquelle Satan et Dieu ne remédient que par une activité dont le
secret n’appartient qu’à eux. Castanier n’avait pas, comme son maître,
l’inextinguible puissance de haïr et de mal faire; il se sentait démon,
mais démon à venir, tandis que Satan est démon pour l’éternité; rien
ne le peut racheter, il le sait, et alors il se plaît à remuer avec sa
triple fourche les mondes comme un fumier, en y tracassant les desseins
de Dieu. Pour son malheur, Castanier conservait une espérance. Ainsi
tout à coup, en un moment, il put aller d’un pôle à l’autre, comme un
oiseau vole désespérément entre les deux côtés de sa cage; mais, après
avoir fait ce bond, comme l’oiseau, il vit des espaces immenses. Il
eut de l’infini une vision qui ne lui permit plus de considérer les
choses humaines comme les autres hommes les considèrent. Les insensés
qui souhaitent la puissance des démons, la jugent avec leurs idées
d’hommes, sans prévoir qu’ils endosseront les idées du démon en prenant
son pouvoir, qu’ils resteront hommes et au milieu d’êtres qui ne
peuvent plus les comprendre. Le Néron inédit qui rêve de faire brûler
Paris pour sa distraction, comme on donne au théâtre le spectacle
fictif d’un incendie, ne se doute pas que Paris deviendra pour lui ce
qu’est pour un voyageur pressé la fourmilière qui borde un chemin.
Les sciences furent pour Castanier ce qu’est un logogriphe pour celui
qui en sait le mot. Les rois, les gouvernements lui faisaient pitié.
Sa grande débauche fut donc, en quelque sorte un déplorable adieu à
sa condition d’homme. Il se sentit à l’étroit sur la terre, car son
infernale puissance le faisait assister au spectacle de la création
dont il entrevoyait les causes et la fin. En se voyant exclus de ce que
les hommes ont nommé le ciel dans tous leurs langages, il ne pouvait
plus penser qu’au ciel. Il comprit alors le dessèchement intérieur
exprimé sur la face de son prédécesseur, il mesura l’étendue de ce
regard allumé par un espoir toujours trahi, il éprouva la soif qui
brûlait cette lèvre rouge, et les angoisses d’un combat perpétuel entre
deux natures agrandies. Il pouvait être encore un ange, il se trouvait
un démon. Il ressemblait à la suave créature emprisonnée par le mauvais
vouloir d’un enchanteur dans un corps difforme, et qui, prise sous la
cloche d’un pacte, avait besoin de la volonté d’autrui pour briser
une détestable enveloppe détestée. De même que l’homme vraiment grand
n’en a que plus d’ardeur à chercher l’infini du sentiment dans un
cœur de femme, après une déception; de même Castanier se trouva tout
à coup sous le poids d’une seule idée, idée qui peut-être était la
clef des mondes supérieurs. Par cela seul qu’il avait renoncé à son
éternité bienheureuse, il ne pensait plus qu’à l’avenir de ceux qui
prient et qui croient. Quand, au sortir de la débauche où il prit
possession de son pouvoir, il sentit l’étreinte de ce sentiment, il
connut les douleurs que les poètes sacrés, les apôtres et les grands
oracles de la foi nous ont dépeintes en des termes si gigantesques.
Harponné par l’épée flamboyante de laquelle il sentait la pointe dans
ses reins, il courut chez Melmoth, afin de voir ce qu’il advenait de
son prédécesseur. L’Anglais demeurait rue Férou, près Saint-Sulpice,
dans un hôtel sombre, noir, humide et froid. Cette rue, ouverte au
nord, comme toutes celles qui tombent perpendiculairement sur la rive
gauche de la Seine, est une des rues les plus tristes de Paris, et
son caractère réagit sur les maisons qui la bordent. Quand Castanier
fut sur le seuil de la porte, il la vit tendue de noir, la voûte était
également drapée. Sous cette voûte, éclataient les lumières d’une
chapelle ardente. On y avait élevé un cénotaphe temporaire, de chaque
côté duquel se tenait un prêtre.
--Il ne faut pas demander à monsieur pourquoi il vient, dit à Castanier
une vieille portière, vous ressemblez trop à ce pauvre cher défunt. Si
donc vous êtes son frère, vous arrivez trop tard pour lui dire adieu.
Ce brave gentilhomme est mort avant-hier dans la nuit.
--Comment est-il mort? demanda Castanier à l’un des prêtres.
--Soyez heureux, lui répondit un vieux prêtre en soulevant un côté des
draps noirs qui formaient la chapelle.
Castanier vit une de ces figures que la foi rend sublimes et par les
pores de laquelle l’âme semble sortir pour rayonner sur les autres
hommes et les échauffer par les sentiments d’une charité persistante.
Cet homme était le confesseur de sir John Melmoth.
--Monsieur votre frère, dit le prêtre en continuant, a fait une fin
digne d’envie, et qui a dû réjouir les anges. Vous savez quelle joie
répand dans les cieux la conversion d’une âme pécheresse. Les pleurs de
son repentir excités par la grâce ont coulé sans tarir, la mort seule
a pu les arrêter. L’Esprit saint était en lui. Ses paroles ardentes
et vives ont été dignes du Roi prophète. Si jamais, dans le cours de
ma vie, je n’ai entendu de confession plus horrible que celle de ce
gentilhomme irlandais, jamais aussi n’ai-je entendu de prières plus
enflammées. Quelque grandes qu’aient été ses fautes, son repentir
en a comblé l’abîme en un moment. La main de Dieu s’est visiblement
étendue sur lui, car il ne ressemblait plus à lui-même, tant il est
devenu saintement beau. Ses yeux si rigides se sont adoucis dans les
pleurs. Sa voix si vibrante, et qui effrayait, a pris la grâce et la
mollesse qui distinguent les paroles des gens humiliés. Il édifiait
tellement les auditeurs par ses discours, que les personnes attirées
par le spectacle de cette mort chrétienne, se mettaient à genoux en
écoutant glorifier Dieu, parler de ses grandeurs infinies, et raconter
les choses du ciel. S’il ne laisse rien à sa famille, il lui a certes
acquis le plus grand bien que les familles puissent posséder, une âme
sainte qui veillera sur vous tous, et vous conduira dans la bonne voie.
Ces paroles produisirent un effet si violent sur Castanier qu’il
sortit brusquement et marcha vers l’église de Saint-Sulpice en
obéissant à une sorte de fatalité, le repentir de Melmoth l’avait
abasourdi. Vers cette époque, un homme célèbre par son éloquence
faisait, le matin, à certains jours, des conférences qui avaient pour
but de démontrer les vérités de la religion catholique à la jeunesse
de ce siècle proclamée par une autre voix non moins éloquente,
indifférente en matière de foi. La conférence devait faire place à
l’enterrement de l’Irlandais. Castanier arriva précisément au moment où
le prédicateur allait résumer avec cette onction gracieuse, avec cette
pénétrante parole qui l’ont illustré, les preuves de notre heureux
avenir. L’ancien dragon, sous la peau duquel s’était glissé le démon,
se trouvait dans les conditions voulues pour recevoir fructueusement
la semence des paroles divines commentées par le prêtre. En effet,
s’il est un phénomène constaté, n’est-ce pas le phénomène moral que
le peuple a nommé _la foi du charbonnier_? La force de la croyance
se trouve en raison directe du plus ou moins d’usage que l’homme a
fait de sa raison. Les gens simples et les soldats sont de ce nombre.
Ceux qui ont marché dans la vie sous la bannière de l’instinct, sont
beaucoup plus propres à recevoir la lumière que ceux dont l’esprit et
le cœur se sont lassés dans les subtilités du monde. Depuis l’âge de
seize ans, jusqu’à près de quarante ans, Castanier, homme du midi,
avait suivi le drapeau français. Simple cavalier, obligé de se battre
le jour, la veille et le lendemain, il devait penser à son cheval avant
de songer à lui-même. Pendant son apprentissage militaire, il avait
donc eu peu d’heures pour réfléchir à l’avenir de l’homme. Officier,
il s’était occupé de ses soldats, et il avait été entraîné de champ de
bataille en champ de bataille, sans avoir jamais songé au lendemain
de la mort. La vie militaire exige peu d’idées. Les gens incapables
de s’élever à ces hautes combinaisons qui embrassent les intérêts de
nation à nation, les plans de la politique aussi bien que les plans
de campagne, la science du tacticien et celle de l’administrateur,
ceux-là vivent dans un état d’ignorance comparable à celle du paysan
le plus grossier de la province la moins avancée de France. Ils vont
en avant, obéissent passivement à l’âme qui les commande, et tuent les
hommes devant eux, comme le bûcheron abat des arbres dans une forêt.
Ils passent continuellement d’un état violent qui exige le déploiement
des forces physiques à un état de repos, pendant lequel ils réparent
leurs pertes. Ils frappent et boivent, ils frappent et mangent,
ils frappent et dorment, pour mieux frapper encore. A ce train de
tourbillon, les qualités de l’esprit s’exercent peu. Le moral demeure
dans sa simplicité naturelle. Quand ces hommes, si énergiques sur le
champ de bataille, reviennent au milieu de la civilisation, la plupart
de ceux qui sont demeurés dans les grades inférieurs, se montrent sans
idées acquises, sans facultés, sans portée. Aussi la jeune génération
s’est-elle étonnée de voir ces membres de nos glorieuses et terribles
armées, aussi nuls d’intelligence que peut l’être un commis, et simples
comme des enfants. A peine un capitaine de la foudroyante garde
impériale est-il propre à faire les quittances d’un journal. Quand les
vieux soldats sont ainsi, leur âme vierge de raisonnement obéit aux
grandes impulsions. Le crime commis par Castanier était un de ces faits
qui soulèvent tant de questions que, pour le discuter, le moraliste
aurait demandé _la division_ pour employer une expression du langage
parlementaire. Ce crime avait été conseillé par la passion, par une de
ces sorcelleries féminines si cruellement irrésistibles que nul homme
ne peut dire:«Je ne ferai jamais cela,» dès qu’une sirène est admise
dans la lutte et y déploiera ses hallucinations. La parole de vie tomba
donc sur une conscience neuve aux vérités religieuses que la Révolution
française et la vie militaire avaient fait négliger à Castanier. Ce
mot terrible: _Vous serez heureux ou malheureux pendant l’éternité!_
le frappa d’autant plus violemment qu’il avait fatigué la terre, qu’il
l’avait secouée comme un arbre sans fruit, et que, dans l’omnipotence
de ses désirs, il suffisait qu’un point de la terre ou du ciel lui fût
interdit, pour qu’il s’en occupât. S’il était permis de comparer de si
grandes choses aux niaiseries sociales, il ressemblait à ces banquiers
riches de plusieurs millions à qui rien ne résiste dans la société;
mais qui n’étant pas admis aux cercles de la noblesse, ont pour idée
fixe de s’y agréger, et ne comptent pour rien tous les priviléges
sociaux acquis par eux, du moment où il leur en manque un. Cet homme
plus puissant que ne l’étaient les rois de la terre réunis, cet homme
qui pouvait, comme Satan, lutter avec Dieu lui-même, apparut appuyé
contre un des piliers de l’église Saint-Sulpice, courbé sous le poids
d’un sentiment, et s’absorba dans une idée d’avenir, comme Melmoth s’y
était abîmé lui-même.
--Il est bien heureux, lui! s’écria Castanier, il est mort avec la
certitude d’aller au ciel.
En un moment, il s’était opéré le plus grand changement dans les idées
du caissier. Après avoir été le démon pendant quelques jours, il
n’était plus qu’un homme, image de la chute primitive consacrée dans
toutes les cosmogonies. Mais, en redevenant petit par la forme, il
avait acquis une cause de grandeur, il s’était trempé dans l’infini.
La puissance infernale lui avait révélé la puissance divine. Il avait
plus soif du ciel qu’il n’avait eu faim des voluptés terrestres si
promptement épuisées. Les jouissances que promet le démon ne sont
que celles de la terre agrandies, tandis que les voluptés célestes
sont sans bornes. Cet homme crut en Dieu. La parole qui lui livrait
les trésors du monde ne fut plus rien pour lui, et ces trésors lui
semblèrent aussi méprisables que le sont les cailloux aux yeux de ceux
qui aiment les diamants; car il les voyait comme de la verroterie, en
comparaison des beautés éternelles de l’autre vie. Pour lui, le bien
provenant de cette source était maudit. Il resta plongé dans un abîme
de ténèbres et de pensées lugubres en écoutant le service fait pour
Melmoth. Le _Dies iræ_ l’épouvanta. Il comprit, dans toute sa
grandeur, ce cri de l’âme repentante qui tressaille devant la majesté
divine. Il fut tout à coup dévoré par l’Esprit saint, comme le feu
dévore la paille. Des larmes coulèrent de ses yeux.
--Vous êtes un parent du mort? lui dit le bedeau.
--Son héritier, répondit Castanier.
--Pour les frais du culte, lui cria le suisse.
--Non, dit le caissier qui ne voulut pas donner à l’église l’argent du
démon.
--Pour les pauvres.
--Non.
--Pour les réparations de l’église.
--Non.
--Pour la chapelle de la Vierge.
--Non.
--Pour le séminaire.
--Non.
Castanier se retira, pour ne pas être en butte aux regards irrités
de plusieurs gens de l’église.--Pourquoi, se dit-il en contemplant
Saint-Sulpice, pourquoi les hommes auraient-ils bâti ces cathédrales
gigantesques que j’ai vues en tout pays? Ce sentiment partagé par les
masses, dans tous les temps, s’appuie nécessairement sur quelque chose.
--Tu appelles Dieu quelque chose? lui disait sa conscience, Dieu! Dieu!
Dieu!
Ce mot répété par une voix intérieure l’écrasait, mais ses sensations
de terreur furent adoucies par les lointains accords de la musique
délicieuse qu’il avait entendue déjà vaguement. Il attribua cette
harmonie aux chants de l’église, il en mesurait le portail. Mais il
s’aperçut, en prêtant attentivement l’oreille, que les sons arrivaient
à lui de tous côtés; il regarda dans la place, et n’y vit point de
musiciens. Si cette mélodie apportait dans l’âme les poésies bleues
et les lointaines lumières de l’espérance, elle donnait aussi plus
d’activité aux remords dont était travaillé le damné qui s’en alla
dans Paris, comme vont les gens accablés de douleurs. Il regardait
tout sans rien voir, il marchait au hasard à la manière des flâneurs;
il s’arrêtait sans motif, se parlait à lui-même, et ne se fût pas
dérangé pour éviter le coup d’une planche ou la roue d’une voiture.
Le repentir le livrait insensiblement à cette grâce qui broie tout
à la fois doucement et terriblement le cœur. Il eut bientôt dans la
physionomie, comme Melmoth, quelque chose de grand, mais de distrait;
une froide expression de tristesse, semblable à celle de l’homme
au désespoir, et l’avidité haletante que donne l’espérance; puis,
par-dessus tout, il fut en proie au dégoût de tous les biens de ce
bas monde. Son regard effrayant de clarté cachait les plus humbles
prières. Il souffrait en raison de sa puissance. Son âme violemment
agitée faisait plier son corps, comme un vent impétueux ploie de hauts
sapins. Comme son prédécesseur, il ne pouvait pas se refuser à vivre,
car il ne voulait pas mourir sous le joug de l’enfer. Son supplice
lui devint insupportable. Enfin, un matin, il songea que Melmoth le
bienheureux lui avait proposé de prendre sa place, et qu’il avait
accepté; que, sans doute, d’autres hommes pourraient l’imiter; et que,
dans une époque dont la fatale indifférence en matière de religion
était proclamée par les héritiers de l’éloquence des Pères de l’Église,
il devait rencontrer facilement un homme qui se soumît aux clauses de
ce contrat pour en exercer les avantages.
--Il est un endroit où l’on cote ce que valent les rois, où l’on
soupèse les peuples, où l’on juge les systèmes, où les gouvernements
sont rapportés à la mesure de l’écu de cent sous, où les idées, les
croyances sont chiffrées, où tout s’escompte, où Dieu même emprunte
et donne en garantie ses revenus d’âmes, car le pape y a son compte
courant. Si je puis trouver une âme à négocier, n’est-ce pas là.
Castanier alla joyeux à la Bourse, en pensant qu’il pourrait trafiquer
d’une âme comme on y commerce des fonds publics. Un homme ordinaire
aurait eu peur qu’on ne s’y moquât de lui; mais Castanier savait par
expérience que tout est sérieux pour l’homme au désespoir. Semblable
au condamné à mort qui écouterait un fou s’il venait lui dire qu’en
prononçant d’absurdes paroles il pourrait s’envoler à travers la
serrure de sa porte, celui qui souffre est crédule et n’abandonne une
idée que quand elle a failli, comme la branche qui a cassé sous la main
du nageur entraîné. Vers quatre heures Castanier parut dans les groupes
qui se formaient après la fermeture du cours des effets publics, et
où se faisaient alors les négociations des effets particuliers et des
affaires purement commerciales. Il était connu de quelques négociants,
et pouvait, en feignant de chercher quelqu’un, écouter les bruits qui
couraient sur les gens embarrassés.
--Plus souvent, mon petit, que je te négocierai du Claparon et
compagnie! Ils ont laissé remporter par le garçon de la Banque les
effets de leur paiement ce matin, dit un gros banquier, dans son
langage sans façon. Si tu en as, garde-le.
Ce Claparon était dans la cour, en grande conférence avec un homme
connu pour faire des escomptes usuraires. Aussitôt Castanier se dirigea
vers l’endroit où se trouvait Claparon, négociant connu pour hasarder
de grands coups qui pouvaient aussi bien le ruiner que l’enrichir.
Quand Claparon fut abordé par Castanier, le marchand d’argent venait
de le quitter, et le spéculateur avait laissé échapper un geste de
désespoir.
--Eh! bien, Claparon, nous avons cent mille francs à payer à la Banque,
et voilà quatre heures: cela se sait, et nous n’avons plus le temps
d’arranger notre petite faillite, lui dit Castanier.
--Monsieur!
--Parlez plus bas, répondit le caissier; si je vous proposais une
affaire où vous pourriez ramasser autant d’or que vous en voudriez...
--Elle ne paierait pas mes dettes, car je ne connais pas d’affaire qui
ne veuille un temps de cuisson.
--Je connais une affaire qui vous les ferait payer en un moment, reprit
Castanier, mais qui vous obligerait à...
--A quoi?
--A vendre votre part du paradis. N’est-ce pas une affaire comme une
autre? Nous sommes tous actionnaires dans la grande entreprise de
l’éternité.
--Savez-vous que je suis homme à vous souffleter?... dit Claparon
irrité, il n’est pas permis de faire de sottes plaisanteries à un homme
dans le malheur.
--Je parle sérieusement, répondit Castanier en prenant dans sa poche un
paquet de billets de banque.
--D’abord, dit Claparon, je ne vendrais pas mon âme au diable pour une
misère. J’ai besoin de cinq cent mille francs pour aller...
--Qui vous parle de lésiner? reprit brusquement Castanier. Vous auriez
plus d’or que ne peuvent contenir les caves de la Banque.
Il tendit une masse de billets qui décida le spéculateur.
--Fait! dit Claparon. Mais comment s’y prendre?
--Venez là-bas, à l’endroit où il n’y a personne, répondit Castanier en
montrant un coin de la cour.
Claparon et son tentateur échangèrent quelques paroles, chacun le
visage tourné contre le mur. Aucune des personnes qui les avaient
remarqués ne devina l’objet de cet _a parte_, quoiqu’elles fussent
assez vivement intriguées par la bizarrerie des gestes que firent
les deux parties contractantes. Quand Castanier revint, une clameur
d’étonnement échappa aux boursiers. Comme dans les assemblées
françaises où le moindre événement distrait aussitôt, tous les visages
se tournèrent vers les deux hommes qui excitaient cette rumeur, et
l’on ne vit pas sans une sorte d’effroi le changement opéré chez eux.
A la Bourse, chacun se promène en causant, et tous ceux qui composent
la foule se sont bientôt reconnus et observés, car la Bourse est comme
une grande table de bouillotte où les habiles savent deviner le jeu
d’un homme et l’état de sa caisse d’après sa physionomie. Chacun avait
donc remarqué la figure de Claparon et celle de Castanier. Celui-ci,
comme l’Irlandais, était nerveux et puissant, ses yeux brillaient, sa
carnation avait de la vigueur. Chacun s’était émerveillé de cette
figure majestueusement terrible en se demandant où ce bon Castanier
l’avait prise; mais Castanier, dépouillé de son pouvoir, apparaissait
fané, ridé, vieilli, débile. Il était, en entraînant Claparon, comme
un malade en proie à un accès de fièvre, ou comme un thériaki dans le
moment d’exaltation que lui donne l’opium; mais en revenant, il était
dans l’état d’abattement qui suit la fièvre, et pendant lequel les
malades expirent, ou il était dans l’affreuse prostration que causent
les jouissances excessives du narcotisme. L’esprit infernal qui lui
avait fait supporter ses grandes débauches était disparu; le corps se
trouvait seul, épuisé, sans secours, sans appui contre les assauts des
remords et le poids d’un vrai repentir. Claparon, de qui chacun avait
deviné les angoisses, reparaissait au contraire avec des yeux éclatants
et portait sur son visage la fierté de Lucifer. La faillite avait passé
d’un visage sur l’autre.
--Allez crever en paix, mon vieux, dit Claparon à Castanier.
--Par grâce, envoyez-moi chercher une voiture et un prêtre, le vicaire
de Saint-Sulpice, lui répondit l’ancien dragon en s’asseyant sur une
borne.
Ce mot: «Un prêtre!» fut entendu par plusieurs personnes, et fit
naître un brouhaha goguenard que poussèrent les boursiers, tous gens
qui réservent leur foi pour croire qu’un chiffon de papier, nommé une
inscription, vaut un domaine. Le Grand-Livre est leur Bible.
--Aurai-je le temps de me repentir? se dit Castanier d’une voix
lamentable qui frappa Claparon.
Un fiacre emporta le moribond. Le spéculateur alla promptement payer
ses effets à la Banque. L’impression produite par le soudain changement
de physionomie de ces deux hommes fut effacée dans la foule comme un
sillon de vaisseau s’efface sur la mer. Une nouvelle de la plus haute
importance excita l’attention du monde négociant. A cette heure où
tous les intérêts sont en jeu, Moïse, en paraissant avec ses deux
cornes lumineuses obtiendrait à peine les honneurs d’un calembour,
et serait nié par les gens en train de faire des _reports_. Lorsque
Claparon eut payé ses effets, la peur le prit. Il fut convaincu de son
pouvoir, revint à la Bourse et offrit son marché aux gens embarrassés.
L’inscription sur le grand-livre de l’enfer, et les droits attachés à
la jouissance d’icelle, mot d’un notaire que se substitua Claparon,
fut achetée sept cent mille francs. Le notaire revendit le traité du
diable cinq cent mille francs à un entrepreneur en bâtiment, qui s’en
débarrassa pour cent mille écus en le cédant à un marchand de fer; et
celui-ci le rétrocéda pour deux cent mille francs à un charpentier.
Enfin, à cinq heures, personne ne croyait à ce singulier contrat, et
les acquéreurs manquaient faute de foi.
A cinq heures et demie, le détenteur était un peintre en bâtiment qui
restait accoté contre la porte de la Bourse provisoire, bâtie à cette
époque rue Feydeau. Ce peintre en bâtiment, homme simple, ne savait pas
ce qu’il avait en lui-même.--_Il était tout chose_, dit-il à sa femme
quand il fut de retour au logis.