--Bah! se dit-il au coin du boulevard et de la rue Montmartre, un

fiacre me mènera ce soir à Versailles au sortir du spectacle. Une

chaise de poste m’y attend chez mon vieux maréchal-des-logis, qui me

garderait le secret sur ce départ en présence de douze soldats prêts à

le fusiller s’il refusait de répondre. Ainsi, je ne vois aucune chance

contre moi. J’emmènerai donc ma petite Naqui, je partirai.

--Tu ne partiras pas, lui dit l’Anglais dont la voix étrange fit

affluer au cœur du caissier tout son sang.

Melmoth monta dans un tilbury qui l’attendait, et fut emporté si

rapidement que Castanier vit son ennemi secret à cent pas de lui sur la

chaussée du boulevard Montmartre, et la montant au grand trot, avant

d’avoir eu la pensée de l’arrêter.

--Mais, ma parole d’honneur, ce qui m’arrive est surnaturel, se dit-il.

Si j’étais assez bête pour croire en Dieu, je me dirais qu’il a mis

saint Michel à mes trousses. Le diable et la police me laisseraient-ils

faire pour m’empoigner à temps? A-t-on jamais vu! Allons donc, c’est

des niaiseries.

Castanier prit la rue du Faubourg-Montmartre, et ralentit sa marche

à mesure qu’il avançait vers la rue Richer. Là, dans une maison

nouvellement bâtie, au second étage d’un corps de logis donnant sur des

jardins, vivait une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de

madame de La Garde, et qui se trouvait innocemment la cause du crime

commis par Castanier. Pour expliquer ce fait et achever de peindre

la crise sous laquelle succombait le caissier, il est nécessaire de

rapporter succinctement quelques circonstances de sa vie antérieure.

Madame de La Garde, qui cachait son véritable nom à tout le monde,

même à Castanier, prétendait être Piémontaise. C’était une de ces

jeunes filles qui, soit par la misère la plus profonde, soit par

défaut du travail ou par l’effroi de la mort, souvent aussi par la

trahison d’un premier amant, sont poussées à prendre un métier que la

plupart d’entre elles font avec dégoût, beaucoup avec insouciance,

quelques-unes pour obéir aux lois de leur constitution. Au moment

de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge

de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra

Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué

d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne

fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un

certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté

de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras,

il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant

égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes

les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’État social y mêle son

mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles

le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez

d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il

voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille

sa maîtresse.--«Hé! hé! se dit-il dans son langage soldatesque, un

vieux loup comme moi ne doit pas se laisser cuire par une brebis. Papa

Castanier, avant de te mettre en ménage, pousse une reconnaissance

dans le moral de la fille, afin de savoir si elle est susceptible

d’attache!» Pendant la première année de cette union illégale, mais qui

la plaçait dans la situation la moins répréhensible de toutes celles

que réprouve le monde, la Piémontaise prit pour nom de guerre celui

d’Aquilina, l’un des personnages de VENISE SAUVÉE, tragédie du théâtre

anglais qu’elle avait lue par hasard. Elle croyait ressembler à cette

courtisane, soit par les sentiments précoces qu’elle se sentait dans

le cœur, soit par sa figure, ou par la physionomie générale de sa

personne. Quand Castanier lui vit mener la conduite la plus régulière

et la plus vertueuse que pût avoir une femme jetée en dehors des

lois et des convenances sociales, il lui manifesta le désir de vivre

avec elle maritalement. Elle devint alors madame de La Garde, afin

de rentrer, autant que le permettaient les usages parisiens, dans

les conditions d’un mariage réel. En effet, l’idée fixe de beaucoup

de ces pauvres filles consiste à vouloir se faire accepter comme de

bonnes bourgeoises, tout bêtement fidèles à leurs maris; capables

d’être d’excellentes mères de famille, d’écrire leur dépense et de

raccommoder le linge de la maison. Ce désir procède d’un sentiment si

louable, que la Société devrait le prendre en considération. Mais la

Société sera certainement incorrigible, et continuera de considérer

la femme mariée comme une corvette à laquelle son pavillon et ses

papiers permettent de faire la course, tandis que la femme entretenue

est le pirate que l’on pend faute de lettres. Le jour où madame de La

Garde voulut signer madame Castanier, le caissier se fâcha.--«Tu ne

m’aimes donc pas assez pour m’épouser?» dit-elle. Castanier ne répondit

pas, et resta songeur. La pauvre fille se résigna. L’ex-dragon fut

au désespoir. Naqui fut touchée de ce désespoir, elle aurait voulu

le calmer; mais, pour le calmer, ne fallait-il pas en connaître la

cause? Le jour où Naqui voulut apprendre ce secret, sans toutefois le

demander, le caissier révéla piteusement l’existence d’une certaine

madame Castanier, une épouse légitime, mille fois maudite, qui vivait

obscurément à Strasbourg sur un petit bien, et à laquelle il écrivait

deux fois chaque année, en gardant sur elle un si profond silence que

personne ne le savait marié. Pourquoi cette discrétion? Si la raison

en est connue à beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans le

même cas, il est peut-être utile de la dire. Le vrai troupier, s’il est

permis d’employer ici le mot dont on se sert à l’armée pour désigner

les gens destinés à mourir capitaines, ce serf attaché à la glèbe d’un

régiment est une créature essentiellement naïve, un Castanier voué

par avance aux roueries des mères de famille qui dans les garnisons

se trouvent empêchées de filles difficiles à marier. Donc, à Nancy,

pendant un de ces instants si courts où les armées impériales se

reposaient en France, Castanier eut le malheur de faire attention à une

demoiselle avec laquelle il avait dansé dans une de ces fêtes nommées

en province des _Redoutes_, qui souvent étaient offertes à la ville

par les officiers de la garnison, _et vice versa_. Aussitôt, l’aimable

capitaine fut l’objet d’une de ces séductions pour lesquelles les mères

trouvent des complices dans le cœur humain en en faisant jouer tous

les ressorts, et chez leurs amis qui conspirent avec elles. Semblables

aux personnes qui n’ont qu’une idée, ces mères rapportent tout à leur

grand projet, dont elles font une œuvre long-temps élaborée, pareille

au cornet de sable au fond duquel se tient le formica-leo. Peut-être

personne n’entrera-t-il jamais dans ce dédale si bien bâti, peut-être

le formica-leo mourra-t-il de faim et de soif? Mais s’il y entre

quelque bête étourdie, elle y restera. Les secrets calculs d’avarice

que chaque homme fait en se mariant, l’espérance, les vanités humaines,

tous les fils par lesquels marche un capitaine, furent attaqués chez

Castanier. Pour son malheur, il avait vanté la fille à la mère en la

lui ramenant après une valse, il s’ensuivit une causerie au bout de

laquelle arriva la plus naturelle des invitations. Une fois amené

au logis, le dragon y fut ébloui par la bonhomie d’une maison où la

richesse semblait se cacher sous une avarice affectée. Il y devint

l’objet d’adroites flatteries, et chacun lui vanta les différents

trésors qui s’y trouvaient. Un dîner, à propos servi en vaisselle plate

prêtée par un oncle, les attentions d’une fille unique, les cancans

de la ville, un sous-lieutenant riche qui faisait mine de vouloir lui

couper l’herbe sous le pied; enfin, les mille piéges des formica-leo

de province furent si bien tendus que Castanier disait, cinq ans

après: «Je ne sais pas encore comment cela s’est fait!» Le dragon reçut

quinze mille francs de dot et une demoiselle heureusement brehaigne

que deux ans de mariage rendirent la plus laide et conséquemment la

plus hargneuse femme de la terre. Le teint de cette fille maintenu

blanc par un régime sévère, se couperosa; la figure, dont les vives

couleurs annonçaient une séduisante sagesse, se bourgeonna; la taille

qui paraissait droite, tourna; l’ange fut une créature grognarde et

soupçonneuse qui fit enrager Castanier; puis la fortune s’envola. Le

dragon ne reconnaissant plus la femme qu’il avait épousée, consigna

celle-là dans un petit bien à Strasbourg, en attendant qu’il plût à

Dieu d’en orner le paradis. Ce fut une de ces femmes vertueuses qui,

faute d’occasions pour faire autrement, assassinent les anges de leurs

plaintes, prient Dieu de manière à l’ennuyer s’il les écoute, et qui

disent tout doucettement pis que pendre de leurs maris, quand le soir

elles achèvent leur boston avec les voisines. Quand Aquilina connut

ces malheurs, elle s’attacha sincèrement à Castanier, et le rendit

si heureux par les renaissants plaisirs que son génie de femme lui

faisait varier tout en les prodiguant, que, sans le savoir, elle causa

la perte du caissier. Comme beaucoup de femmes auxquelles la nature

semble avoir donné pour destinée de creuser l’amour jusque dans ses

dernières profondeurs, madame de La Garde était désintéressée. Elle

ne demandait ni or, ni bijoux, ne pensait jamais à l’avenir, vivait

dans le présent, et surtout dans le plaisir. Les riches parures, la

toilette, l’équipage si ardemment souhaités par les femmes de sa sorte,

elle ne les acceptait que comme une harmonie de plus dans le tableau de

la vie. Elle ne les voulait point par vanité, par désir de paraître,

mais pour être mieux. D’ailleurs, aucune personne ne se passait plus

facilement qu’elle de ces sortes de choses. Quand un homme généreux,

comme le sont presque tous les militaires, rencontre une femme de cette

trempe, il éprouve au cœur une sorte de rage de se trouver inférieur

à elle dans l’échange de la vie. Il se sent capable d’arrêter alors

une diligence afin de se procurer de l’argent, s’il n’en a pas assez

pour ses prodigalités. L’homme est ainsi fait. Il se rend quelquefois

coupable d’un crime pour rester grand et noble devant une femme ou

devant un public spécial. Un amoureux ressemble au joueur qui se

croirait déshonoré, s’il ne rendait pas ce qu’il emprunte au garçon

de salle, et qui commet des monstruosités, dépouille sa femme et ses

enfants, vole et tue pour arriver les poches pleines, l’honneur sauf

aux yeux du monde qui fréquente la fatale maison. Il en fut ainsi de

Castanier. D’abord, il avait mis Aquilina dans un modeste appartement à

un quatrième étage, et ne lui avait donné que des meubles extrêmement

simples. Mais en découvrant les beautés et les grandes qualités de

cette jeune fille, en en recevant de ces plaisirs inouïs qu’aucune

expression ne peut rendre, il s’en affola et voulut parer son idole.

La mise d’Aquilina contrasta si comiquement avec la misère de son

logis que, pour tous deux, il fallut en changer. Ce changement emporta

presque toutes les économies de Castanier, qui meubla son appartement

semi-conjugal avec le luxe spécial de la fille entretenue. Une jolie

femme ne veut rien de laid autour d’elle. Ce qui la distingue entre

toutes les femmes est le sentiment de l’homogénéité, l’un des besoins

les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles

à ne s’entourer que de vieilles choses. Ainsi donc il fallut à cette

délicieuse Piémontaise les objets les plus nouveaux, les plus à la

mode, tout ce que les marchands avaient de plus coquet, des étoffes

tendues, de la soie, des bijoux, des meubles légers et fragiles, de

belles porcelaines. Elle ne demanda rien. Seulement quand il fallut

choisir, quand Castanier lui disait: «Que veux-tu?» elle répondait:

«Mais ceci est mieux!» L’amour qui économise n’est jamais le véritable

amour, Castanier prenait donc tout ce qu’il y avait de mieux. Une fois

l’échelle de proportion admise, il fallut que tout, dans ce ménage,

se trouvât en harmonie. Ce fut le linge, l’argenterie et les mille

accessoires d’une maison montée, la batterie de cuisine, les cristaux,

le diable! Quoique Castanier voulût, suivant une expression connue,

faire les choses simplement, il s’endetta progressivement. Une chose

en nécessitait une autre. Une pendule voulut deux candélabres. La

cheminée ornée demanda son foyer. Les draperies, les tentures furent

trop fraîches pour qu’on les laissât noircir par la fumée, il fallut

faire poser des cheminées élégantes, nouvellement inventées par des

gens habiles en prospectus, et qui promettaient un appareil invincible

contre la fumée. Puis Aquilina trouva si joli de courir pieds nus

sur le tapis de sa chambre, que Castanier mit partout des tapis pour

folâtrer avec Naqui; enfin il lui fit bâtir une salle de bain, toujours

pour qu’elle fût mieux. Les marchands, les ouvriers, les fabricants

de Paris ont un art inouï pour agrandir le trou qu’un homme fait à sa

bourse; quand on les consulte, ils ne savent le prix de rien, et le

paroxisme du désir ne s’accommode jamais d’un retard, ils se font ainsi

faire les commandes dans les ténèbres d’un devis approximatif, puis ils

ne donnent jamais leurs mémoires, et entraînent le consommateur dans

le tourbillon de la fourniture. Tout est délicieux, ravissant, chacun

est satisfait. Quelques mois après, ces complaisants fournisseurs

reviennent métamorphosés en totaux d’une horrible exigence; ils ont

des besoins, ils ont des paiements urgents, ils font même soi-disant

faillite, ils pleurent et ils touchent! L’abîme s’entrouvre alors en

vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre,

quand ils devaient aller innocemment trois par trois. Avant que

Castanier connût la somme de ses dépenses, il en était venu à donner

à sa maîtresse un remise chaque fois qu’elle sortait, au lieu de

la laisser monter en fiacre. Castanier était gourmand, il eut une

excellente cuisinière; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de

primeurs, de raretés gastronomiques, de vins choisis qu’elle allait

acheter elle-même. Mais n’ayant rien à elle, ses cadeaux si précieux

par l’attention, par la délicatesse et la grâce qui les dictaient,

épuisaient périodiquement la bourse de Castanier, qui ne voulait pas

que sa Naqui restât sans argent, et elle était toujours sans argent!

La table fut donc une source de dépenses considérables, relativement

à la fortune du caissier. L’ex-dragon dut recourir à des artifices

commerciaux pour se procurer de l’argent, car il lui fut impossible

de renoncer à ses jouissances. Son amour pour la femme ne lui avait

pas permis de résister aux fantaisies de la maîtresse. Il était de

ces hommes qui, soit amour-propre, soit faiblesse, ne savent rien

refuser à une femme, et qui éprouvent une fausse honte si violente

pour dire:--_Je ne puis... Mes moyens ne me permettent pas... Je n’ai

pas d’argent_, qu’ils se ruinent. Donc, le jour où Castanier se vit

au fond d’un précipice et que pour s’en retirer il dut quitter cette

femme et se mettre au pain et à l’eau, afin d’acquitter ses dettes, il

s’était si bien accoutumé à cette femme, à cette vie, qu’il ajourna

tous les matins ses projets de réforme. Poussé par les circonstances,

il emprunta d’abord. Sa position, ses antécédents lui méritaient une

confiance dont il profita pour combiner un système d’emprunt en rapport

avec ses besoins. Puis, pour déguiser les sommes auxquelles monta

rapidement sa dette, il eut recours à ce que le commerce nomme des

_circulations_. C’est des billets qui ne représentent ni marchandises

ni valeurs pécuniaires fournies, et que le premier endosseur paie

pour le complaisant souscripteur, espèce de faux toléré parce qu’il

est impossible à constater, et que d’ailleurs ce dol fantastique ne

devient réel que par un non-paiement. Enfin, quand Castanier se vit

dans l’impossibilité de continuer ses manœuvres financières, soit par

l’accroissement du capital, soit par l’énormité des intérêts, il fallut

faire faillite à ses créanciers. Le jour où le déshonneur fut échu,

Castanier préféra la faillite frauduleuse à la faillite simple, le

crime au délit. Il résolut d’escompter la confiance que lui méritait

sa probité réelle, et d’augmenter le nombre de ses créanciers en

empruntant, à la façon de Mathéo, le caissier du Trésor-Royal, la somme

nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger.

Et il s’y était pris comme on vient de le voir. Aquilina ne connaissait

pas l’ennui de cette vie, elle en jouissait, comme font beaucoup de

femmes, sans plus se demander comment venait l’argent, que certaines

gens ne se demandent comment poussent les blés en mangeant leur petit

pain doré; tandis que les mécomptes et les soins de l’agriculture sont

derrière le four des boulangers, comme sous le luxe inaperçu de la

plupart des ménages parisiens, reposent d’écrasants soucis et le plus

exorbitant travail.

Au moment où Castanier subissait les tortures de l’incertitude,

en pensant à une action qui changeait toute sa vie, Aquilina

tranquillement assise au coin de son feu, plongée indolemment dans

un grand fauteuil, l’attendait en compagnie de sa femme de chambre.

Semblable à toutes les femmes de chambre qui servent ces dames,

Jenny était devenue sa confidente, après avoir reconnu combien était

inattaquable l’empire que sa maîtresse avait sur Castanier.

--Comment ferons-nous ce soir? Léon veut absolument venir, disait

madame de La Garde en lisant une lettre passionnée écrite sur un papier

grisâtre.

--Voilà monsieur, dit Jenny.

Castanier entra. Sans se déconcerter, Aquilina roula le billet, le prit

dans ses pincettes et le brûla.

--Voilà ce que tu fais de tes billets doux? dit Castanier.

--Oh! mon Dieu, oui, lui répondit Aquilina, n’est-ce pas le meilleur

moyen de ne pas les laisser surprendre? D’ailleurs, le feu ne doit-il

pas aller au feu, comme l’eau va à la rivière?

--Tu dis cela, Naqui, comme si c’était un vrai billet doux.

--Eh! bien, est-ce que je ne suis pas assez belle pour en recevoir?

dit-elle en tendant son front à Castanier avec une sorte de diligence

qui eût appris à un homme moins aveuglé qu’elle accomplissait une

espèce de devoir conjugal en faisant de la joie au caissier. Mais

Castanier en était arrivé à ce degré de passion inspiré par l’habitude

qui ne permet plus de rien voir.

--J’ai ce soir une loge pour le Gymnase, reprit-il, dînons de bonne

heure pour ne pas dîner en poste.

--Allez-y avec Jenny. Je suis ennuyée de spectacle. Je ne sais pas ce

que j’ai ce soir, je préfère rester au coin de mon feu.

--Viens tout de même, Naqui, je n’ai plus à t’ennuyer longtemps de ma

personne. Oui, Quiqui, je partirai ce soir, et serai quelque temps sans

revenir. Je te laisse ici maîtresse de tout. Me garderas tu ton cœur?

--Ni le cœur, ni autre chose, dit-elle. Mais, au retour, Naqui sera

toujours Naqui pour toi.

--Hé! bien, voilà de la franchise. Ainsi tu ne me suivrais point?

--Non.

--Pourquoi?

--Eh! mais, dit-elle en souriant, puis-je abandonner l’amant qui

m’écrit de si doux billets?

Et elle montra par un geste à demi moqueur le papier brûlé.

--Serait-ce vrai? dit Castanier. Aurais-tu donc un amant?

--Comment! reprit Aquilina, vous ne vous êtes donc jamais sérieusement

regardé, mon cher, vous avez cinquante ans, d’abord! Puis, vous avez

une figure à mettre sur les planches d’une fruitière, personne ne la

démentira quand elle voudra la vendre comme un potiron. En montant les

escaliers, vous soufflez comme un phoque. Votre ventre se trémousse sur

lui-même comme un brillant sur la tête d’une femme! Tu as beau avoir

servi dans les Dragons, tu es un vieux très-laid. Par ma ficque, je

ne te conseille pas, si tu veux conserver mon estime, d’ajouter à ces

qualités celle de la niaiserie en croyant qu’une fille comme moi se

passera de tempérer ton amour asthmatique par les fleurs de quelque

jolie jeunesse.

--Tu veux sans doute rire, Aquilina?

--Eh! bien, ne ris-tu pas, toi? Me prends-tu pour une sotte, en

m’annonçant ton départ?--_Je partirai ce soir_, dit-elle en l’imitant.

Grand _Lendore_, parlerais-tu comme cela si tu quittais ta Naqui? tu

pleurerais comme un veau que tu es.

--Enfin, si je pars, me suis-tu? demanda-t-il.

--Dis-moi d’abord si ton voyage n’est pas une mauvaise plaisanterie.

--Oui, sérieusement, je pars.

--Eh! bien, sérieusement, je reste. Bon voyage, mon enfant! je

t’attendrai. Je quitterais plutôt la vie que de laisser mon bon petit

Paris.

--Tu ne viendrais pas en Italie, à Naples, y mener une bonne vie, bien

douce, luxueuse, avec ton gros bonhomme qui souffle comme un phoque?

--Non.

--Ingrate!

--Ingrate? dit-elle en se levant. Je puis sortir à l’instant en

n’emportant d’ici que ma personne. Je t’aurai donné tous les trésors

que possède une jeune fille, et une chose que tout ton sang ni le

mien ne saurait me rendre. Si je pouvais, par un moyen quelconque, en

vendant mon éternité par exemple, recouvrer la fleur de mon corps comme

j’ai peut-être reconquis celle de mon âme, et me livrer pure comme un

lys à mon amant, je n’hésiterais pas un instant! Par quel dévouement

as-tu récompensé le mien? Tu m’as nourrie et logée par le même

sentiment qui porte à nourrir un chien et à le mettre dans une niche,

parce qu’il nous garde bien, qu’il reçoit nos coups de pied quand nous

sommes de mauvaise humeur, et qu’il nous lèche la main aussitôt que

nous le rappelons. Qui de nous deux aura été le plus généreux?

--Oh! ma chère enfant, ne vois-tu pas que je plaisante? dit Castanier.

Je fais un petit voyage qui ne durera pas long-temps. Mais tu viendras

avec moi au Gymnase, je partirai vers minuit après t’avoir dit un bon

adieu.

--Pauvre chat, tu pars donc? lui dit-elle en le prenant par le cou pour

lui mettre la tête dans son corsage.

--Tu m’étouffes! cria Castanier le nez dans le sein d’Aquilina.

La bonne fille se pencha vers l’oreille de Jenny:--Va dire à Léon

de ne venir qu’à une heure; si tu ne le trouves pas et qu’il arrive

pendant les adieux, tu le garderas chez toi.--Eh! bien, reprit-elle,

en ramenant la tête de Castanier devant la sienne et lui tortillant le

bout du nez, allons, toi le plus beau des phoques, j’irai donc avec toi

ce soir au théâtre. Mais alors dînons! tu as un bon petit dîner, tous

plats de ton goût.

--Il est bien difficile, dit Castanier, de quitter une femme comme toi!

--Hé! bien donc, pourquoi t’en vas-tu? lui demanda-t-elle.

--Ah! pourquoi! pourquoi! il faudrait pour te l’expliquer te dire des

choses qui te prouveraient que mon amour pour toi va jusqu’à la folie.

Si tu m’as donné ton honneur, j’ai vendu le mien, nous sommes quittes.

Est-ce aimer?

--Qu’est-ce que c’est que ça? dit-elle. Allons, dis-moi que si j’avais

un amant, tu m’aimerais toujours comme un père, ce sera de l’amour!

Allons, dites-le tout de suite, et donnez la patte.

--Je te tuerais, dis Castanier en souriant.

Ils allèrent se mettre à table, et partirent pour le Gymnase après

avoir dîné. Quand la première pièce fut jouée, Castanier voulut aller

se montrer à quelques personnes de sa connaissance qu’il avait vues

dans la salle, afin de détourner le plus long-temps possible tout

soupçon sur sa fuite. Il laissa madame de La Garde dans sa loge, qui,

suivant ses habitudes modestes, était une baignoire, et il vint se

promener dans le foyer. A peine y eut-il fait quelques pas, qu’il

rencontra la figure de Melmoth dont le regard lui causa la fade chaleur

d’entrailles, la terreur qu’il avait déjà ressenties, et ils arrivèrent

en face l’un de l’autre.

--Faussaire! cria l’Anglais.

En entendant ce mot, Castanier regarda les gens qui se promenaient.

Il crut apercevoir un étonnement mêlé de curiosité sur leurs figures,

il voulut se défaire de cet Anglais à l’instant même, et leva la main

pour lui donner un soufflet; mais il se sentit le bras paralysé par une

puissance invincible qui s’empara de sa force et le cloua sur la place;

il laissa l’étranger lui prendre le bras, et tous deux ils marchèrent

ensemble dans le foyer, comme deux amis.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 25 / 48 段