t’es-tu prostituée aux hommes? Dans l’âge des passions, devenue riche,
tu as oublié ta pure et suave jeunesse, tes dévouements sublimes,
tes mœurs innocentes, tes croyances fécondes, et tu as abdiqué ton
pouvoir primitif, ta suprématie tout intellectuelle pour les pouvoirs
de la chair. Quittant tes vêtements de lin, ta couche de mousse, tes
grottes éclairées par de divines lumières tu as étincelé de diamants,
de luxe et de luxure. Hardie, fière, voulant tout, obtenant tout
et renversant tout sur ton passage, comme une prostituée en vogue
qui court au plaisir, tu as été sanguinaire comme une reine hébétée
de volonté. Ne te souviens-tu pas d’avoir été souvent stupide par
moments. Puis tout à coup merveilleusement intelligente, à l’exemple
de l’Art sortant d’une orgie. Poète, peintre, cantatrice, aimant les
cérémonies splendides, tu n’as peut-être protégé les arts que par
caprice, et seulement pour dormir sous des lambris magnifiques? Un
jour, fantasque et insolente, toi qui devais être chaste et modeste,
n’as-tu pas tout soumis à ta pantoufle, et ne l’as-tu pas jetée sur
la tête des souverains qui avaient ici-bas le pouvoir, l’argent et le
talent! Insultant à l’homme et prenant joie à voir jusqu’où allait
la bêtise humaine, tantôt tu disais à tes amants de marcher à quatre
pattes, de te donner leurs biens, leurs trésors, leurs femmes même,
quand elles valaient quelque chose! Tu as, sans motif, dévoré des
millions d’hommes, tu les as jetés comme des nuées sablonneuses de
l’Occident sur l’Orient. Tu es descendue des hauteurs de la pensée pour
t’asseoir à côté des rois. Femme, au lieu de consoler les hommes, tu
les as tourmentés, affligés! Sûre d’en obtenir, tu demandais du sang!
Tu pouvais cependant te contenter d’un peu de farine, élevée comme
tu le fus, à manger des gâteaux et à mettre de l’eau dans ton vin.
Originale en tout, tu défendais jadis à les amants épuisés de manger,
et ils ne mangeaient pas. Pourquoi extravaguais-tu jusqu’à vouloir
l’impossible? Semblable à quelque courtisane gâtée par ses adorateurs,
pourquoi t’es-tu affolée de niaiseries et n’as-tu pas détrompé les
gens qui expliquaient ou justifiaient toutes tes erreurs? Enfin, tu
as eu tes dernières passions! Terrible comme l’amour d’une femme de
quarante ans, tu as rugi! tu as voulu étreindre l’univers entier dans
un dernier embrassement, et l’univers qui t’appartenait t’a échappé.
Puis, après les jeunes gens sont venus à tes pieds des vieillards, des
impuissants qui t’ont rendue hideuse. Cependant quelques hommes au
coup d’œil d’aigle te disaient d’un regard:--Tu périras sans gloire,
parce que tu as trompé, parce que tu as manqué à tes promesses de
jeune fille. Au lieu d’être un ange au front de paix et de semer la
lumière et le bonheur sur ton passage, tu as été une Messaline aimant
le cirque et les débauches, abusant de ton pouvoir. Tu ne peux plus
redevenir vierge, il te faudrait un maître. Ton temps arrive. Tu
sens déjà la mort. Tes héritiers te croient riche, ils te tueront
et ne recueilleront rien. Essaie au moins de jeter tes hardes qui
ne sont plus de mode, redeviens ce que tu étais jadis. Mais non! tu
t’es suicidée! N’est-ce pas là ton histoire? lui dis-je en finissant,
vieille caduque, édentée, froide, maintenant oubliée, et qui passe sans
obtenir un regard. Pourquoi vis-tu? Que fais-tu de ta robe de plaideuse
qui n’excite le désir de personne? où est ta fortune? pourquoi l’as-tu
dissipée? où sont tes trésors? qu’as-tu fait de beau?
A cette demande, la petite vieille se redressa sur ses os, rejeta ses
guenilles, grandit, s’éclaira, sourit, sortit de sa chrysalide noire.
Puis, comme un papillon nouveau-né, cette création indienne sortit de
ses palmes, m’apparut blanche et jeune, vêtue d’une robe de lin. Ses
cheveux d’or flottèrent sur ses épaules, ses yeux scintillèrent, un
nuage lumineux l’environna, un cercle d’or voltigea sur sa tête, elle
fit un geste vers l’espace en agitant une longue épée de feu.
--Vois et crois! dit-elle.
Tout à coup, je vis dans le lointain des milliers de cathédrales,
semblables à celle que je venais de quitter, mais ornées de tableaux
et de fresques; j’y entendis de ravissants concerts. Autour de ces
monuments, des milliers d’hommes se pressaient, comme des fourmis dans
leurs fourmilières. Les uns empressés de sauver des livres et de copier
des manuscrits, les autres servant les pauvres, presque tous étudiant.
Du sein de ces foules innombrables surgissaient des statues colossales,
élevées par eux. A la lueur fantastique, projetée par un luminaire
aussi grand que le soleil, je lus sur le socle de ces statues:
HISTOIRE. SCIENCES. LITTÉRATURES.
La lumière s’éteignit, je me retrouvai devant la jeune fille, qui,
graduellement, rentra dans sa froide enveloppe, dans ses guenilles
mortuaires, et redevint vieille. Son familier lui apporta un peu de
poussier, afin qu’elle renouvelât les cendres de sa chaufferette, car
le temps était rude; puis, il lui alluma, à elle qui avait eu des
milliers de bougies dans ses palais, une petite veilleuse afin qu’elle
pût lire ses prières pendant la nuit.
--On ne croit plus!... dit-elle.
Telle était la situation critique dans laquelle je vis la plus belle,
la plus vaste, la plus vraie, la plus féconde de toutes les puissances.
--Réveillez-vous, monsieur, l’on va fermer les portes, me dit une voix
rauque.
En me retournant, j’aperçus l’horrible figure du donneur d’eau bénite,
il m’avait secoué le bras. Je trouvai la cathédrale ensevelie dans
l’ombre, comme un homme enveloppé d’un manteau.
--Croire! me dis-je, c’est vivre! Je viens de voir passer le convoi
d’une Monarchie, il faut défendre l’ÉGLISE!
Paris, février 1831.
MELMOTH RÉCONCILIÉ.
A MONSIEUR LE GÉNÉRAL BARON DE POMMEREUL,
_En souvenir de la constante amitié qui a lié nos pères et qui
subsiste entre ses fils._
DE BALZAC.
Il est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le
Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal
par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent
reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier,
véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses,
maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un
troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux.
Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le
physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition
dont un caissier est l’X connu? Trouver un homme qui soit sans cesse
en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage?
Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil
de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire
que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept
huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour? Trouver un
homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du
bassin? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit? Un homme
qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier? Demandez ce
produit à quelque Religion, à quelque Morale, à quelque Collége, à
quelque Institution que ce soit, et donnez-leur Paris, cette ville aux
tentations, cette succursale de l’Enfer, comme le milieu dans lequel
sera planté le caissier! Eh! bien, les Religions défileront l’une
après l’autre, les Colléges, les Institutions, les Morales, toutes
les grandes et les petites Lois humaines viendront à vous comme vient
un ami intime auquel vous demandez un billet de mille francs. Elles
auront un air de deuil, elles se grimeront, elles vous montreront la
guillotine, comme votre ami vous indiquera la demeure de l’usurier,
l’une des cent portes de l’hôpital. Néanmoins, la nature morale a ses
caprices, elle se permet de faire çà et là d’honnêtes gens et des
caissiers. Aussi, les corsaires que nous décorons du nom de Banquiers
et qui prennent une licence de mille écus comme un forban prend ses
lettres de marque, ont-ils une telle vénération pour ces rares produits
des incubations de la vertu qu’ils les encagent dans des loges afin de
les garder comme les gouvernements gardent les animaux curieux. Si le
caissier a de l’imagination, si le caissier a des passions, ou si le
caissier le plus parfait aime sa femme, et que cette femme s’ennuie,
ait de l’ambition ou simplement de la vanité, le caissier se dissout.
Fouillez l’histoire de la caisse? vous ne citerez pas un seul exemple
du caissier parvenant à ce qu’on nomme _une position_. Ils vont au
bagne, ils vont à l’étranger, ou végètent à quelque second étage, rue
Saint-Louis au Marais. Quand les caissiers parisiens auront réfléchi
à leur valeur intrinsèque, un caissier sera hors de prix. Il est vrai
que certaines gens ne peuvent être que caissiers, comme d’autres sont
invinciblement fripons. Étrange civilisation! La Société décerne à
la Vertu cent louis de rente pour sa vieillesse, un second étage,
du pain à discrétion, quelques foulards neufs, et une vieille femme
accompagnée de ses enfants. Quant au Vice, s’il a quelque hardiesse,
s’il peut tourner habilement un article du Code comme Turenne tournait
Montécuculli, la Société légitime ses millions volés, lui jette des
rubans, le farcit d’honneurs, et l’accable de considération. Le
Gouvernement est d’ailleurs en harmonie avec cette Société profondément
illogique. Le Gouvernement, lui, lève sur les jeunes intelligences,
entre dix-huit et vingt ans, une conscription de talents précoces; il
use par un travail prématuré de grands cerveaux qu’il convoque afin
de les trier sur le volet comme les jardiniers font de leurs graines.
Il dresse à ce métier des jurés peseurs de talents qui essayent les
cervelles comme on essaye l’or à la Monnaie. Puis, sur les cinq cents
têtes chauffées à l’espérance que la population la plus avancée lui
donne annuellement, il en accepte le tiers, le met dans de grands sacs
appelés _ses Écoles_, et l’y remue pendant trois ans. Quoique chacune
de ces greffes représente d’énormes capitaux, il en fait pour ainsi
dire des caissiers; il les nomme ingénieurs ordinaires, il les emploie
comme capitaines d’artillerie; enfin, il leur assure tout ce qu’il y
a de plus élevé dans les grades subalternes. Puis, quand ces hommes
d’élite, engraissés de mathématiques et bourrés de science, ont atteint
l’âge de cinquante ans, il leur procure en récompense de leurs services
le troisième étage, la femme accompagnée d’enfants, et toutes les
douceurs de la médiocrité. Que de ce Peuple-Dupe il s’en échappe cinq à
six hommes de génie qui gravissent les sommités sociales, n’est-ce pas
un miracle?
Ceci est le bilan exact du Talent et de la Vertu, dans leurs rapports
avec le Gouvernement et la Société à une époque qui se croit
progressive. Sans cette observation préparatoire, une aventure arrivée
récemment à Paris paraîtrait invraisemblable, tandis que, dominée par
ce sommaire, elle pourra peut-être occuper les esprits assez supérieurs
pour avoir deviné les véritables plaies de notre civilisation qui,
depuis 1815, a remplacé le principe Honneur par le principe Argent.
Par une sombre journée d’automne, vers cinq heures du soir, le caissier
d’une des plus fortes maisons de banque de Paris travaillait encore à
la lueur d’une lampe allumée déjà depuis quelque temps. Suivant les us
et coutumes du commerce, la caisse était située dans la partie la plus
sombre d’un entresol étroit et bas d’étage. Pour y arriver, il fallait
traverser un couloir éclairé par des jours de souffrance, et qui
longeait les bureaux dont les portes étiquetées ressemblaient à celles
d’un établissement de bains. Le concierge avait dit flegmatiquement
dès quatre heures, suivant sa consigne:--_La Caisse est fermée._ En
ce moment, les bureaux étaient déserts, les courriers expédiés, les
employés partis, les femmes des chefs de la maison attendaient leurs
amants, les deux banquiers dînaient chez leurs maîtresses. Tout était
en ordre. L’endroit où les coffres-forts avaient été scellés dans
le fer se trouvait derrière la loge grillée du caissier, sans doute
occupé à faire sa caisse. La devanture ouverte permettait de voir une
armoire en fer mouchetée par le marteau, qui, grâce aux découvertes de
la serrurerie moderne, était d’un si grand poids, que les voleurs n’
auraient pu l’emporter. Cette porte ne s’ouvrait qu’à la volonté de
celui qui savait écrire le mot d’ordre dont les lettres de la serrure
gardent le secret sans se laisser corrompre, belle réalisation du
_Sésame, ouvre-toi!_ des Mille et Une Nuits. Ce n’était rien encore.
Cette serrure lâchait un coup de tromblon à la figure de celui qui,
ayant surpris le mot d’ordre, ignorait le dernier secret, l’_ultima
ratio_ du dragon de la Mécanique. La porte de la chambre, les murs de
la chambre, les volets des fenêtres de la chambre, toute la chambre
était garnie de feuilles en tôle de quatre lignes d’épaisseur,
déguisées par une boiserie légère. Ces volets avaient été poussés,
cette porte avait été fermée. Si jamais un homme put se croire dans
une solitude profonde et loin de tous les regards, cet homme était le
caissier de la maison Nucingen et compagnie, rue Saint-Lazare. Aussi,
le plus grand silence régnait-il dans cette cave de fer. Le poêle
éteint jetait cette chaleur tiède qui produit sur le cerveau les effets
pâteux et l’inquiétude nauséabonde que cause une orgie à son lendemain.
Le poêle endort, il hébète et contribue singulièrement à crétiniser
les portiers et les employés. Une chambre à poêle est un matras où se
dissolvent les hommes d’énergie, où s’amincissent leurs ressorts, où
s’use leur volonté. Les Bureaux sont la grande fabrique des médiocrités
nécessaires aux gouvernements pour maintenir la féodalité de l’argent
sur laquelle s’appuie le contrat social actuel. (Voyez _les Employés_.)
La chaleur méphitique qu’y produit une réunion d’hommes n’est pas une
des moindres raisons de l’abâtardissement progressif des intelligences,
le cerveau d’où se dégage le plus d’azote asphyxie les autres à la
longue.
Le caissier était un homme âgé d’environ quarante ans, dont le crâne
chauve reluisait sous la lueur d’une lampe-Carcel qui se trouvait sur
sa table. Cette lumière faisait briller les cheveux blancs mélangés de
cheveux noirs qui accompagnaient les deux côtés de sa tête, à laquelle
les formes rondes de sa figure prêtaient l’apparence d’une boule. Son
teint était d’un rouge de brique. Quelques rides enchâssaient ses yeux
bleus. Il avait la main potelée de l’homme gras. Son habit de drap
bleu, légèrement usé sur les endroits saillants, et les plis de son
pantalon miroité, présentaient à l’œil cette espèce de flétrissure
qu’y imprime l’usage, que combat vainement la brosse, et qui donne
aux gens superficiels une haute idée de l’économie, de la probité
d’un homme assez philosophe ou assez aristocrate pour porter de
vieux habits. Mais il n’est pas rare de voir les gens qui liardent
sur des riens se montrer faciles, prodigues ou incapables dans les
choses capitales de la vie. La boutonnière du caissier était ornée du
ruban de la Légion-d’Honneur, car il avait été chef d’escadron dans
les dragons sous l’Empereur. Monsieur de Nucingen, fournisseur avant
d’être banquier, ayant été jadis à même de connaître les sentiments
de délicatesse de son caissier en le rencontrant dans une position
élevée d’où le malheur l’avait fait descendre, y eut égard, en lui
donnant cinq cents francs d’appointements par mois. Ce militaire était
caissier depuis 1813, époque à laquelle il fut guéri d’une blessure
reçue au combat de Studzianka, pendant la déroute de Moscou, mais après
avoir langui six mois à Strasbourg où quelques officiers supérieurs
avaient été transportés par les ordres de l’Empereur pour y être
particulièrement soignés. Cet ancien officier, nommé Castanier, avait
le grade honoraire de colonel et deux mille quatre cents francs de
retraite.
Castanier, en qui depuis dix ans le caissier avait tué le militaire,
inspirait au banquier une si grande confiance, qu’il dirigeait
également les écritures du cabinet particulier situé derrière sa caisse
et où descendait le baron par un escalier dérobé. Là se décidaient
les affaires. Là était le blutoir où l’on tamisait les propositions,
le parloir où s’examinait la place. De là, partaient les lettres de
crédit; enfin là se trouvaient le Grand-livre et le Journal où se
résumait le travail des autres bureaux. Après être allé fermer la
porte de communication à laquelle aboutissait l’escalier qui menait au
bureau d’apparat où se tenaient les deux banquiers au premier étage de
leur hôtel, Castanier était revenu s’asseoir et contemplait depuis un
instant plusieurs lettres de crédit tirées sur la maison Watschildine
à Londres. Puis, il avait pris la plume et venait de contrefaire, au
bas de toutes, la signature _Nucingen_. Au moment où il cherchait
laquelle de toutes ces fausses signatures était la plus parfaitement
imitée, il leva la tête comme s’il eût été piqué par une mouche en
obéissant à un pressentiment qui lui avait crié dans le cœur:--_Tu n’es
pas seul!_ Et le faussaire vit derrière le grillage, à la chatière de
sa caisse, un homme dont la respiration ne s’était pas fait entendre,
qui lui parut ne pas respirer, et qui sans doute était entré par la
porte du couloir que Castanier aperçut toute grande ouverte. L’ancien
militaire éprouva, pour la première fois de sa vie, une peur qui le
fit rester la bouche béante et les yeux hébétés devant cet homme, dont
l’aspect était d’ailleurs assez effrayant pour ne pas avoir besoin
des circonstances mystérieuses d’une semblable apparition. La coupe
oblongue de la figure de l’étranger, les contours bombés de son front,
la couleur aigre de sa chair, annonçaient, aussi bien que la forme
de ses vêtements, un Anglais. Cet homme puait l’anglais. A voir sa
redingote à collet, sa cravate bouffante dans laquelle se heurtait
un jabot à tuyaux écrasés, et dont la blancheur faisait ressortir la
lividité permanente d’une figure impassible dont les lèvres rouges
et froides semblaient destinées à sucer le sang des cadavres, on
devinait ses guêtres noires boutonnées jusqu’au-dessus du genou, et cet
appareil à demi puritain d’un riche Anglais sorti pour se promener à
pied. L’éclat que jetaient les yeux de l’étranger était insupportable
et causait à l’âme une impression poignante qu’augmentait encore la
rigidité de ses traits. Cet homme sec et décharné semblait avoir en lui
comme un principe dévorant qu’il lui était impossible d’assouvir. Il
devait si promptement digérer sa nourriture qu’il pouvait sans doute
manger incessamment, sans jamais faire rougir le moindre linéament de
ses joues. Une tonne de ce vin de Tokay nommé _vin de succession_, il
pouvait l’avaler sans faire chavirer ni son regard poignardant qui
lisait dans les âmes, ni sa cruelle raison qui semblait toujours aller
au fond des choses. Il avait un peu de la majesté fauve et tranquille
des tigres.
--Monsieur, je viens toucher cette lettre de change, dit-il à Castanier
d’une voix qui se mit en communication avec les fibres du caissier
et les atteignit toutes avec une violence comparable à celle d’une
décharge électrique.
--La caisse est fermée, répondit Castanier.
--Elle est ouverte, dit l’Anglais en montrant la caisse. Demain est
dimanche, et je ne saurais attendre. La somme est de cinq cent mille
francs, vous l’avez en caisse, et moi, je la dois.
--Mais, monsieur, comment êtes-vous entré?
L’Anglais sourit, et son sourire terrifia Castanier. Jamais réponse ne
fut ni plus ample ni plus péremptoire que ne le fut le pli dédaigneux
et impérial formé par les lèvres de l’étranger. Castanier se retourna,
prit cinquante paquets de dix mille francs en billets de banque, et,
quand il les offrit à l’étranger qui lui avait jeté une lettre de
change acceptée par le baron de Nucingen, il fut pris d’une sorte
de tremblement convulsif en voyant les rayons rouges qui sortaient des
yeux de cet homme, et qui venaient reluire sur la fausse signature de
la lettre de crédit.
[Illustration: CASTANIER.
Il prit dans la caisse cinq cent mille francs en billets et
_bank-notes_.
(MELMOTH RÉCONCILIÉ.)]
--Votre... acquit... n’y... est pas, dit Castanier en retournant la
lettre de change.
--Passez-moi votre plume, dit l’Anglais.
Castanier présenta la plume dont il venait de se servir pour son faux.
L’étranger signa JOHN MELMOTH, puis il remit le papier et la plume au
caissier. Pendant que Castanier regardait l’écriture de l’inconnu,
laquelle allait de droite à gauche à la manière orientale, Melmoth
disparut, et fit si peu de bruit que quand le caissier leva la tête, il
laissa échapper un cri en ne voyant plus cet homme, et en ressentant
les douleurs que notre imagination suppose devoir être produites par
l’empoisonnement. La plume dont Melmoth s’était servi lui causait dans
les entrailles une sensation chaude et remuante assez semblable à celle
que donne l’émétique. Comme il semblait impossible à Castanier que cet
Anglais eût deviné son crime, il attribua cette souffrance intérieure à
la palpitation que, suivant les idées reçues, doit procurer _un mauvais
coup_ au moment où il se fait.
--Au diable! je suis bien bête, Dieu me protége, car si cet animal
s’était adressé demain à ces messieurs, j’étais _cuit_! se dit
Castanier en jetant dans le poêle les fausses lettres inutiles qui s’y
consumèrent.
Il cacheta celle dont il voulait se servir, prit dans la caisse cinq
cent mille francs en billets et en _bank-notes_, la ferma, mit tout en
ordre, prit son chapeau, son parapluie, éteignit la lampe après avoir
allumé son bougeoir, et sortit tranquillement pour aller, suivant son
habitude, remettre une des deux clefs de la caisse à madame de Nucingen
quand le baron était absent.
--Vous êtes bien heureux, monsieur Castanier, lui dit la femme du
banquier en le voyant entrer chez elle, nous avons une fête lundi, vous
pourrez aller à la campagne, à Soisy.
--Voudrez-vous avoir la bonté, madame, de dire à Nucingen que la lettre
de change des Watschildine, qui était en retard, vient de se présenter?
Les cinq cent mille francs sont payés. Ainsi, je ne reviendrai pas
avant mardi, vers midi.
--Adieu, monsieur, bien du plaisir.
--Et vous, _idem_, madame, répondit le vieux dragon en regardant un
jeune homme alors à la mode nommé Rastignac, qui passait pour être
l’amant de madame de Nucingen.
--Madame, dit le jeune homme, ce gros père-là m’a l’air de vouloir vous
jouer quelque mauvais tour.
--Ah! bah! c’est impossible, il est trop bête.
--Piquoizeau, dit le caissier en entrant dans la loge, pourquoi donc
laisses-tu monter à la caisse passé quatre heures?
--Depuis quatre heures, dit le concierge, j’ai fumé ma pipe sur le pas
de la porte, et personne n’est entré dans les bureaux. Il n’en est même
sorti que ces messieurs...
--Es-tu sûr de ce que tu dis?
--Sûr comme de _ma_ propre honneur. Il est venu seulement à quatre
heures l’ami de monsieur Werbrust, un jeune homme de chez messieurs du
Tillet et compagnie, rue Joubert.
--Bon! dit Castanier qui sortit vivement. La chaleur émétisante que
lui avait communiquée sa plume prenait de l’intensité.--Mille diables?
pensait-il en enfilant le boulevard de Gand, ai-je bien pris mes
mesures? Voyons! Deux jours francs, dimanche et lundi: puis, un jour
d’incertitude avant qu’on ne me cherche, ces délais me donnent trois
jours et quatre nuits. J’ai deux passeports et deux déguisements
différents, n’est-ce pas à dérouter la police la plus habile? Je
toucherai donc mardi matin un million à Londres, au moment où l’on
n’aura pas encore ici le moindre soupçon. Je laisse ici mes dettes
pour le compte de mes créanciers, qui mettront un P dessus, et je me
trouverai, pour le reste de mes jours, heureux en Italie, sous le
nom du comte Ferraro, ce pauvre colonel que moi seul ai vu mourir
dans les marais de Zembin, et de qui je chausserai la pelure. Mille
diables, cette femme que je vais traîner après moi pourrait me faire
reconnaître! Une vieille moustache comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner
à une femme!... pourquoi l’emmener? il faut la quitter. Oui, j’en
aurai le courage. Mais je me connais, je suis assez bête pour revenir
à elle. Cependant personne ne connaît Aquilina. L’emmènerai-je? ne
l’emmènerai-je pas?
--Tu ne l’emmèneras pas! lui dit une voix qui lui troubla les
entrailles.
Castanier se retourna brusquement et vit l’Anglais.
--Le diable s’en mêle donc! s’écria le caissier à haute voix.
Melmoth avait déjà dépassé sa victime. Si le premier mouvement de
Castanier fut de chercher querelle à un homme qui lisait ainsi dans
son âme, il était en proie à tant de sentiments contraires, qu’il en
résultait une sorte d’inertie momentanée, il reprit donc son allure, et
retomba dans cette fièvre de pensée naturelle à un homme assez vivement
emporté par la passion pour commettre un crime, mais qui n’avait pas
la force de le porter en lui-même sans de cruelles agitations. Aussi,
quoique décidé à recueillir le fruit d’un crime à moitié consommé,
Castanier hésitait-il encore à poursuivre son entreprise, comme font
la plupart des hommes à caractère mixte, chez lesquels il se rencontre
autant de force que de faiblesse, et qui peuvent être déterminés aussi
bien à rester purs qu’à devenir criminels, suivant la pression des
plus légères circonstances. Il s’est trouvé dans le ramas d’hommes
enrégimentés par Napoléon beaucoup de gens qui, semblables à Castanier,
avaient le courage tout physique du champ de bataille, sans avoir
le courage moral qui rend un homme aussi grand dans le crime qu’il
pourrait l’être dans la vertu. La lettre de crédit était conçue en de
tels termes, qu’à son arrivée à Londres il devait toucher vingt-cinq
mille livres sterling chez Wastchildine, le correspondant de la maison
de Nucingen, avisé déjà du payement par lui-même; son passage était
retenu par un agent pris à Londres au hasard, sous le nom du comte
Ferraro, à bord d’un vaisseau qui menait de Portsmouth en Italie
une riche famille anglaise. Les plus petites circonstances avaient
été prévues. Il s’était arrangé pour se faire chercher à la fois en
Belgique et en Suisse pendant qu’il serait en mer. Puis, quand Nucingen
pourrait croire être sur ses traces, il espérait avoir gagné Naples,
où il comptait vivre sous un faux nom, à la faveur d’un déguisement si
complet, qu’il s’était déterminé à changer son visage en y simulant à
l’aide d’un acide les ravages de la petite vérole. Malgré toutes ces
précautions qui semblaient devoir lui assurer l’impunité, sa conscience
le tourmentait. Il avait peur. La vie douce et paisible qu’il avait
longtemps menée avait purifié ses mœurs soldatesques. Il était probe
encore, il ne se souillait pas sans regret. Il se laissait donc aller
pour une dernière fois à toutes les impressions de la bonne nature qui
regimbait en lui.