fiacre me mènera ce soir à Versailles au sortir du spectacle. Une
chaise de poste m’y attend chez mon vieux maréchal-des-logis, qui me
garderait le secret sur ce départ en présence de douze soldats prêts à
le fusiller s’il refusait de répondre. Ainsi, je ne vois aucune chance
contre moi. J’emmènerai donc ma petite Naqui, je partirai.
--Tu ne partiras pas, lui dit l’Anglais dont la voix étrange fit
affluer au cœur du caissier tout son sang.
Melmoth monta dans un tilbury qui l’attendait, et fut emporté si
rapidement que Castanier vit son ennemi secret à cent pas de lui sur la
chaussée du boulevard Montmartre, et la montant au grand trot, avant
d’avoir eu la pensée de l’arrêter.
--Mais, ma parole d’honneur, ce qui m’arrive est surnaturel, se dit-il.
Si j’étais assez bête pour croire en Dieu, je me dirais qu’il a mis
saint Michel à mes trousses. Le diable et la police me laisseraient-ils
faire pour m’empoigner à temps? A-t-on jamais vu! Allons donc, c’est
des niaiseries.
Castanier prit la rue du Faubourg-Montmartre, et ralentit sa marche
à mesure qu’il avançait vers la rue Richer. Là, dans une maison
nouvellement bâtie, au second étage d’un corps de logis donnant sur des
jardins, vivait une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de
madame de La Garde, et qui se trouvait innocemment la cause du crime
commis par Castanier. Pour expliquer ce fait et achever de peindre
la crise sous laquelle succombait le caissier, il est nécessaire de
rapporter succinctement quelques circonstances de sa vie antérieure.
Madame de La Garde, qui cachait son véritable nom à tout le monde,
même à Castanier, prétendait être Piémontaise. C’était une de ces
jeunes filles qui, soit par la misère la plus profonde, soit par
défaut du travail ou par l’effroi de la mort, souvent aussi par la
trahison d’un premier amant, sont poussées à prendre un métier que la
plupart d’entre elles font avec dégoût, beaucoup avec insouciance,
quelques-unes pour obéir aux lois de leur constitution. Au moment
de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge
de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra
Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué
d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne
fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un
certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté
de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras,
il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant
égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes
les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’État social y mêle son
mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles
le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez
d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il
voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille
sa maîtresse.--«Hé! hé! se dit-il dans son langage soldatesque, un
vieux loup comme moi ne doit pas se laisser cuire par une brebis. Papa
Castanier, avant de te mettre en ménage, pousse une reconnaissance
dans le moral de la fille, afin de savoir si elle est susceptible
d’attache!» Pendant la première année de cette union illégale, mais qui
la plaçait dans la situation la moins répréhensible de toutes celles
que réprouve le monde, la Piémontaise prit pour nom de guerre celui
d’Aquilina, l’un des personnages de VENISE SAUVÉE, tragédie du théâtre
anglais qu’elle avait lue par hasard. Elle croyait ressembler à cette
courtisane, soit par les sentiments précoces qu’elle se sentait dans
le cœur, soit par sa figure, ou par la physionomie générale de sa
personne. Quand Castanier lui vit mener la conduite la plus régulière
et la plus vertueuse que pût avoir une femme jetée en dehors des
lois et des convenances sociales, il lui manifesta le désir de vivre
avec elle maritalement. Elle devint alors madame de La Garde, afin
de rentrer, autant que le permettaient les usages parisiens, dans
les conditions d’un mariage réel. En effet, l’idée fixe de beaucoup
de ces pauvres filles consiste à vouloir se faire accepter comme de
bonnes bourgeoises, tout bêtement fidèles à leurs maris; capables
d’être d’excellentes mères de famille, d’écrire leur dépense et de
raccommoder le linge de la maison. Ce désir procède d’un sentiment si
louable, que la Société devrait le prendre en considération. Mais la
Société sera certainement incorrigible, et continuera de considérer
la femme mariée comme une corvette à laquelle son pavillon et ses
papiers permettent de faire la course, tandis que la femme entretenue
est le pirate que l’on pend faute de lettres. Le jour où madame de La
Garde voulut signer madame Castanier, le caissier se fâcha.--«Tu ne
m’aimes donc pas assez pour m’épouser?» dit-elle. Castanier ne répondit
pas, et resta songeur. La pauvre fille se résigna. L’ex-dragon fut
au désespoir. Naqui fut touchée de ce désespoir, elle aurait voulu
le calmer; mais, pour le calmer, ne fallait-il pas en connaître la
cause? Le jour où Naqui voulut apprendre ce secret, sans toutefois le
demander, le caissier révéla piteusement l’existence d’une certaine
madame Castanier, une épouse légitime, mille fois maudite, qui vivait
obscurément à Strasbourg sur un petit bien, et à laquelle il écrivait
deux fois chaque année, en gardant sur elle un si profond silence que
personne ne le savait marié. Pourquoi cette discrétion? Si la raison
en est connue à beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans le
même cas, il est peut-être utile de la dire. Le vrai troupier, s’il est
permis d’employer ici le mot dont on se sert à l’armée pour désigner
les gens destinés à mourir capitaines, ce serf attaché à la glèbe d’un
régiment est une créature essentiellement naïve, un Castanier voué
par avance aux roueries des mères de famille qui dans les garnisons
se trouvent empêchées de filles difficiles à marier. Donc, à Nancy,
pendant un de ces instants si courts où les armées impériales se
reposaient en France, Castanier eut le malheur de faire attention à une
demoiselle avec laquelle il avait dansé dans une de ces fêtes nommées
en province des _Redoutes_, qui souvent étaient offertes à la ville
par les officiers de la garnison, _et vice versa_. Aussitôt, l’aimable
capitaine fut l’objet d’une de ces séductions pour lesquelles les mères
trouvent des complices dans le cœur humain en en faisant jouer tous
les ressorts, et chez leurs amis qui conspirent avec elles. Semblables
aux personnes qui n’ont qu’une idée, ces mères rapportent tout à leur
grand projet, dont elles font une œuvre long-temps élaborée, pareille
au cornet de sable au fond duquel se tient le formica-leo. Peut-être
personne n’entrera-t-il jamais dans ce dédale si bien bâti, peut-être
le formica-leo mourra-t-il de faim et de soif? Mais s’il y entre
quelque bête étourdie, elle y restera. Les secrets calculs d’avarice
que chaque homme fait en se mariant, l’espérance, les vanités humaines,
tous les fils par lesquels marche un capitaine, furent attaqués chez
Castanier. Pour son malheur, il avait vanté la fille à la mère en la
lui ramenant après une valse, il s’ensuivit une causerie au bout de
laquelle arriva la plus naturelle des invitations. Une fois amené
au logis, le dragon y fut ébloui par la bonhomie d’une maison où la
richesse semblait se cacher sous une avarice affectée. Il y devint
l’objet d’adroites flatteries, et chacun lui vanta les différents
trésors qui s’y trouvaient. Un dîner, à propos servi en vaisselle plate
prêtée par un oncle, les attentions d’une fille unique, les cancans
de la ville, un sous-lieutenant riche qui faisait mine de vouloir lui
couper l’herbe sous le pied; enfin, les mille piéges des formica-leo
de province furent si bien tendus que Castanier disait, cinq ans
après: «Je ne sais pas encore comment cela s’est fait!» Le dragon reçut
quinze mille francs de dot et une demoiselle heureusement brehaigne
que deux ans de mariage rendirent la plus laide et conséquemment la
plus hargneuse femme de la terre. Le teint de cette fille maintenu
blanc par un régime sévère, se couperosa; la figure, dont les vives
couleurs annonçaient une séduisante sagesse, se bourgeonna; la taille
qui paraissait droite, tourna; l’ange fut une créature grognarde et
soupçonneuse qui fit enrager Castanier; puis la fortune s’envola. Le
dragon ne reconnaissant plus la femme qu’il avait épousée, consigna
celle-là dans un petit bien à Strasbourg, en attendant qu’il plût à
Dieu d’en orner le paradis. Ce fut une de ces femmes vertueuses qui,
faute d’occasions pour faire autrement, assassinent les anges de leurs
plaintes, prient Dieu de manière à l’ennuyer s’il les écoute, et qui
disent tout doucettement pis que pendre de leurs maris, quand le soir
elles achèvent leur boston avec les voisines. Quand Aquilina connut
ces malheurs, elle s’attacha sincèrement à Castanier, et le rendit
si heureux par les renaissants plaisirs que son génie de femme lui
faisait varier tout en les prodiguant, que, sans le savoir, elle causa
la perte du caissier. Comme beaucoup de femmes auxquelles la nature
semble avoir donné pour destinée de creuser l’amour jusque dans ses
dernières profondeurs, madame de La Garde était désintéressée. Elle
ne demandait ni or, ni bijoux, ne pensait jamais à l’avenir, vivait
dans le présent, et surtout dans le plaisir. Les riches parures, la
toilette, l’équipage si ardemment souhaités par les femmes de sa sorte,
elle ne les acceptait que comme une harmonie de plus dans le tableau de
la vie. Elle ne les voulait point par vanité, par désir de paraître,
mais pour être mieux. D’ailleurs, aucune personne ne se passait plus
facilement qu’elle de ces sortes de choses. Quand un homme généreux,
comme le sont presque tous les militaires, rencontre une femme de cette
trempe, il éprouve au cœur une sorte de rage de se trouver inférieur
à elle dans l’échange de la vie. Il se sent capable d’arrêter alors
une diligence afin de se procurer de l’argent, s’il n’en a pas assez
pour ses prodigalités. L’homme est ainsi fait. Il se rend quelquefois
coupable d’un crime pour rester grand et noble devant une femme ou
devant un public spécial. Un amoureux ressemble au joueur qui se
croirait déshonoré, s’il ne rendait pas ce qu’il emprunte au garçon
de salle, et qui commet des monstruosités, dépouille sa femme et ses
enfants, vole et tue pour arriver les poches pleines, l’honneur sauf
aux yeux du monde qui fréquente la fatale maison. Il en fut ainsi de
Castanier. D’abord, il avait mis Aquilina dans un modeste appartement à
un quatrième étage, et ne lui avait donné que des meubles extrêmement
simples. Mais en découvrant les beautés et les grandes qualités de
cette jeune fille, en en recevant de ces plaisirs inouïs qu’aucune
expression ne peut rendre, il s’en affola et voulut parer son idole.
La mise d’Aquilina contrasta si comiquement avec la misère de son
logis que, pour tous deux, il fallut en changer. Ce changement emporta
presque toutes les économies de Castanier, qui meubla son appartement
semi-conjugal avec le luxe spécial de la fille entretenue. Une jolie
femme ne veut rien de laid autour d’elle. Ce qui la distingue entre
toutes les femmes est le sentiment de l’homogénéité, l’un des besoins
les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles
à ne s’entourer que de vieilles choses. Ainsi donc il fallut à cette
délicieuse Piémontaise les objets les plus nouveaux, les plus à la
mode, tout ce que les marchands avaient de plus coquet, des étoffes
tendues, de la soie, des bijoux, des meubles légers et fragiles, de
belles porcelaines. Elle ne demanda rien. Seulement quand il fallut
choisir, quand Castanier lui disait: «Que veux-tu?» elle répondait:
«Mais ceci est mieux!» L’amour qui économise n’est jamais le véritable
amour, Castanier prenait donc tout ce qu’il y avait de mieux. Une fois
l’échelle de proportion admise, il fallut que tout, dans ce ménage,
se trouvât en harmonie. Ce fut le linge, l’argenterie et les mille
accessoires d’une maison montée, la batterie de cuisine, les cristaux,
le diable! Quoique Castanier voulût, suivant une expression connue,
faire les choses simplement, il s’endetta progressivement. Une chose
en nécessitait une autre. Une pendule voulut deux candélabres. La
cheminée ornée demanda son foyer. Les draperies, les tentures furent
trop fraîches pour qu’on les laissât noircir par la fumée, il fallut
faire poser des cheminées élégantes, nouvellement inventées par des
gens habiles en prospectus, et qui promettaient un appareil invincible
contre la fumée. Puis Aquilina trouva si joli de courir pieds nus
sur le tapis de sa chambre, que Castanier mit partout des tapis pour
folâtrer avec Naqui; enfin il lui fit bâtir une salle de bain, toujours
pour qu’elle fût mieux. Les marchands, les ouvriers, les fabricants
de Paris ont un art inouï pour agrandir le trou qu’un homme fait à sa
bourse; quand on les consulte, ils ne savent le prix de rien, et le
paroxisme du désir ne s’accommode jamais d’un retard, ils se font ainsi
faire les commandes dans les ténèbres d’un devis approximatif, puis ils
ne donnent jamais leurs mémoires, et entraînent le consommateur dans
le tourbillon de la fourniture. Tout est délicieux, ravissant, chacun
est satisfait. Quelques mois après, ces complaisants fournisseurs
reviennent métamorphosés en totaux d’une horrible exigence; ils ont
des besoins, ils ont des paiements urgents, ils font même soi-disant
faillite, ils pleurent et ils touchent! L’abîme s’entrouvre alors en
vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre,
quand ils devaient aller innocemment trois par trois. Avant que
Castanier connût la somme de ses dépenses, il en était venu à donner
à sa maîtresse un remise chaque fois qu’elle sortait, au lieu de
la laisser monter en fiacre. Castanier était gourmand, il eut une
excellente cuisinière; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de
primeurs, de raretés gastronomiques, de vins choisis qu’elle allait
acheter elle-même. Mais n’ayant rien à elle, ses cadeaux si précieux
par l’attention, par la délicatesse et la grâce qui les dictaient,
épuisaient périodiquement la bourse de Castanier, qui ne voulait pas
que sa Naqui restât sans argent, et elle était toujours sans argent!
La table fut donc une source de dépenses considérables, relativement
à la fortune du caissier. L’ex-dragon dut recourir à des artifices
commerciaux pour se procurer de l’argent, car il lui fut impossible
de renoncer à ses jouissances. Son amour pour la femme ne lui avait
pas permis de résister aux fantaisies de la maîtresse. Il était de
ces hommes qui, soit amour-propre, soit faiblesse, ne savent rien
refuser à une femme, et qui éprouvent une fausse honte si violente
pour dire:--_Je ne puis... Mes moyens ne me permettent pas... Je n’ai
pas d’argent_, qu’ils se ruinent. Donc, le jour où Castanier se vit
au fond d’un précipice et que pour s’en retirer il dut quitter cette
femme et se mettre au pain et à l’eau, afin d’acquitter ses dettes, il
s’était si bien accoutumé à cette femme, à cette vie, qu’il ajourna
tous les matins ses projets de réforme. Poussé par les circonstances,
il emprunta d’abord. Sa position, ses antécédents lui méritaient une
confiance dont il profita pour combiner un système d’emprunt en rapport
avec ses besoins. Puis, pour déguiser les sommes auxquelles monta
rapidement sa dette, il eut recours à ce que le commerce nomme des
_circulations_. C’est des billets qui ne représentent ni marchandises
ni valeurs pécuniaires fournies, et que le premier endosseur paie
pour le complaisant souscripteur, espèce de faux toléré parce qu’il
est impossible à constater, et que d’ailleurs ce dol fantastique ne
devient réel que par un non-paiement. Enfin, quand Castanier se vit
dans l’impossibilité de continuer ses manœuvres financières, soit par
l’accroissement du capital, soit par l’énormité des intérêts, il fallut
faire faillite à ses créanciers. Le jour où le déshonneur fut échu,
Castanier préféra la faillite frauduleuse à la faillite simple, le
crime au délit. Il résolut d’escompter la confiance que lui méritait
sa probité réelle, et d’augmenter le nombre de ses créanciers en
empruntant, à la façon de Mathéo, le caissier du Trésor-Royal, la somme
nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger.
Et il s’y était pris comme on vient de le voir. Aquilina ne connaissait
pas l’ennui de cette vie, elle en jouissait, comme font beaucoup de
femmes, sans plus se demander comment venait l’argent, que certaines
gens ne se demandent comment poussent les blés en mangeant leur petit
pain doré; tandis que les mécomptes et les soins de l’agriculture sont
derrière le four des boulangers, comme sous le luxe inaperçu de la
plupart des ménages parisiens, reposent d’écrasants soucis et le plus
exorbitant travail.
Au moment où Castanier subissait les tortures de l’incertitude,
en pensant à une action qui changeait toute sa vie, Aquilina
tranquillement assise au coin de son feu, plongée indolemment dans
un grand fauteuil, l’attendait en compagnie de sa femme de chambre.
Semblable à toutes les femmes de chambre qui servent ces dames,
Jenny était devenue sa confidente, après avoir reconnu combien était
inattaquable l’empire que sa maîtresse avait sur Castanier.
--Comment ferons-nous ce soir? Léon veut absolument venir, disait
madame de La Garde en lisant une lettre passionnée écrite sur un papier
grisâtre.
--Voilà monsieur, dit Jenny.
Castanier entra. Sans se déconcerter, Aquilina roula le billet, le prit
dans ses pincettes et le brûla.
--Voilà ce que tu fais de tes billets doux? dit Castanier.
--Oh! mon Dieu, oui, lui répondit Aquilina, n’est-ce pas le meilleur
moyen de ne pas les laisser surprendre? D’ailleurs, le feu ne doit-il
pas aller au feu, comme l’eau va à la rivière?
--Tu dis cela, Naqui, comme si c’était un vrai billet doux.
--Eh! bien, est-ce que je ne suis pas assez belle pour en recevoir?
dit-elle en tendant son front à Castanier avec une sorte de diligence
qui eût appris à un homme moins aveuglé qu’elle accomplissait une
espèce de devoir conjugal en faisant de la joie au caissier. Mais
Castanier en était arrivé à ce degré de passion inspiré par l’habitude
qui ne permet plus de rien voir.
--J’ai ce soir une loge pour le Gymnase, reprit-il, dînons de bonne
heure pour ne pas dîner en poste.
--Allez-y avec Jenny. Je suis ennuyée de spectacle. Je ne sais pas ce
que j’ai ce soir, je préfère rester au coin de mon feu.
--Viens tout de même, Naqui, je n’ai plus à t’ennuyer longtemps de ma
personne. Oui, Quiqui, je partirai ce soir, et serai quelque temps sans
revenir. Je te laisse ici maîtresse de tout. Me garderas tu ton cœur?
--Ni le cœur, ni autre chose, dit-elle. Mais, au retour, Naqui sera
toujours Naqui pour toi.
--Hé! bien, voilà de la franchise. Ainsi tu ne me suivrais point?
--Non.
--Pourquoi?
--Eh! mais, dit-elle en souriant, puis-je abandonner l’amant qui
m’écrit de si doux billets?
Et elle montra par un geste à demi moqueur le papier brûlé.
--Serait-ce vrai? dit Castanier. Aurais-tu donc un amant?
--Comment! reprit Aquilina, vous ne vous êtes donc jamais sérieusement
regardé, mon cher, vous avez cinquante ans, d’abord! Puis, vous avez
une figure à mettre sur les planches d’une fruitière, personne ne la
démentira quand elle voudra la vendre comme un potiron. En montant les
escaliers, vous soufflez comme un phoque. Votre ventre se trémousse sur
lui-même comme un brillant sur la tête d’une femme! Tu as beau avoir
servi dans les Dragons, tu es un vieux très-laid. Par ma ficque, je
ne te conseille pas, si tu veux conserver mon estime, d’ajouter à ces
qualités celle de la niaiserie en croyant qu’une fille comme moi se
passera de tempérer ton amour asthmatique par les fleurs de quelque
jolie jeunesse.
--Tu veux sans doute rire, Aquilina?
--Eh! bien, ne ris-tu pas, toi? Me prends-tu pour une sotte, en
m’annonçant ton départ?--_Je partirai ce soir_, dit-elle en l’imitant.
Grand _Lendore_, parlerais-tu comme cela si tu quittais ta Naqui? tu
pleurerais comme un veau que tu es.
--Enfin, si je pars, me suis-tu? demanda-t-il.
--Dis-moi d’abord si ton voyage n’est pas une mauvaise plaisanterie.
--Oui, sérieusement, je pars.
--Eh! bien, sérieusement, je reste. Bon voyage, mon enfant! je
t’attendrai. Je quitterais plutôt la vie que de laisser mon bon petit
Paris.
--Tu ne viendrais pas en Italie, à Naples, y mener une bonne vie, bien
douce, luxueuse, avec ton gros bonhomme qui souffle comme un phoque?
--Non.
--Ingrate!
--Ingrate? dit-elle en se levant. Je puis sortir à l’instant en
n’emportant d’ici que ma personne. Je t’aurai donné tous les trésors
que possède une jeune fille, et une chose que tout ton sang ni le
mien ne saurait me rendre. Si je pouvais, par un moyen quelconque, en
vendant mon éternité par exemple, recouvrer la fleur de mon corps comme
j’ai peut-être reconquis celle de mon âme, et me livrer pure comme un
lys à mon amant, je n’hésiterais pas un instant! Par quel dévouement
as-tu récompensé le mien? Tu m’as nourrie et logée par le même
sentiment qui porte à nourrir un chien et à le mettre dans une niche,
parce qu’il nous garde bien, qu’il reçoit nos coups de pied quand nous
sommes de mauvaise humeur, et qu’il nous lèche la main aussitôt que
nous le rappelons. Qui de nous deux aura été le plus généreux?
--Oh! ma chère enfant, ne vois-tu pas que je plaisante? dit Castanier.
Je fais un petit voyage qui ne durera pas long-temps. Mais tu viendras
avec moi au Gymnase, je partirai vers minuit après t’avoir dit un bon
adieu.
--Pauvre chat, tu pars donc? lui dit-elle en le prenant par le cou pour
lui mettre la tête dans son corsage.
--Tu m’étouffes! cria Castanier le nez dans le sein d’Aquilina.
La bonne fille se pencha vers l’oreille de Jenny:--Va dire à Léon
de ne venir qu’à une heure; si tu ne le trouves pas et qu’il arrive
pendant les adieux, tu le garderas chez toi.--Eh! bien, reprit-elle,
en ramenant la tête de Castanier devant la sienne et lui tortillant le
bout du nez, allons, toi le plus beau des phoques, j’irai donc avec toi
ce soir au théâtre. Mais alors dînons! tu as un bon petit dîner, tous
plats de ton goût.
--Il est bien difficile, dit Castanier, de quitter une femme comme toi!
--Hé! bien donc, pourquoi t’en vas-tu? lui demanda-t-elle.
--Ah! pourquoi! pourquoi! il faudrait pour te l’expliquer te dire des
choses qui te prouveraient que mon amour pour toi va jusqu’à la folie.
Si tu m’as donné ton honneur, j’ai vendu le mien, nous sommes quittes.
Est-ce aimer?
--Qu’est-ce que c’est que ça? dit-elle. Allons, dis-moi que si j’avais
un amant, tu m’aimerais toujours comme un père, ce sera de l’amour!
Allons, dites-le tout de suite, et donnez la patte.
--Je te tuerais, dis Castanier en souriant.
Ils allèrent se mettre à table, et partirent pour le Gymnase après
avoir dîné. Quand la première pièce fut jouée, Castanier voulut aller
se montrer à quelques personnes de sa connaissance qu’il avait vues
dans la salle, afin de détourner le plus long-temps possible tout
soupçon sur sa fuite. Il laissa madame de La Garde dans sa loge, qui,
suivant ses habitudes modestes, était une baignoire, et il vint se
promener dans le foyer. A peine y eut-il fait quelques pas, qu’il
rencontra la figure de Melmoth dont le regard lui causa la fade chaleur
d’entrailles, la terreur qu’il avait déjà ressenties, et ils arrivèrent
en face l’un de l’autre.
--Faussaire! cria l’Anglais.
En entendant ce mot, Castanier regarda les gens qui se promenaient.
Il crut apercevoir un étonnement mêlé de curiosité sur leurs figures,
il voulut se défaire de cet Anglais à l’instant même, et leva la main
pour lui donner un soufflet; mais il se sentit le bras paralysé par une
puissance invincible qui s’empara de sa force et le cloua sur la place;
il laissa l’étranger lui prendre le bras, et tous deux ils marchèrent
ensemble dans le foyer, comme deux amis.